»Moi, je veux bien. Seulement, que les cicatrisés me laissent

tranquille! Je ne refuse pas de rendre hommage à l’ingéniosité de

leur hypocrisie. Ce que je leur refuse, c’est la complicité de ma

déférence: moi, j’ai vu; je sais que j’ai vu; j’ai distinctement vu le

canapé folâtre; j’ai distinctement vu, à la faveur d’une imprudente

laparotomie, les entrailles rongées d’ulcères; j’ai vu cela. Je n’irai

pas le crier sur les toits, c’est tout ce que je puis faire pour

l’ordre social.

»On raconte, Picrate, que, dans certaines villes d’eaux où le jeu

fleurit, il y a des employés fort experts à escamoter les victimes

de la malchance: un suicidé ne traîne pas longtemps sur le perron du

trente-et-quarante; il a disparu en quelques secondes. Les joueurs ne

sont pas attristés de ce spectacle répulsif, et ainsi les intérêts du

patron ne souffrent pas. Eh bien! un pareil travail de prestidigitation

nécessaire est quotidiennement exécuté, chez nous, par les gardiens

de l’ordre social. On supprime vite les cadavres, on lave les dalles,

on feint de rire et de baguenauder sur le lieu du crime. On cache les

turpitudes: elles n’en existent pas moins.

»Alors, moi, que veux-tu? j’ai du dégoût. Quand je passe à côté des

Respectables, je me bouche le nez.

» ... Picrate, je m’exalte, ce soir, un peu plus fort que de coutume.

Oui, je sors de mon caractère, s’il est question de ces gens et de ces

choses. Tu admires peut-être que je badine à propos de l’absurdité du

Cosmos et m’indigne si violemment au sujet de ces ridicules bonshommes

et de leur illusoire magnificence. C’est que, vois-tu, le Cosmos

n’importe guère, somme toute. Nous ne vivons pas dans le Cosmos,

à bien y réfléchir, mais en ce petit coin de terre où les hasards

nous ont logés: nos yeux ni nos désirs ne vont au delà d’un cercle

restreint. Tandis que la respectabilité est quotidiennement nocive!

Picrate, Picrate, elle détruit la précieuse merveille des existences

individuelles. Et s’il n’y a de philosophie que du général, il n’y a de

vie que du particulier.

»N’as-tu pas vu cela mille et mille fois, des âmes qui n’ont pas fleuri

selon la spontanéité de leur nature, à cause de la respectabilité?

Ni l’audace des belles entreprises ni l’ardeur des grandes amours ne

résistent à l’oppression de ce dogme ... Tu allais t’élancer à de

délicieuses joies, tu allais obéir à ton instinct,--j’appelle ainsi

l’essence même de ton être,--tu allais conquérir un bonheur non pareil,

et la respectabilité te le défend!... Petite femme, petite femme, on

t’a fait signer un engagement solennel: tu appartiens à monsieur;

monsieur désormais a la libre disposition de toi, de ton corps, de tes

seins jolis et de tout le secret de ta pudeur. Et voilà que tu n’aimes

plus monsieur: tant pis pour toi, s’il t’aime ou seulement s’amuse à la

possession de tes rondeurs blanches. Tu ne peux plus lui refuser cela,

ni le donner à qui tu aimes, parce que cela--qui est toi--n’est plus à

toi. Que faire? Tu as signé. C’est, d’ailleurs, un contrat frauduleux

qu’on utilise contre toi. Quand tu as signé, tu ne savais pas de quoi

il retournait, tu ignorais absolument les réalités conjugales; en

outre, on avait négligé de t’apprendre comme le cœur des hommes et

des femmes est soumis à des changements capricieux et qu’une femme

n’est renseignée sur soi-même qu’un peu de temps après avoir cessé

d’être fille ... Iras-tu ailleurs, où tu aimes? Que non! à cause de la

respectabilité. Ou bien, alors, en cachette et de telle façon qu’en

soit flétri le charme de ton nouvel amour.

»Il n’y a de baisers vilains que donnés à qui l’on n’aime pas. Il n’y

a de faute abominable que contre soi. Petite femme, tu es démoralisée

si tu cèdes à ton mari dont le voisinage a cessé de te plaire ...

Seulement, la respectabilité le veut!

»Ah! combien j’ai pitié des victimes innombrables que fait la

respectabilité!... Je t’ai dit les petites femmes et leur misère. Ce

n’est pas tout. Je te voudrais citer encore ... ah! tout le monde, ah!

tous ceux comme toutes celles qui négligent de vivre selon soi, pour

mériter l’estime universelle.

* * * * *

Picrate interrompit Siméon:

--C’est la base de la Société, Siméon, que tu sapes. Tu démolis la

Société!

--Le beau malheur!--répliqua Siméon.--Qu’est-ce que c’est que la

Société, sinon la collection pure et simple des individus? Et qu’est-ce

que c’est que cette Société au nom de laquelle on persécute les

individus?... Mais je te range, toi, socialiste, avec les royalistes,

les impérialistes, les républicains de gouvernement,--les étatistes,

quels qu’ils soient! Encore la tyrannie d’un autocrate a-t-elle plus de

sens: elle sacrifie les citoyens à ce privilégié personnage; lui, du

moins, en profite. Vous, les socialistes, vous sacrifiez les individus

... à rien, à cette notion vague et vide et nulle de la Société, à

rien, je te dis, à rien!

--Tu es un anarchiste!--s’écria Picrate.

--Appelle, si tu veux, anarchisme--reprit Siméon--ma haine des

institutions meurtrières et mon souci de l’individualité précieuse ...

--Tu détruis tout!

--Oui, quant à moi! mais, par ailleurs, je suis une sorte

d’anarchiste, en effet, qui ne pratique pas.

»Imagine, Picrate, ce qu’il naîtrait de beauté sur la terre, si

seulement on négligeait la respectabilité. Vois les âmes, toutes les

âmes redevenir sincères et recouvrer leur spontanéité charmante. Plus

de contraintes inutiles. Et les voilà, toutes les âmes, qui chantent de

plaisir, et qui se développent joliment et qui trouvent leur volupté.

Ah! comme elles chantent, les petites âmes humaines, désormais libres!

Ce sont, en vérité, des oiseaux que l’on a lâchés de leur volière ...

»Mon doux Picrate, je ne suis pas un anarchiste dangereux. J’ai

renoncé, depuis toujours, à mes réformes magnifiques. Je n’avais pas

l’envergure d’un apôtre. Et je laisse le monde souffrir, n’y pouvant

rien. Mes mains n’ont pas la force qu’il faudrait et ma parole n’est

pas persuasive pour les masses.

»Mais, si j’avais été Jésus, au lieu de dire aux hommes: «Aimez-vous

les uns les autres», je leur aurais crié: «Laissez-vous donc

tranquilles les uns les autres!...» Ce fut la grande erreur de Jésus.

Il ne vit pas l’imprudence qu’il y a, si je ne me trompe, à confondre

les individualités. Sous prétexte de bien s’aimer les uns les autres,

on se mêle passionnément des affaires du prochain; on l’asservit.

C’est, affirme-t-on, dans son intérêt. Ah! que de droits abusifs on

s’arroge sur autrui, sous couleur de l’aimer!... Les collectivités

organisent «le bien public»; et cela suffit pour que les individualités

succombent sous le faix de la tyrannie générale.

»Oui, Picrate, c’est entendu; tu me répliques: «Solidarité!» Connu,

connu! C’est le vieil «amour du prochain» qu’on a laïcisé; et on lui

a donné ce nom, d’aspect scientifique et pédantesque. L’apôtre allait

disant: _Nos credimus caritati_.

»Amour, charité, solidarité, fraternité même, que de crimes on a

commis, que de crimes plus graves on va commettre en votre nom!

»Les devoirs envers le prochain, ce sont des droits que l’on prend sur

lui. Et moi, cette chose m’étonne et m’indigne qu’un être pense avoir

des droits sur un autre être ...

»J’aurais traversé les villes et les bourgs, prêchant aux hommes:

«Laissez-vous tranquilles les uns les autres. Anéantissez l’ordre

social. Éparpillez-vous. Il y a pour tout le monde de la place sur

terre. Allez-vous-en, où vous voudrez, vivre selon la fantaisie de vos

moments!» Oui, tel serait mon évangile libérateur.

»Et j’y ajouterais quelques miracles, si possible; les miracles

enfreignent excellemment les lois de l’univers: c’est d’un bel

anarchisme ...

»Oh! non, ne t’attends pas, Picrate, à me voir, un jour, assumer

le rôle apostolique. Ceci m’empêche: oui, je sais que j’échouerais

tristement, car il y a dans les âmes humaines un désastreux instinct de

servitude; et nul n’affranchira ces vieux esclaves!... J’ai borné la

réforme à moi-même; elle m’a réussi: je suis un homme libre.

»Seulement, moi, je n’ai plus grand’chose à faire de ma liberté. Cet

ancien philologue en rupture de ban n’est pas un admirable échantillon

qu’il me plaise d’offrir à ton examen. Je le regrette. Ne juge pas sur

mon exemple ma méthode.

»J’emploie ma liberté de mon mieux. Telle qu’elle est, je la

préfère aux esclavages respectables. La vie que je mène a ceci

pour me contenter: elle ne suppose résolue aucune des questions

de la métaphysique, de la sociologie ni du reste. Elle implique

des négations, je le concède,--oui, la négation provisoire de ce

qu’affirment les autres avec une intrépidité offensante. Elle n’est pas

oppressive; elle dédaigne un chacun volontiers.

»Les gens de Passy vont au Jardin des Plantes; ceux du Jardin des

Plantes vont à Passy. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, ainsi se

font des échanges frivoles entre les divers quartiers de cette ville.

Ces gens sont fous et j’aide leur folie. Je les promène, je les

véhicule, je les conduis à leurs amours, je les voiture à leurs désirs.

Et j’aime qu’ils ne trouvent pas que je vais assez vite. Je fouette

mon cheval au risque d’écraser les piétons nonchalants: gare, c’est la

folie qui passe, la belle folie humaine, gare, gare, et place à nous!...

--Siméon,--dit Picrate,--tu es toqué!

--Mais oui!--répliqua gaiement Siméon.

--Et subversif!--continua Picrate.

--Mais oui, mais oui! Plaçons des bombes sous les doctrines!...

DEUXIÈME PARTIE

I

MARIE GALANDE

Picrate, qui demeurait aux Ternes, et Siméon, qui demeurait à

Levallois, avaient pris l’habitude de se retrouver, le matin, sur

les sept heures, à la terrasse d’un petit café de la barrière, pour

le déjeuner du réveil. Siméon, vu la saison chaude, remplaçait par

un veston d’alpaga sa houppelande et par un canotier son chapeau de

cuir bouilli. De telle sorte qu’on eût dit un bourgeois quelconque,

n’eût été son fouet qu’il portait comme une badine. Tandis que Picrate

absorbait un bol de café noir, puis un cognac, Siméon, sans hâte,

trempait dans du café au lait deux croissants. Il n’allait chercher

son fiacre qu’ensuite, quand il lui plaisait: car il était son maître,

ayant, sur ses économies, acheté ses instruments de travail,--fiacre

d’été, fiacre d’hiver et le cheval.

* * * * *

Il fait beau. C’est la fin de juillet. Après une soirée d’orage, il a

plu, la nuit, longuement, en déluge; et, ce matin, l’atmosphère est

allégée. Il traîne au ciel des bouts de nuages, mais haut, pacifiques

et qui s’en vont. Sur le sol, des flaques subsistent, de place en

place; elles n’ont pas fait de boue; elles sont là, dans les creux

de la route, comme dans des bassins minuscules. Un peu de vent les

ride; elles reflètent de la clarté mate. On respire de la fraîcheur.

On se hâte d’en jouir, car le soleil, qui déjà monte, est menaçant.

L’après-midi sera torride et lourd; on profite du doux relâche. Les

gens qui vont à leur travail ouvrent la bouche pour goûter l’air

délicieux.

Picrate est arrivé, contre son habitude, avant Siméon. Il a mal dormi,

à cause de l’orage. Il se frotte les yeux; il est de méchante humeur.

Il a commandé son café noir; il le déguste, l’aimant très chaud. Il

guette Siméon, s’impatiente, calcule que son bol sera vide quand Siméon

viendra et que, pour tenir compagnie à ce camarade inexact, il lui

faudra un second café noir: ennui de dépenser trop.

Siméon paraît. Il est dispos et presque joyeux. Il sourit et ses yeux

sont vifs. Picrate l’accueille par ces mots:

--On a fait la grasse matinée?...

--Pas du tout!--riposte Siméon.--Je me suis levé dès l’aube ...

Bonjour, Picrate ... Oui, et je me suis promené. C’était charmant.

Il y avait de la rosée. Les feuilles, au Bois, luisaient; et de

petites gouttes brillantes s’en détachaient, tombaient sur l’herbe

parmi d’autres. La terre buvait, peu à peu, tout cela. Et les

oiseaux menaient un grand vacarme dans les cimes. Certains, parfois,

descendaient et se plongeaient dans la mousse humide, pépiant et les

ailes frémissantes. Quel magnifique instinct de volupté anime ces

petits êtres, les précipite à leur plaisir et les fait palpiter à

toutes les occasions agréables! Je les ai longtemps admirés et je suis

revenu en flânant. Voilà.

Picrate dit:

--Tu t’intéresses à de petites choses.

--Ce n’est pas une petite chose, Picrate, cette allégresse de la nature

matinale. Si tu avais été, comme moi, dès l’aurore, voir les oiseaux du

Bois s’éveiller et faire leurs ablutions pour la commençante journée,

tu n’aurais pas cette figure chagrine et mal contente. Qu’y a-t-il?

--Rien ... j’ai sommeil. L’orage ne m’a pas laissé dormir.

--Médiocre mélancolie, Picrate! Il ne faut pas s’affliger pour de tels

accidents. Participe à la douceur qui t’environne, et ris! Permets que

je t’offre un peu de café encore, en l’honneur du beau temps, et tâche

de te dérider. La vie, mon Picrate, est meilleure que tu ne l’imagines.

Allons, allons!...

Et Siméon continua de bavarder. Picrate se désattristait. Une chanson,

gentille et bien rythmée, éclata soudain:

Du mouron pour les p’tits... zoiseaux!

Régalez vos p’tits... zoiseaux!

Les deux amis y furent attentifs. Ils se turent et regardèrent. On

ne voyait pas la chanteuse. Mais sa claire voix avait empli l’air de

gaieté. La chanson reprit, cette fois plus proche; et l’on eût dit

qu’elle naissait de l’atmosphère, comme les anciens se figuraient que

les abeilles sont produites par la chaleur de l’été. Picrate et Siméon,

charmés, guettaient le retour des notes vibrantes et, lorsque la

mélodie recommençait, souriaient et s’amusaient de la cadence.

Puis, au tournant de la rue, parut la chanteuse, en plein soleil,

auréolée de cheveux de lumière, environnée de lumière vaporeuse, toute

jeune, son panier au bras, cambrée, la tête en arrière, et annonçant

éperdument le «mouron pour les petits oiseaux». On distinguait à

peine, dans l’éblouissement du soleil, son visage. Ce n’était que

blondeur chantante et approchante. La claire silhouette avait des pas

vifs et allègres qui marquaient le rythme accéléré du refrain. La voix

jeune riait.

Puis, la chanteuse entra soudain dans l’ombre. Ses cheveux et sa

robe secouèrent le soleil; et il tomba comme de l’eau ruisselante,

à ses pieds. Dans l’ombre, elle devint, sembla-t-il, de joyeuse,

mélancolique, et de rapide, lente. Son allure s’apaisa et sa voix

s’alanguit. Son vêtement perdit le luxe de la lumière et elle fut un

papillon qui a plié ses ailes magnifiques et n’en montre plus que

l’envers incolore. Plutôt, elle se ternit comme ces mares des villages,

où le ciel se reflète un instant et qu’il laisse ensuite brunes et

obscures. Elle s’amusa de la métamorphose et en joua subtilement. Elle

se fit indolente, et chanta doucement, en traînant les mots de la

complainte, en minaudant sur les «petits oiseaux». Elle assourdit sa

voix et amollit la cadence des sons, à mesure qu’elle marchait moins

vite.

Picrate et Siméon la regardaient et admiraient son bel enfantillage.

Siméon dit:

--La petite folle!

--Est-elle gentille!--répondit Picrate.

Elle aperçut leurs yeux émerveillés et, inclinant la tête, un peu

narquoise, un peu câline elle continua de chanter, mais pour eux, et

modula l’air en sourdine. Elle s’arrêta devant eux, silencieuse. Elle

demeura immobile quelques secondes. Et Picrate lui demanda:

--Veux-tu prendre le café avec nous?

De la tête, elle fit signe que oui. Elle laissa glisser le long de son

bras, vers sa main, le panier de mouron et vint s’asseoir auprès des

deux amis. Elle déposa le panier, tendit à Picrate une main, l’autre à

Siméon, et, comme à de vieilles connaissances, dit:

--Bonjour. Ça va?...

Picrate s’informa de ses goûts:

--Café noir, café au lait, autre chose?

--Une prune!--répondit-elle.

Elle considérait Picrate et Siméon, curieuse, étonnée. Elle dit à

Siméon:

--Tu es cocher?... Je vois ça à ton fouet. Autrement, tu n’en as pas

l’air. Tu es rigolo, tu sais ... Et toi?--demanda-t-elle à Picrate.

--Moi, négociant.

--Ah!... Et qu’est-ce que tu vends?

--Pas grand’ chose,--avoua-t-il, à cause de Siméon.

Elle les examinait tous deux alternativement; et elle éclata de rire,

en petite fille mal élevée, mais de si naturelle façon que Siméon se

mit à rire, lui aussi. Picrate se fâchait:

--On t’invite, et tu te moques de nous?...

--Mais non, mais non!--fit-elle.--Je ne me moque pas. Je ris parce que

vous êtes rigolos; je vous gobe.

L’arrivée de la prune, baignée d’alcool, la ravit. Elle battit des

mains et elle fit claquer sa langue.

--Petite gourmande!--dit Picrate.

Et il lui expliqua le danger de l’alcool pris à jeun.

--Des bêtises!--répliqua-t-elle.--Moi, ça ne me grise pas; ça me

réchauffe les idées et ça me donne de la philosophie.

--Tu es philosophe?--s’écria Picrate, gouailleur.

--Tiens!--répliqua-t-elle,--comme une autre!

--Qu’est-ce que c’est, ta philosophie?

--Dame! de ne pas me faire des misères à propos de rien. De rire,

quoi?... C’est pas ça, la philosophie?

--Tout à fait ça et rien de plus!--affirma Siméon, tandis que Picrate

plaisantait.

--Bien sûr,--dit-elle.--Et qu’est-ce qu’il a, lui, à me chiner?

Elle toisa Picrate, malicieuse, et affecta d’examiner le chariot de

bois hissé sur la banquette. Picrate fit semblant de ne rien remarquer.

Il roula une cigarette, en sifflant, et prit son air crâneur.

Siméon s’était accoudé à la table et, le menton dans la paume de

sa main, contemplait le visage enfantin, rieur, les cheveux blonds

ébouriffés, d’une pâleur singulière, les doigts fins et longs, mal

entretenus, le corsage de toile bise qui dessinait le buste souple, et

surtout les yeux, qui étaient grands et d’un vert glauque. Les regards

de la jeune fille et ceux de Siméon se rencontrèrent. Siméon fut

intimidé, il sourit gauchement. Elle dit:

--Tu me reconnaîtras!

--Comment t’appelles-tu?--lui demanda Siméon.

--Devine!--fit-elle.

--Que sais-je?

--C’est un nom d’île, à ce qu’il paraît. Et d’une île très loin, mais

je ne sais pas où. A l’école, on me l’a montrée sur la carte. Ça ne m’a

rien dit, moi, tu comprends ... Marie Galande, tu connais ça?...

Picrate triompha:

--Parbleu! c’est dans les Antilles!

Et il rectifia:

--Marie-Galante, du moins.

--Galante ou Galande, moi, ça m’est égal ... Je suis une enfant

trouvée. On m’a ramassée rue Galande, proche Notre-Dame. Alors, on m’a

nommée Marie Galande, pour rire, il faut croire. C’est rigolo, j’y

pense quelquefois, à cette île!...

--Tu fais bien!--reprit Siméon.--C’est une île très mémorable.

Elle vit une aventure merveilleuse, il y a cinq siècles passés ...

Imagines-tu cela, cinq siècles? Suppose que vingt-cinq petites filles

comme toi vivent l’une après l’autre, l’une survenant quand l’autre

est partie, le temps que tu as vécu: voilà cinq siècles à peu près.

Eh bien! avant la naissance de ces vingt-cinq petites filles, une

nuit, Marie-Galante,--l’île, par delà les Océans,--vit approcher une

petite lumière, presque au ras de l’eau, toute petite et si vacillante

qu’à chaque instant il semblait que les vagues allaient la mouiller

et l’éteindre. Elle sautait et s’enfonçait et revenait à la surface

... C’était une lanterne qu’avait mise au mât de sa barque fragile

Christophe Colomb. Marie-Galante, après le terrible voyage, lui fut

hospitalière, et, en reconnaissance, il lui donna le nom de sa barque,

la plus précieuse chose qu’il eût, la _Sainte-Marie_ ...

--Il n’a pas fait naufrage?

--Non ... Que veux-tu?...

--C’est loin, dis? Et on y est nègre?

--Très loin, si loin que je ne sais pas t’expliquer ces distances!...

Loin dans l’espace comme, dans le temps, l’histoire que je t’ai

racontée ... Et il y a des nègres, en effet ...

--Tous les nègres viennent de là?

Picrate riait. Elle se fâcha et dit:

--Tu fais le malin, et tu n’en sais peut-être pas plus long que moi.

Picrate s’esclaffait avec orgueil. Mais Siméon continua:

--Non, pas tous; mais il y en a beaucoup, dans ton île, et des arbres

qui ne ressemblent pas à ceux d’ici, et de grandes fleurs rouges qui

sont du poison, et des oiseaux de paradis, et des singes ...

--Je voudrais y aller!--dit-elle.

Et elle fut rêveuse, une minute. Puis elle admira Siméon:

--Tu es savant, toi! Pourquoi que tu ne t’établis pas maître d’école,

plutôt que cocher?

--Et toi,--répondit Siméon,--Marie Galande qui es si gentille, pourquoi

n’es-tu pas autre chose qu’une petite marchande de mouron?

--Ah!--dit-elle,--ça n’est pas l’occasion qui m’a manqué, mais j’ai

mauvaise tête ...

--Tu aimes la liberté, petite Marie Galande?

--Oui.

--Et moi!...

Ils devinrent silencieux, tandis que Picrate fumait et affectait

l’insouciance. Mais, à la dérobée, il regardait la jeune fille avec

entrain. Et, si leurs yeux se rencontraient, il souriait. Marie Galande

n’y fit guère attention.

--Si j’aime ma liberté!...--reprit-elle.--Tiens, j’avais un ami. Je

l’ai quitté parce qu’on s’aimait trop: je n’étais plus libre ...

--Il était méchant?--demanda Picrate.

--Non! pas du tout!--répondit-elle.--Ça n’est pas lui qui m’enlevait ma

liberté. C’est moi, parce que je l’aimais trop. Je ne pensais plus qu’à

lui. Je me suis dit: «Ça ne vaut rien, ces affaires-là. Pense à toi,

Marie Galande, et même pas trop ...» Voilà.

Picrate voulut objecter:

--Si tu l’as quitté comme ça, c’est que tu ne l’aimais pas, évidemment.

Tu ne l’aimais pas!...

--Je te dis que si!--répliqua-t-elle avec colère.--Je le sais mieux que

toi! J’en ai eu assez de chagrin!...

Comme Picrate allait argumenter, elle tapa de ses deux mains rageuses

sur la table de tôle et répéta, pour qu’il se tût:

--Je te dis que si! je te dis que si!...

Elle fut sur le point de pleurer. Picrate consentit:

--Je veux bien, moi. Qu’est-ce que ça peut me faire?

Picrate vaincu, elle se calma peu à peu ... Un marchand de fleurs

passa. Siméon fit l’emplette d’une belle rose et l’offrit à Marie

Galande. Elle eut vite arraché les épines et fourré dans ses cheveux la

tige longue, de telle façon que s’inclinât vers sa tempe la rose, de

nuance plus vive que ses cheveux et de même couleur. Elle fut habile à

ce jeu de coquetterie et demanda:

--Je suis jolie?

Les yeux de Picrate et de Siméon lui répondirent. Elle se leva, reprit

à son bras son panier, tendit à Picrate sa main libre et dit:

--Toi, tu es méchant!...

Puis à Siméon, et dit:

--Toi, tu es gentil!...

Et elle s’éloigna.

--On se reverra?--criait Picrate.

--Oui, oui!--fit-elle.

Et elle recommença, de sa voix claire et gaie, la chanson du «mouron

pour les petits oiseaux». Les deux camarades la regardaient et

l’écoutaient. Elle tourna au coin d’une rue, bientôt. Ils ne la virent

plus et entendirent, décroissant, le refrain monotone.

--Elle est aussi un petit oiseau!--dit Siméon.

--Bien!--répondit Picrate.

Il était d’une terrible humeur. Il partit brusquement, sans permettre

que Siméon payât son deuxième café noir ni son cognac. Il grogna dans

ses moustaches:

--Si j’avais encore mes jambes, ça ne se passerait pas comme ça ... Et

puis, si tu la veux, je te la laisse!

Siméon dédaigna de répliquer.

II

LES AMOURS DE SIMÉON

Elle revint les matins suivants, variable selon le temps qu’il faisait,

bien que sa chanson fût a la même et le même aussi son costume. Et

Siméon lui savait gré d’être changeante ainsi; il l’appelait: «Petite

Marie couleur du temps ...»

Un jour, elle arriva toute trempée, par la pluie battante. Elle courait

et s’amusait à chanter le mouron, pour rien, sans regarder si des

clients lui faisaient signe; les rues étaient désertes. Siméon la

gronda:

--Petite folle! les rhumes ... les bronchites ...

Mais elle dit:

--C’est bon, la pluie. J’aime ça. Les gouttes d’eau vous font froid

aux épaules, et ensuite chaud; on sent le chien mouillé ... Et ton

ami?--demanda-t-elle.

Picrate n’était pas venu, à cause de l’averse, sans doute.

--Tant mieux!--fit-elle;--je ne l’aime pas.

Comme elle frissonnait, Siméon voulut qu’elle se réfugiât auprès du

fourneau de la cuisine. Elle se divertit des vapeurs qui montaient de

sa robe humide. La servante lui prêta un fichu de laine, et elle s’y

emmitoufla, douillette, avec des mines ...

Et puis elle prit un punch, pour se réchauffer. Elle affirmait:

--C’est rudement délicieux!

A demi-voix, elle ajouta:

--Merci ...

Et ses yeux se firent très doux et gentils vers Siméon. Il s’attendrit

et eut peur de le laisser voir.

Elle était pâle et tremblante; elle éternua.

--Tu seras malade!--dit Siméon.

Elle fit l’enfant gâtée et répondit:

--Certainement. Un rhume, s’il vous plaît!... Et je mourrai ... Mais

oui, je mourrai: ça me changera ... Tu auras du chagrin? dis, un peu de

chagrin?...

Picrate et Siméon · 第 9 / 18 段