Ils respiraient difficilement, tant les serrait à la gorge l’angoisse

de la pudeur et de la volupté. Ils allaient, d’un pas rapide et

fiévreux.

--Tu ne me dis rien?--chuchota Marie Galande.

--Je t’aime, petite Marie Galande, je t’aime!...

--Dis-moi que tu es content et que tu n’as pas d’autre idée que d’être

content; dis-le moi.

--Je te le dis, petite Marie Galande. Je t’aime, et c’est tout ...

Ils ne parlèrent pas davantage. A mesure qu’ils approchaient, leur émoi

les précipitait avec plus de hâte vers l’asile de leur tendresse ...

Siméon sentait battre ses tempes. Marie Galande croyait porter entre

ses bras un trésor ineffable. La rue était déserte.

Ils arrivèrent. Ils entraient ... Marie Galande s’affaissa sur le

seuil, poussant un cri d’oiseau blessé. Une décharge de revolver avait

retenti. Et puis une autre ... Et puis un bruit de roulettes folles, en

fuite sur le pavé ...

Siméon s’efforça de relever Marie Galande. Elle avait les yeux

chavirés, la bouche ouverte affreusement.

III

UN MEURTRE

Que Marie Galande fût tuée, ce fait n’entra pas tout de suite dans

l’esprit de Siméon. Du moins, s’il la vit morte, il ne conçut point

aisément que ce dût être définitif. Son intelligence, frappée de

stupeur, semblait avoir des portions paralysées et d’autres où les

idées viraient, viraient comme les ailes d’un moulin sous la tempête.

Il avait senti Marie Galande défaillir, glisser le long de lui. Le

petit bras, qu’il serrait, avait frémi d’une convulsion brève et puis

s’était arraché de lui, entraîné par le poids du corps. Le corps avait

tourné, puis était tombé sur le flanc.

Siméon s’efforça auprès de cette chose inerte. Il appela Marie Galande.

Ses mains s’effarèrent de la mollesse du cadavre. S’il tirait les

épaules, la tête se renversait en arrière. Il arrondit ses bras comme

un berceau, pour la soutenir toute; il ne le put. Alors: il eut un

immense besoin de secours, et il cria qu’on vînt à l’aide.

On vint: la concierge, des locataires ... Siméon se redressa. Il eut

pleine confiance dans l’initiative de ces gens qui, plus habiles que

lui, sauraient s’y prendre. Du reste, quand il s’inclinait, son crâne,

brûlant et lourd, menaçait de le jeter sur le sol. Il s’arc-bouta

contre le mur.

Mais déjà Marie Galande était soulevée par deux hommes. La

déposerait-on chez la concierge ou la mènerait-on chez le pharmacien,

tout près de là? Ils hésitèrent. Quelqu’un dit que le pharmacien valait

mieux. Les porteurs obéirent. Comme ils se mettaient en marche, Siméon

vit la tête de Marie Galande qui pendait et se balançait misérablement.

De ses deux mains il fit à la petite nuque un oreiller. Et il suivit

le cortège. Dans le creux de ses paumes s’appuyaient les cheveux de

l’amie. Mais le cou se ployait douloureusement et parfois, selon

l’allure des porteurs, se rengorgeait ou se plissait. Siméon mit tous

ses soins à lui épargner les à-coups; il s’appliquait à cheminer sans

saccades. Quand ils arrivèrent devant la pharmacie, la lueur verte

d’un bocal illuminé fut sinistre, sur le cadavre; bientôt une lueur

rouge l’inonda comme de sang. Siméon n’avait pas conscience de ce qu’il

faisait. Il agissait sans le savoir: il accompagnait un cortège.

Marie Galande fut couchée sur deux chaises. Quelqu’un dit qu’elle

était morte. Il entendit ce mot et ne le comprit guère. Il regardait

vaguement des curieux qui étaient là, derrière les vitres de la

pharmacie. Un sergent de ville entra, puis un autre. Et il y eut des

pourparlers, auxquels Siméon ne se mêla point. On s’aperçut qu’il

était blessé à l’oreille et saignait: on le pansa. On lui demanda qui

était cette jeune fille, où elle demeurait, mille choses. Il répondit

machinalement et, comme l’agent inscrivait ses réponses, il rectifia

l’orthographe de son nom. Et puis, il trembla de tous ses muscles,

et il eut froid au visage. On lui tendit une potion, qu’il but. Il

s’assit. Dans un demi-rêve, il remarqua que l’on emportait de nouveau

Marie Galande. Il ne savait pas où; il n’était pas sûr que ce fût réel.

Brusquement, l’idée d’un devoir immédiat le saisit: puisqu’on emportait

Marie Galande, il fallait soutenir sa pauvre petite nuque. Mais il

ne put bouger. Une extraordinaire lassitude l’accablait. Sa volonté

n’allait pas jusqu’à ses membres; ses velléités, courtes et faibles,

remuaient dans son cerveau et s’y égaraient. Il suivit des yeux la

manœuvre des gens qui s’occupaient de Marie Galande à sa place. Quand

ils passèrent l’étroite porte. Siméon crut qu’ils cogneraient le corps,

à droite ou à gauche; un bras, se dégageant de la pose qu’on lui avait

donnée, bougea, tomba, pendit: un sursaut terrible secoua Siméon.

Cependant il ne réussit point à prier que l’on fît attention, que l’on

ouvrît les deux battants de la porte. Les paroles se multipliaient dans

son esprit; et il ne disait rien.

A cause de la foule qui était dehors, il ne vit pas ce qu’il advenait

de Marie Galande. Il observa confusément qu’on s’en allait ... La rue

était vide ... Ses idées s’embrouillèrent et il perdit la notion de

tout ...

Plus tard, en quittant la pharmacie, il se demanda ce qu’il ferait.

Il hésita: la question fut de savoir s’il irait chez lui ou ailleurs.

Il ne la résolut point, et partit au hasard. Sa tête brûlait; ses

yeux étaient cerclés de souffrance et, chaque fois que ses paupières

cillaient, une vive douleur lui tirait les tempes. La nuit l’étonna,

les becs de gaz allumés lui semblèrent étranges, absurdes. A sa montre,

il vérifia qu’il était huit heures et demie. Il crut qu’un cauchemar le

tourmentait. Pour s’assurer qu’il veillait, il tapa sur le mur qu’il

longeait et s’y écorcha les doigts.

Aussitôt, comme à un signal, l’image de Marie Galande se présenta:

l’image dernière, la morte. N’était-ce point une fantasmagorie? La

soudaineté de l’hallucination parut à Siméon singulière. Mais, au

trouble profond de son cœur, il connut qu’il n’était pas victime d’un

prestige: cette image de Marie Galande, il la sentit vraie. Il en eut

un choc nerveux; une sueur froide le mouilla.

Où était Marie Galande? Il la chercha dans la confusion de ses

souvenirs. Peu à peu, la scène tragique se reconstitua. Mais on avait

pris Marie Galande; on l’avait emportée!... Siméon souffrit intimement,

à la pensée que d’autres la tenaient entre leurs bras. Qu’avaient-ils

fait du petit corps misérable? Où, à présent, le retrouver, pour le

revoir, pour lui dire adieu? Où, dans la nuit, sinistre désormais?...

Siméon retourna sur ses pas, afin de questionner le pharmacien, les

gens du voisinage. Il eut beaucoup de peine à s’orienter. Dès qu’il

était entré dans une rue, il la suivait, hanté par l’idée fixe; et puis

il devenait attentif un instant et, de nouveau, se perdait. Il erra

longtemps, comme au milieu d’une forêt compliquée. Il courait quand il

arriva chez le pharmacien.

--A la Morgue,--lui répondit-on.

Ce mot le bouleversa, ce mot lugubre, infâme. La Morgue! Il

tressaillit, ses dents claquèrent. Il se révolta, et c’est au

pharmacien qu’il fit part de sa colère:

--Pourquoi?--disait-il.--Pourquoi? On n’a point à la reconnaître: j’ai

donné son nom, son adresse!...

--Que voulez-vous? Décédée sur la voie publique: c’est le règlement.

Il protestait encore. Par pitié de son désespoir, on ne lui répondait

pas.

En sortant, il cria:

--Je saurai bien l’en tirer!

Il n’eut, dès lors, d’autre idée que d’être là-bas, au plus vite. A

grands pas chancelants, il se dirigea vers Paris. Il s’effraya de la

longueur du chemin, de la médiocrité de son allure, que n’accélérait

point à son gré l’intensité de son désir. Un fiacre passait: il le

prit. Il s’étonna d’être en fiacre, autrement que sur le siège et les

guides en main. Les plus futiles circonstances augmentaient le désordre

de son esprit: il pensa qu’il devenait fou ...

Il n’avait point osé dire au cocher: «la Morgue»; il s’était fait

conduire à Notre-Dame seulement. Les derniers pas, il y suffirait. Mais

bientôt il lui sembla qu’il se retardait, avec de telles irrésolutions.

Il voulut avertir le cocher de son erreur; il ne le put: ses lèvres se

refusaient à prononcer l’odieuse syllabe,--et elle ne cessait de se

prononcer en lui.

Le clair de lune rayonnait. La nuit limpide, sur les espaces

découverts, sur les places, sur le fleuve, versait une lumière calme.

Mais les rues étaient mi-parties d’ombre et de jour, nettement séparés.

Et Siméon, dans les coins noirs, épiait une terreur vague.

Quand il fut auprès de l’Hôtel-Dieu, la proximité de la maladie, de

la douleur, le gêna. Il vit, à des fenêtres, des lueurs de lampes, de

veilleuses, dont la mélancolie était poignante. Ensuite la silhouette

vaste et précise de Notre-Dame émergea, pâle, blanche, spectrale. Elle

lui fit peur ...

Il descendit du fiacre. Une seconde, il regretta que la course fût

achevée. Le fiacre parti, Siméon se demanda s’il oserait aller plus

loin, seul, vers la Morgue. En même temps qu’il y songeait, il

avançait, comme mû par une force impérieuse.

Ses jambes flageolèrent, lorsqu’il aperçut, de biais, le petit bâtiment

sinistre, sournois, qui le guettait et l’attendait. Bas, écrasé comme

une bête qui va bondir, le repaire de la mort ignoble était là,

casemate perfide, prison de cadavres. La lune coulait là-dessus, en

clartés blêmes ...

Marie Galande était là!

Siméon trouva les portes fermées. Il gravit les marches; il appliqua

ses mains aux battants clos. Une rage le prit de son impuissance. Il

descendit les marches; il parcourut la façade ennemie, sur toute sa

longueur, à droite et à gauche: il la vit impénétrable, gardée contre

lui, dédaigneuse de sa colère. Une voix, au fond de son âme, criait:

«Marie Galande! Marie Galande!...»

Il revint aux portes. Il distingua une sonnette. Son premier geste fut

de la tirer. Mais il ne la touchait pas, se figurant que les cadavres

allaient tous se réveiller et se précipiter pour lui ouvrir.

Sa frayeur fut telle qu’il se sauva. Dans ses yeux, il y avait

le dessin très net et l’édifice abominable qui contenait Marie

Galande,--ah! oui, la pauvre petite Marie Galande, son corps svelte et

charmant, qui avait vingt ans, qui était en fleur, et qui chantait et

qui chantait éperdument;--oui, là, parmi l’atrocité des cadavres, Marie

Galande jeune et belle.

Siméon fuyait; et les litanies de Marie Galande se dévidaient dans sa

pensée, mêlées à des visions sanguinolentes ...

Le retour, à pied, par les rues nocturnes, fut long, pénible, tous les

cent pas découragé. La fatigue domptait le chagrin de Siméon; du moins,

elle l’empêchait de s’exalter trop vivement. Siméon n’avait pas dîné:

la faim le harcela. Il eut de tels moments de faiblesse et de vertige

qu’il dut s’arrêter, s’appuyer contre un bec de gaz, une muraille,

avant de continuer sa route ...

Il arriva chez lui au petit jour. Le terrible fut de passer le seuil

où Marie Galande était tombée. Tandis qu’il sonnait et attendait qu’on

lui ouvrît, ses yeux s’efforçaient de trouver, sur la pierre du seuil,

des gouttes de sang. Il frotta une allumette et crut voir qu’on avait

lavé à grande eau ... Il frissonna; et il s’affligea du sang de Marie

Galande, perdu au ruisseau: il l’eût conservé pour la pieuse douleur

quotidienne.

Le vestibule de sa maison lui fit horreur. Quand il eut refermé la

porte derrière lui, il regretta de n’être pas resté dehors, dehors à

tout jamais, sans gîte, errant, plutôt que de rentrer seul, ici,--oui,

seul ici où il venait, à la fin du jour précédent, avec Marie Galande,

pour s’enivrer de l’amour qu’elle offrait!... Il grimpa, le plus vite

qu’il put, son escalier. Dans sa chambre, il revit en imagination

l’amie câline et tendre; il entendit la voix cajoleuse ... Et alors,

il pleura; il pleura longtemps et sans contrainte, abondamment; et, à

mesure qu’il pleurait, il sentait ses nerfs s’apaiser, ses muscles se

relâcher et son peu de force l’abandonner, au point qu’il s’endormit

sur le fauteuil où il s’était abattu ...

Pendant son court sommeil, il rêva de Marie Galande. Il se promenait

avec elle dans les quartiers pauvres, embellis de sa jeunesse. Il

lui parlait et il l’écoutait. Il s’émerveillait de ses reparties, et

à ses moindres propos il attribuait une signification profonde et

révélatrice. Il lui achetait de petites bottines, qui la ravissaient.

Il l’entendait se moquer gentiment: «Tu es très vieux, oui, tu es très

vieux, disait-elle; et moi, je ne suis qu’une enfant. Oh! le vieux

bonhomme!...» Et des aventures s’organisaient, où Marie Galande avait

un rôle principal ... Enfin, dans le soleil matinal que son rêve lui

suscitait, retentit le chant de naguère, à pleine voix:

Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!

Régalez vos p’tits... zoiseaux!

si distinctement et si fort qu’il s’éveilla.

Par la fenêtre de sa chambre, le réel soleil matinal entrait à flots,

pareil à celui que rêvait Siméon. Et Siméon, ouvrant les yeux, n’osait

bouger. Une seconde, il attendit la reprise du chant allègre. Une

seconde, il eut la certitude que la mélodie allait s’épanouir encore

dans la lumière radieuse. Mais, brusquement, les funèbres idées

l’assaillirent. Quelque temps, il put hésiter entre les deux séries

d’images, qui se présentaient à son esprit. Et puis, bientôt, les

mauvaises eurent chassé les douces. Les mauvaises, hardies, intenses,

fulgurantes, fondaient sur lui avec la violence d’une grêle que fouette

l’ouragan. Elles se fixèrent: elles furent là! Siméon les vit, toutes

proches, à les toucher.

Alors, il poussa un cri de douleur. Et il fut sur le point de discerner

tout le détail de la catastrophe; son attention minutieuse, excitée

soudain, scrutait les épisodes divers du drame; elle cherchait, elle

fouillait ... Siméon s’emparait de son chagrin. Mais l’idée fixe

survint, lancinante:--revoir Marie Galande; une fois encore, examiner

le cher visage; une suprême fois, emplir ses yeux de cette forme qui

était à la veille de disparaître!...

A la Morgue, sitôt entré, il eut en face de lui le hideux spectacle

des noyés au ventre énorme, des tués que leurs blessures défiguraient.

Sur une table d’exhibition, des morceaux, raccordés pour le mieux, se

tuméfiaient. La chair massacrée, exsangue, ici pâle et là verdâtre,

violacée par endroits et marbrée, commençait à pourrir.

Il y avait, ce jour-là, présentation d’une victime dont les journaux

parlaient et qui ne possédait plus ni bras ni jambes, ni nez, ni

cheveux, ni oreilles, ni lèvres. On avait ramassé cette chose dans un

égout, à l’état de charogne; on l’avait apportée là. Les badauds se

pressaient aux vitres et regardaient. De petites ouvrières jouissaient

de ce frisson exquis; de fins voyous faisaient de plaisantes remarques:

la vie, en face de la mort, riait.

Siméon passait vite, s’étonnait de ne pas trouver Marie Galande; et, ne

la trouvant pas, il craignit de l’avoir méconnue dans la collection des

cadavres: il refit l’atroce enquête, il s’exaspéra.

Il dut s’informer. Un agent ne sut que répondre et lui conseilla de

s’adresser au bureau. Le bureau, c’était à l’autre bout de la galerie.

Siméon dut traverser encore la foule, incessamment plus nombreuse,

aguichée et mise en émoi par la truculente ignominie du lieu. Un

collégien vantait à un autre collégien les seins d’une morte, droits

sous le suaire. Siméon tressaillit de l’impudeur, à la pensée que Marie

Galande pouvait être ainsi offerte aux regards de chacun. Son instinct

se révolta.

Il avait la tête perdue dans l’horreur et l’ivresse morne de la mort.

Il lui semblait que tout le sang de son corps affluait à son front et

que son front éclaterait de cette plénitude brûlante.

Au bureau, on lui enjoignit d’attendre son tour. Une vieille,

démantibulée, sanglotait des renseignements parmi des jérémiades

inutiles. Le fonctionnaire enregistrait, par-ci par-là, quelques mots

et négligeait le reste, avec patience. Quand il eut tout ce qu’il lui

fallait, la vieille voulait encore se lamenter. Il la laissa, changea

de feuille et reçut un autre témoignage, celui d’un indifférent qui,

paisible, constatait diverses choses. Le résumé de ces deux dépositions

était identique, administrativement,--sauf les larmes insignifiantes

de la vieille qui gémissait, en pure perte, et se frottait les yeux du

revers de ses grosses mains. On dut l’avertir qu’on n’avait plus besoin

d’elle; et, docile, toujours geignante, elle s’en fut.

Siméon, tandis que ces formalités s’accomplissaient, sentit que

se modifiait sa souffrance. Tiré hors de lui-même par la vue de

ces misères d’autrui, il se délivrait de sa seule hantise, il

s’éparpillait. Mais, quand ce fut à lui de parler, il ne sut que dire.

Il balbutia. Le plus difficile fut de déterminer «à quel titre» il

prétendait voir ce cadavre. Ni parent, ni rien; témoin seulement?...

--Vous étiez son amant, sans doute?--ajouta le fonctionnaire.

Siméon, somme toute, aima mieux admettre cela que d’entrer en des

distinctions subtiles. Et il se tut ...

Une porte qu’on ouvre. Une salle vulgaire, peu éclairée: un

amphithéâtre, avec des bancs en gradins pour l’auditoire. Une odeur

de chlore, de camphre. Au milieu, une table longue; de grands linges

ramenés, en plis pareils, sur deux corps dont ils prennent la forme un

peu et dissimulent l’individualité. Il y a deux corps parallèlement

posés, identiques d’aspect sous le suaire. L’homme qui conduit Siméon

ferme un vasistas, imagine qu’on l’appelle, écoute, murmure qu’il s’est

trompé, ne se presse pas. Siméon regarde les deux silhouettes funèbres:

il ne sait pas laquelle des deux est Marie Galande.

L’homme découvre le visage, le visage de Marie Galande. Siméon ne sait

pas s’il la reconnaît: une brume envahit ses yeux. L’homme attend.

Marie Galande est si pâle qu’à peine se détache-t-elle sur la blancheur

du linge. Il faut que Siméon s’approche. Plus il s’approche et plus

fort bat son cœur, au point de lui faire mal à chaque coup; l’angoisse

l’étrangle plus haut. Les cheveux de Marie Galande, dénoués, encadrent

la petite figure. Les cils, sur les paupières abaissées, mettent une

ombre courte. Siméon s’écarte pour respirer et, à plusieurs reprises,

s’approche. De tout près, il aperçoit, dans la commissure des lèvres,

un filet de sang, mince comme un cheveu et qui prolonge la ligne

délicate de la bouche. Les joues, même aux pommettes, sont décolorées.

--Elle ne doit pas avoir beaucoup changé?--dit l’homme, qui volontiers

causerait.

Cette voix, dans un tel silence, étonne Siméon, le blesse. Il ne répond

pas. Changée?... Simplement, ce n’est plus elle, plus elle du tout. Et

la raison de Siméon chancelle, quand il constate que, trait pour trait,

voici Marie Galande et qu’il ne la reconnaît plus guère ...

Siméon rêve ... Siméon se persuade qu’il la revoit, vivante, jeune, qui

chante, qui chante à plein gosier «le mouron pour les petits oiseaux».

Il ferme les yeux, un instant: c’est assez pour qu’il évoque Marie

Galande, son panier d’herbe aux bras, par les faubourgs, dans le soleil

qui l’auréole de clarté.

Marie Galande!...

L’homme reprend:

--Elle ne doit pas avoir changé. Elle n’a pas souffert; elle est morte

tout de suite, frappée au cœur ...

Siméon s’informe. C’est une grande chose, qu’elle n’ait pas souffert.

Est-ce qu’elle n’a pas souffert, vraiment?...

L’homme veut démontrer son dire ... La blessure en témoigne. Et il ne

demande qu’à le prouver:

--Voyez plutôt!...

Et il écarte le suaire, à gauche. La gorge apparaît, blanche comme les

joues ... Ah! Siméon ne peut y regarder. Pudique, il saisit le coin

du suaire et recouvre la poitrine de Marie Galande. Ce corps enfantin,

ce corps joli, Marie Galande allait le lui donner. Elle lui en avait

promis la volupté, quand tous les deux ils revenaient à la maison,

fervents, avec la hâte du désir qui les animait. Siméon se la figure,

rose de marcher vite, exaltée de belle ardeur, gentille et qui va

donner son corps à qui l’aime ... A présent, tout cela est fini ...

Siméon n’aura pas eu cette félicité; il n’aura vu de Marie Galande que

son visage et ses mains, comme le premier venu les put voir ...

A l’imaginer dévêtue, Siméon s’épouvante. Il rudoie l’homme; il lui dit:

--Non, non, non!...

L’autre obéit et se tient coi.

Le temps s’écoule et Siméon n’y prend pas garde. Il ne songe pas à

détacher ses yeux de l’immobile visage. Peu à peu, il s’y accoutume;

il se familiarise avec la pâleur étrange qu’il lui trouve. Même il

s’apaise à contempler ce calme et cette infinie sérénité. C’est

le repos définitif et absolu; c’est la douceur d’être au delà des

inquiétudes et des regrets: le seul repos ... Elle semble dormir,

après avoir oublié tout!... Et Siméon, quelques secondes, n’a plus de

révolte, son idée de la mort s’est dégagée des circonstances funestes.

Comme si la tranquillité suprême de Marie Galande le gagnait, il

s’abandonne à la fatalité.

Il lui paraît que, si Marie Galande ne bouge pas, c’est à cause d’un

rêve qu’elle poursuit, qui est ineffable et continu et qui, n’ayant

point d’épisodes, ne marque d’aucun signe son passage ... Qu’elle est

lointaine, qu’elle est sublime!... Ah! trop sublime et trop lointaine,

pauvre petite Marie Galande d’ici-bas, qui palpitais si allègrement à

la vie!

La pensée de Siméon va et vient, d’une image à l’autre, et tantôt

admire et tantôt s’afflige. La tristesse même, au lieu de le harceler

comme naguère, lui est à présent lénifiante. Il ne s’indigne plus; sa

frénésie est tombée.

Soudain, son regard s’arrête aux narines du masque mort. Elles sont

fines et bien dessinées, la mort les a pincées strictement. Et la

bouche est close. Et la petite poitrine ne se soulève pas. Eh! oui,

Siméon le sait bien, que Marie Galande ne respire plus. Il le sait;

et cependant il souffre de le vérifier encore. De le vérifier et de

le sentir! Il en est oppressé. Il en éprouve une sensation cruelle

d’étouffement. Son souffle s’arrête à sa gorge et il croit qu’il va

suffoquer. Sa douleur est si poignante, elle l’étreint de telle sorte

qu’il a hâte de n’être plus là!...

Il fait le geste de vouloir partir. L’homme, relève le suaire; et le

visage de Marie Galande a disparu trop vite.

Au moment où le linge recouvre le visage de Marie Galande, Siméon

s’aperçoit que, dans son esprit, un grand nuage est descendu, qui voile

l’effigie précieuse. Il voudrait la revoir, l’examiner encore ... Il

est trop tard. L’homme, avec ses clés à la main, comme un gardien de

prison, s’est mis en route; les clés tintent; il ouvre la porte. Il

faut s’en aller et laisser là Marie Galande en compagnie de ce cadavre

qui est parallèle au sien, pareil au sien sous un linge pareil. Siméon

cède. Il sort. Ses idées se mêlent, s’embrouillent et ne font pas

de bruit dans sa tête. Elles remuent comme des ombres vaines qui se

touchent sans le savoir et se rencontrent sans se blesser l’une l’autre

...

Dehors, Siméon respira. Il ne put se défendre de goûter l’air libre

et pur. Le soleil l’éblouit; et pourtant ses yeux se réjouirent de la

lumière. Ses membres aimèrent se mouvoir. Il se plut, malgré lui, à

reprendre possession de la vie.

Une odeur l’étonna et le ravit; c’étaient des fleurs qu’en charretée

une femme poussait devant elle: du mimosa, du muguet, des violettes,

de quoi parfumer un jardin! Siméon s’enivra du bel arome. Mais il se

rappela les violettes qu’il donnait à Marie Galande; et il n’osa plus

se délecter de celles qu’il y avait encore sur son chemin ...

IV

LA MORT DU SOUVENIR

Siméon fut appelé chez le commissaire de police: il trouva, quand il

revint de la Morgue, la convocation «très urgente» qui, depuis le

matin, l’attendait. Il détesta cette corvée.

Le commissaire était un petit homme frétillant, dépourvu de politesse

et qui ne disait rien sans avoir l’air préoccupé de soupçons terribles.

Ses courtes phrases n’avaient d’autre intérêt que de paraître pleines

de perfidies. Il eut une telle manière d’interroger Siméon sur

les motifs de son retard que Siméon se crut coupable d’une faute

mystérieuse. Il fallut raconter la scène du crime en détail. Siméon n’y

put être que médiocre et, comme il n’ajoutait rien au récit des autres

témoins, le commissaire en manifesta de l’impatience. Il objecta:

--Vous omettez quelque chose.

Siméon fil un geste vague. Le commissaire reprit:

Picrate et Siméon · 第 13 / 18 段