Picrate s’essuya les yeux, vérifia que rien ne traînait plus par sa

chambre ...

--C’est pourtant bien plus vite fait de se

tuer!--balbutia-t-il.--J’aurais mieux fait de me tuer, Siméon!...

Il n’attendit pas de réponse, et, gagnant la porte:

--Allons!--dit-il.--Passe le premier.

Siméon sortit. Picrate le suivait. Au moment de fermer la porte

derrière lui, Picrate, deux secondes, tergiversa. Puis, il tira la

porte violemment et, quand elle battit en se fermant, il gémit; sa

plainte dura le même temps que le bruit de la porte dans le couloir.

Dehors, Picrate et Siméon marchèrent l’un près de l’autre. Il bruinait.

Au ciel, de grandes nuées s’échevelaient, arrachées par le vent. La

tristesse du jour se condensait en humidité froide. Tantôt Picrate

se hâtait, comme si le poussait un intense désir; et tantôt il

ralentissait l’allure de son chariot, comme si le désir l’abandonnait.

Le long du trottoir, les boutiques n’étaient pas encore ouvertes.

Seuls, les boulangers étaient à l’ouvrage. Quand on passait devant les

soupiraux de leurs caves, on sentait une odeur de pain chaud.

Siméon s’appliquait à marcher ainsi qu’il le fallait pour ne précéder

point Picrate. Il ne voulait pas le conduire, mais l’accompagner

seulement.

Une crèmerie était de mine engageante. Picrate dit à Siméon:

--Si nous mangions un peu? Cette occasion ne se trouvera plus. Entrons!

Ils s’installèrent. Picrate regardait, autour de lui, les murs blancs,

les jarres de lait et les œufs dans leurs corbeilles, la crémière

aussi, son tablier blanc, ses fausses manches de toile et ses mains

rouges d’être bien lavées. Une impression de confort, de placidité, de

calme, lui fut douce et l’étonna.

Un chat paresseux, à peine éveillé, vint et, le dos en voûte, frôla

nonchalamment le pied de la table. Picrate laissa pendre sa main; le

chat, câlin, s’y caressa.

--Mon pauvre Siméon,--fit Picrate,--c’est la dernière fois que le café

au lait nous est à tous les deux versé dans de si proches tasses. J’en

ai du chagrin!...

Siméon s’affligeait, à part lui.

--C’est drôle,--reprit Picrate,--que toute ta philosophie t’abandonne

depuis que j’y veux céder ... La responsabilité sociale, Siméon?... Tu

me prends pour une petite Anglaise qui est victime de Schopenhauer?

Tu as peur de ce disciple imprévu que ta désespérance a rencontré?...

Siméon, Siméon, du courage!...

A travers les carreaux, Picrate regardait les gens passer, très vite

presque tous, de pauvres gens que des besognes matinales réclamaient.

Il les voyait comme de très loin. Le spectacle de la vie était pour lui

maintenant plus étrange que de coutume. Il assistait à la commençante

journée avec détachement.

Il dit à Siméon:

--Ces gens qui passent font, tous les matins, à la même heure, ce même

chemin qu’ils font aujourd’hui. A quoi bon? C’est la volonté, n’est-ce

pas, qui les tracasse?

--Si tu veux,--répondit Siméon.

--Oui, oui: la volonté. Désir, besoin, souffrance. Comment ne se

mettent-ils pas en grève?

--Contre qui?--demanda Siméon.

--En grève,--répliqua Picrate,--en grève contre la volonté!... Moi, je

me mets en grève contre la volonté. Je refuse de me mêler à ce complot

que fomente, avec le désir et la souffrance, la volonté. Je m’évade.

Je tire mon épingle du jeu. Là-bas, il y aura des règlements stupides

et d’affreux gardes-chiourme; ils seront les instruments de la volonté;

c’est affaire à eux: moi, j’abdique. Je ferai ce qu’ils commanderont.

Toute l’infamie retombe sur eux. Moi, je n’y suis pour rien ... Qu’ils

s’arrangent! Cela n’est pas mon affaire!...

--Schopenhauer t’aurait blâmé,--dit Siméon.

Picrate reprit:

--Mais toi, quand tu te consacrais autrefois à la philologie, est-ce

que tu n’étais pas en rébellion contre la volonté? A présent même,

quand tu annihiles, à conduire de rue en rue ton fiacre et tes clients

de rencontre, ton intelligence, ton rêve et toute l’ardeur de ton

individualité, que fais-tu, Siméon, que refuser d’être complice de la

volonté?

--Oui,--répondit Siméon,--je me gaspille en pure perte, afin que la

volonté n’ait de moi rien qu’elle utilise.

Picrate s’exaltait:

--Réagissons contre la volonté!

Il développa ce thème avec emphase.

--Tu y dépenses trop d’orgueil,--observa Siméon.--Crains d’être dupe et

ne sois pas la victime de toi-même pour faire la nique à la volonté.

Cette révolte va te coûter cher. Le dédain suffit.

Picrate s’excusait:

--Je ne suis pas de nature dédaigneuse ...

Dans leurs tasses, le café au lait fumait et son arôme avait du

charme. Picrate n’y fut pas indifférent. Il se chauffait les doigts à

la faïence et, les narines ouvertes, il aspirait cette tiédeur bien

odorante. Une brioche qu’il trempa dans le café au lait le régala.

Cette gourmandise le disposait à capituler.

--C’est excellent!--dit-il.

Ensuite, il ajouta, mi-sérieux et mi-narquois, regardant Siméon dans

les yeux:

--Écoute, Siméon, si tu me trouves un motif, ou même simplement un

assez bon prétexte de vivre, je n’irai point au bagne!... Je rentrerai

chez moi. Tu comprends?

Siméon tressaillit. Éperdu, il chercha. Ses idées s’embrouillaient et,

dans leur confusion vaine, il ne trouvait rien.

--Parce que ... tu conçois que je ne vais pas accepter de vivre pour la

saveur de ce café au lait!...

--Pourquoi?--demanda Siméon.

Picrate avait un air de défi. Siméon se tut ...

--Eh bien?--fit Picrate.--Rien?

Après un silence, Siméon répondit avec effroi:

--Non, rien!...

--Allons-nous-en!--dit Picrate.

Ils sortirent. Dans la rue, les boutiques ouvraient. Les concierges

battaient leurs tapis. Des contrevents claquaient aux murs. Les

passants étaient plus nombreux. Ils évitaient le chariot de Picrate.

Siméon se rangeait et ne suivait pas sans difficulté Picrate, qui

lançait à grands coups son chariot.

--Réfléchis, Picrate!

Mais Picrate haussa les épaules et ne s’arrêta point.

A quelque distance, Siméon aperçut le drapeau du commissariat, la

lanterne rouge ...

--Alors, adieu, Picrate!

--Adieu, Siméon!

Ils se donnèrent une brusque poignée de main. Siméon se détourna.

Tandis qu’il s’éloignait, le bruit de roues que faisait le chariot

de Picrate l’émut péniblement. Et puis il ne discerna plus rien dans

le tumulte de la rue; et, sans savoir où il allait, il continua son

chemin.

TABLE

PREMIÈRE PARTIE

Page

I. La rencontre 1

II. Histoire de Siméon 21

III. Picrate interrompt le récit 41

IV. Suite de l’histoire de Siméon 53

V. Histoire de Picrate 71

VI. Picrate pleure et Siméon le console 87

VII. Suite de l’histoire de Picrate 91

VIII. Suite de l’histoire de Siméon 109

DEUXIÈME PARTIE

I. Marie Galande 184

II. Les amours de Siméon 196

III. Un meurtre 259

IV. La mort du souvenir 277

V. Picrate et Siméon 304

VI. Epilogue 354

2-0-04.--Tours, imprimerie E. Arrault et C^{ie}.

Picrate et Siméon · 第 18 / 18 段