Il n’apercevait pas tout le martyre de Picrate. Cependant il le voyait

moins cynique, moins armé de mensonge et qui renonçait à ses viles

fanfaronnades. Ainsi, malgré la rancune, il ne le détestait plus

autant. Ils eurent tous les deux la gorge sèche, burent encore; et, peu

à peu, l’alcool agissait sur leurs esprits. A mesure que se détraquait

l’énergie de Picrate, la haine de Siméon s’atténuait; et, tandis que

Picrate tombait à n’être que panique et vertige, Siméon, vaguement,

inclinait à quelque pitié.

Picrate, soudain, fut à bout de résistance. Il poussa un cri

lamentable, un gémissement puéril et forcené. Ses mains fébriles

balayèrent, sur la chaise qui lui servait de bureau, les cartes

postales et le carnet et le crayon: tout cela, dispersé violemment,

s’éparpilla sur le plancher. Il plia son coude, y appuya son front; et,

parmi des sanglots, on l’entendit implorer:

--Pardon! pardon! je ne l’ai pas fait exprès!...

Siméon se demanda si Picrate ne lui jouait pas une nouvelle comédie.

Certes sa mimique n’était pas feinte; il se tortillait affreusement.

Son front sur son coude et son bassin dans son chariot, seuls, étaient

fixes; entre ces deux extrémités, le corps se démenait avec des spasmes

furieux. Mais Picrate allait ressassant:

--Je ne l’ai pas fait exprès ... pas fait exprès ...

Siméon l’interrompit:

--Tais-toi! tu mens: tu étais là, comme par hasard, à guetter. Tu as

visé, pour la tuer; tu l’as tuée.

Picrate, sans tourner la tête, larmoyant toujours, nia:

--Non, non, non, non, non!

Sa voix rageuse se perdait à demi dans l’étoffe de sa manche; mais il

scandait sa négation de sursauts brefs de tout son corps.

--Ne mens pas! ne mens pas!--commanda Siméon.--Explique-toi, je le veux!

Son ordre était catégorique au point que Picrate dut obéir. Il se

dressa, lentement, et ses yeux noyés de larmes parurent offusqués par

la lumière. Sa bouche contractée prononçait mal; il geignit plutôt

qu’il ne dit:

--Ce n’est pas elle que je voulais tuer ...

--Qui donc?

--Toi!... Oui, c’est toi que je voulais tuer ...

Siméon fut déconcerté par cette excuse inattendue. Il sentit une

étrange émotion le gagner, à laquelle se mêlait, sans qu’il comprît

pourquoi, de la douceur ... Dans sa tête, les idées vacillaient ...

Il s’attendrit ... Picrate, avec inquiétude, épiait sur le visage de

Siméon l’effet de ses paroles; et il croyait déjà triompher lorsque

Siméon se ravisa:

--Ce n’est pas vrai: tu mens encore!

--Je te défends de m’insulter!--essaya Picrate.

--Tu n’as pas voulu me tuer, mais Marie Galande!--répliqua Siméon.

(Il insistait sur chaque syllabe et détaillait avec vigueur son

réquisitoire.)--Tu l’as tuée par jalousie, voilà tout. Oui, par dépit

plutôt que par amour.

--Si, je l’aimais!--hurla Picrate.--Je l’aimais, je l’aimais! Tu n’as

pas le droit de dire que je ne l’aimais pas!...

Siméon s’étonna de cette véhémence passionnée. Il réfléchit et, d’une

voix plus indulgente, reprit:

--Oui, tu l’aimais. Je veux bien: mettons que tu l’aimais. C’est un

mot vague et dont tu peux, comme les autres, te servir ... Seulement,

tu l’aimais à ta façon, qui est celle-ci. Tu as le tempérament et le

caractère et la fatuité de ce qu’on appelle homme à femmes, oui, oui!

et tu es dépourvu de jambes. Alors, tu t’exaspères. Tu as commis un

crime, faute de posséder tous les moyens de séduction dont a besoin

l’homme à femmes, pour l’exercice de ses appétits. Va, tu es ridicule

surtout!

Picrate se révoltait de l’outrage. Il voulut répondre. Siméon ne le lui

permit pas:

--Ah! joli cœur!... Mais laisse-moi ce fatras d’orgueil imbécile. Comme

ça, je te plaindrai.

Ils se turent tous deux. Dans le silence, Picrate, obéissant malgré

lui, se dépouillait de son orgueil. L’idée que Siméon le plaindrait lui

était infiniment chère. A ce dernier espoir de compassion promise il

s’accrochait avec assurance ... Il vint à Siméon et lui tendit la main,

disant:

--Siméon, plains-moi et pardonne-moi.

Siméon le vit simple désormais, et véridique: il accepta cette main

meurtrière.

--Siméon,--continuait Picrate,--puisque tu devines et comprends, toi,

tu peux me plaindre et me pardonner. Si tu me méprises, ce n’est rien

... Méprise-moi; mais sans me haïr ... Je te supplie d’avoir pitié

de moi, à cause de toute ma douleur, qui est immense, qui date de

longtemps et qui, au jour le jour, m’a rendu vil comme je suis.

Siméon répondit à Picrate:

--Qu’as-tu à faire de mon pardon?... Mais, s’il te faut que je te

plaigne, oui, je te plains autant qu’homme qui vive. Avec un peu

d’horreur et de dégoût; mais je te plains!

* * * * *

...Les heures passaient; l’affreuse nuit s’écoulait, vive et lente,

inégale d’allure, et tantôt frénétique et tantôt morne, mais, en

chacune de ses minutes, nécessaire.

De puissants mouvements la soulevaient; telle se gonfle quelquefois

la lourde masse de la mer, et puis elle retombe: sa torpeur apparente

couvre de terribles remous.

Siméon s’était assis au pied du lit de Picrate:--un matelas sur le

plancher. Picrate s’appuyait le dos contre le mur. Et ils étaient là,

tous les deux, face à face, dans le désordre de cette chambre, dans le

désastre de leurs existences.

Picrate ne songeait plus à chasser loin de lui Siméon; et Siméon ne

songeait pas à fuir Picrate. Non qu’ils eussent, à se trouver ensemble,

aucun plaisir, même cruel, aucun espoir d’allègement, d’oubli,

d’accoutumance. Leur volonté n’était pour rien ici: seule, la destinée

les immobilisait, les confrontait; et ils devaient subir jusqu’au bout

cette exigence de la destinée. A quelles fins? Ils ne le savaient ni ne

cherchaient à le savoir ...

--Siméon,--dit Picrate,--puisque je l’aimais, pourquoi l’ai-je tuée?...

Il attendait une réponse. Mais Siméon se tut. Cette parole tomba dans

le silence où ils étaient, comme une pierre dans une eau profonde;

le silence en fut strié de frémissantes ondes qui s’espacèrent,

s’élargirent, et enfin moururent.

--Siméon,--reprit Picrate,--je l’aimais trop pour ne pas la tuer!...

Et, dans le silence encore ému de ses lamentations stridentes, il jeta

ces cris, coup sur coup:

--Voilà pourquoi je l’ai tuée: je l’aimais trop!...

Et puis:

--Ah! Siméon! dis-moi pourquoi on tue parce qu’on aime!

Et puis:

--Pourquoi la haine et l’amour ont-ils pareil effet?

Siméon s’obstinait à ne pas répondre, comme si Picrate ne parlait pas

à lui, et seulement proférait, en clameurs farouches, sa désolation.

Ainsi éclate en vacarmes vains l’ardeur des nuits d’orage, appels

perdus et qui ne font que propager au loin leur frénésie.

Mais Picrate continuait:

--Après que je l’eus tuée, après que je sus qu’elle était morte,

j’éprouvai, Siméon, une sorte de joie telle qu’en donne la certitude de

posséder une femme ... Ah! quelle femme!... Désirée, convoitée et qui

se refusait ... Une sorte de joie voluptueuse et orgueilleuse, comme

d’un triomphe des sens, où l’on engage tout son être et qui paraissait

impossible!... Tourments, rages cruelles; et puis l’indéfectible

certitude!

Siméon dit:

--C’est cela: c’est cela justement. Il y a dans la mort une

certitude; tout l’attrait de la mort est là!... Une bizarre

certitude,--rudimentaire, en somme: la simple négation des hasards

que la vie comporte. Enfantillage, mais si spontané, si naturel et

analogue au reste des gamineries humaines! La vie a mille et mille

inconvénients: on la supprime, c’est le plus commode remède. Il

vous vient à l’idée tout de suite; on n’a pas à se tracasser la

cervelle pour le trouver. Les bambins qui cassent leurs joujoux l’ont

inventé. Gribouille aussi ... Ah! Gribouille, Gribouille, l’essentiel

Gribouille!...

»Voici deux beaux amants. Ah! comme ils s’aiment et quelles parfaites

délices ils goûtent à communier d’âme et de corps! L’ivresse

merveilleuse de leurs pâmoisons les gagne et les exalte et les éveille

à de nouveaux désirs. Chose fragile, leur amour! Il y a les malignités

du sort, les aléas du lendemain; il y a surtout cette faiblesse

lamentable de nos cœurs,--nos cœurs inconstants et pusillanimes qui

sont vite au bout de leurs voluptés ... Les beaux amants ne veulent

pas que leur ferveur décline, et, quand ils ont atteint la félicité

suprême, ils ne rêvent que de n’en point déchoir. Faute d’oser

prétendre à des joies plus magnifiques encore, ils ne réclament que

d’éterniser cette minute glorieuse.

»Éterniser, éterniser,--et la minute passe. Éterniser quelque chose

d’humain! C’est le paradoxal souhait des beaux amants. Rien ne m’est

plus, si la minute passe. Plus ne m’est rien, si passe la minute!...

Romance, aubade, sérénade.

»Oui, oui, la courtoisie des troubadours. Et mieux: l’instinct profond

de l’être. L’extase d’amour est momentanée; plaisir d’amour ne dure

qu’un instant. Mais il s’agit bien d’autre chose: la perpétuation

de l’espèce, comme disent ces darwiniens; disons: la prolongation de

l’individu par delà le temps et le temps.

»Veuille, Picrate, ne pas outre mesure t’étonner de l’importance

qu’ont, en chaque individu, les velléités amoureuses. A cet agrément

des courtes minutes, que ne sacrifie-t-on? Certes, certes!... Admets

seulement l’hérédité, qui est un fait assez plausible. Comment

n’hériterions-nous point de nos pères cette inclination vers l’acte

d’amour, duquel nous sommes nés?

»Volupté brève et projet de durer! C’est l’irrémédiable antinomie

de l’amour ... Voilà pourquoi les beaux amants s’acharnent à ne pas

laisser défaillir la minute.

»Alors, ils vérifient bientôt qu’il n’y a pas contre la déchéance de

la minute d’autre recours que dans la mort. La plupart, il est vrai,

y renoncent. Mais tous en ont l’idée, s’ils aiment bien; et certains,

enlacés étroitement, se tuent plutôt que d’être par la vie désenlacés.

Ils disent qu’ils ne veulent pas survivre à leur félicité; ils disent

qu’ils ne veulent pas exposer au péril des lendemains leur bel amour;

ils disent qu’ils veulent éterniser la minute, l’éterniser dans la

mort, qui est seule éternelle et seule intangible au temps ... Crédules

au lyrisme de leur émoi, Picrate, ils se tuent: voilà!

»Pauvres petits!... Gribouille, pour eviter l’averse, s’est trempé dans

l’eau jusqu’aux cheveux. Les beaux amants, pour éviter une diminution

de leur extase, se plongent dans le néant. Le néant? Du moins, ils se

privent de ceci, de cela, qui était la vie,--la vie vaille que vaille!

»Le meurtre et l’amour vont ensemble. Ils travaillent ensemble. Le

meurtre de soi, le meurtre de l’autre, ou le meurtre de tous les deux:

nuances, nuances; mais le meurtre!

»On a figuré l’amour avec un arc et des flèches. Interprétation

gentille du symbole: c’est la douce blessure que les yeux de la belle

font au cœur du galant. Un arc et des flèches pour tuer, oui! Ces armes

sont aujourd’hui surannées: donnons au symbole d’amour un couteau de

boucher, un revolver.

»Les beaux amants utilisent aussi le poison ...

Picrate écoutait Siméon. Il tâcha de conclure.

--Mais moi,--fit-il,--je n’étais pas l’amant de Marie Galande. Alors,

pourquoi l’ai-je tuée?

--Tu étais son amant par le désir, par l’imagination. Tu avais la

volonté d’être son amant. Tu étais son amant plus que moi.

--Tu étais, en réalité, son amant.

--Tais-toi,--gronda Siméon;--ce n’est pas vrai!

Mais Picrate continuait, selon de grossières logiques:

--Pourquoi n’est-ce pas toi qui l’as tuée, puisque vous vous aimiez

tous les deux? Tandis que moi ...

Et déjà Picrate, avec sa fatuité complaisante, se déguisait en bel

amant, à part soi, quand Siméon, brutal et rieur, lui répondit:

--C’est que tu es une brute!...

Mais Picrate suivait son idée. Un scrupule lui vint: les beaux amants

meurent ensemble: or, il survivait à Marie Galande, lui.

--Siméon,--s’écria-t-il,--Siméon, j’aurais peut-être dû mourir?

Il dit cela d’une voix si piteuse, malgré l’emphase, que Siméon le

trouva ridicule et fut narquois en demandant:

--Pourquoi? Pour être un bel amant!... Tu cherches une attitude,

Picrate. Oui, tu voudrais bien dénicher quelque stratagème qui pût

orner ton personnage un peu. Je le conçois ... Il serait plus simple,

pourtant, d’y renoncer ... A ta place, il me semble que je serais

cynique, tout bonnement!

Mais Picrate se récusait:

--Non, non, j’aurais dû mourir, je le sens.

--Surtout,--répliqua Siméon,--tu aurais dû, s’il te fallait une victime

absolument, te choisir, toi, de préférence. Tu étais le seul bel amant

de l’aventure!

--Tu te railles de moi,--dit Picrate.--Tu veux encore m’humilier,

m’avilir ...

--Tu aurais tort d’être orgueilleux!

--Je n’ai pas l’intention d’être orgueilleux. Mais enfin, que dois-je

faire? Je te demande de me dire ce que je dois faire. Et toi, au

lieu de me répondre, au lieu de m’aider, tu n’as d’autre soin que

de me tourmenter davantage ... On le dirait ... Moi, cependant, je

consentais à t’obéir ... Je t’obéirai, Siméon, si tu veux avoir pitié

de moi. J’accepterais tout!... Dans l’état où je suis, il n’y a plus

de sacrifice qui me coûte. Je suis abreuvé de douleur. Si tu m’avais

conseillé de mourir, je serais mort,--tu l’as vu?

Il insista:

--Je serais mort! Tu n’avais qu’à l’ordonner.

Il poussa un soupir et, sans perdre de temps, ajouta:

--Mais je comprends bien qu’il faut vivre!

Et Siméon faillit éclater de rire, nerveusement, lorsque Picrate

affirma, en secouant la tête:

--Il faut vivre, il faut vivre!...

Et Picrate, comme éperdu, reprit:

--Puisqu’il faut vivre, Siméon, dis-moi comment vivre! C’est trop de

sarcasmes: tu peux bien te rendre compte de ma misère. Tu es un sage,

toi. Je te conjure de m’indiquer un moyen de vivre,--toi qui as lu les

philosophes!...

Siméon sursauta. Debout, en face de Picrate, il cria, d’une voix

sifflante:

--Les philosophes, les philosophes!... Est-ce que nous n’allons pas

appeler les philosophes à la rescousse?

Il ricanait et gesticulait. Picrate, sous l’âpre moquerie, sentait sa

peau se glacer, comme si quelque bise mauvaise le harcelait. Siméon

criait:

--Les philosophes à la rescousse! On les réclame pour organiser

l’existence d’un assassin qui n’a point, à proprement parler, de

remords, mais qui trouve des difficultés pourtant à juger confortable

l’ici-bas. Holà! ceux d’Élée et d’Athènes,--et y compris les délicats

sophistes, eux surtout! habiles à démontrer que le noir est blanc comme

le blanc est noir;--ceux d’Alexandrie et ceux de Chaldée, rêveurs et

prophètes; ceux d’ailleurs: Abélard et ses camarades; n’oublions pas

Scot Erigène; n’oublions pas Roger Bacon, vu qu’il a découvert la

poudre, notamment, ni cet autre Bacon de Verulam, qui fut un voleur

mais un logicien; ni ce Jérémie Bentham qui inventa le calcul des

petits bonheurs; ni ces autres qui composèrent des méthodes pour

parvenir à la vie agréable; ni les métaphysiciens allemands!...

»Tu es curieux de ces gens, Picrate? Mais, choisis!...

»Il y en a pour tous les goûts. En veux-tu de tristes ou de gais?

Il y en a qui te conseillent la joie; il y en a qui préconisent

le désespoir. Il y en a qui ne savent pas trop. Ces derniers ont

l’inconvénient de vous laisser un peu le bec dans l’eau; mais ils ont

aussi l’avantage d’une circonspecte prudence. Qu’en dis-tu?... Rien,

rien? Tu fais la moue? Je te comprends: tu veux des dogmatiques; ces

essayistes qui tergiversent ne sont pas du tout ce qu’il te faut,

puisque tu es à la recherche d’une éthique ...

»Alors? alors?... Décide-toi! Les tristes ou les gais? Nous avons à ta

disposition d’aimables drilles pour te prêcher un bon estomac, la belle

humeur et tout ce qui s’ensuit. Ils te démontreront, clair comme le

jour, que le monde, mon cher, est pour le mieux. Car Dieu est bon: s’il

n’était pas bon, qui le serait? Or, c’est Dieu qui a fait le monde: si

ce n’était lui, qui serait-ce? Donc, le monde est une merveille, un

excellent Dieu l’ayant fait. Quoi de plus évident?... Écoute bien: tu

n’as qu’à te laisser vivre, en ce monde parfait; cède aux velléités

de ta nature humaine. Elle t’engage à ne te point chagriner. Ah!

couronnons de lierre et de violettes nos cheveux et profitons de ce

fumet qu’ont les vieux vins, de cette affabilité qu’ont les femmes.

Tout cela en vertu d’un syllogisme avantageux autant que péremptoire!

»Mais toi, Picrate, te voici brouillé avec la vie au point que, ces

dialectiques, tu les traites légèrement. Je le devine, je le sais.

Tu dis: «Avec de la dialectique ingénieuse, que ne prouve-t-on?...»

C’est à quoi servent, justement, les dialecticiens. Ils travaillent

à installer sur des formules honorables nos prédilections. Que

n’utilises-tu ces gens?

»Non, non! Tu refuses. Tu boudes à tes plus chers instincts. C’est une

crise. Elle passera: ensuite, tu feras comme les amis. Que diable!...

Mais, en attendant, tu repousses les complaisances de la méthode

déductive. Tu as le souci des réalités,--et foin des théorèmes: Dieu

lui-même ne t’est pas une garantie, et tu écartes les prémisses où il

figure avec son imperturbable excellence.

»Des réalités? Donc, à nous la méthode expérimentale! Un philosophe

anglais a écrit: «J’affirme que présentement, et à toute heure du

jour,--du jour et de la nuit,--tous les hommes sont absolument

heureux!...»

»Tu as bien entendu? Tous les hommes! Après cela, n’essaye pas de

t’excepter, sous le prétexte vain que tu serais ce spécial Picrate

qu’à vrai dire le philosophe anglais n’a point connu. Tu es homme: du

moment que tous les hommes sont heureux, tu es heureux. Il n’y a point

à chicaner là-dessus. «Tous les hommes sont absolument heureux.» Un

philosophe anglais l’a dit; et les Anglais ont l’esprit positif; nul ne

l’ignore. S’il l’a dit, c’est qu’il l’a vérifié.

»Je ne me souviens plus du nom de cet optimiste. S’il t’intéresse,

Picrate, je le chercherai ... Ah! le crâne optimiste!... Il m’a

toujours séduit, par sa belle intrépidité. D’autres sont timides et se

contentent d’affirmer que le bien, somme toute, l’emporte sur le mal.

Nous nous méfions de ces statistiques; et, d’ailleurs, il suffit que

l’on réserve à l’infortune un petit coin de la réalité pour qu’aussitôt

nous nous y logions. Mais «tous les hommes sont absolument heureux».

Va-t’en donc répondre à cela!... Ah! le brave cœur de philosophe! Il

en faudrait de tels à tous les carrefours. Ils vous débiteraient leurs

doctrines comme du quinquina. C’est réconfortant, c’est tonique, ça

vous remonte. On irait, le matin, causer avec eux dix minutes. On

ferait avec eux ses dix minutes d’optimisme quotidien comme on fait

des haltères ou de la gymnastique suédoise. A quelles _performances_

on arriverait bientôt, Picrate, et quels biceps intellectuels on

obtiendrait, quelle santé morale!...

»C’est dommage que ces optimistes ne soient pas mieux persuasifs; c’est

dommage qu’ils ne récitent que sornettes et propos vains; c’est dommage

que l’on ne puisse vanter un peu cette existence, louer un peu cet

ici-bas sans dire des bêtises, et voilà tout, qui ne font pas illusion.

Grande misère de notre état!... Car toi-même, Picrate, avec ton fort

tempérament, tu ne t’y laisses prendre mie ...

»Eh bien! voyons les pessimistes. Si les gaillards nous déprisent la

vie un peu congrûment, tôpe là! nous aurons du dégoût pour la vie, le

cœur léger ... Oui, nous prendrons le deuil de toute joie et trouverons

quelque repos dans la certitude de n’être pas dupes.

»Ciel morne et tendu de livides nuées, glauques marais où la lumière

meurt, tocsin:--c’est le décor!...

»Giacomo Leopardi, «sombre amant de la Mort», consacra son génie à

démontrer l’infinie vanité de tout. Il mit en vers la doctrine de

l’universelle _infelicità_ et prononça de telles paroles de néant,

qu’après les avoir lues on est plein d’amertume et d’ennui. Il disait

que le monde est un peu de fange. La maladie tourmentait son corps et

le déformait; les trente-neuf ans qu’il vécut lui furent un quotidien

supplice et son œuvre est un gémissement. Dépourvu de beauté, il n’eut

en amour que des déceptions, dont pantelaient son cœur et son orgueil.

Sa poésie maudit tout le réel et tout le possible ... Cependant il se

laissa vivre et même se soigna pour se prolonger. Dans ses poèmes,

s’adressant à soi, il s’écrie: «Désespère donc pour la dernière fois!»

Il vivait dans l’attente, comme si les doux Destins lui préparaient

peut-être un dédommagement délicieux,--bien qu’il sût et eût établi la

nullité d’une telle hypothèse. Mais il n’arrivait point à «désespérer

pour la dernière fois» ... Il fallut que la Mort prît les devants, tant

se montrait le «sombre amant» peu empressé.

»L’année que Giacomo Leopardi allait mourir, le choléra sévit à Naples.

Il en fut singulièrement troublé. Peut-être la peur du fléau a-t-elle

hâté sa fin plus que ne put le faire sa philosophie ... Il mourut un

soir d’été, à l’heure où flambe le soleil bas. Il avait auprès de lui

son ami fidèle, Antonio Ranieri, et la sœur de ce jeune homme, Paolina.

Quelques instants avant la crise, il projetait des promenades au

Vésuve, des parties de campagne, que sais-je!... Et puis, mourant, il

dit à Paolina:

»--Ouvre la fenêtre, fais que je voie encore la lumière!

»Ainsi la doctrine de l’_infelicità_, ni la souffrance perpétuelle

de la chair et de l’esprit n’empêchèrent de vivre Giacomo Leopardi.

Les derniers mots de son agonie trahissent l’amour et le regret de la

lumière!...

»Tu me diras qu’il n’était pas un philosophe, mais un poète lyrique.

Bon! Voici notre Arthur Schopenhauer: il épilogua sur la quadruple

racine du principe de raison suffisante.

»C’était un petit homme à favoris, au museau rasé, aux yeux perçants,

au nez crochu. Un terrible petit vieux bonhomme! Il disait: «L’essence

de tout, c’est la volonté ...» Pourquoi pas? Accordons-lui ça ... Mais

prenez garde: volonté, donc désir; et le désir implique un besoin, donc

une privation, donc une souffrance.

»Conséquemment, si la volonté est l’essence de tout, la souffrance est

au fond de tout. C’est cela même. Tocsins, tocsins; sur la vie et sur

le reste, malédiction, malédiction! L’Ecclésiaste et Çakya-Mouni!...

»A cause de cette volonté, nous allons nous jeter à l’eau.

»Mais contre une telle logique Arthur Schopenhauer réagissait, quant à

lui. Il avait du goût pour la clarinette, dont il jouait le matin,--tra

déri déra!--et pour la bière, dont il buvait des chopes en se régalant

de saucisses grillées. Et puis, il trouvait un fameux plaisir à

injurier Hegel et ses hegeliens. Certes, il n’en concluait pas moins

que la vie est mauvaise, puisque ainsi le voulait sa philosophie. Mais,

ayant découvert des divertissements acceptables, provisoirement il

vivait et se tenait en belle humeur.

»Je te raconterai, Picrate, une histoire. C’était à Londres, il y a

quelques années. Imagine du brouillard jaune qui dégage une odeur fade;

des pianos mécaniques s’acharnent et mènent à la diable la valse de

la volonté forcenée ... Une jeune fille, une quelconque jeune fille,

blonde probablement et adonnée au rêve, lut Schopenhauer, par hasard.

Ce lui fut une révélation pathétique. Elle connut que la souffrance est

en l’âme de tout, est l’âme de tout et geint dans l’être universel.

Oui, de par ce raisonnement que je t’ai dit: volonté, désir, besoin,

privation, souffrance!... La petite Anglaise en fut ébaubie et

désolée. La logique du philosophe l’avait convaincue tout de suite,

et si parfaitement que l’idée ne lui vint même pas de demander à

d’autres dialecticiens des arguments contraires: elle ignorait que les

dialecticiens ont des logiques de rechange à la disposition d’un chacun

... Et Schopenhauer commentait, de la façon la plus poignante, sa

théorie abstraite. A chaque page qu’elle tournait, de ses doigts chauds

de fièvre, la petite Anglaise avait trouvé une raison nouvelle d’être

sûre que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue.

»Elle en conçut un vif chagrin.

»Elle était poète, à ses heures; et le pessimisme se prête excellemment

au langage rythmé. Elle composa des poèmes, déchirants et subtils, où

elle reprenait pour son compte la pensée schopenhauerienne. Elle la

développa et la paraphrasa et l’illustra de métaphores émouvantes.

Picrate et Siméon · 第 16 / 18 段