irons-nous? As-tu choisi?
--Non,--dit-elle,--je ne sais pas.
Sa voix était si douce, un peu plaintive et toute frêle, qu’il l’aima
bien davantage. Il prit entre ses deux mains la main de Marie Galande.
Marie Galande le regarda si gentiment, et elle mit dans son regard tant
de gratitude et de joie soudaine qu’il eut peur de la trop aimer. Et
vite il demanda:
--Veux-tu que nous retournions au bois, comme l’autre jour?
--Non,--répondit-elle;--il ne faut pas recommencer ce qui a si bien
réussi. Peut-être que ça manquerait: et alors, tout serait gâté.
Elle fut quelque temps silencieuse; et Siméon ne savait pas si elle
continuait, en soi, sa pensée comme un écho prolonge les derniers sons
d’une mélodie, ou si elle était attentive à quelque nouvelle idée. Elle
parut hésiter à dire ce qu’elle désirait. Puis elle se décida et, en
rougissant, timide, avoua:
--Ce que je voudrais pour demain, devine! Mais je suis sûre que tu ne
devineras pas. Voici. Je voudrais, je voudrais ... Ça t’ennuiera!... Je
voudrais que tu me conduises à la fête de Ménilmontant ...
--Convenu!--dit Siméon.
--Oui, mais ... ce n’est pas tout ... Le plus grave, c’est maintenant;
écoute!... Consulter une somnambule sur mon avenir ...
Siméon ne répondit pas tout de suite. Elle se résigna:
--Je me doutais que tu ne voudrais pas.
Il ne demandait pas mieux; seulement, ces somnambules sont des
farceuses: elles inventent ...
--Elles inventent, elles inventent!... En tout cas, moi j’ai confiance.
Et ça me plairait qu’on me révèle mon avenir.
Marie Galande s’exaltait. Ses yeux brillaient, de joie d’abord et
ensuite de crainte. Elle frissonna ...
--Parce que, vois-tu, je ne suis pas tranquille. J’ai au fond du cœur
qu’il va m’arriver quelque chose. Ça, j’en suis sûre. Mais je ne sais
pas si c’est du bien ou du mal ... La somnambule trouvera.
Elle était agitée. Elle allait de la plus vive allégresse à la plus
sombre rêverie. Cajoleuse, elle risqua:
--Je crois que tu ne m’aimes pas beaucoup ... Tu ne m’as jamais
embrassée!...
Comme Siméon, troublé, ne se hâtait guère, elle dit:
--Aujourd’hui que j’ai du chagrin, il faut qu’on m’embrasse.
Siméon, gauchement, demanda:
--Quel chagrin as-tu, petite Marie Galande?
--Embrasse-moi et je te dirai!...
Elle se dégagea, fit volte-face et, preste, se campa devant Siméon, de
telle sorte qu’il vint à elle malgré lui. Elle tendit sa joue et, quand
Siméon s’apprêtait à lui baiser la joue, d’un prompt mouvement elle
posa ses lèvres sur les lèvres de Siméon. L’instant que leur baiser
dura leur fut une éternité ...
Puis ils se dégagèrent, leurs yeux s’ouvrirent; et ils semblèrent
étonnés de se voir, si proches, et cependant déliés l’un de
l’autre:--deux êtres!...
Ce fut un éclair. Marie Galande, la première, reprit conscience de soi.
Elle souriait, tandis que l’extase immobilisait encore Siméon. Alors,
mutine, elle lança:
--Voilà. Mon chagrin, c’était que tu ne m’embrasses pas!
Comme Siméon ne revenait pas de son trouble, Marie Galande fut, pour
rire, courroucée.
--Ce n’était pas,--dit-elle,--très doux, très doux?
--Oh! si, très doux!...--répondit-il.
--Seulement?...
--Seulement, tu es une petite fille, Marie Galande, presque une enfant;
et moi, je suis presque vieux. Je pensais t’aimer ... pas de cette
façon-là ...
--Et tu m’aimes de cette façon-là?--fit-elle en battant des
mains.--C’est dit, c’est dit! Tu ne peux plus dire que non!...
Elle saisit le bras de Siméon. Gaie, elle l’entraîna. Pour éviter le
silence où elle savait bien que son ami s’égarerait comme parmi des
ombres indéfinies, elle parlait, un peu au hasard.
Elle s’interrompit d’un bavardage et dit avec une moue dépitée:
--Ça me fait de la peine que tu sois triste, après que tu m’as
embrassée. Même, je trouve que ce n’est pas très poli.
Elle ne voulut pas lui laisser le temps de répondre, et, de l’embarras
où elle le vit, elle se mit à rire gentiment. Elle recommença, pour
occuper les trop poignantes minutes, ses vains propos:
--Oui,--disait-elle,--tu es très vieux, très vieux. On ne peut plus
compter ton âge, tant tu es vieux! Et Marie Galande est une si petite
fille qu’on a envie de l’envoyer à l’école et, si elle n’est pas sage,
de lui mettre un bonnet d’âne et un écriteau. N’est-ce pas?
Elle éclata de rire. Elle tirait à elle Siméon pour démontrer qu’elle
était forte et pour qu’il sentît, contre son bras, un jeune corps de
femme frémissante. Elle s’écria:
--Comme c’est bête, ce qu’on dit! Les baisers valent mieux.
Siméon chancelait; il la serra contre lui ... Ils cheminaient
lentement. Un passant qui les vit détourna la tête par obligeance. Un
cantonnier les interpella:
--Un joli temps, les amoureux, pour les amours! Allez, allez, vous ne
faites pas de mal ...
Marie Galande acquiesça; et elle dit à Siméon:
--C’est vrai, qu’on est des amoureux. Est-ce que ce n’est pas agréable?
Écoute, Siméon, puisque je t’aime ...
Elle se fit très câline. Soudain, elle poussa un cri d’effroi.
--Qu’est-ce?--demanda Siméon.
Mais elle ne répondait pas. Elle tressaillait. Sa voix s’arrêtait à sa
gorge. Siméon vit, à quelque distance, Picrate qui déambulait à grands
coups frénétiques de ses poings qui frappaient le sol. Il s’éloignait.
Marie Galande put articuler:
--Sauvons-nous! Vite, vite!...
Siméon dut la suivre. Ils gagnèrent une petite rue. Siméon s’efforçait
de tranquilliser Marie Galande:
--Calme-toi, petite. Il ne nous a pas vus: il s’en allait ...
Marie Galande voulait encore se sauver:
--Viens,--disait-elle d’une voix essoufflée.--Peut-être qu’il court
après nous. S’il nous rattrapait!...
--Mais non. Tu as bien remarqué qu’il s’en allait ... Et puis, il ne va
pas vite, le pauvre Picrate ... Et puis, pourquoi as-tu si peur de lui?
Il n’est pas méchant.
--Il est méchant!--répliquait Marie Galande.--Il est le diable. S’il
nous rattrapait, ce serait une chose effrayante!...
Il fallut longtemps pour l’apaiser. Après que sa terreur se fut calmée,
elle pleura et, parmi ses larmes, sourit.
--Maintenant,--dit-elle,--je crois qu’il est tard: il faut que j’aille
prendre mon panier. Toi, tu iras à ta voiture. Au revoir ... Je
pensais, tout à l’heure, qu’on pourrait avancer le dimanche d’un jour
et être, aujourd’hui, toute la journée ensemble ...
--Veux-tu?--suppliait Siméon.
--Non,--répondit-elle,--non.
Elle réfléchissait. Elle semblait combiner ceci et cela et n’être pas
sûre de son désir. Siméon la pressait ... Et puis, elle décida:
--Non! Nous avons dit demain. Probablement que c’est mieux. Si tout est
préparé pour demain, et pas pour aujourd’hui ...
--Mais--objecta Siméon--nous n’avons rien préparé ...
--Oh! pas nous, pas nous!... Il n’y a pas que les gens, qui préparent.
S’il n’y avait qu’eux!... S’il n’y avait qu’eux, Siméon, je pense qu’il
ne leur arriverait pas de mal ...
--Alors, qui?
--Je ne sais pas ... Les fées et les diables!... Non, demain!
Quand ils se séparèrent, elle prétendit que Siméon lui donnât encore
un baiser. Elle y apporta toute sa tendresse fougueuse et gaie. Puis
elle se sauva, courut. Siméon la regardait partir et ne point se
retourner. Il sentait une belle ivresse le posséder et son cœur battre.
Vers le soir, le souvenir importun de Picrate le hanta. Depuis une
semaine bientôt, il négligeait de le rencontrer, craignant des
questions pénibles, des colères fâcheuses. Il s’était dit qu’il
laisserait Picrate oublier Marie Galande. En outre, il se demandait
s’il n’éprouvait pas quelques remords à l’endroit de ce camarade ...
Le souvenir de Picrate le tourmenta. Il se mêla au souvenir de Marie
Galande, et de manière à le gâter. Il fut impérieux ensuite ... Et
Siméon, son fiacre reconduit, résolut d’aller voir Picrate.
Il n’était pas au petit café de naguère, où ils causaient. Chez lui,
de si bonne heure?... Siméon tenta l’aventure. Au fond d’une cour et
d’un couloir, il reconnut la porte. A peine eut-il frappé qu’il le
regretta: l’idée d’une interminable conversation, gênée de réticences,
de mensonges, lui fit horreur. Mais une voix véhémente cria:
--Entrez!... Eh bien! entrez, quoi?...
Siméon ouvrit la porte. Mais, aussitôt qu’il l’aperçut, Picrate rugit:
--Va-t’en! va-t’en!... Va-t’en, ou je fais un malheur!... Va-t’en tout
de suite!...
Il se congestionnait. Toute sa face était secouée de sa fureur, ses
cheveux tressautaient de ses mouvements convulsifs. Il avait les poings
fermés, les coudes bandés, prêts à se détendre en terrible ressort.
Son buste, en avant, voulait bondir; l’infirmité le tenait au sol ...
Siméon fit mine d’entrer, Picrate alors laissa s’exalter sa rage. Il
hurla:
--Si tu entres, je vais te tuer!
Siméon s’efforça de l’adoucir:
--Je ne te comprends pas ... Pourquoi? que t’ai-je fait?...
Mais Picrate ne permit pas qu’il en dît plus long. Pâle, livide, d’une
voix qui sifflait entre ses dents, il répéta:
--Si tu ne t’en vas pas tout de suite, je te tue!...
Et ses mains fouillaient à l’intérieur du chariot ...
--Alors, Picrate, adieu!--dit Siméon.
Et il partit. Au moment où il s’apprêtait à fermer la porte derrière
lui, il entendit le souffle rauque de Picrate qui haletait comme une
forge.
Siméon, toute la nuit, ne put effacer de ses yeux cette vision
qu’il avait eue de Picrate. Les images se succédaient, et la scène
se reconstituait avec netteté: la chambre, petite et en désordre,
qu’éclairait seulement une lampe placée sur une chaise; Picrate par
terre, disposant à plat devant lui des séries de cartes postales
illustrées, afin, sans doute, de les classer. Et puis l’éclat de
sa fureur, quand il reconnaît Siméon; ses cris, ses menaces, sa
surexcitation démente ...
Siméon eut pitié du pauvre diable. Or, comme il y avait alors dans son
cœur de la joie, il lui semblait--sans qu’il le sût--que tout, sur
terre, ne devait être que joie. Il en voulut à Picrate de lui enlaidir,
si peu que ce fût, son bel horizon. Il lui chercha chicane, à part lui,
le dénigra, tâcha de l’écarter. Le sommeil lui vint en aide.
* * * * *
Au réveil, Siméon se leva très vite pour vérifier qu’il faisait beau
temps. Il ouvrit ses persiennes: les flots du matin l’inondèrent, et
la fraîcheur de l’air toucha ses mains, son front, ses joues. Le ciel
était parfaitement pur de nuages; une vapeur légère en adoucissait le
bleu. Des rayons de soleil s’y épanouissaient en gloire.
Marie Galande devait le retrouver, sur les onze heures, au coin de
telle et telle rue. L’endroit n’était pas douteux; il le connaissait
... Une malice de lui-même envers soi s’amusait à brouiller les
noms de ces rues, à les confondre avec d’autres, à lui offrir divers
rendez-vous inexacts. Il aperçut la manigance et, méfiant, inscrivit
sur son carnet: «Au coin des rues telle et telle»; et même, flâneur, il
esquissa le plan du carrefour. Et puis, il réfléchit que, jusqu’à onze
heures, il avait le loisir de travailler: sa conscience lui prescrivait
d’aller prendre sa voiture et de gagner au moins la nourriture de son
cheval, le remisage de son fiacre. Mais une invincible nonchalance
l’amollissait, et, dans l’attente du bonheur, il n’osait pas bouger.
Il consacra toute sa matinée à prévoir que Marie Galande arriverait
sans nul retard, à craindre qu’un hasard ne la retînt. Il se figurait
la venue de Marie Galande. Et cet instant de la rencontre signifiait
à lui seul assez de félicité merveilleuse pour suffire à la rêverie
de Siméon. S’il s’aventurait au delà, tel était son trouble qu’en
hâte il retournait aux tendresses initiales. La voix de Marie Galande
le caressait et l’alarmait; et, quelquefois, il ne savait plus s’il
éprouvait de la souffrance ou de la volupté.
Elle arriva, toute gaie et rieuse, et dit très bas:
--Bonjour, mon amoureux!
Elle ajouta, bientôt:
--N’est-ce pas que nous irons consulter la somnambule?...
Elle fit l’enfant, capricieuse. Elle affirma qu’on s’amuserait
beaucoup. Seulement, la somnambule, le souci de l’avenir et le projet
de savoir plus loin que l’heure où l’on était l’empêchaient de se
consacrer toute à sa joie. Nerveuse, elle augurait du bien, du mal, et
se perdait en cette incertitude ... A peine le déjeuner, dans un petit
restaurant, lui donna-t-il quelque distraction. Elle disait:
--Ça vaut mieux d’être renseignée. Au moins, on ne risque pas
d’imaginer des choses et des choses. Par exemple, selon qu’on doit
vivre très vieille ou un tout petit peu, il faut qu’on s’arrange
autrement. Je me figure que, si les gens étaient sûrs du temps qu’ils
vivront, ils ne feraient pas tant de sottises ... Ce n’est pas ton avis?
Siméon répondait que oui, mais qu’il ne croyait pas aux somnambules, et
il disait encore que Marie Galande vivrait jusqu’à un très grand âge ...
--Oh! je n’y tiens pas,--répliquait-elle.--Ce que je veux, c’est savoir
... Et si tu m’aimeras! et si c’est bon pour toi de m’aimer!...
Le vacarme des orgues de Barbarie et des pianos mécaniques annonçait de
loin la fête. Cette cacophonie, dans le désert des rues dominicales,
se répandait, toujours plus distincte, plus véhémente. A la première
bouffée de la folle musique, survenue par le dédale des maisons, Marie
Galande avait écouté, comme si son destin là-bas s’affirmait. Et comme
si son destin l’appelait, elle se dépêcha, traînant à son bras Siméon.
--Viens,--disait-elle.--Autant vaut savoir tout de suite. Et puis, si
c’est bon, nous n’aurons plus qu’à rire et à rire.
Siméon s’efforçait de lui faire entendre qu’elle attachait trop
d’importance à de tels présages. Il redoutait une imprudence de la
somnambule:
--Ce ne sont que des bêtises!--déclarait-il.
Peu à peu, la musique augmentait. Il s’en perdait, par-ci par-là, des
lambeaux, accrochés sans doute à l’obstacle d’un mur, d’une cheminée.
Et puis, les instruments divers se mêlaient; et leur confusion, qui
s’aggravait en même temps que leur violence, fut infernale quand
Marie Galande et Siméon débouchèrent sur le boulevard. Cela criait,
hurlait, meuglait, emplissait les oreilles ... Quelle bête en délire
produisait cette clameur formidable? Marie Galande, une seconde,
hésita; l’approche du monstre l’épouvantait. Siméon la vit, toute
pâle, qui regardait devant elle, avec une sorte d’effroi douloureux.
Et puis, dans le tumulte discordant, elle reconnut des ritournelles
familières, des bouts de petites chansons dont elle avait appris les
paroles, jadis, d’un camelot qui les vendait et, pour le même prix,
enseignait la façon de les chanter. Il lui sembla que ces pauvres airs
lui faisaient accueil; elle en murmura des bribes ...
Un manège de chevaux de bois l’éblouit. Les bêtes en étaient
fringantes, et d’aucunes, cabrées, étonnaient par la régularité de
leur allure cependant. Il y avait là-dessus des hommes et des femmes
qui menaient un grand tapage. Siméon plaignit cette gaieté du peuple
parisien; il la vit médiocre, dépourvue de franche allégresse,
prétentieuse, et qui vise à l’effet. Triste gaieté, qui se moque, se
vante et se travaille au lieu de simplement s’épanouir! Pauvres âmes
qui n’ont plus la naïveté du beau rire!...
Marie Galande était fascinée par le spectacle étourdissant de ce
manège. Les paillettes et les paillons brillaient au soleil et
fuyaient, emportés dans le tourbillon général. Et fuyait aussi l’orgue
forcené: son tintamarre s’en allait, on l’entendait moins; puis il
revenait, avec des éclats furieux, des clameurs déchaînées, et s’en
allait et revenait, infatigable. Marie Galande admirait tout cela;
Siméon lui offrit de monter l’un de ces chevaux si bien dressés et
caparaçonnés:
--Pas maintenant,--dit-elle.--Après, peut-être; nous verrons.
Ils continuèrent leur promenade. Ils étaient, par la foule, jetés
d’un brouhaha dans un autre. Les gongs, les sonnettes, les cloches,
les grosses caisses se succédaient; et les boniments, les parades,
les pitreries compliquaient le tohu-bohu. Pour l’odeur, elle était
fournie par la friture des beignets, les crêpes, les gaufres, cuisines
fades; et la foule y collaborait; des cages de fauves, par endroits, y
mêlaient encore leur spécialité.
Marie Galande s’attardait à examiner des clowns. Elle riait de leur
maladresse savante, de leurs gifles et de leurs calembredaines.
Siméon pensa qu’elle en oublierait la somnambule et manœuvra si bien
qu’une prophétesse extra-lucide fut esquivée. Des femmes colosses, et
d’autres à deux têtes, et d’autres à la peau tigrée, et d’autres qui
avalent des sabres ou mangent du feu, étaient peintes sur des affiches
prometteuses. Marie Galande n’eut point envie de les connaître. Elle
contempla des loteries et voulut essayer sa chance. Les lots étaient
engageants,--des porcelaines coloriées, de la verrerie,--et l’on
choisissait parmi des séries variées de bibelots. Mais la grosse
affaire, pour Marie Galande, c’était de vérifier la bienveillance du
hasard ou sa mauvaise volonté.
--Nous allons bien voir! disait-elle.
Siméon s’affligea de ce qu’elle fût si en peine des lendemains. Une
première fois, elle perdit. Siméon lui expliqua de son mieux que cet
accident n’était pas une calamité; tout au plus, si elle tenait à
chercher là des présages, avait-elle le droit de conclure qu’un bonheur
lui échapperait: ah! des mille et un bonheurs qui surviennent, un de
moins, petite aventure!...
Elle sembla persuadée, tenta l’épreuve de nouveau, et maintes fois
perdit, et affirma:
--Tu vois, tous les bonheurs m’échappent!...
--Mais non, pas tous!--dit Siméon.--Regarde combien il reste de lots
devant toi, et de jolis ... Et le marchand, sois-en sûre, en a bien
d’autres en provision. Tu n’imagines pas, petite Marie Galande, quelle
infinie réserve de bonheurs il y a dans la vie: c’est innombrable! Il y
en a tant que tu en auras beaucoup. Joue encore, tu gagneras.
Elle hocha la tête: elle ne comptait plus sur la faveur du hasard.
Siméon regardait s’attrister cette petite fille qui se croyait en
présence de sa destinée et qui la consultait.
Au douzième coup, Marie Galande gagna. Son visage s’illumina de joie.
Elle cria:
--Bravo! bravo!...
Elle battit des mains et négligea d’abord de s’intéresser à son lot,
qu’elle devait choisir entre les plus désirables: la chance lui était
venue!...
--Catégorie A,--dit l’auxiliaire du Sort.
Marie Galande hésita. Mais un ingénieux presse-papier lui parut digne
de sa préférence. C’était une boule de verre, emplie d’eau et close
hermétiquement, où un petit village se voyait: deux ou trois maisons,
un arbre, un chien, deux paysans; les paysans, l’un rouge et l’autre
bleu, étaient aussi grands que les maisons. Or, pourvu que l’on
retournât la boule quelque temps, il suffisait ensuite de la ramener à
sa juste position pour qu’une neige abondante et menue se précipitât
sur le village, comme sur les véritables villages tombe la neige
véritable. Elle couvrait le sol, se posait aux branches de l’arbre,
coiffait d’un capuchon les paysans et menaçait d’ensevelir leur chien.
--Brrr!--fit Marie Galande.
Et elle s’étonna de l’invention. Siméon prit part à son jeu.
--Quand le charmant hiver viendra,--dit-il,--nous irons voir dans la
campagne la belle neige ...
Elle répliqua:
--Pourquoi dis-tu que l’hiver est charmant? J’y ai si froid!
--Le prochain hiver, petite Marie Galande, tu n’auras point à
souffrir!...
--Pourquoi?--fit-elle, effarouchée.--Est-ce que je serai morte?
--Petite folle, petite folle, quelles idées as-tu en tête? Tu n’auras à
souffrir de rien, parce que j’aurai soin de toi.
Mais déjà elle n’écoutait plus. Attentive à sa seule pensée, elle
demanda, pour en finir avec ses calculs:
--Un bonheur sur douze, est-ce beaucoup?
--Beaucoup, beaucoup!--dit Siméon.
Elle découvrit la baraque d’une somnambule. Son cœur bondit. Sans plus
parler, elle s’approcha. Sur le tréteau, l’impresario de la pythonisse
annonçait que cette dame avait la science infuse et, dans les lignes de
la main, discernait des choses merveilleuses; d’ailleurs, elle n’était
pas moins habile à interroger les cartes, à interpréter les rêves, à
traduire les signes inclus dans le marc de café.
Marie Galande écoutait avec stupeur le monologue du charlatan. Quelques
sornettes un peu poussées la mirent en défiance. Mais l’homme tourna
ses hâbleries vers la fatalité, la mort et les plus émouvants problèmes.
--Entrons-nous?--demanda Marie Galande à Siméon.
Siméon vit qu’elle avait peur. Elle le dit bientôt:
--Écoute, je n’ose pas ...
Et ils s’éloignèrent.
Elle avouait:
--Peut-être que ça vaut mieux de ne pas savoir?...
Siméon l’encourageait à écarter les idées sombres.
--Pourquoi,--lui disait-il,--as-tu cette crainte de l’avenir?
--Parce que je suis heureuse à présent!--répondit-elle.--Avant, je ne
pensais à rien ... C’est l’habitude qui me manque ...
--Tu es heureuse?
--Mais oui!... Tu ne t’en es pas aperçu? Méchant! Je suis heureuse avec
toi. Seulement, d’être heureuse, c’est une chose dont il ne faut pas
parler: chut!...
Elle posa sur sa bouche son doigt et prit un air mystérieux. Elle fut
la première, cependant, à rompre le silence qu’elle avait ordonné. Ses
yeux se firent tendres et doux; elle dit:
--Seulement, tu ne m’aimes pas assez. Pourquoi ne m’aimes-tu pas
davantage? Ce n’est pas très gentil!
Siméon n’osait pas lui répondre. Elle bouda ... Siméon réfléchit qu’il
était vieux, qu’il avait gaspillé toute sa vie en pure perte: il
s’affligea de n’avoir pas été plus économe de sa vie. Marie Galande,
à son bras, se faisait traîner comme les enfants las d’une promenade
... Siméon voulut qu’elle s’intéressât à la fête qui, autour d’eux,
s’exaspérait. Elle s’y refusa; elle s’abandonnait à sa langueur. «Les
chevaux de bois?...» Elle se fâcha:
--Je ne suis pas une petite fille! Tu te trompes, si tu crois que je
suis une petite fille! Tu es méchant!...
La journée tournait mal. Siméon détesta la frénésie de ces musiques
endiablées qui, depuis deux heures, le torturaient: il lui sembla
qu’elles chantaient le désespoir de vivre. La foule, augmentée,
remuante, acharnée à ce plaisir vulgaire, lui parut célébrer le rite
d’une ignoble religion, toute de folie et de vacarme. Le soleil tombait
d’aplomb sur les innombrables têtes et y cuisait de la démence.
--Allons-nous-en!--dit Marie Galande.--J’en ai assez, de tout ce bruit.
Et toi?...
Ils profitèrent d’un intervalle entre deux baraques de planches pour
s’esquiver. Il leur fut agréable d’avoir un peu d’espace devant eux et
de ne plus participer à ce tumulte de la joie exubérante.
Mais la musique les poursuivait.
Quand elle les eut enfin laissés, Siméon demanda:
--Où allons-nous?
--Ça m’est égal!--répondit Marie Galande.--Nous irons où tu voudras.
Comment saurais-je où tu veux aller?
Siméon la pria de n’avoir point d’amertume: s’il l’avait offensée ou
peinée, c’était sans le vouloir. Marie Galande reprit:
--Tu as probablement une amie, et je te gêne.
--Je n’ai pas d’autre amie que toi,--dit Siméon.
--Oh! moi ...--fit-elle;--qu’est-ce que c’est?... Si tu n’as point
d’autre amie que moi, pourquoi ne m’aimes-tu pas davantage?...
--Je t’aime beaucoup,--affirma-t-il.
--Alors, si tu m’aimes beaucoup, aime-moi!
Elle cessa d’être irritée. Elle fut enjôleuse.
--Tu n’as pas encore vu--disait-elle--que, moi, je t’aime tant que je
voudrais que tu me prennes dans tes bras ... comme on fait, tu sais ...
C’est toujours moi qui te demande ce que tu devrais demander. Est-ce
que tu me trouves laide? Non, n’est-ce pas, tu ne me trouves pas laide,
et tu aurais du plaisir à me tenir dans tes bras?... Dis-le moi!...
Non, ne me dis rien: je sais! Seulement, tu te figures que tu es vieux;
tu te racontes des histoires tristes et qui te donnent du chagrin ...
Mais tu n’es pas vieux, si tu m’aimes ... Que j’ai eu de peine à ce que
tu m’accordes un baiser!... Tu te rappelles?... Eh! bien, aujourd’hui,
il me faut tous les baisers, tous, tous! Voilà, je te l’ai dit;
maintenant, fais comme tu voudras ...
Siméon la serra contre lui. Avec ferveur, il entoura de son bras
frémissant la taille de Marie Galande. Sa main, sur la hanche de la
jeune fille, tremblait.
--Allons chez toi,--dit Marie Galande.--Ce sera si doux d’être tous les
deux! Je n’ai jamais été seule avec toi. Viens!