--Est-ce que vous n’avez pas été blessé, vous-même?... à l’oreille,

derrière l’oreille?... Eh bien! mais n’oubliez pas ça, vous savez;

c’est important pour vous: ça vous sauve!

Siméon restait ahuri. Le commissaire lui expliqua brièvement que,

sauf cette circonstance, la police pouvait avoir contre lui les plus

légitimes soupçons,--hé, hé!...

--Vous avez bien quelque idée de l’assassin?

Siméon ne savait pas si l’on se jouait de lui ... N’avait-on pas arrêté

Picrate?... «Quelque idée de l’assassin?...» Mais oui! Picrate, sans

nul doute! Picrate, par stupide jalousie; l’ignoble Picrate!... Siméon

qui, dans tout cela, depuis la veille, ne songeait plus à Picrate, eut

l’horreur de cette brute. Une bouffée de haine lui monta du cœur au

cerveau. Ah! ce Picrate de malheur, il le livrerait!...

--Vous avez bien quelque idée de l’assassin?

--Non, pas du tout!--répondit Siméon.--Je n’ai rien vu.

Il se demanda pourquoi il faisait ce mensonge, et s’il avait le droit

de le faire. N’était-ce pas impie envers Marie Galande, lâchement tuée

par le misérable? Mais il se souvint de la sérénité qu’il y avait sur

le visage de la petite morte. Non, Marie Galande ne réclamait point

d’être vengée. Une autre pensée que celle-là entretenait son extase

dernière; un autre rêve, indemne des passions communes.

--Je n’ai rien vu, ni personne. Je ne peux rien vous dire.

Siméon sut que l’on faisait une enquête, que la vieille chez qui

Marie Galande demeurait ne pouvait être inquiétée: impotente, elle ne

bougeait pas de son fauteuil depuis des mois.

Il devait, quant à lui, se tenir à la disposition de la justice. En

outre, voulait-il, puisque Marie Galande était son amie, assumer

diverses charges, telles que les frais d’enterrement, de sépulture?...

Il devait, en ce cas, prévenir l’administration ...

Siméon remercia. Certes, il lui serait doux d’épargner à Marie Galande

l’ignominie des funérailles misérables et, dans la détresse où son

activité sombrait, il escompta quelque pieux divertissement à choyer

Marie Galande morte, comme naguère, hier encore, il s’ingéniait à lui

donner, vivante, toute la joie.

--Quand sera-ce?--fit-il.

Et déjà il songeait à la petite tombe où Marie Galande serait, par

ses soins, conduite pour y dormir son éternelle nuit de sommeil

ininterrompu ... Une petite tombe qu’il fleurirait des fleurs de la

saison et qu’à l’automne il nettoierait des feuilles que les arbres

jettent.

--Ce sera--dit le commissaire--un de ces jours, après l’autopsie ...

A ce mot, toute l’âme de Siméon sursauta, bouleversée. Ah! cela encore,

ce dernier outrage,--il le fallait?

--Le faudra-t-il même si l’on trouve l’assassin?

Car, pour préserver de l’injure odieuse le corps sacré de la victime,

Siméon livrait volontiers Picrate ...

--Il le faudra, même si l’on trouve l’assassin,--dit le

commissaire,--pour établir qu’elle est morte de sa blessure, et non à

l’occasion de sa blessure, par l’effet d’un autre accident ...

Et il développa son commentaire. Mais Siméon n’écoutait plus. Il voyait

le pauvre petit corps manié, tailladé, qu’on offense et qui saigne.

Tout le cauchemar lui revint, des cadavres affreux, de la Morgue, de

la chair meurtrie, en lambeaux ... C’était fini de l’espèce de douceur

qu’il avait inventée à rêver d’une tombe jolie où dormirait Marie

Galande.

* * * * *

Le soir de ce jour-là, tandis que Siméon, faute de pouvoir rester

en place, vagabondait de rue en rue, comme font les chiens égarés,

une nouvelle souffrance l’importuna. Ridicule, celle-là; gênante et

sotte. Il lui sembla qu’une traîtrise était éparse autour de lui et,

incessamment, le menaçait. Il eut peur des ténèbres et des coins

obscurs, des portes béantes où peut se cacher l’ennemi, sans qu’on le

voie; et lui vous guette. Il eut peur de son ombre, que les becs de gaz

dessinaient et qui s’allongeaient à chacun de ses pas jusqu’à se perdre

au loin, démesurée, absurde; et si, par le fait de deux lumières un peu

distantes, se dédoublait son ombre, il croyait l’ennemi tout proche et

prêt à sauter sur lui. Il eut peur de mille fantômes que son cauchemar

suscitait.

Les gens qui passaient à côté de lui l’épouvantèrent; et il n’était pas

sûr que tel ou tel ne fût pas dément au point de l’étrangler entre ses

doigts, si peut-être un regard importun l’y incitait. Il détournait les

yeux, et il tremblait alors de manquer de vigilance.

Le plus léger bruit l’effarait, dans le tumulte général des rues. Il

y discernait les signes évidents d’une présence hostile; puis des

glissements, des fuites, des murmures, des décharges de revolvers

dissimulés parmi la foule, et des sifflements de balles, qui

l’atteindraient comme l’autre avait atteint Marie Galande au cœur.

Il s’efforça de secouer cette frayeur humiliante. Il argumenta

contre sa lâcheté. Il se fit de vaillants discours et des reproches

raisonnables: craignait-il tant de mourir? et fallait-il céder à de

si mesquines alarmes? et n’avait-il donc souci que de lui-même, de

ses vains périls, cependant que Marie Galande, elle, était morte en

vérité?...

Il ne sut se convaincre; il ne put dompter la folle agitation de ses

nerfs. Les grelots et les clochettes des chevaux l’agacèrent, lui

furent un odieux et redoutable tintamarre, une taquinerie qui le

persécuta.

Et il marchait, ignorant l’heure et la durée. Ses puissances

spirituelles étaient multipliées: en même temps que le possédait sa

tristesse intime, il percevait avec plus d’acuité que jamais les sons

divers et les nuances de la nuit; sa douleur clamait en lui, mais il

projetait au dehors une attentive et minutieuse sensibilité que nul

atome ne touchait sans la blesser.

Cette inquiétude éparse et nombreuse se concentra sur l’évocation

précise de Picrate. C’était lui l’ennemi sournois et terrifiant.

C’était lui la malignité des phénomènes. C’était lui la folie errante,

battant le pavé, tintinnabulant au cou des chevaux, se décelant brusque

dans les regards des gens qu’on frôle, dans les lueurs qui clignent aux

quinquets, et s’esquivant comme tombe un prestige ... Et n’était-ce

pas lui, ce chat qui jaillissait des ténèbres vagues et se ruait et

s’engouffrait dans un soupirail?...

Siméon frissonnait ... Il lui parut que Picrate le voyait. Il lui parut

que Picrate était partout ... Comme s’il allait ainsi conjurer le

sortilège néfaste, il prononça:

--Picrate! Picrate!...

Picrate!... Siméon le réalisa sous les espèces déconcertantes d’une

vipère, d’un gnome, d’un démon ... «C’est le diable, le diable!...»

Marie Galande, naguère, avait dit ces mots; et ils tintèrent en glas

dans les oreilles de Siméon.

Qu’il l’eût avec plaisir anéanti, ce diable hargneux et malfaisant!

D’un coup de talon, comme une bête, un reptile!... Quand le Picrate

qu’évoquait la fièvre de Siméon recouvrait une forme humaine, il

affectait un air goguenard; et Siméon s’acharnait, avec plus de hâte, à

le vouloir détruire ...

Dans une rue déserte, une pierreuse accosta Siméon. Au contact de cette

main sur la sienne, il eut si peur, un tel dégoût le prit, qu’il se

sauva. La nuit insidieuse le chassait. Haletant, il rentra chez lui.

* * * * *

Les jours suivants, Siméon dut s’astreindre à des formalités; il dut

veiller à des préparatifs. Il fut appelé derechef chez le commissaire

de police, puis chez le juge d’instruction. L’enquête n’avançait pas.

De plus en plus, on s’étonnait de la rareté de ses renseignements. On

ne lui cachait pas que son attitude déplaisait. On lui dit:

--Vous avez tout intérêt à ce que nos recherches aboutissent.

Il dédaigna de répondre. On ajouta, pour essayer sur lui d’un autre

moyen persuasif:

--Si vous aimiez cette jeune fille, vous désirez sans doute que le

coupable expie son forfait?...

Et même on lui insinua qu’il avait, dans cette aventure criminelle,

des responsabilités. Envers la justice? il ne lui importait. Envers

Marie Galande? cette idée ne lui était pas encore venue. D’abord, il

se rebiffa contre une telle accusation, que démentait son désespoir et

que niait son tendre amour. Mais un chemin nouveau de douleur et de

lent martyre s’ouvrait à sa pensée malade: elle y entrerait malgré elle

et le suivrait, d’étape en étape, menée par les fatalités intérieures,

qui sont tracassières et implacables ... S’il n’avait point aimé Marie

Galande, s’il n’avait point permis que Marie Galande l’aimât, cette

petite fille, aujourd’hui même, emplirait de sa chanson joyeuse et

belle les rues mélancoliques dont elle fut l’âme et l’esprit. Elle

continuerait à vivre comme vivent les oiseaux, dans le soleil et la

limpidité du jour ... Évidemment, évidemment!... Siméon conclut qu’il a

tué Marie Galande ...

Il doit s’occuper de ceci, de cela, s’acquitter d’obligations diverses,

passer à la préfecture de police, parlementer avec des employés qui

n’ont cure de lui, s’informer du jour et de l’heure, prendre de

l’argent, choisir une place au cimetière, décider que tel corbillard

suffit,--tel cercueil!

...Mais il a fait ce qu’il a pu pour que Marie Galande se contentât

d’une simple amitié. C’est elle qui a voulu tout autre chose!... Oui,

c’est elle qui résolut de quitter la fête, d’aller chez lui; comme il

résistait, elle bouda, fut exigeante ...

Il s’aperçoit que, pour se disculper, il accuse Marie Galande: il s’en

afflige, demande pardon, revendique tous les torts,--et ne peut pas les

supporter ... C’est elle qui s’est refusée à Picrate; il se souvient

même qu’ayant vu Picrate épris d’elle, il se jura de renoncer à son

amour naissant ... Eh bien! il fallait y renoncer tout à fait et ne

pas aller, dès le lendemain, sous le prétexte d’une dernière entrevue,

s’émouvoir d’elle plus profondément! Oui, ce matin-là fut la cause de

tout!... Siméon se débat contre la logique des faits.

Pénible lutte, où il succombe! Il invente les arguments de l’adversaire

intime et les siens propres; il les évalue; il se favorise et s’en

repent, triche à son détriment et incrimine sa mauvaise foi. Il se

dédouble et devient une farouche antinomie, acharnée à se détruire.

Et puis, à force d’être attentif à la déduction rigoureuse des

épisodes, il n’envisage plus que la nécessité tragique de l’aventure.

Qu’elle fut de loin préparée, organisée, conduite à son dénouement!...

Voici: il y avait Picrate et Marie Galande. Les existences de ces deux

êtres semblaient étrangères l’une à l’autre, et l’on ne pouvait prévoir

qu’elles dussent jamais se rencontrer. Cependant il n’arrivait rien à

Picrate, il n’arrivait rien à Marie Galande, qui n’amenât, peu à peu,

obscurément, sûrement, la rencontre de ces deux êtres. Picrate n’a pas

fait un geste, Marie Galande n’a pas fait un geste qui n’influât sur

les journées ultérieures, qui n’exigeât que Marie Galande fût tuée

par Picrate, à ce jour, à cette heure, à cet instant précis où il

la tuait. Et, si l’on imagine, dans les dix ans, dans les vingt ans

antérieurs, de Marie Galande et de Picrate, quelque chose de changé, un

petit incident modifié le moins du monde, la catastrophe est éludée.

Dans les dix ans, dans les vingt ans de Marie Galande et de Picrate,

et encore dans la durée millénaire du Cosmos! Comme si la prodigieuse

accumulation des siècles et la minutie de leur détail tendaient à ce

but, ne cherchaient qu’à y aboutir: Marie Galande tuée par Picrate!...

Telle est l’adresse singulière du Destin, son étonnante sûreté. La

complexité de l’œuvre n’est pas pour le dérouter; il ne s’embrouille ni

ne s’oublie; il ne doute pas de sa réussite; il la manigance sans trêve

et sans incertitude:--et la voilà!

Siméon vit alors Marie Galande toute petite, dans la série interminable

des causes. Ah! quel déploiement fou de moyens compliqués et excessifs

pour tuer cette petite fille!... Il eut pitié d’elle. Il se la figura

qui s’achemine, sans le savoir, à son dernier jour, et qui attribue de

l’importance aux plus futiles incidents, aux plus frivoles déplaisirs,

tandis qu’approche la minute pathétique qui écrase toutes les autres

... Elle va, Marie Galande, elle se hâte avec caprice; elle croit

qu’elle est libre d’aller plus vite ou plus lentement; elle s’attarde

et baguenaude; et, quand elle court, il lui semble qu’elle cède à sa

fantaisie. Mais elle a justement l’allure que sa destinée lui assigne

en prévision de l’événement suprême.

Elle ne sera point inexacte au rendez-vous que lui ont donné les

hasards. Elle muse: il fallait qu’elle musât. Elle se précipite: il

le fallait. Elle aura mis, pour le parcours de la distance, depuis le

jour qu’elle est née et malgré le va-et-vient de ses désirs, le nombre

d’heures qui était fixé.

Pauvre petite Marie Galande, de qui se jouent les formidables

possibilités!... Cependant, elle fait la moue et rit ...

A-t-elle deviné confusément, dans le secret de sa pensée, le péril

imminent?... Peut-être!... Siméon se rappelle l’inquiétude qui la

tourmentait, aux derniers jours, et qui plus opiniâtrement la possédait

à mesure que diminuait l’intervalle entre elle et la mort. Comme

elle calculait ses chances, parmi l’hypothèse infinie! Comme elle

était curieuse du lendemain!... La somnambule lui dira de quoi il

retourne ... Et puis, elle n’ose pas: elle a de sûrs pressentiments

qui l’avertissent de ne pas s’informer davantage. Alors elle fait

diligence: elle est appelée, elle court!...

Innocente,--qui, pour se mettre en route vers la mort, subit l’attrait

mensonger de l’amour.

* * * * *

...Marie Galande fut enterrée un jour de mi-septembre que le beau temps

avait soudain fait place à des brouillards avant-coureurs d’automne. On

sentait le froid menaçant; on devinait la déchéance fatale de l’été.

L’atmosphère, épaisse et jaune, emmitouflait la silhouette frissonnante

de la vie et le nombreux aspect des choses. L’humidité avait une odeur

âcre, elle poissait aux mains; elle s’attachait, en goutelettes fines,

à la surface duveteuse des étoffes. Le ciel était voilé, on eût dit, à

jamais. Derrière le rideau de brume, le soleil semblait le fantôme d’un

astre mort qui se consume et va s’éteindre. Les gens et les objets,

dans ce mystère palpable, intervenu brusquement, avaient l’air étrange,

irréel, comme si les évoquaient pour de brefs instants de vagues et

lointains prestiges.

Et puis, le brouillard s’éclaircit, se condensa en une pluie menue qu’à

peine apercevait-on, mais qui glaçait la peau. Le soleil n’existait

plus, et le visage du ciel apparut chargé de la tristesse incomparable

des nuées.

Siméon s’étonnait confusément de ce deuil opportun qui avait saisi,

pour ces heures funèbres, la nature environnante.

Il arriva plus tôt qu’il ne fallait à la Morgue: le corbillard n’était

pas là ... Il n’eut pas le courage d’entrer, de voir le cercueil,

d’assister peut-être à de trop lugubres opérations: ensevelissait-on

le corps, fermait-on le cercueil, où en était cette besogne? Il ne le

savait pas ... Depuis trois jours, à cause de l’autopsie, il résistait

à son désir de regarder encore Marie Galande. Il avait laissé le

cadavre intact et craignait de le retrouver moins beau, de telle sorte

qu’en fût altéré le cher souvenir qu’il garderait. Il ne le verrait

plus. Il le reprendrait, caché dans le cercueil, pour le confier à la

terre pudique.

L’attente dura. Siméon ne voulait ni s’éloigner ni se tenir tout

près. Il circula, passa le pont et, de l’autre rive, surveilla. La

Seine coulait mollement, en masse glauque et lourde: à l’examiner, il

semblait que l’on dût, en s’y jetant, ne point tomber au fond, mais

écraser seulement la surface complaisante, la creuser et y demeurer

soutenu par la vigueur élastique de l’eau; on serait emporté par elle,

avec un bercement continu, pour dormir; et, après le voyage, entre les

rives sinueuses, la vastité de la mer s’ouvrirait, immense réceptacle

de vie usée, en peine de s’abolir ...

Parmi les arbres, défeuillés déjà, d’un jardin, Siméon voyait

Notre-Dame, gigantesque, attachée au sol par le grappin prodigieux des

arcs-boutants, solides, bien bâtis, œuvre robuste d’une foi!... L’une

dans l’eau et l’autre dans la terre, il contempla ces deux poupes

jumelles des deux navires: la Morgue et la Basilique. L’une pour

les corps, l’autre pour les âmes ... Oui, deux navires en partance

éternelle et qui ne bougent pas, comme s’ils attendaient d’avoir reçu

leurs passagers innombrables devant que de s’éloigner vers leurs

infinis de néant!... Une cloche, dans les tours de Notre-Dame, se mit à

battre, forcenée. La basilique s’impatientait; elle sonnait le rappel,

criait sa hâte et harcelait au loin la langueur des retardataires. Ah!

quel désir immodéré de fuir, de rompre les amarres et de gagner les

horizons!... Plusieurs cloches s’animèrent. Leur frénésie multipliée

emplit le ciel d’une clameur vibrante. Et, quand elles se turent,

comme lasses d’un tel effort de leur exaltation déchaînée, Siméon crut

voir les deux navires s’ébranler, avec leur charge d’âmes et de corps,

laissant le reste ...

Il redouta cette hallucination, passa ses mains sur ses yeux et fit

quelques pas attentifs dans la réalité.

Il aperçut le corbillard.

Il se dépêcha, craignant de n’être pas là pour recevoir le cercueil

de Marie Galande ... Non; il fut là. Les croque-morts parurent à la

porte du bâtiment sinistre, avec le cercueil ... Une draperie noire

se retroussait pour laisser libres les poignées de métal: l’aspect du

bois nu blessait, comme peu chaste et presque indécent. Les porteurs

allongeaient le pas, cadençaient leur allure souple. Siméon se souvint

de Marie Galande, après qu’on l’avait relevée, sitôt morte; et ses

mains aussi se souvinrent des cheveux appuyés sur leurs paumes ...

Les curieux s’écartèrent. On regardait Siméon, le cercueil, le travail

des croque-morts qui refoulaient le cercueil sur les planches du

char, avaient soin qu’il fût bien en place, étendaient la draperie, en

disposaient les plis et accrochaient une couronne de fleurs.

Siméon n’avait pas la notion d’autre chose que de ces actes successifs,

et il lui semblait que son rôle était d’en contrôler le juste

accomplissement.

Le char remua, partit. Une seconde, Siméon ne songea point à suivre. Et

puis il avança, comme si une corde qui devait le tirer s’était tendue

et l’entraînait avec le corbillard et le cercueil ...

Les roues, sur le pavé, tressautaient, et la couronne oscillait à

droite et à gauche: Siméon se désolait des cahots qui secouaient Marie

Galande. En lui-même, il disait au pauvre petit corps:

«C’est la dernière étape; et puis, tu te reposeras. Ce sera fini de

toute ton agitation. Tu n’auras plus qu’à dormir. Courage, courage!...»

Il lui parlait ainsi et l’exhortait.

Les passants saluaient. Des femmes firent le signe de la croix. La fine

pluie continuait, lente, incessante, et peu à peu pénétrait. Siméon eut

froid. Son âme surtout eut froid; et elle grelotta comme une pauvresse

mal vêtue.

La route fut longue et fastidieuse; sur le sol humide, ses pieds

glissaient. A cause de la fatigue, il eut peur de tomber sur les

genoux. Sa misère criait en lui; le sentiment de sa solitude le jetait

dans un infini de détresse et d’épouvante où il se perdait ... Souffrir

ainsi et souffrir seul: ah! Marie Galande, Marie Galande!... Il connut

que l’amour est d’abord ceci: le dédoublement de la douleur en deux

douleurs jumelles qui se tiennent compagnie et se dorlotent l’une

l’autre. Pour mener le deuil de Marie Galande, Siméon regretta Marie

Galande; et l’absurdité de son vœu l’émut d’horreur tragique. Les gens

qui saluaient ou se signaient, au passage du convoi, l’agacèrent. Des

regards de commisération lui déplurent. Il repoussa cette distraite

sympathie: il détesta cette inutile politesse. Tout ce qui subsistait

en lui de désir, malgré la morne lassitude, se concentra sur le souhait

d’une souffrance immobile et qui n’eût pas à se traîner, par le

calvaire des rues, à la suite d’un corbillard et d’un cadavre émouvant.

La pensée de Siméon, dolente, exténuée, allait et venait du cercueil

à lui-même et confondait, avec la morte qui était dans le cercueil,

cette autre morte qu’il portait en lui: son âme. Et il lui sembla

que ces funérailles étaient les funérailles de lui-même. Sa pensée

l’abandonnait et il s’égarait au hasard de la folle rêverie.

Il s’attendrit sur Marie Galande et sur lui-même, sans distinguer entre

ces deux tristesses. Il n’apercevait plus nettement le motif de son

chagrin; mais quelque chose, en lui, gémissait, comme un enfant malade

qui ne sait pas d’où vient son mal et qui se plaint. Il se sentait au

cœur une blessure, et il se lamentait.

Au cimetière, sa douleur se précisa, parmi les ifs, les tombes. L’arrêt

brusque du corbillard lui fut un choc révélateur qui secoua son

lugubre assoupissement. Il vit le caveau, la pierre, le trou béant, un

employé pourvu des insignes municipaux. Les croque-morts ôtèrent leurs

pèlerines comme qui, pour soulever un fardeau, veut avoir la liberté

de ses bras. Ils décrochèrent la couronne, ils retirèrent la draperie

noire; et le cercueil apparut, de nouveau, nu, chétif et pitoyable. Les

croque-morts s’en emparèrent. Ah! Siméon, cette fois, put disjoindre de

sa misère la misère de Marie Galande; il cessa de geindre sur lui-même,

et il pleura Marie Galande!...

Une terrible agitation le prit, une âpre velléité d’agir, d’empêcher

tout cela!... Il lui sembla qu’il avait lâchement permis des choses

qu’il n’admettait plus. On abusait de la faiblesse où son grand malheur

le laissait, et les événements s’étaient, sans qu’il le sût, hâtés:

comment en interrompre la terrible promptitude?...

Il voulut s’approcher du trou, en vérifier la profondeur. Un

croque-mort le heurta, faillit tomber; et Siméon craignit que ne

chavirât le cercueil: si le front de Marie Galande se cognait aux

planches, si le pauvre petit corps se déplaçait et affectait, pour

l’identique éternité, une pose incommode ou laide!...

Siméon redouta cet effet de son intervention maladroite. Il eut soudain

le sentiment cruel de son impuissance et, dès lors, assista, sans

rébellion vaine, au strict accomplissement des nécessités.

Les cordes, leur glissement sur la maçonnerie, leur glissement sur le

cercueil, un peu de terre et des cailloux qui tombent, qui sonnent

creux; et puis, la pierre qu’on place sur le trou.

Quand la pierre, grinçant sur les rouleaux, avançait, diminuait

l’espace ouvert, allait enclore la nuit du trou sinistre, la gorge de

Siméon s’angoissait davantage. Et, quand la pierre s’appuya de ses

quatre bords contre le châssis de briques préparé pour la recevoir, la

gorge de Siméon s’étrangla; ses yeux se brouillèrent et, dans sa tête,

quelque chose bougea.

Le corbillard, les croque-morts, les maçons, le gardien du cimetière

partirent, l’œuvre faite. Siméon demeura.

Il lui semblait qu’un effroyable écroulement s’était produit, qu’un

désastre illimité avait englouti, autour de ce coin de terre où il se

tenait immobile près de Marie Galande invisible, toute l’immensité

de l’univers. Il frissonna. Il restait debout au milieu de ce néant

pathétique et ne discernait plus rien, même pas la pierre.

Bientôt, elle se dessina dans ses yeux, avec la forme nette et la

rigueur géométrique du rectangle; il la sentit pesante. Une rage

violente le saisit d’écarter cette pierre, de s’emparer d’elle, de la

repousser et d’entrer dans la fosse, pour délivrer Marie Galande, la

tirer à lui, la revoir. Son imagination bouleversée fit ce geste. Ses

mains frémissaient, et il crut qu’aux parois de la pierre ses ongles

s’étaient déchirés.

Alors, les fatalités l’accablèrent; et il fallut toute leur implacable

rudesse pour qu’il redevînt docile aux circonstances.

Il fut longtemps à ne pouvoir s’éloigner de cette place.

Ensuite, sans savoir pourquoi ni comment, il se détourna, mit son

chapeau, longea des tombes et des tombes, lut des noms indifférents,

examina des couronnes, des fleurs.

Picrate et Siméon · 第 14 / 18 段