derrière l’oreille?... Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez;
c’est important pour vous: ça vous sauve!
Siméon restait ahuri. Le commissaire lui expliqua brièvement que,
sauf cette circonstance, la police pouvait avoir contre lui les plus
légitimes soupçons,--hé, hé!...
--Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui ... N’avait-on pas arrêté
Picrate?... «Quelque idée de l’assassin?...» Mais oui! Picrate, sans
nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble Picrate!... Siméon
qui, dans tout cela, depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut
l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine lui monta du cœur au
cerveau. Ah! ce Picrate de malheur, il le livrerait!...
--Vous avez bien quelque idée de l’assassin?
--Non, pas du tout!--répondit Siméon.--Je n’ai rien vu.
Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, et s’il avait le droit
de le faire. N’était-ce pas impie envers Marie Galande, lâchement tuée
par le misérable? Mais il se souvint de la sérénité qu’il y avait sur
le visage de la petite morte. Non, Marie Galande ne réclamait point
d’être vengée. Une autre pensée que celle-là entretenait son extase
dernière; un autre rêve, indemne des passions communes.
--Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux rien vous dire.
Siméon sut que l’on faisait une enquête, que la vieille chez qui
Marie Galande demeurait ne pouvait être inquiétée: impotente, elle ne
bougeait pas de son fauteuil depuis des mois.
Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition de la justice. En
outre, voulait-il, puisque Marie Galande était son amie, assumer
diverses charges, telles que les frais d’enterrement, de sépulture?...
Il devait, en ce cas, prévenir l’administration ...
Siméon remercia. Certes, il lui serait doux d’épargner à Marie Galande
l’ignominie des funérailles misérables et, dans la détresse où son
activité sombrait, il escompta quelque pieux divertissement à choyer
Marie Galande morte, comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui
donner, vivante, toute la joie.
--Quand sera-ce?--fit-il.
Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie Galande serait, par
ses soins, conduite pour y dormir son éternelle nuit de sommeil
ininterrompu ... Une petite tombe qu’il fleurirait des fleurs de la
saison et qu’à l’automne il nettoierait des feuilles que les arbres
jettent.
--Ce sera--dit le commissaire--un de ces jours, après l’autopsie ...
A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, bouleversée. Ah! cela encore,
ce dernier outrage,--il le fallait?
--Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin?
Car, pour préserver de l’injure odieuse le corps sacré de la victime,
Siméon livrait volontiers Picrate ...
--Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin,--dit le
commissaire,--pour établir qu’elle est morte de sa blessure, et non à
l’occasion de sa blessure, par l’effet d’un autre accident ...
Et il développa son commentaire. Mais Siméon n’écoutait plus. Il voyait
le pauvre petit corps manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne.
Tout le cauchemar lui revint, des cadavres affreux, de la Morgue, de
la chair meurtrie, en lambeaux ... C’était fini de l’espèce de douceur
qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie où dormirait Marie
Galande.
* * * * *
Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, faute de pouvoir rester
en place, vagabondait de rue en rue, comme font les chiens égarés,
une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, celle-là; gênante et
sotte. Il lui sembla qu’une traîtrise était éparse autour de lui et,
incessamment, le menaçait. Il eut peur des ténèbres et des coins
obscurs, des portes béantes où peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le
voie; et lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que les becs de gaz
dessinaient et qui s’allongeaient à chacun de ses pas jusqu’à se perdre
au loin, démesurée, absurde; et si, par le fait de deux lumières un peu
distantes, se dédoublait son ombre, il croyait l’ennemi tout proche et
prêt à sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que son cauchemar
suscitait.
Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; et il n’était pas
sûr que tel ou tel ne fût pas dément au point de l’étrangler entre ses
doigts, si peut-être un regard importun l’y incitait. Il détournait les
yeux, et il tremblait alors de manquer de vigilance.
Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte général des rues. Il
y discernait les signes évidents d’une présence hostile; puis des
glissements, des fuites, des murmures, des décharges de revolvers
dissimulés parmi la foule, et des sifflements de balles, qui
l’atteindraient comme l’autre avait atteint Marie Galande au cœur.
Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta
contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches
raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de
si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de
ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en
vérité?...
Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses
nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui
furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le
persécuta.
Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances
spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa
tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons
divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il
projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul
atome ne touchait sans la blesser.
Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation
précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant.
C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante,
battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque
dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux
quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige ... Et n’était-ce
pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et
s’engouffrait dans un soupirail?...
Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut
que Picrate était partout ... Comme s’il allait ainsi conjurer le
sortilège néfaste, il prononça:
--Picrate! Picrate!...
Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une
vipère, d’un gnome, d’un démon ... «C’est le diable, le diable!...»
Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas
dans les oreilles de Siméon.
Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant!
D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!... Quand le Picrate
qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il
affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à
le vouloir détruire ...
Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette
main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se
sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui.
* * * * *
Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut
veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire
de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas.
De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On
ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit:
--Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent.
Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre
moyen persuasif:
--Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le
coupable expie son forfait?...
Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle,
des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers
Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il
se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et
que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de
lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle
et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures,
qui sont tracassières et implacables ... S’il n’avait point aimé Marie
Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette
petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et
belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle
continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la
limpidité du jour ... Évidemment, évidemment!... Siméon conclut qu’il a
tué Marie Galande ...
Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses,
passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui
n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de
l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard
suffit,--tel cercueil!
...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât
d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!... Oui,
c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il
résistait, elle bouda, fut exigeante ...
Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en
afflige, demande pardon, revendique tous les torts,--et ne peut pas les
supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient
même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son
amour naissant ... Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne
pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue,
s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de
tout!... Siméon se débat contre la logique des faits.
Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire
intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en
repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se
dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire.
Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des
épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure.
Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!...
Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux
êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir
qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à
Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu,
obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas
fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur
les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée
par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il
la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans
antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un
petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée.
Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate,
et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse
accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce
but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!...
Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La
complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni
ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve
et sans incertitude:--et la voilà!
Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable
des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs
pour tuer cette petite fille!... Il eut pitié d’elle. Il se la figura
qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de
l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs,
tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres
... Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit
qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde
et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa
fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne
en prévision de l’événement suprême.
Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les
hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il
le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le
jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre
d’heures qui était fixé.
Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables
possibilités!... Cependant, elle fait la moue et rit ...
A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril
imminent?... Peut-être!... Siméon se rappelle l’inquiétude qui la
tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait
à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme
elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle
était curieuse du lendemain!... La somnambule lui dira de quoi il
retourne ... Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments
qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait
diligence: elle est appelée, elle court!...
Innocente,--qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait
mensonger de l’amour.
* * * * *
...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps
avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On
sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été.
L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante
de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur
âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines,
à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à
jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un
astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets,
dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange,
irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et
lointains prestiges.
Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à
peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait
plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable
des nuées.
Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi,
pour ces heures funèbres, la nature environnante.
Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était
pas là ... Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil,
d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on
le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le
savait pas ... Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait
à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le
cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte
qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait
plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la
terre pudique.
L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout
près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La
Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il
semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais
écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer
soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle,
avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les
rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle
de vie usée, en peine de s’abolir ...
Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait
Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des
arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!... L’une
dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes
jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour
les corps, l’autre pour les âmes ... Oui, deux navires en partance
éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu
leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs
infinis de néant!... Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à
battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel,
criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah!
quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les
horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée
emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent,
comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut
voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps,
laissant le reste ...
Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit
quelques pas attentifs dans la réalité.
Il aperçut le corbillard.
Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil
de Marie Galande ... Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la
porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une draperie noire
se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du
bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs
allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint
de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses
mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes ...
Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail
des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du
char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en
disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs.
Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs,
et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste
accomplissement.
Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et
puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue
et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil ...
Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à
droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie
Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps:
«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de
toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...»
Il lui parlait ainsi et l’exhortait.
Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine
pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut
froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse
mal vêtue.
La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds
glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les
genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait
dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait ... Souffrir
ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... Il connut
que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux
douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une
l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie
Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens
qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des
regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite
sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait
en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait
d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le
calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant.
La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil
à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil,
cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla
que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée
l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.
Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre
ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son
chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade
qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au
cœur une blessure, et il se lamentait.
Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt
brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son
lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un
employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs
pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté
de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie
noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les
croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de
sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même,
et il pleura Marie Galande!...
Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher
tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses
qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur
le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés:
comment en interrompre la terrible promptitude?...
Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un
croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne
chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux
planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour
l’identique éternité, une pose incommode ou laide!...
Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain
le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans
rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités.
Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le
cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent
creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou.
Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait
l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de
Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses
quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la
gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête,
quelque chose bougea.
Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière
partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura.
Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un
désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se
tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité
de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant
pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre.
Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la
rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage
violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la
repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la
tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses
mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles
s’étaient déchirés.
Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable
rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances.
Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place.
Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son
chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents,
examina des couronnes, des fleurs.