elle se mit au bras de Siméon, toute proche de lui. Ils prirent le
bateau, au Point-du-Jour, vers Meudon.
Marie Galande aima l’horizon de belles collines, couvertes d’arbres,
au loin, comme d’une mousse. Elle se plut aux jeux de la lumière sur
l’espace large et au reflet du ciel dans l’eau. La chaleur rayonnait et
vibrait dans l’atmosphère épaissie.
Un petit restaurant leur offrit le régal d’une friture renommée, et
puis un bifteck. Et Marie Galande battit des mains en l’honneur de ce
bon repas, des bateaux qui défilaient et de la compagnie de Siméon.
Mais elle détesta les sifflets criards des remorqueurs; elle se
bouchait les oreilles et disait:
--Ils gâtent tout!
Et Siméon s’amusait de la voir ... Ensuite, par les sentiers en lacets,
ils grimpèrent, Marie Galande au bras de Siméon, tous deux allègres en
dépit du soleil lourd. Ils arrivèrent au bois.
Quand ils y furent entrés, la douceur de l’ombre les enchanta. Le
silence se fit autour d’eux. Ils ralentirent leur marche; et Marie
Galande devint songeuse, à se sentir environnée de calme immobile.
--A quoi penses-tu?--lui demanda Siméon.
--Je ne sais pas,--répondit-elle.--A tout!...
Et, de son petit bras, elle eut un geste vers l’infini des feuillages.
Puis elle dit, mettant un doigt sur ses lèvres:
--Écoute ... Qu’est-ce que c’est?...
Le bruit léger d’une source l’étonnait. Siméon proposa de chercher dans
l’herbe, derrière les broussailles, ce brin d’eau murmurante. Marie
Galande refusa:
--C’est bien plus beau--dit-elle--quand on ne sait pas où c’est caché
... Tu ne trouves pas?
Attentif à son gracieux enfantillage, Siméon veillait à ne la point
contrarier.
Elle écoutait. Elle disait:
--C’est drôle de penser que, quand on n’est pas là pour l’entendre,
la petite source fait le même bruit ... Elle travaille: elle est
consciencieuse. A quoi travaille-t-elle?... Est-elle gaie ou triste?
Tu ne sais pas?... Crois-tu qu’elle remue quand on n’est pas là?...
Peut-être que non et que tout ça n’est que par jeu?...
Elle voulut que Siméon répondît.
--Oui, par jeu, il me semble. Tu dois avoir raison ...
Alors, encouragée, elle reprit:
--Qu’est-ce que c’est que les fées?
--Tu dois le savoir, puisque tu le demandes en ce moment où la présence
de l’une d’elles est probable. Il y en a de toutes sortes. Celle que
nous pressentons ici est l’âme de la petite source.
--Qu’est-ce que c’est, l’âme?
--Une petite fée qui est dans les choses qui remuent.
--Seulement dans les choses qui remuent?
--Dans les autres aussi: tu as raison.
--Tu dis ça; mais ça n’est pas vrai, les fées?...
--Si. Presque vrai!... Du reste, n’aie pas peur: on ne les voit jamais;
on devine qu’elles sont là, voilà tout.
Marie Galande était rêveuse, inquiète de nouveautés qu’elle n’avait
pas prévues et qui transformaient son idée de la nature. Une sorte de
panthéisme vague naissait, peu à peu, dans son esprit, l’émerveillait
et le troublait. Elle toucha l’écorce d’un bouleau, avec précaution,
comme si elle avait soin de ne pas le blesser; et sa main se fit
caressante, afin de témoigner aux arbres qu’elle était émue d’amitié
pour eux. A ce contact, on eût dit qu’elle s’exaltait davantage. Sa
robe se prit à des ronces et y laissa de pauvres effilochures. Elle
cueillit des feuilles et les mit à ses cheveux.
Elle s’inclina vers de fines mousses; elle en arrachait de petites
touffes et sur ses joues les appuyait. Elle trouva parmi l’herbe de
minuscules fleurs, jaunes et bleues, et s’attendrit en son cœur de leur
débilité. Elle brisa des tiges vertes, les pressa entre ses doigts, en
fit fluer la sève de lait blanc. Longtemps elle joua dans la minutie
nombreuse des végétations, les dévastant et enfonçant ses doigts
jusqu’à la terre humide, dont la fraîcheur lui plut. Elle avait oublié
Siméon, qui, sans bouger, la regardait en communion secrète avec la
nature.
Puis elle se dressa, secoua d’un hochement de tête ses cheveux
enchevêtrés de feuilles; animée de soudaine ardeur, elle bondit comme
un chevreau qui s’égaye. Elle courut par le chemin, revint sur ses
pas, s’arrêta, rieuse, un peu folle, devant Siméon, repartit, revint,
et cela maintes fois, les bras écartés, arrondis. A chaque fugue, elle
s’avançait plus loin, ses retours étaient plus joyeux, son visage plus
coloré, ses yeux plus brillants.
Hardie, elle poussa jusqu’à la lisière du bois. Là, elle vit, de cette
hauteur des collines, la plaine immense, illuminée de grand soleil.
C’était trop vaste: elle en fut décontenancée. Son allégresse tomba.
Ses bras devinrent mous et pendirent. Elle s’immobilisa, un instant,
comme si s’ébauchait en son esprit quelque pensée. Et puis, elle y
renonça: elle se tourna vers Siméon, sourit timidement, l’appela, comme
pour implorer son aide en présence de cette étendue où se perdait sa
rêverie.
--Tu aimes ce paysage?--lui demanda-t-il.
--Je ne sais pas,--répondit-elle:--j’aime mieux les arbres et l’herbe.
Ça, c’est trop loin.
Elle s’assit. Avec son mouchoir, elle essuya son visage en sueur.
Elle n’était plus la petite dryade frénétique de tout à l’heure; elle
avouait qu’elle avait chaud, qu’elle se sentait un peu fatiguée. Elle
ouvrit son col, le rabattit, et défit même deux boutons de son corsage;
et Siméon vit la blancheur de ce cou flexible. Il recommandait:
--Ne prends pas froid, petite folle!
Dans le ciel, de gros nuages s’accumulaient, lourds, bruns, soufrés aux
bords. Ils arrivaient en masses compactes et menaçaient le soleil, que
bientôt ils recouvrirent. Marie Galande s’amusait de leur stratégie.
Mais Siméon déclarait l’orage imminent, et qu’il fallait rentrer. Ils
flânèrent longtemps encore, en dépit des conseils urgents de Siméon,
Marie Galande refusant de se hâter.
Les premières gouttes de pluie survinrent quand ils prenaient le
bateau pour Paris. Puis le tonnerre s’en mêla, et tous les tombereaux
du ciel se déchargèrent, l’un après l’autre, de leurs blocs pesants.
Dans le vacarme formidable, Marie Galande fut pareille à un oiseau
qui se blottit. Elle s’approcha de Siméon, se serra contre lui. La
pluie redoubla, battit les toiles tendues en toit sur le bateau; et la
surface du fleuve grésillait. Des rafales jetaient l’averse jusqu’au
milieu du pont. Marie Galande releva le bas de sa jupe, l’enroula
autour de ses jambes, qu’elle appuyait à la banquette. Ils avaient
choisi la place la mieux garantie. Autour d’eux, l’inondation gagnait.
Siméon fut d’avis de se réfugier dans la cabine; Marie Galande n’y
voulut point consentir. Elle affirmait que c’était beau, plus beau que
tout au monde ... Ils étaient seuls, tous les deux, sur le pont, tandis
que la dévastation céleste faisait rage.
--Nous avons l’air de deux émigrants,--dit Siméon.
Marie Galande s’informa ...
--Des émigrants,--expliquait Siméon,--ce sont de pauvres gens qui s’en
vont chercher ailleurs une patrie. Ils ne savent pas trop ce qui les
attend, au delà du voyage qu’ils entreprennent. On leur a dit des
choses et des choses; ils ont peur de rien espérer. Ils s’abandonnent
au vent qui les pourchasse; et ils s’en vont sans curiosité vers
l’inconnu. Ils n’osent pas se retourner.
--Je voudrais aller avec eux! dit-elle.
--Pourquoi?--demanda Siméon.
--Pour rien ..., comme eux ... Mais avec toi!... Veux-tu? Imagine que
nous nous en allons, très loin, tous les deux, je ne sais pas où, plus
loin que la mer. Ferme les yeux, pour croire cela, et que nous sommes
dans des pays impossibles!... Tu y es? Je te raconterai. Il n’y a au
monde que Siméon et Marie Galande. Tous les autres sont morts; on ne se
les rappelle plus. Voilà. C’est la mer. Et puis, nous arriverons dans
une forêt sans personne. Il ne fera pas froid. Nous demeurerons dehors,
et jamais, jamais nous ne verrons personne ... Alors, c’est naturel que
Siméon aime Marie Galande, et Marie Galande Siméon.
Elle dit ces derniers mots presque bas, et elle approcha peu à peu
son visage de celui de Siméon. Mais il avait les yeux fermés,--par
ordre,--et il ne vit pas qu’elle souhaitait un baiser. Elle se retira,
sans comprendre; et, quand Siméon rouvrit les yeux, il la vit fâchée et
qui pleurait à petites larmes.
Il s’affligea:
--Qu’y a-t-il? Pourquoi ce chagrin?...
Elle répondit sèchement que ce n’était rien. Comme la pluie avait
cessé, elle s’aventura jusqu’à la balustrade du bateau, s’agenouilla
sur la banquette et se pencha vers le fleuve. Elle suivait des yeux
le sillage rapide qui s’élargissait en flots divergents. Son regard
cherchait à se fixer sur quelque détail de l’eau fugitive, une bulle,
un remous, une ondulation que soulevait le glissement de la carène; et,
à mesure que disparaissait au loin ce repère, elle en trouvait un autre
et le filait. Elle déclara bientôt qu’elle était étourdie. Elle n’avait
plus d’entrain ni de gaieté. Au ciel, les nuages dégonflés tendaient
une vaste et morne draperie ...
Siméon, le soir, quand il l’eut quittée, se sentit seul avec tant
d’amertume qu’il n’osait pas se rendre compte de son état. Il tâcha de
se divertir à d’autres pensées. Mais il lui était impossible de songer
à rien sans que, par un détour, l’image lui revînt de la jeune fille
vite émue. Ce qu’il voyait, il eût voulu qu’elle le vît: les lumières
des rues, l’incendie de l’horizon crépusculaire et la naissance des
étoiles dans l’échancrure des nuées orageuses. Il lui sembla que le
spectacle naturel ne lui était plus, elle absente, intelligible et que
tout cela se faisait en pure perte si elle n’y assistait pas. Il se
rappela les paroles qu’elle disait, l’après-midi, lorsque la source,
au creux du bois, murmurait; et il pensa:
«Non, petite Marie Galande, les choses, quand tu n’es pas là, ne
vivent plus. C’est toi, leur âme!... Si elles continuent à n’être pas
immobiles, leur vaine agitation n’a plus de sens ni de beauté: elles
t’attendent, et leur langueur n’est secouée que de réflexes vains.
Petite Marie Galande, tu es l’âme universelle!...»
Lorsque la nuit fut avancée, Siméon rentra chez lui. Dans l’obscurité
de sa chambre, il évoqua son amie. Et il réfléchissait qu’il
n’était pas amoureux d’elle, puisque nul désir de la posséder ne le
tourmentait. A peine se fut-il interrogé sur ce mystère, qu’un trouble
inquiétant le saisit. Il appela:
--Marie Galande! Marie Galande!...
Le son de sa voix l’étonna. Son souvenir se précisait, et il voyait
Marie Galande toute proche, là, dans cette chambre close où il était
couché, Marie Galande qui riait et qui faisait des mines attrayantes.
Comme elle s’apprêtait, en image, à se dévêtir, il eut honte et il
écarta l’idée voluptueuse.
Même, il la devina grêle et enfantine, de telle sorte qu’il s’attendrit
sur tant de gracieuse chétivité.
Il se souvint de ses pauvres vêtements, de ses petites mains et de la
maigreur de ses bras, sous l’étoffe légère, quand elle courait. Sa robe
brune et son corsage bleu fané lui parurent tristes et lamentables. Il
médita de l’habiller de couleurs claires.
* * * * *
Le lendemain matin, il la retrouva, ainsi qu’ils en étaient convenus.
Elle fut gentille et simple, et affirma que, la veille, elle avait eu
plus de plaisir que jamais. Seulement, ce ne serait pas ainsi chaque
jour: il fallait être raisonnable. Le dimanche, oui, le dimanche, elle
voulait bien qu’on se promenât: à cette espérance, elle applaudissait.
En semaine, on se verrait le matin, peut-être une heure, mais pas plus,
avant d’aller au travail l’un et l’autre. Elle marquait de petits
gestes nets les articles de son programme.
Siméon dut consentir. On n’était qu’au mardi encore: il énuméra et il
compta les jours de l’attente. Mais elle dit, d’un ton résolu:
--Voilà ce que Marie Galande a décidé, monsieur Siméon!
Ils rirent de «monsieur Siméon».
Puis ils cheminèrent par des rues quelconques, sans trop savoir où ils
allaient. Une pauvresse, qui tenait un enfant dans ses bras, chanta,
pour mendier, une romance,--une romance ridicule à cause du sentiment
excessif et de la galanterie fade.--D’une fenêtre où il était
enchaîné, un perroquet l’accompagna de cris et de roulades forcenés:
il semblait rivaliser avec elle. Cette cacophonie amusait fort les
passants. Si la pauvresse se taisait, l’animal se taisait aussi; au
couplet suivant, il éclatait en vacarmes nouveaux.
Marie Galande s’indigna: elle voulait que l’on rentrât ce perroquet
stupide et insolent qui ne laissait pas une chrétienne gagner sa vie.
Elle rageait quand le public s’esclaffait.
--Est-ce Dieu permis! disait-elle.
Siméon fit le geste de chercher quelques sous dans sa poche pour les
donner à la mendiante. Un peu timide, Marie Galande lui demanda:
--Ça ne te fait rien que ce soit moi qui les lui donne?
Il y avait plusieurs sous: elle admira la somme. En portant cette
aumône, elle rougit. Toute confuse, elle revint à Siméon, lui prit le
bras et l’entraîna. Comme elle était visiblement émue, elle expliqua:
--Tu sais, moi, je n’ai pas l’habitude ...
Elle sourit. Siméon s’attrista de ce petit visage puéril et doux, qui
souriait; et il comprit la pauvreté perpétuelle de Marie Galande, sa
pauvreté qui, de l’enfance, l’avait menée à ses vingt ans, au jour le
jour, sans nulles délices.
A la devanture d’un magasin, dans ce faubourg, il y avait des robes
dressées sur des mannequins d’osier, d’autres étalées, et des chapeaux
avec des rubans et des fleurs. Siméon dit à Marie Galande:
--Ne voudrais-tu pas qu’une fois je te fasse cadeau d’une robe comme en
voici?... Celle-ci, par exemple?...
De son doigt appuyé sur la vitre, il en désignait une qui était bleue,
à volants, ornée de dentelle. Marie Galande se récria:
--Tu veux rire? Est-ce que tu vois Marie Galande avec tout ce
fla-fla?... J’aurais l’air d’une dame, oui, drôlement!...
Siméon s’excusa:
--D’une demoiselle ...
--C’est ça!--reprit Marie Galande, fort égayée,--d’une demoiselle!...
Est-ce que Marie Galande a l’air d’une demoiselle, voyons? Tu ne m’as
donc pas regardée?
Il la regardait. Il la trouvait jolie. Il se la figurait, en
demoiselle, ravissante. Elle eut une petite moue de dépit.
--Si tu veux me donner quelque chose,--fit-elle,--achète-moi un pain de
seigle et une tablette de chocolat. Tu veux?
Elle s’étonna de ses prodigalités, car il offrait une boîte entière de
chocolats pralinés, dans du papier d’argent. Et puis, un bouquet de
violettes l’enchanta. Mais alors elle dit:
--Maintenant, c’est tout, pour aujourd’hui. Je crois que tu n’es pas si
riche que ça, et que tu te gênes pour me gâter ...
* * * * *
Les autres matins, ce furent diverses friandises; et même, un jour,
une petite broche qui ressemblait à du corail. Marie Galande, toute en
joie, se souvenait:
--Et il paraît que ça porte bonheur!...
Siméon, scrupuleux, objecta:
--Écoute, j’ai bien peur que ce ne soit pas du vrai corail ...
--Tu n’as pas besoin de me le dire,--répliqua-t-elle,--si je m’y
trompe: je ne m’y connais pas beaucoup.
--Oui, mais ça ne te portera pas bonheur.
--Tais-toi; tais-toi: ne le dis pas!--supplia-t-elle.--Si ce n’est pas
du vrai bonheur, tant pis. A ça non plus je ne me connais pas beaucoup.
Si je crois que c’est du bonheur, ça suffit!...
Et Siméon, plus tard, conduisant son fiacre à travers Paris, se
remémorait tant de sagesse. Et les propos qu’il se tenait à lui-même
signifiaient:
«Cette petite fille qui ne sait rien, qui ne réfléchit pas, s’est
élevée très haut dans le sentiment de la relativité. Les philosophes
ne vont guère plus avant ... Cette petite fille croit aux sortilèges
du corail, c’est un hommage qu’elle rend au mystère dernier des
choses. Elle y croit et elle n’y croit pas: elle néglige d’élucider
le problème, soit qu’elle devine qu’il est insoluble, soit qu’il lui
plaise de n’y point songer. Que je préfère à la fausse science des
positivistes son hypothèse provisoire!... Cette petite fille a, sur
les philosophes, cet avantage de s’être fait une philosophie à sa
convenance. Eux ne confient qu’à leur raison le soin de leur organiser
un système du monde. Mais leur raison n’est qu’une partie d’eux-mêmes
et, sans doute, la moins importante dans le total de ce qu’ils sont.
De sorte que les voilà pourvus de systèmes du monde qui conviennent à
leur raison et n’intéressent pas le reste de l’être qu’ils sont. Et
ils ne savent qu’en faire. Évidemment! Il n’y a rien à faire, pour
la vie, d’un système du monde que la raison toute seule a fabriqué.
Ils affirment, en manière d’excuse, que leur raison, c’est la raison
même et que le reste est fantaisie. Ah! les pédants orgueilleux qui ne
voient pas qu’ils sont dupes de leur orgueil! Que Marie Galande fut
plus sage, en confiant à la vie le soin de lui composer le microcosme
qu’il lui fallait!...»
Il réfléchissait à elle, et il la trouvait analogue à l’humanité très
ancienne, du temps qu’avec ses instincts et ses désirs spontanés
l’humanité organisait en hâte la notion récente qu’elle avait de
l’univers entr’aperçu ...
«Petite Marie Galande,--disait-il, empruntant la forme de
l’invocation,--tu as encore le sentiment de la fraternité naturelle:
auprès des arbres, tu es émue de tendresse et, si l’on te laissait
parmi eux, tu inventerais d’ingénieuses fables pour signifier que tu
n’es pas indifférente aux épisodes pathétiques de leur croissance et
de leurs frondaisons annuelles. Je t’ai vue, dans la nouveauté du bois
feuillu, errer avec un visage intelligent et amical ... Et, peu à peu,
tu arrangerais de plus nombreuses idéologies, plus savantes de jour en
jour et aussi plus froides, à mesure que ta pensée entrerait mieux dans
la complication des phénomènes et que diminuerait la ferveur du premier
contact. Tu célèbres d’abord par des gambades et des danses ta prise
de possession du réel. Et te voici qui introduis bientôt des symboles
dans l’allégresse de tes cérémonies. Et puis je t’imagine qui formules
des apophthegmes. Et enfin, retirée loin des apparences, que tu dis
illusoires, tu deviens, sous la lampe, méditative et raisonneuse, ô
petite Marie Galande analogue à l’humanité!... A quel moment siérait-il
de t’arrêter, dans le progrès de ton inquiétude et dans l’espoir de ta
connaissance parfaite? Ah! sans doute avant que se fût, en ton esprit,
desséchée la fleur de ton émoi!...»
Mais toujours revenait à Siméon l’idée de Marie Galande très pauvre.
Il s’émerveillait de la voir, par sa pauvreté même, préservée de
l’accoutumance qui gâte la fraîcheur des désirs, et, par la pauvreté
lointaine de ses ascendants, laissée toute neuve pour la découverte de
la vie un peu plus douce.
Et il retournait à lui-même, disant: «On a posé la question tout
de travers. La question n’est pas de savoir--en général et dans
l’absolu--si la vie vaut la peine d’être vécue. Ah! ce problème!...
La question n’est que de savoir s’il vaut la peine que Marie Galande,
grâce à des bonbons de chocolat, grâce à de belles promenades, grâce à
de tendres paroles, soit plus heureuse, un instant, quelquefois ...»
Il s’éprit davantage du bonheur de Marie Galande. Il le voulut
réaliser; il s’occupa de cette œuvre, désormais, avec une passion
minutieuse et attentive.
«Car, pensait-il, c’est toujours au bonheur qu’il faut demander la
raison d’être de la vie ou, du moins, son divertissement. J’ai renoncé
à mon bonheur quand j’eus vérifié que je suis dépourvu de toute
aptitude à être heureux. Alors, je vécus dans une détresse d’âme telle
que je m’étonne de l’avoir supportée. Marie Galande sera heureuse par
le soin de mon activité incessante, comme je l’eusse été avec plaisir
si les hasards s’y étaient prêtés ou les destins ... Ah! que je me
fusse aimé moi-même volontiers! Petite Marie Galande, tu hériteras de
ces bonnes dispositions qui n’ont pas trouvé d’emploi égoïste ... «Trop
tard! trop tard!...» me rabâchait le songe de moi-même. Mais, pour toi,
il n’est pas trop tard. Je serai circonspect; je saurai vaincre la
méchanceté taquine des Fortunes et tenir à l’écart de leur malveillance
la réussite de ton bonheur ...»
Quand il était auprès d’elle, le matin, il lui parlait peu, craignant
d’interrompre d’un mot le bavardage ou la rêverie enfantine qu’elle
suivait; et il craignait encore d’être malhabile en ses propos, tant il
avait le souci de ne point aggraver de sa pensée vieille cette jeune
pensée qui s’épanouissait. Il goûtait en silence la joie de l’entendre
et de la regarder. Mais, de loin, mieux à l’aise, il lui adressait
mille et mille discours où entrait toute sa méditation continuelle; et
il veillait à ce qu’ils fussent ordonnés. Parfois aussi s’instituaient
de familières causeries, dont il était le double interlocuteur. Il
disait: «Il me semble que ces souliers-là feront très bien; veux-tu
cependant que nous cherchions ailleurs?...» Et il la voyait hésitante,
ou bien ravie de tant de luxe ... «Voilà de beaux éclairs au café;
aimes-tu mieux les babas au rhum?...» Et il se désolait de n’inventer
pas assez de cadeaux à lui faire. Il regrettait amèrement d’avoir gâché
sa vie avant qu’elle eût cette destination qu’il lui donnait à présent.
Il s’excusait: «Que veux-tu? je ne savais pas. Je n’avais que moi: pour
moi tout seul, à quoi bon m’appliquer?...»
De même que, naguère, il s’efforçait d’anéantir ses journées,
maintenant il ne souhaitait que de les aménager bien. Même, il
apportait plus de zèle à son métier, afin que ses recettes lui
permissent de mieux choyer Marie Galande.
Il s’éprit, peu à peu, d’une infinie tendresse pour Marie Galande. On
eût dit que cette petite fille avait éveillé en lui de merveilleuses
puissances de bonté. Il la chérissait paternellement; et il dut bientôt
se rendre compte qu’il avait, pour elle, aussi de l’amour.
* * * * *
Il s’en aperçut, à ne s’y point méprendre, le samedi de la semaine
qu’ils avaient si bien inaugurée par leur promenade à Meudon.
Elle était, ce matin-là, toute rêveuse. Il se figura qu’elle souffrait
de quelque chagrin. Il n’osait pas lui demander la cause de tant de
mélancolie. Elle-même le renseigna, le voyant inquiet:
--Ce n’est rien,--dit-elle.--Tu sais, quelquefois, on est gai sans
qu’on sache pourquoi; on n’a pas de raison d’être plus gai que
d’habitude. On ne le remarque pas, mon Siméon, parce que c’est
agréable. Mais, si on est triste sans qu’on sache pourquoi, on le
remarque et ça vous fâche. On a l’idée que c’est une grande injustice;
et on voudrait bien s’empêcher!... On ne peut pas ... Qu’est-ce que tu
veux? Le cœur est drôle.
En disant: «Le cœur est drôle», elle soupira. Triste, elle réclamait
une amitié plus compatissante. Elle s’appuyait contre Siméon. Elle
lui serrait le bras sur sa poitrine, tandis qu’ils marchaient,
nonchalamment, au hasard, sans presque causer. De temps en temps, elle
levait les yeux vers Siméon et souriait; ou bien elle touchait de sa
joue l’épaule de Siméon,--ce joli geste en guise de parole.
Siméon sentait, tout près de lui, ce jeune corps, gracieux avec
abandon. Il voyait, à la dérobée, les jambes se dessiner, sveltes sous
l’étoffe, l’une après l’autre, à chaque pas, et la petite poitrine
ronde emplir le corsage, se gonfler et se hausser ou s’alanguir selon
l’alternative du souffle léger. Les cheveux blonds, plus d’une fois,
touchèrent son cou, et cette caresse le fit frémir.
Ils suivaient des rues faubouriennes, si étroites que le soleil n’y
entrait pas, ils longeaient des maisons vieilles, grises ou jaunes et
qu’on devinait toutes pleines d’affliction. Aux fenêtres pendaient
de pauvres loques, du linge, des vêtements de toile, accrochés à des
cordes transversales.
Ils arrivèrent aux fortifications. Le paysage, malgré la lumière, était
triste. Des arbres malingres, déjà tout dépouillés par l’excès de la
chaleur estivale, dressaient de distance en distance leur silhouette
régulière. Loin, par delà les talus et les terrains vagues, des
échoppes et puis de hautes bâtisses s’entassaient.
La détresse du lieu contrastait avec la fête du soleil si violemment
que Siméon s’en affligeait: il voulut distraire de ce spectacle
Marie Galande. Il avait goûté le charme des rues pauvres et leur
demi-obscurité. Mais, maintenant, il foulait des feuilles séchées qui
craquaient, et son émoi, dans la splendeur du jour, le tourmentait
fort. Le silence où son amie s’obstinait le gêna.