»Quand elle eut assez de poèmes pour en faire un volume, elle choisit

un imprimeur et lui confia son manuscrit. Elle en corrigea les épreuves

avec un soin vigilant. Elle voulut qu’au frontispice une vignette fût

gravée, qui représentait le coin d’une rue londonienne, d’une rue

déserte et triste, nue, avec un bec de gaz pour tout ornement. Et ce

coin de rue lui plaisait, pour sa grande détresse.

»Le matin du jour où parut le recueil de ces mélancoliques poèmes, la

petite Anglaise se pendit au bec de gaz qui était le seul ornement de

ce coin de rue dont la vignette parait le frontispice du livre. Elle

attestait ainsi qu’elle avait pris au sérieux la dialectique de son

maître.

»Schopenhauer l’eût blâmée. Il jouait, lui, de la clarinette,--tra déri

déra!--mangeait des saucisses. Et, pour qu’on ne vint pas l’accuser

d’illogisme parce qu’il omettait de se pendre, il organisait un

raisonnement préservatif. Il disait: «Comme le blasphème est, en

matière religieuse, le plus éclatant hommage que l’on puisse rendre à

l’existence de Dieu, le suicide est l’affirmation la plus manifeste du

«vouloir vivre»: ah! vous estimez donc la vie grandement, que vous vous

pendez pour elle? c’est trop d’honneur que vous lui faites, en vérité;

plutôt, laissez-vous vivre, par mépris!...» Et il préludait--tra déri

déra!--très gaillardement à sa chanson matinale.

»Mais moi, je songe à la petite main de cette jeune fille londonienne

qui tournait les pages du livre désespérant ... Au fait, est-ce que

j’y songe? Et toi, Picrate, y songes-tu?... Cette jeune fille était

mal armée, la pauvrette, pour la vie. Et voilà qu’elle est morte: qu’y

pouvons-nous?... Les moralistes composent des systèmes à l’usage de

qui les voudra bien employer. Schopenhauer a travaillé pour quelques

personnes. Il n’était pas, lui, de ce groupe. Il aimait mieux la

clarinette. On n’est point forcé de se fournir chez soi, de manger son

fonds. Que diable! Il y a des marchands de vin sobres jusqu’à ne boire

que de l’eau.

Picrate soupira. Siméon se tut un instant, puis demanda:

--Eh bien! que choisis-tu? Les pessimistes ou les optimistes?

Décide-toi. C’est une affaire de goût. Le goût, vois-tu, Picrate, le

goût! Il faut avoir du goût, premièrement: on appelle bon goût le goût

que l’on a. Mais tu hésites.

»Ah! je devine, je devine. Tu n’es pas un esprit léger, frivole. Tu as

été positiviste, en ta jeunesse. Et il en résulte que tu ne sais pas te

décider au hasard ... Pauvre Picrate, qui as écarté de ton entendement

le hasard! Que tu es dépourvu de fantaisie, Picrate!... Je te dis, avec

bonne grâce: «Choisis, Picrate!...» Et toi, tu ne sais pas choisir. Tu

réclames des motifs, hé! hé!...

»Nous recourrons à la métaphysique; s’il te plaît. Les métaphysiciens

ont énoncé des choses et des choses, concernant la raison dernière de

tout ... Ils sont menteurs, par exemple!...

»Oh! menteurs, c’est un bien gros mot. Disons qu’ils ont le sentiment

de leurs responsabilités sociales.

»Ils vous démolissent, autour d’eux, un peu tout,--le reste aussi. Ils

vous invitent à douter des opinions universelles. Ils vous démontrent,

clair comme le jour, que l’on n’a dit que des bêtises, avant eux; ils

vous démontrent encore que c’est la faute de l’humaine raison, laquelle

est un instrument pitoyable. Voici des ruines et des ruines: ces

messieurs ont passé par là.

»Une grande plaine ... Imagine, Picrate, une grande plaine, qui

va jusqu’à l’horizon. Il y avait là des tours splendides, fières

de leur isolement ... Dégringolées! De méconnaissables pierres. A

peine, en les étudiant, te sera-t-il possible d’apercevoir que ces

décombres-ci proviennent du spiritualisme, ceux-là du matérialisme

et ceux-là du panthéisme ... Ah! c’est ici que Spinoza demeurait?...

Et là Leibnitz?... Mais il fait un froid de chien, dans cette plaine

que n’abrite absolument rien. Le vent siffle et le soir tombe. Où

coucherons-nous?...

»Le bon philosophe qui t’accompagne ne veut pas que tu t’enrhumes. Il a

soin de tes poumons et de tes muqueuses nasales. Et toi, tu geins; toi,

tu as peur et tu relèves ton collet.

»Vite, vite, avec les vieux plâtras, le bon philosophe va te rebâtir

une maisonnette. Il prend des moellons par-ci, des briques par-là, des

poutres ailleurs. Il se dépêche, à cause de ce vent! Il a pitié de

toi ... Là: entrez; couchez-vous!... Il te borde dans ton lit; pour

t’endormir, il te raconte des dialectiques assommantes. Tu n’as point

eu froid, pendant qu’après avoir démoli le philosophe rebâtissait? Il

t’apporte un chaud lait de poule.

»Tu es logé!... Tu n’es pas logé magnifiquement. Que veux-tu? Ça vaut

toujours mieux que de coucher dehors. Remercie le bon philosophe qui

t’héberge comme il peut.

»Ah! Picrate, Picrate, si les philosophes perdaient, un jour,

le sentiment de leurs responsabilités sociales, qu’est-ce que

deviendraient leurs clients? Si les philosophes n’avaient cure, au

monde, que de dire la vérité, qu’est-ce qu’ils diraient? Ils ne

diraient rien que de négatif. A quel néant n’arriveraient-ils pas? Un

seul d’entre eux suffirait à tout détruire.

»Mais on les a jadis dressés. Ils savent ce qu’il leur en coûterait

d’être véridiques imprudemment. Jadis, on a fait des exemples. On

vous brûlait, emprisonnait, torturait ces penseurs libres, libertins,

abstracteurs de quintessence, gens capables de découvrir,--par mégarde,

qui sait?--des parcelles de vérité mal consolante. Des parcelles ou,

comme disent les chimistes, des «traces». Il n’en faut pas beaucoup

pour que saute la machine considérable et tant fragile de notre petit

bonheur. On les a dressés! Et ils mentent;--ils mentent, avec toute la

circonspection désirable.

»Le souvenir de Galilée eut, Picrate, plus d’influence sur la

philosophie de Descartes que la pure et simple logique.

»Quand on cessa de brûler sur des fagots les métaphysiciens, ils

étaient sages, ils avaient pris de bonnes habitudes.

»Emmanuel Kant, bourgeois de Kœnigsberg, a composé une _Critique

de la Raison pure_ qui ne dénigre pas seulement les dires de

tous les autres philosophes, mais encore dénigre par avance tout

ce qu’un philosophe pourra jamais aventurer; bref, il établit,

péremptoirement, que la raison n’est bonne à rien. Ensuite, au nom

d’une certaine «raison pratique», il affirma tout ce qu’il avait

nié, ah! mais, catégoriquement. Il l’affirma, comme cela, sans

preuves, sans prétextes, et démontra qu’il y aurait crime et, mieux,

contradiction--crime devant la logique!--à le vouloir démontrer un

peu. A grands coups de truelle, il restaura, réédifia la bicoque qu’il

avait détruite. Logez-vous là. Le veilleur de nuit passe, ululant sa

complainte: «Gens de la bicoque, dormez,--tout est calme!...»

»Pour achever cette _Critique de la Raison pratique_,--laquelle,

d’ailleurs, n’est pas du tout une critique, mais un travail de maçon

qu’on presse,--il fallait à Emmanuel Kant quelque temps. Intervalle

très dangereux, si le lecteur du précédent volume en adopte les

conclusions sans deviner qu’on les modifiera bientôt du tout au tout.

Emmanuel Kant en eut le frisson. Et c’est pourquoi il adjoignit à la

redoutable _Critique de la Raison pure_ un chapitre où, d’avance, il

annonce, il résume la réconfortante _Raison pratique_.

»Il le fallait. Que diable! il le fallait!... Emmanuel Kant s’effraya

pour son lecteur. Et même il s’effraya pour lui-même. Tel qu’on le

connaît, on se figure mal ce bourgeois de Kœnigsberg signataire,

pendant plusieurs mois, d’une œuvre subversive. Il en fût tombé malade.

C’était un homme méthodique. En redingote brune et gilet jaune, il

sortait quotidiennement à cinq heures du soir, tapant; les autres

bourgeois de Kœnigsberg, quand ils le voyaient passer, mettaient leur

montre à l’heure. Il n’aimait pas le changement. A la veste d’un jeune

homme qui lui faisait de fréquentes visites, un bouton manquait.

Emmanuel Kant s’était accoutumé à cette boutonnière oisive. Et il

causait avec le jeune homme très volontiers. Or, un jour, le jeune

homme fit recoudre le bouton qui manquait à sa veste. Emmanuel Kant,

lorsqu’il le revit, s’aperçut de cette nouveauté: il en fut troublé,

déconcerté, bafouilla. Il n’était pas un homme de changement; ses

manies, je les considère comme un hommage qu’il rendait à ses idées

conservatrices. Et je pense qu’il détestait la _Critique de la Raison

pure_; il l’avait écrite malgré lui, sous l’empire de son génie, et

tout de suite il la biffa.

»Tiens-tu à Dieu, Picrate?... Autrefois, je le sais, non, tu n’y

tenais point. Mais aujourd’hui, dans le grand marasme où tu es, il

se pourrait que tu y revinsses: on a vu cela. Consulte sur Dieu les

philosophes. Ils vous le disloquent facilement. Sacrilège!... Oh! ne

criez pas! Ils appellent Dieu autre chose? ils prêtent ce nom flatteur

à des syllogismes, au total des possibilités, à la somme des réalités,

à n’importe quoi,--même à rien: oui, à rien, mais à rien superbifié.

Hop! et le tour est joué. Qu’est-ce que vous avez à vous plaindre qu’on

vous a défait votre Dieu?... Dieu? Le voilà. Sans barbe, à vrai dire:

spiritualisé!... méconnaissable!

»Les bons philosophes! moi, j’admire leurs façons respectueuses. Ils

casseraient tout, s’ils le voulaient ... Ils le voudraient, si l’on

n’avait eu soin de brûler leurs prédécesseurs.

»Un beau jour, il sembla que la morale chancelait sur ses bases. La

morale théorique, s’entend: car, pour la vie quotidienne, il y a les

codes et les gendarmes. Elle ne chancelait pas seulement sur ses bases;

mais on ne lui trouvait plus de bases. Quelle aventure!... Une base,

une base au moins, pour la morale, s’il vous plaît! On cherche de

tous les côtés: rien! Rien: au ciel, Dieu n’est plus qu’un syllogisme

anodin; sur terre, les gouvernements ont reçu des crocs-en-jambes; dans

l’homme,--eh! bien, dans l’homme, on remarque de l’égoïsme. Hélas! oui,

de l’égoïsme évident: et le reste est bien aléatoire. L’égoïsme, lui,

ne l’est pas. C’est juste le contraire de la morale! Qu’importe? La

morale sera fondée sur l’égoïsme, puisque l’égoïsme seul est solide.

Seulement,--disent les philosophes, et les voici qui s’emploient de

tout cœur à exposer cela,--seulement ayez la complaisance d’observer

que l’égoïsme «bien entendu» consiste à beaucoup aimer le prochain:

sans quoi le prochain ne vous aimera pas, et le prochain vous est

indispensable.--Je ferai semblant de l’aimer!--Point! Car il n’est de

comédie si réussie que la ficelle ne s’aperçoive: aimez votre prochain

réellement, et ... dans votre intérêt, mais aimez-le!

»Cette fois encore, le tour est joué. Picrate, c’est tout le système de

ces Anglais que l’on appelle philosophes utilitaristes.

* * * * *

Picrate, pendant que parlait Siméon, crut voir que sa lampe baissait.

Il s’approcha, vérifia que le pétrole était épuisé. Il la voulut

remplir et d’abord l’éteignit.

Par la fenêtre, le petit jour insidieux apparut. Les carreaux blêmirent

et la désolation de l’aube naissante se devina.

Siméon dit:

--Et nous avons encore Nietzsche. A ta place, je m’établirais

_Uebermensch_!...

Il se tut. Picrate, qui s’apprêtait à la tâche facile de mettre du

pétrole dans sa lampe et de la rallumer, regarda le triste et pauvre

éveil de l’aube et sentit le froid l’envahir. Ses doigts tremblaient

... Entre les buées nocturnes, un ciel verdâtre avait honte de naître.

Siméon reprit:

--Les Grecs de Périclès ont fait boire la ciguë à Socrate, qui n’était

pas bien dangereux, quant à lui. Mais il y avait alors, par la Grèce,

un tas de philosophes interlopes. Ils allaient de ville en ville,

discourant avec ingéniosité. Ils s’étaient pourvus, en Asie Mineure

et partout, dans les écoles ioniennes, éléates et autres, des plus

spécieuses doctrines, et ils les répandaient avec leur éloquence

de conférenciers agréables. Les Grecs de Périclès reconnurent le

danger que les dieux couraient, leurs dieux et leur éthique et leurs

traditions. Ils prirent, au hasard, ce philosophe de Socrate, curieux

bonhomme, et le collèrent en prison, pour faire un exemple. C’est à

peu près ainsi, plus tard, que les Juifs clouèrent au gibet Jésus,

révolutionnaire ingénu. Socrate, quand il eut avalé le poison, ne se

plaignit pas. Tandis que le froid mortel gagnait ses jambes, il parlait

encore d’un Dieu singulier, peu conforme aux dieux de l’Olympe. Un

petit nombre de disciples l’écoutaient: il pouvait raconter ce que bon

lui semblait, ainsi à huis clos. Athènes, cependant, célébrait les

dieux anciens et agissait au gré des méthodes ancestrales.

»Les philosophes se le tinrent pour dit.

Picrate avait rallumé sa lampe. Siméon criait:

--Je te défie de me citer un philosophe, digne du nom de philosophe,

dont le système, dégagé des indispensables mensonges, ne soit une

bible de néant. C’est au néant qu’ils aboutissent tous. Au néant!...

Tu réclames une certitude, Picrate! En voici une; seulement, aie la

discrétion de n’en point demander une autre. La voici, cette seule

certitude:--deux et deux font quatre.

»Qu’elle est pathétique, dans son désert universel!... Oh! je la veux

attentivement protéger. Si, par malheur, elle s’éteignait, on ne

posséderait plus, ici-bas, de certitude aucune.

»Qu’elle est pathétique ... et bête comme tout!... Deux et deux font

quatre,--mon Dieu oui: puisque j’appelle quatre deux et deux.

»Deux quoi? N’insistons pas. Deux.

»Disons plutôt: A est A. Picrate, salue ici le principe d’identité. Je

te le présente: c’est lui. D’ailleurs, il n’y a rien à en tirer. Il est

stérile absolument. Ni toi ni moi ni personne ne le persuaderait de

faire des petits. Il n’a point les idées à ça.

»Et puis? C’est tout! A est A. Si seulement A n’était point A, nous

verrions un peu ... Mais A est A. Regarde bien cet «A est A»: tu

contemples la somme des certitudes.

* * * * *

Picrate se lamentait comme un petit enfant qui a trop mal à ses

gencives. Il gémit:

--Siméon, je n’ai rien à faire de cet «A est A». Siméon, tu es terrible

et méchant. Tu n’as pas eu pitié de moi. Tu me laisses dans ce néant!...

Il sanglotait et le geste de ses bras désignait vaguement l’infinité

vide. Il continua sa plainte:

--Tu as tout dévasté ... en moi ... et hors de moi ... Je veux mourir,

à présent; je ne veux plus que mourir ...

A peine eut-il prononcé ces mots de désespoir balbutiant, qu’il y

devint attentif. D’une voix nette il ajouta:

--Si je mourais?...

Siméon restait silencieux.

--Si je mourais?--reprit Picrate.--Ah! parle-moi, parle-moi. Il ne

t’est plus permis d’éluder cette question suprême que je te pose. C’est

toi qui m’as amené là. Parle!

Il fut impérieux. Siméon, brusque, répondit:

--Meurs, s’il te convient de mourir.

--Eh! bien! je mourrai!--dit Picrate.

Une minute s’écoula sans que l’un ni l’autre fit un mouvement. Picrate

soudain s’agita:

--Tu me le conseilles?--demanda-t-il à Siméon.

--Je ne te le conseille pas,--répliqua Siméon;--je n’ai pas à te

conseiller. Cette médiocre solution n’importe guère et tu t’exagères

beaucoup la gravité de l’incident. Meurs, si tu veux. Ou bien ne meurs

pas. Tu es à moitié mort déjà. Tout le monde est à moitié mort et meurt

un peu plus sans cesse. Je ne sais pas s’il y a une différence réelle

entre l’incessant éparpillement dont les secondes successives marquent

les épisodes et le dernier éparpillement des molécules charnelles ou

mentales. Ah! si la mort était une soudaine disparition de quelque

chose, alors, Picrate, il faudrait voir!...

--Est-ce que tu crois à la vie future?

--Je te dis--continua Siméon--que, si quelque chose

disparaissait,--j’entends: si quelque chose était et puis tout à coup

n’était plus,--alors nous épiloguerions utilement sur l’opportunité de

l’aventure. Certes!... Mais il n’est pas moins hasardeux de prétendre

ceci que de prétendre cela. Et je m’abstiens d’épiloguer sur le

non-être, faute de renseignements sur l’être. Quand je te parle du

néant, c’est un mot que j’emploie pour abréger. Il n’a pas de sens

par lui-même; il désigne la négation de je ne sais quoi que serait

son contraire. Et de la mort, pareillement, je n’ai rien à te dire;

pas plus qu’un aveugle-né, ignorant du jour, ne t’expliquerait la

nuit. Mais il me semble qu’il y a, dans ce qu’on nomme «vie», assez

de décomposition perpétuelle pour qu’on ne doive pas caractériser

tout à fait autrement ce qu’on nomme «mort». Tu n’as donc jamais vu

de cadavre? Ou bien n’as-tu pensé jamais à la pourriture d’un corps

humain? Qu’est-ce que c’est que la matière? Je m’embrouille dans la

diversité de ses fermentations. Songes-y, et tu sentiras la vie tout

imprégnée de l’odeur de la mort. Au Campo Santo de Pise, une fresque

d’Orcagna--ou de quelque autre--figure cette allégorie. De beaux

seigneurs, parés d’atours très élégants, d’étoffes éclatantes et

souples, coiffés de chapeaux merveilleux, approchent, cavaliers, de

trois cercueils où des cadavres se désagrègent. Les chevaux reniflent

ou se détournent; les beaux seigneurs se bouchent le nez. Ces beaux

seigneurs et leurs chevaux me paraissent simplistes autant que

délicats. Je les voudrais voir qui se bouchent le nez et reniflent en

face de la vie comme en face de la mort. Ou bien qu’ils aient, ici et

là, bonne contenance! Il n’y a rien de vil dans la maison de Jupiter.

C’est-à-dire que, dans la maison de Jupiter, il n’y a rien qui soit

plus vil que rien.

Picrate se débattit:

--Si tu me donnes de la répugnance pour la mort comme pour la vie,

Siméon, que ferai-je?

--Tu feras, Picrate, ce que tu voudras.

--Que ferai-je? que ferai-je?--répétait Picrate.

Siméon négligea de répondre, et les gémissements de Picrate tombèrent

dans le silence.

Bientôt, Siméon remua, prit son chapeau, sa canne.

--Adieu, Picrate,--dit-il, la main tendue.

Picrate redressa la tête, qu’il avait inclinée vers le sol, et se

récria de toutes ses forces:

--Ne t’en va pas! ne t’en va pas! Je te supplie de ne pas t’en aller.

Tu ne peux pas me laisser tout seul, ainsi, dans ce désastre. Ce serait

lâche et cruel. Je ne peux pas rester ici tout seul. Tu vois bien que

j’ai peur. La police viendra; je serai pris!...

Il frissonna; sa bouche se contractait.

--Si l’on m’arrête, je suis perdu! Est-ce que tu crois qu’ils me

condamneront à mort?...

Ses doigts tremblèrent.

--J’aimerais mieux me tuer tout de suite ... Réponds-moi! J’ai peur de

la guillotine ...

Ses épaules furent secouées; son cou se gonfla.

--Réponds! Réponds!

--Mais non! Crime passionnel: le bagne; à peine le bagne,--répondit

Siméon, comme qui évalue tout au juste et ne veut rien

exagérer.--Peut-être même t’acquittera-t-on ...

--Je refuse! je refuse!--hurla Picrate.--Je refuse d’être acquitté. Le

bagne, oui, le bagne. C’est bien. J’irai au bagne. J’aime mieux aller

au bagne que d’être ici, dans ce désastre, dans ce désastre!... Qu’on

m’arrête! Qu’est-ce qu’ils ont à ne pas m’arrêter? Ils sont fous, ma

parole, fous!...

Picrate saisit violemment ses deux poignées et, de long en large, dans

la chambre étroite, il fit rouler son chariot, à grand bruit ... Et

puis, il stoppa soudain et parut calme ... Il réfléchit et, d’une voix

tranquille, annonça:

--J’ai pris ma résolution.

Siméon l’écoutait et le regardait.

--Tu peux t’en aller, Siméon. Moi, je vais me livrer à la police. Je

vais leur dire que c’est moi qui ai tué Marie Galande. Ils m’enverront

au bagne. Voilà.

Siméon dit:

--Réfléchis encore. Du moment qu’on ne t’a point arrêté jusqu’à

présent, tu peux très bien leur échapper.

--Ce n’est pas cela!...--répliqua Picrate.

--Alors?

--C’est que je ne trouve pas autre chose à faire. J’irai au bagne ...

C’est que tu m’as vidé de tout espoir, de tout désir, de toute idée!...

Siméon se récusait. Picrate dit:

--Je ne songe pas à te le reprocher, Siméon. Pourquoi?... Ne t’imagine

pas que tu sois responsable du parti que je prends. Je l’aurais pris

sans toi. Plus tard, peut-être. Il n’importe! Je l’aurais pris mal,

stupidement, par instinct de bête traquée et qui a peur. De cette

façon, c’est beaucoup mieux ...

Picrate bavardait, bavardait. Une sorte de sérénité singulière lui

vint, et les traits de son visage, peu à peu, se détendirent. Il

sourit, en disant:

--Au moins, c’est vrai, ce que tu m’as raconté? Il n’y a rien, n’est-ce

pas? rien, rien?

Siméon se taisait. Picrate conclut:

--Absolument rien!... J’aime autant ça. S’il y avait la moindre petite

chose, ça m’ennuierait!... Mais rien!... Oui, A est A. Tant pis pour

«A est A»! N’est-ce pas, Siméon, que nous pouvons bien négliger «A est

A»?... J’irai au bagne. Adieu, Siméon.

Siméon voulut répliquer.

--Mon pauvre Siméon,--dit Picrate,--ne te mets pas en peine. Mais

comment peux-tu vivre, toi, dans ce désastre?... Adieu. Ou plutôt non;

pas tout de suite: nous sortirons ensemble. Tu me conduiras, un bout de

chemin. Veux-tu?...

--Qui sait--hasarda Siméon--si tu n’oublierais pas, avec le temps,

assez pour te reprendre à vivre?

Mais Picrate haussa les épaules:

--Attends-moi!...

Il s’aperçut que le jour luisait. La lumière de sa lampe semblait une

petite veilleuse. Il la souffla. Le ciel morne d’un matin pluvieux

entra dans la chambre.

VI

ÉPILOGUE

Picrate s’apprêtait.

Il avait enlevé son veston, ouvert le col de sa chemise. A grande eau,

il se lavait. Sa cuvette était installée par terre, devant un morceau

de miroir. Ses mains, son éponge, sa tête penchée barbotaient dans

l’eau, éclaboussant le mur, le plancher, Siméon ... Il se frotta d’une

serviette, avec entrain.

La fraîcheur de l’ablution lui fut agréable.

--C’est bon,--dit-il;--et ça m’étonne que le ciel ne veuille pas en

faire autant. Quelle figure!...

Il souleva le petit rideau de la fenêtre.

--Regarde-moi cette figure. On se débarbouille, que diable! quand on

est ainsi couvert de nuages, de suie, de fumée. Connais-tu rien de

plus misérable qu’un matin? Ça rechigne à naître, ça grogne ...

--Il y a--repartit Siméon--des matins sublimes. On dirait qu’ils ne

savent rien des précédents jours. Et telle est leur splendide innocence

qu’on dirait qu’ils commencent la vie et l’inaugurent. Des matins de

création, des aubes du monde, des aurores de l’ici-bas nouveau. De

vierges et naïfs matins!...

--Je ne tiens pas à y penser ...--murmura Picrate.

--Penses-y,--insistait Siméon.--De vrais matins initiaux!... C’est

comme si la vie s’était baignée aux léthéennes ondes et surgissait,

éblouissante de jeunesse, hors des abîmes oubliés. _Incipit vita nova

..._

--Oui, oui,--reprit Picrate;--je me rappelle. C’est dans un tel matin

rayonnant que nous apparut cette petite fille, avec le soleil à ses

cheveux blonds, Marie Galande!...

--Marie Galande!--répéta Siméon.

--Elle chantait,--continua Picrate.--Ah! l’étonnante chanson de vie

nouvelle! Une chanson légère et merveilleuse, toute pleine de bel

espoir.

Ils se turent tous deux. A son miroir, Picrate achevait sa toilette,

arrangeait ses cheveux, cirait ses moustaches. Il soupira:

--Marie Galande est morte. Je vais au bagne. Toi, que deviendras-tu?

J’ai pitié de toi.

Il voulut ranger un peu sa chambre. Ce ne fut pas une besogne

compliquée. Ses anneaux brisés, ses lacets et le stock de ses cartes

postales, qu’il assembla, firent un tas au fond d’une armoire.

--On ferme!--disait-il.--Cessation de commerce!

Il examina les murs, le lit, le plancher, le décor de son existence

passée. Il s’attendrit:

--Que c’est pauvre et laid, tout cela! Pourtant, j’ai vécu, des années

nombreuses, entre ces murs.

Il parut hésiter, comme si quelque chose le retenait qu’il avait peine

à rompre. Il pleura.

--Siméon, dis-moi pourquoi je pleure. Je n’abandonne rien que d’affreux

et de douloureux. Alors, je ne sais pas pourquoi j’ai cette tristesse

...

Et puis, il dit encore:

--La clarinette de Schopenhauer était, sans doute, la plus désolante

musique. Imagines-tu d’autres musiques pareillement appropriées à

l’absurdité de la vie?... Il me semble que je l’entends qui entame

des romances gaies, avec des roulades, des trilles et de prétentieux

trémolos. N’est-ce pas? C’est un air sautillant, allègre et ridicule,

pour accompagner mon départ. La clarinette de Schopenhauer rit et se

moque. Ah! Siméon, Siméon, que j’ai envie de rire, moi aussi, de rire

et de me moquer!... Seulement, le courage me fait défaut; je n’arrive

pas à considérer avec détachement cette petite aventure qui est la

mienne! Je pleure sur moi.

--Il est bien naturel, Picrate,--dit Siméon,--que tu pleures sur

toi, puisque tu es toi. Mais ta douleur est un peu de la douleur

universelle; et tu pleures sur tout au monde, sans le savoir.

Picrate et Siméon · 第 17 / 18 段