constatait seulement qu’il avait pour cette petite fille plus de goût
déjà qu’il n’osait se l’avouer à lui-même.
Elle continuait son jeu mutin:
--Un tout petit peu de peine pour Marie Galande qui est morte ... Et
c’est toute la peine que fera Marie Galande en mourant.
--Tu n’as personne?--demanda Siméon.
--En fait d’amoureux? Non, personne, pour le moment. Pas de parents
non plus, puisque je t’ai dit que je suis une enfant trouvée ... J’ai
bien ma grand’mère, avec qui je demeure: ce n’est pas ma grand’mère; je
l’appelle comme ça pour lui faire plaisir. Elle est vieille comme tout
... et pas bonne!...
--Pourquoi restes-tu avec elle?
--Parce qu’il faut bien qu’on me surveille. Ça m’empêche de faire trop
de bêtises ... J’en fais tout de même!
La pluie avait cessé. Sur les vitres du cabaret, de grandes traînées
humides achevaient de couler et des gouttelettes parfois se détachaient
et se précipitaient, avec le reflet des maisons en miniature. Marie
Galande tâchait de se regarder au petit miroir de l’une d’elles,
puérilement: elle aperçut Picrate, qui traversait la rue, cahin-caha,
et charriait avec lui de la boue. Elle se recula et, riant aux éclats,
cria presque:
--Un colimaçon!
Et, tandis que Siméon, surpris de cette gaieté soudaine, se penchait
pour en vérifier la cause, elle continuait:
--Tu sais, après l’orage, les colimaçons qu’on voit sortir de leurs
trous et traverser les chemins ...
Siméon, malgré lui, s’égaya. Mais, de la rue, Picrate avait remarqué le
manège; et, quand ses yeux croisèrent ceux de Siméon, ils étincelaient
de fureur. Un instant, il fut sur le point de s’en retourner. Il
s’arrêta et disposa ses fers à repasser pour une volte. Puis il se
décida brusquement et, de son mieux, fonça sur le cabaret. Il en grimpa
les trois marches d’un seul coup; il se dirigea vers le comptoir et
mit toute sa violence à commander son café noir, sans s’occuper de ses
amis. Siméon l’appela:
--Picrate, nous sommes ici!
Il ne répondit pas. Marie Galande dit:
--Laisse-le, s’il boude.
Siméon insistait. Picrate déclara majestueusement:
--Je ne veux pas être de trop. Si je gêne votre intimité!...
--Viens donc, Picrate,--reprenait Siméon.--Nous sommes entrés à cause
de la pluie et nous te guettions ...
--Et puis, tu sais,--dit Marie Galande impatientée,--on ne fait rien de
mal: faudrait pas avoir l’air ...
Picrate haussa les épaules, avec mépris. Siméon dut apaiser Marie
Galande, qui se fâchait. Picrate resta devant le comptoir, comme qui
se dépêche et n’a point le cœur à baguenauder. Il trempa ses moustaches
dans le bol, se brûla, souffla et but à petits coups rapides. Il régla
et sortit, sans bonjour ni bonsoir, l’air farouche et digne à l’excès.
--Il est fou!--décida Marie Galande.
--C’est un pauvre diable,--répondit Siméon,--qui n’a pas eu de chance
dans la vie. Il serait volontiers coureur, et il manque de jambes.
Qui sait s’il ne t’aime pas? Il a le cœur sensible et le tempérament
prompt. Peut-être qu’il pleure, maintenant, par ta faute, tel que je le
connais ...
--Vrai?--fit-elle.
Marie Galande et Siméon, tous deux émus de sentiments divers et qu’ils
ne songeaient plus à exprimer, se turent. Siméon regardait, dehors, le
ciel s’éclaircir et le soleil luire déjà; Marie Galande, avec sa petite
cuiller, étendait sur la toile cirée de la table des gouttes de punch
en dessins nonchalants. Elle conclut tout haut:
--Il ne serait pas vilain garçon, s’il avait des jambes ...
--Certes!--dit Siméon;--je le crois digne d’être aimé.
--Ça,--répliqua-t-elle,--c’est autre chose. Mais tu penses qu’il pleure
à cause de moi?
--C’est possible,--répondit Siméon.
Car il ne pouvait douter du désir de Picrate. Seulement, il aperçut
Marie rêveuse et troublée; il redouta qu’elle ne fût inquiète de
scrupules trop charitables et de projets qui lui déplurent. Il ajouta
très vite:
--Je n’en sais rien; je n’en sais rien du tout ...
Et il sentit que son cœur chavirait. Il voulut parler, pour interrompre
ce silence qui l’angoissait; et il dit:
--Au revoir. Allons travailler!...
A peine eut-il prononcé ces mots qu’il les regretta. Il lui sembla
que toute la journée sans elle serait longue et affreuse. Mais Marie
Galande s’était levée, avait repris son panier, rendu le châle à la
cuisinière. Elle partait. Siméon, quand il la quitta, fut touché de sa
gentillesse.
--Tu es--lui dit-il sans y songer--une très bonne petite fille.
Ensuite il se désola de cette phrase: Marie n’y verrait-elle pas un
encouragement à trop de bonté?... Siméon crut que son cœur se pinçait.
Et il épiloguait avec lui-même:
«On cause, on bavarde; on ne sait pas si l’on répond à des paroles
énoncées ou bien à des pensées que l’on devine: on embrouille tout ...
Et de là vient le malentendu, plus redoutable si les âmes sont plus
proches et commencent à causer lorsque les lèvres continuent leur
bavardage ...»
Cependant une voix profonde et impérieuse répétait en lui: «Je ne veux
pas! Je ne veux pas!...» Une autre ripostait: «Que t’importe? Cette
petite fille n’est pas ta maîtresse!...» Une autre riait; une ricanait.
Mais une autre encore dominait cette discordance, d’un murmure confus
où des mots d’amour balbutiaient; elle tremblait ...
Et Siméon se dit, narquois envers lui-même:
«Si tout le monde parle à la fois, dans mon subconscient, à qui vais-je
entendre?...»
Jusqu’à la nuit tombée, il promena des gens à travers Paris. A chaque
instant, il croyait rencontrer Marie Galande. Il savait bien que ce
n’était pas elle; mais, occupé de son souvenir, il prêtait à maintes
femmes sa ressemblance. Et il se demandait: «L’aimé-je, en vérité?»
Aussitôt, les voix nombreuses et diverses résonnaient à qui mieux
mieux. Pour les obliger à se taire, il affirmait: «Je suis un vieux
fou!» Et il s’efforçait de divertir son attention. «_Turpe_, se
disait-il, parfois, _turpe senilis amor_!...» Mais il se sentait jeune,
avec émoi.
La journée finie, il résolut d’aller, comme à l’ordinaire, rejoindre
Picrate. Car il aimait ce camarade, somme toute, et ne voulait pas se
l’être aliéné ... Picrate n’était pas à leur rendez-vous habituel.
Picrate n’était pas non plus chez lui. Siméon le chercha, l’attendit,
et l’aperçut enfin qui cheminait, la tête basse. Il l’approcha.
Picrate, en le découvrant, secoua ses poings et grogna; de bonnes
paroles l’amadouèrent un peu. Il consentit à revenir en arrière, à
s’attabler pour un bock et une anisette. Mais il demeura sombre et
silencieux. Tout le temps qu’ils furent à la terrasse du café, il ne
desserra guère les dents que pour fumer, boire et bâiller. Siméon
renonça bientôt à le tirer de son mutisme, et il pensait à part lui:
«Souffre-t-il ou veut-il m’en faire accroire?... Et, s’il souffre,
est-ce dans son orgueil ou dans son cœur?... Et cela, le sait-il
lui-même?... S’il ne voit pas plus clair en soi que je ne fais, je
l’interrogerais en vain ...» Mais il lui fut donné de voir, à plusieurs
reprises, le visage de son ami se contracter et ses paupières frémir
comme pour des larmes qui ne coulaient point. «Il ne sait pas lui-même
sa misère,--conclut Siméon;--moi, je la devine: elle est toute de
vanité blessée douloureusement ...»
Siméon s’attrista de Picrate et eut pitié de lui.
Quand ils se séparèrent, quand il eut la main de Picrate dans la sienne
et la sentit chaude de fièvre, cette pitié qu’il éprouvait augmenta
jusqu’à le gêner; il dit, à contre-cœur:
--Tu sais, elle te trouve joli garçon!...
Picrate eut un sursaut de joie et demanda:
--Elle te l’a dit?
--Certainement!--répondit Siméon;--je ne l’invente pas.
Cette fois, ce fut Siméon qui rompit l’entretien. Picrate l’eût
prolongé volontiers. Siméon brusqua les adieux:
--A demain,--fit-il,--à demain!...
Tandis qu’il regagnait son logis, une voix chicaneuse discutait en
lui: «Elle n’a pas dit qu’il fût un joli garçon, mais: pas vilain. Pas
vilain, seulement; et encore, s’il avait des jambes!...» Il condamna
cette subtilité. D’ailleurs, il n’arriva point à chasser la hantise
d’images impures et qui le tourmentaient. En vain, ses pas scandaient
l’alternance de ces deux mots: «Vieux fou!... vieux fou!...» que ses
lèvres bientôt articulèrent distinctement. Et sa tête lui pesa.
* * * * *
Il eut de la peine à s’endormir. Mais, à l’aube, il se réveilla dispos
et lucide. Les voix confuses du tréfonds de sa pensée se taisaient, et
il avait assez de silence dans l’esprit pour se parler à lui-même comme
à un interlocuteur attentif. Il se tenait des propos sages:
«Hier, Siméon, tu battis la campagne. Crains de te perdre. A ton âge,
tu serais malhabile à te retrouver. Tu n’es pas amoureux, Dieu soit
loué! Mais tu as été sur le point de croire que tu l’étais; et cette
simple erreur pouvait te mener à des bêtises. C’est la même chose, pour
un instant, d’être amoureux ou de se figurer qu’on l’est. Note que tu
risquais de le devenir. Et te vois-tu, Siméon, tenter encore l’aventure
d’être heureux? Tu as l’expérience, cependant, de ces turlutaines:
tu ne t’en es tiré jadis qu’à ton détriment. Cette philosophie que
tu t’es composée et qui, tout compte fait, te réussit, est fragile:
veille à ne la point risquer ... Laisse cette petite fille, Siméon!
Elle est gentille? Raison de plus! Elle est mélodieuse et spontanée?
Laisse-la!... Picrate? Eh bien, Picrate et toi, cela fait deux. Renonce
à gouverner Picrate. Gouverne-toi, c’est assez. Et, quant à ce matin,
va prendre ton café au lait ... ailleurs, où tu voudras, excepté là-bas
justement où tu rencontrerais cette petite fille et, sans doute, aussi
ce Picrate. Va, mon Siméon!...»
Il se leva et s’en fut chercher, de très bonne heure, sa voiture. La
matinée était belle, sereine et chaude. Il attela son cheval gaiement;
il lui parlait comme à un camarade et l’encourageait. Monté sur le
siège, il sortit. Il fit le tour de la place Péreire, suivit l’avenue
de Villiers, rebroussa chemin. Les clients dormaient ... Il n’en
avait cure. Puis il calcula: «Dans vingt minutes à peu près, la petite
arrivera ...» Il n’était pas à cinq minutes de cette rue où elle
viendrait: il se méfia de lui-même et crut qu’il l’irait rejoindre.
N’irait-il pas?... Un couple embarrassé de valises et de cartons à
chapeaux l’appela, grimpa dans son fiacre et sembla honteux d’avouer
une destination lointaine:
--Gare de Lyon!...
--Très volontiers!--acquiesça Siméon, de telle sorte qu’il émerveilla
les voyageurs.
Et pendant qu’il les conduisait, au trot régulier de sa bête, il
songeait: «Monsieur et Madame, vous êtes les instruments de la
destinée. Comment n’obtempérer point à vos désirs? Vous avez, sans le
savoir, reçu la mission de m’éloigner d’ici précisément à l’heure où
Marie Galande y apparaîtra, chantant au soleil le mouron des petits
oiseaux. Vous croyez que je vous conduis à la gare de Lyon: c’est vous
qui m’y conduisez.»
Mais, à mesure qu’il s’éloignait, une mélancolie pénétrante comme
l’humidité d’automne tombait sur lui. Place de la Concorde, il consulta
sa montre et pensa: «Elle arrive. Elle dit bonjour à Picrate ...» Puis
il pensa: «Ils causent. Elle a pitié de Picrate; et Picrate, malin,
s’applique à lui faire pitié davantage ...» Siméon, sans le vouloir,
imaginait la scène.
A la gare de Lyon, ses clients débarqués, il marauda quelque temps.
Puis, soudain, la tristesse lui fut trop amère d’avoir à passer toute
la journée loin de Marie Galande, sans la revoir. Il supputa qu’en
se dépêchant beaucoup il arriverait peut-être à temps, qui sait?...
Il fouetta son cheval ... Non, impossible: elle serait partie.
Impossible!... Impossible, à moins que Picrate ne l’eût retenue à
causer plus tard que de coutume ... Lui faisait-il la cour?... Cette
seule idée suffisait à exalter Siméon. Et la rage le prit d’être
là-bas. Il galopait ... Une automobile risqua de le détruire: il
n’entendit même pas les injures de l’impatient chauffeur et des
passants ... Ensuite, des gens pressés que tentait son allure lui
firent signe. Il répondit qu’il s’en allait relayer. Et il claqua son
fouet et il sourit d’une telle escapade. Parlant haut, il disait:
--Place à l’amour!... Laissez passer l’amour!... Je suis un bien jeune
amoureux qui s’en va retrouver sa belle. Gare, gare!
Il se narguait lui-même et, se narguant, se jouait à lui-même la
comédie, car il était cet amoureux, en vérité. Il se demanda: «Ne
suis-je pas un peu fou?--Qu’importe?...» se répliqua-t-il ... A mesure
qu’il approchait, sa nervosité croissait. Il n’osait plus regarder
l’heure; il n’osait plus s’interroger sur les chances de l’entreprise
... Le cheval glissa; il le retint par les guides, tendues de toute sa
force. Il détesta la bête, qui, en tombant, l’eût retardé par trop. Il
la cingla de son fouet frénétique.
...Marie Galande n’était plus là; Marie Galande était partie,--depuis
combien de temps? il n’eut pas le courage de s’en informer ... Il
commanda un café, par respect humain. Puis tel fut son poignant ennui
qu’il se déclara tout bas: «Je suis ridicule.»
Il essaya de calmer le frémissement continu de ses nerfs. Ses mains
saisirent les guides avec impétuosité. Le cheval secoua la tête et,
las, se mit en branle. Siméon, qui l’aimait, s’attrista de le voir si
vieux.
«Où irons-nous, ce vieux cheval et moi?--se demandait-il.--Comme
d’habitude, un peu partout, au gré de fantaisies étrangères. Comme
d’habitude, nulle part, en somme!...»
Et il se répéta maintes fois ce «nulle part», qui, contre l’habitude,
l’affligea. Il se disait: «Nous irons nulle part, toute la matinée et
l’après-midi. Tel est le vide affreux de nos destins. Pourquoi n’être
pas au soir déjà? Qu’est-ce que cette vie si lentement usée et sans
ferveur?...»
Le soir, il rencontra Picrate. Picrate, joyeux et cordial, l’accueillit
le mieux du monde et le remercia:
--Je te remercie de n’être pas venu, ce matin.
Siméon sentit affluer le sang à ses joues et à ses tempes.
--Pourquoi?--fit-il.
--A cause de la petite,--répondit Picrate.--Je vois que tu me la
laisses: c’est gentil à toi ... Tu sais, je l’adore! Hier, j’ai cru
que tu voulais me la prendre. Maintenant, je peux bien te le dire: je
t’aurais tué, Siméon, si tu me l’avais prise ... Tu n’as pas besoin de
rire: c’est comme ça. Quand je suis toqué d’une femme, il me la faut, à
moi!... Mais, puisque tu y renonces ... Tu y renonces, n’est-ce pas?...
Il parlait avec volubilité. Siméon répondit:
--Je n’ai pas à y renoncer. Elle n’est pas à moi, pas plus à moi
qu’elle n’était hier à toi. Si elle s’est donnée à toi aujourd’hui ...
--Tu n’y renonces pas?--lança Picrate.
--Je te répète que, si elle s’est donnée à toi aujourd’hui, je n’ai pas
à y renoncer, pas plus que tu ne renonces à mes jambes: on renonce à ce
qu’on possède. La possèdes-tu?...
--En tout cas, je la posséderai.
--Eh bien! alors, mais alors seulement, tu pourras renoncer à elle.
Provisoirement, tu l’espères. Voilà.
--Mais toi?
--Moi, je ne renonce à rien, je te l’ai dit, devant que de posséder
rien ... Quant à espérer, non, tout compte fait, non!...
Siméon s’étonna d’avoir ainsi ergoté sur des mots; et il comprit la
passion violente qui est au fond de la scolastique. Mais Picrate
s’inquiéta d’une telle taquinerie. Et il revint à son propos: il
réclamait une réponse nette, tandis que Siméon, par fine méchanceté,
s’obstinait à des circonlocutions.
Alors Picrate se mit à geindre, à se lamenter sur son triste sort, à
se dire infirme et digne de pitié:--certes, il n’aurait pas attendu
de Siméon cette dureté de cœur; Siméon, sans doute, avait beau jeu à
rivaliser avec lui, à lui ravir ses amours ... Eh bien! il était las
de vivre, s’il ne trouvait même pas en son meilleur ami un peu de
commisération ...
--Prends-la!--conclut-il.--Je te l’abandonne; prends-la!
Il dit ces mots d’une si pathétique voix qu’il en fut ému lui-même
et fondit en larmes. Il bredouillait des plaintes dans son mouchoir.
Bientôt il sanglota. Siméon le voulut consoler. Il y tâcha longtemps en
vain. Puis, entre autres choses, il certifia que de Marie Galande il ne
se souciait guère ...
--Guère?--mendia Picrate, pleurant toujours.
--Guère; mais oui, guère!--reprit Siméon.
--Guère, ou pas du tout?--précisa Picrate.
--Pas du tout, si tu veux.
--Oui, je le veux!--Et Picrate insistait:--Oui, je le veux! Mais je ne
veux pas que tu me le dises, je veux que ce soit vrai. Dis?...
Siméon dut consentir à des affirmations réitérées, sous la menace
perpétuelle des sanglots de Picrate.
Il ajouta:
--D’ailleurs, tu l’as vue ce matin: tu dois bien savoir si tu as des
chances. As-tu le sentiment que tu lui plais?
--Oui, beaucoup!
Picrate s’était requinqué. Soudain, sa fatuité lui rendit son courage
et sa belle assurance. Ses yeux séchèrent tout seuls. Il se lissa les
moustaches, il fit bouffer ses cheveux et joua le joli garçon. Il
raconta la scène et la modifia, comme procèdent les amants vainqueurs,
à son avantage.
Et Siméon pensait:
«Pauvre Picrate un peu vil et très vaniteux ... au demeurant, bien
misérable!... Tu m’as vaincu par tes sanglots médiocres; et comme tu
triomphes, à présent, avec impertinence!... Oui, j’ai pitié de toi ...»
Et il pensait encore:
«... Quoique tu me dégoûtes un peu. Du reste, l’anecdote est cocasse.
Ma générosité n’est pas moins absurde que ta prétention. Tu revendiques
cette petite fille; moi, je te la donne ... Et elle n’appartient ni
à toi ni à moi; nous ne l’avons seulement pas consultée ... Ne se
fût-elle pas moquée de nous deux?...»
* * * * *
Le lendemain, Siméon décida qu’il verrait Marie Galande une dernière
fois. Il voulait liquider cette aventure; il accordait à son regret la
joie d’un adieu sentimental.--«A quoi bon?» se disait-il; et aussi:
«Pourquoi pas?...» Il croyait limiter à cette entrevue innocente la
permission qu’il avait prise d’être ému, tous ces jours, plus que de
raison.
De bonne heure, il partit, afin de rencontrer Marie Galande sans que
Picrate le sût. Il remonta la rue par où, d’ordinaire, elle arrivait.
Mais ensuite, à droite ou à gauche?... Où demeurait-elle? et d’où
venait-elle, le matin, toute rose? Siméon l’ignorait. Il craignit de
s’engager dans une direction fausse. Il compta que le chant joyeux
l’avertirait, lui signalerait l’approche de Marie Galande. Il attendit,
l’oreille aux écoutes, devinant l’éclosion de la voix mélodieuse dans
la sérénité matinale de l’air. Il en était, par avance, charmé. Les
minutes s’écoulèrent, trop lentes à son gré, et puis trop rapides après
que l’heure probable de la belle apparition fut passée. Déjà Siméon
n’espérait plus, lorsque le chant se fit entendre, mais sans éclat,
presque morne, battant de l’aile lourdement, comme un oiseau mouillé. A
la reprise, il parut plus lointain.--Siméon s’en étonna;--toujours plus
lointain: Siméon courut après lui ...
Siméon courait et, par instants, s’arrêtait, incertain de sa piste et
guettant l’indice intermittent du refrain, que l’espace et les rumeurs
de la rue dissipaient.
--Bonjour, petite Marie Galande!--fit Siméon.
Elle eut peur. Elle jeta autour d’elle des regards anxieux.
--Il n’est pas là?--demanda-t-elle, éperdue.
--Qui?... Mais non, personne n’est là que moi ... Pardonne-moi si je
t’ai fait peur. Je ne voulais que te dire bonjour ...
--Toi!--dit-elle,--non, je n’ai pas peur de toi ... C’est l’autre,
ce Picrate!... J’ai horreur de lui. Je crois qu’il est le diable. Je
ne veux plus le voir. Jamais, jamais!... Tu sais qu’il m’aime? Hier,
il m’en a raconté, je ne peux pas te dire!... Moi, j’essayais d’être
gentille, parce que tu m’avais dit qu’il fallait ...
--Comment?--fit Siméon.--Moi? Pas du tout!...
--J’ai cru ... Je me suis donc trompée?... C’est drôle! je me figurais
... A cause de toi, ça m’aurait fait plaisir d’être bonne, et que tu me
complimentes, comme l’autre jour, quand tu m’as dit, en me quittant:
«Tu es une bonne petite fille ...» Oui, tu m’as dit ça si bien, avec
une voix si douce, que j’en ai pleuré presque ... C’est qu’on ne me
parle jamais ainsi, à moi. On ne m’accoste que pour de vilaines choses.
Toi, tu n’es pas comme les autres, et c’est pour ça que j’aurais voulu
t’obéir.
--Mais non, mais non!--répétait Siméon,--je ne t’ai rien conseillé de
pareil. Pour qui me prends-tu?
--Pour toi, que je ne connais pas bien.
--Alors ... tu as cédé?
Siméon, en prononçant ces mots, s’étranglait.
--Non, non: je n’ai pas pu ... Il me caressait la main, et ça m’a donné
le frisson comme si je touchais une bête affreuse. Je me suis sauvée.
Toute la journée, j’ai cru qu’il me rattrapait et qu’avec ses mains il
tirait le bas de ma jupe. J’en ai encore mal à la tête ... Bien sûr que
je ne serais jamais retournée là-bas; et j’avais beaucoup de chagrin de
ne plus te voir.
--Pourquoi?
--Si tu ne le sais pas,--répondit-elle,--alors, moi non plus.
Et elle eut un joli sourire qui éclaira tout son visage. Puis elle
rougit un peu et continua:
--Ça ne te fait pas plaisir?
Siméon, troublé, s’excusait:
--Je suis vieux, petite Marie Galande; j’ai deux fois ton âge; et plus,
même!
Elle dit:
--Mais non, tu n’es pas vieux. Et d’abord, ça m’est bien égal!... Tu ne
veux pas qu’on soit amis?
Elle lui prit le bras et ajouta:
--Si, je sais que tu veux bien!...
Ils firent, en silence, quelques pas. Tout à coup, elle se mit à
chanter le mouron, gaîment ...
--Je suis consciencieuse, moi,--dit-elle;--je n’oublie pas mon métier.
Tandis que toi, tu es un drôle de cocher: tu n’as jamais ta voiture;
qu’est-ce que tu en fais?...
Et ils bavardèrent, comme des amoureux aux primes jours.
Marie Galande disait à Siméon:
--Il y a quelque chose en toi qui vous étonne et vous intimide. On
n’a pas peur de toi, parce que tu es gentil et bon. Mais on n’ose pas
être comme tu ne voudrais pas. Tu imposes. Les premiers jours, je me
demandais ce que c’était. Ensuite, j’ai vu: c’est que tu as l’air
triste, même quand tu ris. Moi, j’aime ça, la tristesse: je trouve que
c’est plus beau que tout, je ne sais pas pourquoi ...
Siméon répondait:
--Ne dis pas cela, petite Marie Galande! N’aime pas la tristesse: elle
est un sentiment affreux. Écarte-la de ta pensée, qui est enfantine et
charmante. Il y a en toi quelque chose de très joli et d’infiniment
précieux: la gaieté! Toi, tu es gaie, même quand tu es triste. Tu as
une petite âme légère, chantante et dansante, comme la lumière sur
l’eau.
Marie Galande reprenait:
--Aime-moi gaie; et moi, je t’aime triste ...
Et Siméon:
--J’aurai la bonne part. Mais ne t’attriste pas à aimer ma tristesse.
Laisse que ta gaieté la dissipe ...
Ainsi alternaient leurs mutuelles louanges.
Ils allaient, au long des rues, d’un pas rapide, tant les exaltait
la ferveur dont ils étaient épris nouvellement. Quelquefois, ils se
regardaient, et une agréable gêne leur donnait à rougir. Marie Galande
oubliait de chanter le mouron; les gens ne songeaient pas à l’aborder:
le panier ne désemplissait pas.
Siméon s’en aperçut et dit:
--Petite Marie Galande, je t’empêche de gagner ta journée. Il faut que
je m’en aille. Autrement, les petits oiseaux vont mourir de faim!...
Marie Galande devint sérieuse. Elle hésita:
--Pas les petits oiseaux, la petite Marie Galande. Oui!... Mais je ne
veux pas que tu t’en ailles!... C’est vrai, il y a aussi ta voiture.
Quel ennui!
--Au revoir,--fit Siméon.
--Non, pas tout de suite. J’aurais trop de peine, si tu t’en allais.
Pas toi?... Reste: je n’ai pas faim ...
Siméon lui dit, en tremblant:
--Écoute: tu me vendras ton mouron ... tout le panier?
--Qu’est-ce que tu en feras?--demanda-t-elle, rieuse.
--Mais j’ai des quantités de petits oiseaux, chez moi!
Elle le dévisagea, et, malicieuse, un doigt levé, elle répliqua:
--Je sais très bien que tu inventes. Mais ça m’est égal. Seulement, tu
es donc riche?
Le panier de mouron fut confié à quelque marchande de journaux: on le
prendrait, en passant, plus tard.
Quand ils en furent délivrés, ils se sentirent penauds, et Siméon plus
que Marie Galande. Elle demanda:
--Où irons-nous?
--Je ne sais pas,--avoua Siméon.
Ils se regardèrent alors, les yeux troublés et, comme Marie Galande
souriait d’un petit air entendu, Siméon se hâta de dire:
--Nous irons dans les bois, si tu veux, nous promener ...
Elle sembla confuse, un instant. Puis, répondant à elle-même, elle
décida:
--Oui, c’est mieux!
Siméon, gauchement, s’informait:
--Mieux que quoi?