Il ne cherchait pas son chemin, ne décidait pas de quitter le

cimetière. Il se promenait et oubliait qu’il n’avait plus rien à

faire en ce lieu. Cependant sa pensée se calmait. Et les milliers

de tombes entrevues évoquèrent en elle une idée prodigieuse de

l’universelle mort: une idée confuse, indéfinie ... Comme si la pierre

et la terre étaient translucides à ses regards, il devina les cadavres

innombrables, couchés là, entassés là, pêle-mêle, sans linceuls, nus,

scandaleux, et si proches les uns des autres qu’ils formaient un

terroir immonde de chair corrompue.

Une odeur de mort lui monta aux narines. Il retint son souffle; il

tâcha de respirer le moins possible l’air pestilentiel du charnier.

Son dégoût lui donna l’énergie de s’évader. Il pressa le pas et, dans

les sentiers étroits, évita de frôler les cyprès, de remuer leurs

feuillages touffus où il flairait des nids affreux de miasmes prêts à

s’exhaler ...

La mort universelle!... Et il s’étonna de survivre, seul parmi la

débâcle commune. Les formes vivantes qu’il apercevait, celles-ci

agenouillées, celles-là qui déambulaient en silence, n’était-ce pas

des ombres insidieuses, émanées du sol et qui jouaient la comédie

d’exister, avant d’être absorbées de nouveau par le sol?...

Dehors, Siméon vit des hommes et des femmes, dont la vérité matérielle

le rassura. On s’agitait, on courait ... Mais Siméon soupçonna, sous

la parure des vêtements, les horribles germes de la mort, cachés et

qui font en secret leur besogne de dissolution. Il ne vit que la mort

partout, arrivée à ses fins ou les préparant.

* * * * *

Le lendemain, tandis qu’il songeait à Marie Galande, il évoqua de

belles heures dont la lumière l’éblouit. Il se rappela leur premier

baiser, ce matin qu’elle avait trop de chagrin, disait-elle, pour qu’on

refusât de la câliner, ses cheveux blonds que le soleil éclaire en

auréole; ses yeux animés de joie ou alanguis de mélancolie gracieuse;

ses lèvres qu’une moue gentille relève et qui bientôt s’abandonnent au

rire enfantin:--il se la figura telle qu’il l’avait le plus aimée.

Alors son mauvais cauchemar s’apaisa. Une douceur exquise se mêlait

à sa tristesse. Marie Galande lui était si proche, il la sentait si

présente, si véritablement là, toute jeune, toute gaie, qu’il lui

parlait et qu’il entendait sa voix! C’étaient les dialogues de naguère,

mot pour mot recommencés. Mais, s’il changeait quelque chose à ses

phrases, Marie Galande, comme déconcertée, se taisait. Il voulut

inscrire les propos d’elle qu’il avait conservés intacts en sa mémoire;

il les prit sous la dictée du fantôme. Pendant qu’il les enregistrait,

le ton, l’accent lui revenaient avec une si intense justesse que

l’illusion de la réalité l’enchanta. Seulement, ils furent peu

nombreux, les propos de Marie Galande que n’avait point altérés déjà

la rouille du temps. Des autres, Siméon ne gardait que des bribes, des

sons épars et dont le sens était perdu.

Il se reprocha d’avoir été moins attentif qu’il ne devait, quand Marie

Galande vivait ... Ah! savait-il que ces journées délicieuses seraient

si vite, une fois pour toutes, finies et ne lui laisseraient bientôt

qu’un peu de cendre dans la main?... Hélas! il avait gaspillé son

bonheur à en jouir quotidiennement, au lieu de l’épargner comme un

avare circonspect! Il se désola d’avoir été prodigue et de rester si

pauvre désormais.

Du moins, ce qu’il avait encore, il le défendrait avec une âpreté

jalouse. Il décida qu’il veillerait, qu’il écarterait le danger, qu’il

entretiendrait dans sa pensée pieuse le délicat souvenir. Marie Galande

morte subsisterait ainsi, pourvue par lui d’une réalité spirituelle.

L’image était précise, nette.

Il l’examine longuement, afin d’en imprégner sa mémoire. Il l’analyse,

l’étudie ... Elle bouge. Et, par instants, elle s’échappe. Il veut

la ressaisir. Un jeu de physionomie se substitue à celui qu’il

contemplait. Il ne sait lequel choisir. Le plus vif a pour lui le

plus d’attrait, mais ne dure pas. Et c’est un va-et-vient perpétuel de

figures analogues, non identiques. Oui, ce sont des moments divers du

visage de Marie Galande.

Siméon se félicite d’une telle variété, d’une telle richesse multiple

... Et il a peur de s’égarer dans ce désordre ... Car ces divers

moments ne se suivent pas, ne dérivent pas les uns des autres par

les nuances habituelles. Il manque des intermédiaires; les séries

sont incomplètes, et leur caprice fuit toute contrainte ... Siméon

s’efforce en vain d’immobiliser cette agitation. Plus il s’efforce,

et plus étourdiment se dispersent les apparences. Il s’applique à les

dénombrer: elles se sauvent; à les reconnaître: elles se transforment.

Il se fatigue à cette lutte avec lui-même, où il est dupe de lui-même.

Un artifice malveillant de son imagination le taquine, le harcèle.

Et voici que se substitue aux claires et gentilles visions la soudaine

épouvante. Voici Marie Galande morte, blême sinistrement, du sang

aux lèvres, les yeux chavirés; et la voici par les médecins légistes

ouverte, tailladée; et la voici qui, dans la terre, se décompose!...

Siméon clôt les paupières, il refuse de regarder, mais le funèbre

spectacle s’est fixé en lui.

De ses mains fébriles, il fait le geste d’écarter une hantise. La

hantise demeure; elle le nargue.

Ah! qu’il souffre de ce mélange impur de la hideuse mort avec la vie!

Il lui semble que celle-ci est par l’autre souillée. Comment préserver

du contact malsain de la mort le doux fantôme en qui palpite encore

l’illusion fervente de la vie?... Siméon s’évertue à chasser les

idées laides qui l’assaillent. Avec des paroles, il tâche de conjurer

le maléfice: «Allez-vous-en! Ne touchez pas à cette forme belle!

Éloignez-vous!...» Et il a recours à tous les stratagèmes pour isoler

de ce fatras monstrueux une Marie Galande d’autrefois qui, au soleil

matinal, chante le mouron des petits oiseaux et sourit.

Mais, peu à peu, l’image se désorganise; elle se défait et s’anéantit.

Siméon la cherche en vain. Puis, brusquement, comme un coup de couteau

dans le cœur, la voilà! Siméon croit la posséder; il concentre sur

elle son attention: elle s’allonge ou se raccourcit, devient ridicule,

grotesque. Siméon l’écarte, et il maudit son tourment.

Les jours suivants, l’image se simplifia, se dessécha et prit

une rigidité singulière, glaciale. Au lieu de se mouvoir dans le

décor environnant, elle parut liée aux objets voisins, soumise à

d’invariables attitudes, privée d’initiative et comme paralysée. Elle

ne bougeait plus; elle semblait pétrifiée, changée en statue peinte.

Et muette!...

Siméon réfléchit qu’il la retrouvera, sans doute, s’il réveille en

lui le souvenir des paysages où elle fut. Les arbres parmi lesquels,

joueuse, elle courut la lui rendront. Il part; il recommence la

promenade de Meudon. Le bateau, le fleuve, l’horizon de collines

vertes et rousses ... Mais le temps est gris, le ciel chagrin; les

nuages s’embrouillent, pèsent languissamment sur l’atmosphère molle

et fade. Il n’y a plus de lumière sur l’eau. Le sillage du bateau ne

soulève plus qu’une écharpe lourde et indolente ... Oui, c’est ici

qu’ils descendirent, c’est ici qu’ils déjeunèrent; et il gravirent ce

raidillon. Qu’il faisait chaud! Marie Galande s’appuyait au bras de

Siméon, déclarant que la côte, en vérité, la fatiguait. Aujourd’hui,

Siméon peine davantage à gagner le bois.

Ils prirent cet étroit sentier: Marie Galande le choisit pour la

fraîcheur de son aspect. Quand ils y furent entrés, elle se mit à

parler bas, à cause du recueillement que l’ombre des arbres et leur

silence lui imposaient. Et voici la source que Marie Galande écouta,

soudain rêveuse ... «Oui, petite Marie Galande, la source, après que

tu partis, continua son vain murmure. Il n’y a pas, dans les sources

ni ailleurs, de délicates fées qui célèbrent ta venue et s’affligent

quand tu t’en vas. Il n’y a que de l’eau qui coule--mécaniquement!...»

Siméon s’exalte. Il a reconnu les arbres dont Marie Galande toucha

l’écorce, en sœur des arbres qui veut leur témoigner sa tendresse. Il

a reconnu les branches auxquelles elle arrachait des feuilles, dans sa

joie familière et splendide; et les buissons qui arrachèrent des fils

à sa pauvre robe. Il a reconnu la mousse où elle fouilla, la terre

qu’elle s’émut de sentir froide sur ses paumes ...

Les arbres, la mousse, la terre!...

Et elle?... Et elle--n’est plus là!... Son fantôme? Non plus! Ce n’est

point elle ni seulement son fantôme, cette indistincte silhouette qui,

par instants, se dessine et, maladroite, singe les jolis gestes abolis,

et puis s’évanouit sans avoir remué une feuille ...

Marie Galande!... Siméon la désire et l’appelle ... Rien, rien! C’est

fini de Marie Galande.

Et Siméon, tandis qu’il s’en retourne, songe au cimetière et à la fosse

lugubre où se corrompt le cadavre. Et en lui-même, dans son esprit, il

sent qu’une autre fosse est close où se corrompt, se desagrège et tombe

en pourriture le cadavre du souvenir. Et il oublie Marie Galande; mais

il lui reste l’épouvante et le dégoût d’être la sépulture infâme qui ne

garde pas son dépôt.

V

PICRATE ET SIMÉON

Siméon, quelque temps, resta sous le coup de la douleur qui l’avait

assailli. Son esprit continuait à frémir d’horreur. Des cauchemars, en

plein jour, le harcelaient.

Mais il résolut d’en finir avec ces mauvaises alarmes. Il monta de

nouveau sur le siège de son fiacre, tint les guides et mania le fouet,

et conduisit de rue en rue le vain désir des gens.

Il lui sembla qu’un intervalle immense et vide séparait son existence

en deux: le jadis et le maintenant,--le jadis lointain, reculé

brusquement et qui laisse un trou à la place qu’il occupait, et ce

ridicule aujourd’hui qui émerge on ne sait d’où, qui n’est pas un

lendemain, qui surgit et qui choque par sa réalité crue.

Siméon s’étonna d’être, les deux fois, le même homme, de reconnaître

dans le passé ce même individu qu’il est encore; oui, le même, sur le

siège de ce fiacre.

Le même,--sauf ce grand désespoir qui avait dévasté son cœur et sa

pensée! sauf cette idée de néant dont il était plein!...

Certes, jadis, quand il se faisait cocher par mépris des

divertissements auxquels s’adonne la stérile activité humaine, quand

il acceptait, à bout d’idéologie creuse, l’absurdité paradoxale d’une

telle abnégation, certes il n’était pas la dupe d’illusions bien

délicieuses. Il se croyait alors au terme dernier du renoncement.

Point! Il était capable encore de céder à la promesse d’une joie.

Désormais, il est délivré de tout espoir, de tout mensonge.

Nulle velléité d’être heureux ou d’imaginer un bonheur possible

ne l’atteindra. Silence et nuit. Les alentours de sa pensée lui

apparaissent comme un vaste champ de deuil et de décombres; et il s’y

promène, vêtu d’un linceul. Au milieu de ce champ se dresse le sépulcre

de sa pensée; les murs en sont mornes et le plafond bas: il s’y réfugie

volontiers. C’est l’asile suprême où il va s’enclore, dès qu’un fantôme

se lève parmi les ruines environnantes.

Il habite ce lieu funèbre.

* * * * *

Un jour, tandis qu’il rôde par la rue de Rivoli avec son fiacre

nonchalant, il rencontre Picrate, et la colère lui brûle le cerveau.

Picrate, contre les grilles des Tuileries, est installé pour son

négoce. Les anneaux brisés, les lacets de soie, de fil et de crin, les

cartes postales illustrées s’offrent au client. Picrate est couvert

de son stock. Mais il frise nerveusement ses moustaches. Ses yeux

regardent le sol avec insistance et, soudain mobiles, lancent de tous

côtés leur inquiétude. Picrate voit Siméon. Sa courte personne frémit;

ses mains prestes attrapent les deux poignées de bois; et il se campe,

la poitrine bombée, l’air provocant.

Siméon, qui s’est arrêté, du haut de son siège dévisage Picrate,

qu’un tremblement secoue. Entre ces deux hommes, une haine formidable

s’accumule; telle qu’entre deux pôles électriques une décharge est

imminente, leur rage de se détruire l’un l’autre augmente et menace

d’éclater.

De la gorge de Picrate, des mots veulent sortir et ne peuvent pas. En

Siméon bientôt s’éveillent des sentiments divers et trop nombreux;

leur tumulte ne permet pas que l’un d’eux prédomine et, au détriment

des autres, se manifeste. Siméon subit des velléités brutales qui

le tourmentent et ne se déchaînent pas. Il examine Picrate, au

pilori,--Picrate, qui n’est-ce pas? garde cette attitude guindée à

cause d’un invisible carcan: le misérable pâlit, se congestionne; il a

le cou pris dans cette chose qui l’exhibe et le supplicie. Est-ce que

Siméon n’a pas pitié de ce Picrate qu’il voudrait tuer?...

Mais Picrate profite du désarroi de Siméon, s’esquive. Tête baissée,

il fait volte-face et tâche, allant vite, de se perdre dans la foule.

Alors, Siméon le déteste pour sa lâcheté, le suit et l’interpelle:

--Tu veux encore te sauver, canaille?...

Picrate essaye de ne pas répondre et continue son chemin, peureux,

comme un chat qu’un chien relance et qui cherche un soupirail de

cave où s’introduire. Siméon s’apprête à descendre de son siège: une

voiture de laitier l’accroche; et puis, avant qu’il eût saisi Picrate

au cou pour l’étrangler, ainsi que l’idée en vient à ses doigts, mille

incertitudes l’envahiraient!... Cependant il longe le trottoir où

Picrate navigue et perd, à trop se hâter, des bribes de son chargement:

des cartes postales tombent de son chariot; de bonnes âmes les

ramassent, les rapportent; Picrate les refuse et se dépêche. Il se fait

un attroupement, qui voit Siméon d’un mauvais œil. Siméon remonte la

rue à contresens: des cochers l’injurient. Malin, Picrate a guigné une

porte des Tuileries: il s’y enfourne, il est sauvé.

Les badauds applaudissent au stratagème et narguent Siméon, qui regarde

ces gens et qui se tait.

* * * * *

Ensuite, ayant repris la file, chargé des clients et dispersé de rue

en rue l’irritation mesquine qui se mêlait à sa grande colère, Siméon

discerna le ridicule lamentable de la scène. Il s’accusa de rancune

médiocre et de faiblesse: car enfin, s’il tenait à châtier Picrate,

qu’il le tuât, oui! mais courir après ce cul-de-jatte, ameuter les

badauds autour d’une dispute imbécile, autant valait abandonner le

drôle à son remords et n’y plus penser.

Seulement, le drôle était-il en proie au remords? Ah! qu’importait

à Siméon? Pourtant, il avait beau se dire qu’un tel détail, dans

l’immensité de sa tristesse, ne comptait pas, il ne pouvait le

négliger; la question, taquine, le gêna: Picrate souffrait-il?...

Siméon voulut que Picrate souffrît, et il se félicita de l’avoir

torturé quelques minutes. Il revit les traits convulsés de l’assassin:

oui, Picrate, pendant ces minutes, expiait!

Le remords, le remords,--était-ce le remords?

La peur, oui!... Picrate eut peur. La panique seule le mit en déroute,

quand il s’enfuit et s’esquiva. Il redouta que Siméon ne le fît

arrêter. Voilà tout: il avait peur!

Cela suffisait-il? Souffrait-il assez de cette peur qui le harcelait,

le giflait et le secouait? Siméon se le demanda; il apprécia le cas,

évalua le crime, observa les circonstances et puis, sans décider rien,

s’étonna de ce rôle de justicier qu’il assumait.

«Il faut que je me venge,--pensa-t-il,--sans faire semblant d’être

impartial; ou bien que je renonce à me venger ...»

Et il s’efforça de ne songer plus à Picrate. Il méprisa cette fureur

qui l’excitait hors de l’asile en deuil où il avait souci d’enclore sa

pensée.

Mais le souvenir de Picrate tenait bon; Siméon ne sut le chasser. Et il

fallut, le soir, que Siméon cherchât Picrate, tant devenait impérieux

le désir de le tourmenter. Il le guetta sur les huit heures, comme

jadis, et il le vit qui rentrait se coucher, probablement ... Il se

précipita vers lui:

--Ah! te voilà!--lui cria-t-il.

La tête de Picrate se leva vers Siméon, d’un mouvement brusque et tel

que si elle allait tomber en arrière, le cou rompu. Dans les yeux de

Picrate, Siméon put apercevoir une épouvante folle de bête traquée,

éperdue. Il en éprouva soudain la contagion; et il trembla lui-même

en continuant la kyrielle des insultes et des menaces que sa colère

proférait:

--Canaille! assassin! tu n’es pas encore en prison? Je vais t’y

conduire, moi, misérable!...

Il en dit très long. Mais, à mesure qu’il parlait, sa voix était moins

exaltée. Il lui parut bientôt qu’il prononçait des mots de mélodrame et

dont le sens lui échappait. Il balbutia.

Picrate prit alors le dessus, habilement.

--Si tu veux que nous discutions,--dit-il,--viens chez moi, plutôt que

de faire du scandale dehors.

Il voyait irrésolu l’adversaire. En possession de toute son énergie, il

commandait.

--Viens!

Et il se mit en branle, résolument. Il avançait et ne s’occupait pas

de savoir si l’autre le suivait. Siméon, d’abord, hésita. Il refusait

d’obéir à Picrate et, pour marquer sa révolte, ne trouvait rien que

rester coi, stupide. Et puis, il crut que Picrate se sauvait: il eut

vite fait de le rattraper. Mais Picrate répétait:

--Viens!

Il le suivit docilement.

Quand ils furent entrés dans la chambre de Picrate, la porte fermée,

Siméon s’effraya des quatre murs de ce taudis, qui l’emprisonnaient

seul à seul avec le meurtrier de Marie Galande ... Pourquoi

n’étranglait-il pas ce meurtrier? Ses doigts, derrière son dos, en

firent le geste machinal ...

Dans l’obscurité, Picrate se traînait à la recherche de sa lampe. Il

l’alluma. Le décor qui s’éclairait évoqua pour Siméon la scène de ce

dernier jour qu’il était venu là, Picrate le chassant avec des cris

de haine; il l’entendit encore qui hurlait: «Va-t’en, ou bien je

te tuerai!» En lui-même, il ripostait: «Je te tuerai, je te tuerai

... Lequel tuera l’autre?...» Des phrases enragées sonnaient dans

son esprit ... L’un tuera l’autre: lequel! Siméon ne décidait pas

lequel; mais l’un des deux, cela sans aucun doute! L’idée du meurtre

l’envahissait.

«Va-t’en, va-t’en, ou bien je te tuerai!...» Oui; et Picrate, bêtement,

avait tué Marie Galande. Erreur, erreur! il avait tué Marie Galande

au lieu de lui, Siméon, qu’il devait tuer ... «Va-t’en, ou bien je te

tuerai!» Cette phrase, tout à coup, prit une signification nouvelle.

Siméon s’aperçut qu’il avait eu le choix: partir ou être tué, et

qu’il était parti; or, s’il avait choisi d’être tué, Picrate ne tuait

pas Marie Galande. Marie Galande vivrait!... Et Siméon s’émerveilla

de l’hypothèse; mais il souffrit amèrement d’avoir été mêlé aux

combinaisons louches du Destin, et sa pensée s’agenouilla devant le

souvenir de Marie Galande pour lui demander pardon.

Cependant Picrate achevait ses préparatifs.

--Eh bien!--dit-il à Siméon,--parle, à présent.

Cette voix brève et rude rappela Siméon de très loin. Certes, il devait

parler, puisqu’il n’était pas venu pour autre chose. Seulement, il ne

sut que dire, une seconde, tant il y avait en lui de trouble et de

confusion. Mais il lança, presque au hasard:

--Pourquoi l’as-tu tuée?

--Qui ai-je tué?--répliqua Picrate.

C’était trop de cynisme; Picrate abusait. Siméon s’approcha de lui, se

pencha vers lui, le regarda aux yeux fixement et lui cria de toutes ses

forces:

--Marie Galande!... Marie Galande!... Tu as tué Marie Galande. Voilà

qui tu as tué! Marie Galande!...

Picrate se secoua, se débattit comme s’il luttait contre des bras

puissants. Mais Siméon négligeait de le toucher. Simplement, la volonté

farouche de Siméon le ligotait; il répondit:

--Laisse-moi. Tu es fou!

Mais Siméon, plus impérieux encore, affirma.

--Je te dis que tu as tué Marie Galande. Tu m’entends bien? Marie

Galande!... Je t’ai vu.

Picrate se mit à dodeliner de la tête, ridiculement. Ses yeux se

fermaient à demi. Son insolence l’abandonnait; et il fut lamentable

bientôt, comme une chiffe que le vent maltraite.

Il atteignit une bouteille de rhum, un petit verre et puis, par

habitude, un autre; il les emplit et, pour se ragaillardir, vida l’un

d’eux.

Il s’efforça de nier encore; seulement, il n’avait pas d’énergie et il

articulait à peine cette pauvre jérémiade:

--Non, non ... tu te trompes. Ce n’est pas moi. Je t’assure que ce

n’est pas moi. Pourquoi aurais-je fait cela? C’est fou, c’est absurde.

Siméon, je t’assure, je te garantis ...

Ce mensonge imbécile ne put qu’exciter encore la colère de Siméon qui

vociféra:

--Tu l’as tuée, tu l’as tuée; je te répète que tu l’as tuée!

Et, à mesure que s’affaiblissait la voix de Picrate, Siméon criait

davantage. Ce fut une grande clameur accusatrice qui étouffait la

plainte de Picrate et, par la chambre, soufflait comme un cyclone.

Picrate, là-dessous, tremblait ainsi qu’une frêle feuille et oscillait

ainsi qu’un arbuste noueux quand ses racines sont à bout de résistance.

--Tu es un menteur! Tu as tué Marie Galande!...

Picrate redouta que les voisins n’entendissent l’effroyable parole. De

ses deux mains il battit l’air en signe d’imposer silence, et, de sa

voix un peu ressuscitée, il gémit:

--Tais-toi! tais-toi! Je te supplie de te taire ... On va t’entendre:

c’est comme si tu me livrais. Tais-toi!

Mais Siméon ne voulait pas se taire, et son exaspération redoublait.

Alors Picrate le saisit par les pans de sa jaquette, le tira vers lui,

le fit chavirer et le maintint sur le sol, rudement. Siméon se tut et,

sans violence, dit:

--Lâche-moi.

Picrate sembla déconcerté, ouvrit les doigts, permit que Siméon se

relevât. Et puis il affecta d’être généreux:

--Maintenant, tu es libre. Va! Pourquoi n’es-tu pas déjà parti?

Et il se donnait un air de désinvolture, refaisant le nœud de sa

cravate, veillant à la symétrie des boucles et les tapotant. Siméon

l’examinait avec mépris et ne bougeait pas. Cette immobilité de Siméon

gêna Picrate. Picrate ne savait que faire. Quand il eut épuisé la série

des menues occupations que sa toilette lui pouvait offrir, il lampa un

petit verre encore. Siméon l’imita, machinalement: il se baissa et but,

deux fois.

Quelques secondes de silence s’écoulèrent. Picrate boutonnait sa veste

et la déboutonnait, arrangeait ses cheveux, se frisait les moustaches;

finalement, il se trouva désœuvré. Sa nervosité, d’instant en instant,

augmentait, et des tics bizarres contractaient les muscles de son

visage, lançaient à droite et à gauche ses mains. Il cherchait une

contenance, en hâte, et ne savait à quoi s’employer. Comme Siméon

l’examinait sans relâche, il ronchonna:

--Et puis, reste si tu veux; tu ne me contraries pas.

Alors, il prit le tas de ses cartes postales et fit semblant de les

ranger. Il les brouillait plutôt et, d’ailleurs, n’avait d’autre souci

que de paraître attentif à sa besogne. Sur un feuillet de papier qu’il

tira de sa poche et qu’avec sa paume il repassa d’abord, il inscrivit

au crayon des chiffres. Il comptait ses collections et se livrait à des

calculs inutiles que l’on eût dit fort mal commodes, à en juger par

l’opiniâtre froncement de ses muscles sourciliers. De temps en temps,

il levait la tête, pour réfléchir, combiner des nombres. La pointe du

crayon sur la langue, il jetait un furtif coup d’œil à Siméon, haussait

les épaules et revenait à ses écritures.

Siméon, debout, suivait la pauvre comédie de Picrate sans que rien,

dans son attitude ou son visage, révélât les impressions qu’il en

recevait. Cette impassibilité singulière bientôt troubla Picrate plus

que nuls reproches et invectives ne l’eussent fait. Il s’impatienta

et laissa deviner qu’il se fâchait. Son irritation faillit éclater

lorsqu’une fois, ayant voulu soutenir le regard de Siméon et lutter

avec lui d’obstination forte, il dut y renoncer. Il tressaillit de

colère.

Mais, peu à peu, cette présence du guetteur ennemi le fascinait.

L’embarras, le sentiment d’être gauche devint une insupportable

souffrance qui paralysait les doigts du malheureux, lui tordait la

bouche, lui serrait la gorge et, dans ses yeux, faisait danser de

grandes lueurs éblouissantes, dans son cerveau de folles idées. Sa

volonté s’en allait et ses idées n’étaient plus nettes ni distinctes.

L’épouvante d’un vide absurde le réduisait au minimum de conscience:

à peine subsistait-il de son individualité un reste misérable et

douloureux, qui menaçait de se dissoudre et palpitait et durement

agonisait.

Siméon n’avait pas prémédité le supplice qu’il infligeait à Picrate.

Ce n’était pas un châtiment qu’il eût choisi pour le drôle. Mais il

l’épiait par curiosité, par bravade et machinalement. Un instant, il

se demanda ce qu’il faisait dans cette chambre, en compagnie de ce

meurtrier ... Il crut partir et demeura.

Picrate et Siméon · 第 15 / 18 段