»Je m’assis auprès de lui. Avec lenteur, ménageant l’effet, le

préparant, l’amenant de loin pour le faire éclater, je savourai

l’approche de cette minute où l’immobile visage, appuyé sur la canne

lourde, frémirait. Tel fut mon cabotinage passionné. L’immobile visage

semblait figé, mais j’épiais le sursaut final qui le secouerait, j’en

avais l’assurance.

»Il ne broncha point.

»Quel agacement j’éprouvais à le trouver invulnérable et comme cuirassé

de triple ataraxie! Je lui dis, piteux:

»--Maître, c’est une grande nouvelle! _Plato redivivus._ Le monde

savant se réjouit.

»Il répliqua, tout uniment, sans bouger:

»--Le monde savant déchantera.

»Je crus--ah! contre toute vraisemblance--qu’il se faisait un jeu de me

narguer. Furieux, j’oubliai le respect qui lui était dû et, sur le ton

pressant d’un interrogatoire, je lançai:

»--Parce que?

»Sans marquer le moindre étonnement de ma véhémence insolite, il me

répondit:

»--Parce que le monde savant est frivole. Aussi bien, mon ami, vous

verrez.

»Il me fut inintelligible, ce jour-là, affreusement. Je le compris

bientôt. Et alors, la lucidité de ses terribles certitudes m’épouvanta.

»Picrate, je ne sais si la suite de mon récit ne te paraîtra pas

comique et dérisoire. Elle l’est peut-être. Mais quoi! le tragique

des événements humains ne tient pas à la gravité des intérêts

débattus,--lesquels, au regard d’une pensée un peu haute, se valent

et ne valent pas le trouble qu’ils occasionnent. Qu’il s’agisse du

texte du _Phédon_ ou de la conquête des empires, toutes choses qui se

résorbent dans l’espace et dans le temps, le drame n’est poignant que

par l’intensité continue d’un effort et la brutalité d’un échec, parce

qu’alors il est un emblématique épisode de la grande débâcle humaine.

»Il arriva que, le premier émoi passé, les philologues réfléchirent. A

leur félicité naïve et sincère, une petite inquiétude se mêla qui, de

jour en jour, grandit et devint menaçante. Ils avaient fait un retour

sur eux-mêmes. Ils se demandèrent s’il n’était pas humiliant d’avoir

besoin d’un hasard tel pour que le texte de Platon fût rétabli en sa

teneur exacte. Leur science n’y suffisait donc pas? Ils s’accusèrent

de tant de faiblesse. Ils essayèrent de croire que Platon ne revenait

qu’afin de confirmer leurs hypothèses. Ils se flattèrent de l’espoir

d’être couverts désormais par l’autorité de Platon. Quel succès pour

leurs méthodes!... Ce paléontologique animal que Cuvier, si je ne me

trompe, reconstitua sur un fragment de son ossature, imagine, Picrate,

qu’on annonce à Cuvier que le voici, émergeant de la préhistoire,

désireux de contrôler son portrait. S’il dit: «Oui, je me reconnais;

c’est bien moi!» Cuvier triomphe. Mais, s’il affecte d’avoir le dos

plus rond, le ventre moins bombé, les jambes plus courtes, les oreilles

moins évasées, la queue autrement faite que le supposa Cuvier, Cuvier

y perd sa réputation. Cuvier, en tout cas, passera de mauvais moments,

cependant que le redoutable archétype, signalé dans les glaces de

quelque pôle par des Esquimaux vagues, sera en route vers nos climats.

Le voyage est long.

»Autant en advint de nos philologues. Leur archétype s’éternisait dans

les brouillards jaunes d’Albion.

»Son possesseur ne se hâtait aucunement de le divulguer. Il n’était

point hélléniste assez pour le lire avec sûreté, le publier: il

s’adjoignit un technicien. Le temps durait. Et ces deux hommes

apparurent, de loin, dans le mystère de la distance, tels que des

prêtres sublimes qui accomplissent une cérémonie occulte. Ils

préparaient la redoutable épiphanie du Dieu ... Des prêtres, oui;

mais démoniaques bientôt. Et le Dieu,--ah! satanique! Les dévots qui

attendent une révélation se méfient, craignent l’erreur; et leur émoi

combine avec l’amour du Dieu la peur du Malin.

»Le texte de Platon n’est pas le même selon le savant M. A., le subtil

M. B., le timide M. C., le compliqué M. D., le raisonnable M. E.,

l’indolent M. F., et ce casse-cou de M. G. En temps ordinaire, chacun

de ces messieurs porte à la boutonnière son originalité, s’enorgueillit

de ne ressembler à personne et enfin ne dédaigne pas un peu de

fantaisie ingénieuse. Corriger un gros pataquès, ce n’est rien; certes,

une «jolie conjecture», bien hasardeuse, fait plus d’honneur à qui la

trouve. Et il y a, dans les académies, assez de place pour la grande

variété des philologues ...

»L’hypothèse est libre, multiple, accueillante aux diversités. Mais la

vérité, non pas! Avec elle, point d’accommodements; c’est tout ou rien.

Elle est impérieuse, ennemie des nuances, brusque!

»Eh bien! Picrate, on n’y songeait plus, à la vérité; on n’y songeait,

du moins, presque pas. Les militaires, pour peu que se prolonge l’ère

pacifique, oublient complètement l’éventualité de la guerre, qui est

pourtant la raison de leur discipline. Alors, ils s’occupent à des

parades, à de belles manœuvres où se déploie leur virtuosité ...

Les philologues, pareillement, insoucieux d’un retour offensif de

l’ennemi, s’amusaient à de bien charmants exercices, témoignaient d’une

magistrale audace en pure perte et hasardaient n’importe quoi avec

plaisir ... Or, tout à coup, la vérité, comme la guerre, éclate!...

On était si tranquille! Une pensée vaillante et généreuse vous anime

d’abord: l’espoir des galons à conquérir. Et puis on réfléchit que le

succès de l’aventure est douteux: on s’inquiète. Et puis on s’affole;

et puis on déteste cette calamité qui survient à l’improviste; et puis,

si l’on était libre, on s’esquiverait. Impossible: on est engagé!...

Ah! Picrate, comment t’expliquer cette haine que soulevèrent les deux

Londoniens maléfiques?

»Réfugiés là-bas dans leur île, avec leur brandon de malheur, comme on

les maudissait, comme on les chargeait d’imprécations et de rancunes!

Comme on aurait voulu, au moyen de ces sortilèges meurtriers qui

franchissent toutes distances, les tuer!... Picrate, de bons et doux

vieillards qui ne feraient pas de mal à une mouche devinrent enragés

et féroces. J’en connais qui eussent percé d’un fin poignard, au cœur,

l’effigie de l’égyptologue et de son exécré complice. J’en connais qui

eussent, avec de fausses clés, des pinces-monseigneur et l’attirail des

malandrins, cambriolé le papyrus pour le détruire et pour se délivrer

de sa menace. Des velléités criminelles et absurdes hantèrent ces

pauvres âmes ingénues!

»Chacun des bonshommes craignit, non moins qu’un échec personnel, le

triomphe insolent d’un collègue. Quel serait l’élu de Platon? A., B.,

ou C., ou F.? Ah! qui? Mais, à coup sûr, un autre!... L’attente de

la vérité prochaine donnait à chacun des scrupules, une conscience

plus nette de ses torts, de ses libertés excessives. Subitement on

se rendait compte de sa désinvolture. _Mea culpa, mea culpa!_ Hélas!

par actions et par omissions, j’ai péché ... Si tard s’en repentir?

Oui, à l’heure du châtiment. A l’heure où survient Platon vengeur, les

mains irritées, jaloux d’arracher les broderies vertes des parures

académiques, les plaques, les cordons, les cravates des ordres

illustres sur les poitrines orgueilleuses! Dégradation, déchéance!...

Eloignez de moi, Platon, ce calice. S’il faut à votre colère des

victimes, Platon, prenez A., B., C., D., E., F., etc. Pas moi, pas moi!

Surtout, pas moi tout seul! S’il vous faut moi, n’épargnez personne;

principalement, n’épargnez pas un tel ni un tel.

»Ah! Platon détestable!... Ce revenant!... Qu’est-ce qu’il avait,

à surgir de sa tombe? Est-ce que le passeur de l’onde stygienne

l’écartait de son bac? Avait-on négligé l’obole suprême du péage,

ou les sacrifices propitiatoires? Au Styx, Platon, au Styx! Tu dois

laisser tranquilles les vivants. Ce n’est pas la place des morts

ici-bas. Au Styx, les morts! Va-t’en boire l’eau du Léthé. Ce breuvage

convient aux défunts en peine d’oubli. Bois du Léthé: tu oublieras un

peu ton texte, auquel tu sembles attaché plus vaniteusement qu’il ne

sied à une ombre!...

»Ils se tourmentaient ainsi.

»J’allai trouver mon vieux maître. Je lui racontai la grande

tribulation des philologues. Il sourit un peu:

»--Je vous l’avais dit.

»Certes, ils déchantaient. Mais lui?

»--Je me dépêche. Mes yeux me faussent compagnie. Je les fatigue, mais

j’emploie tout leur effort. J’ai besoin d’eux encore cinq semaines. Je

pense qu’ils pourront aller jusque-là.

»Une question me tentait,--et je n’osais pas la formuler:--si Platon

était à la veille de tout démolir, pourquoi bâtir encore? si le

désastre était imminent, pourquoi s’acharner à augmenter les prochains

décombres? Je hasardai:

»--Maître, vos collègues ne travaillent plus. Ils attendent.

»Mon maître dit:

»--Ils sont frivoles!

»Avait-il donc en soi tant d’assurance? Était-ce l’orgueil qui

l’encourageait, la certitude de tenir la vérité?...

»--Maître, vous n’avez pas d’inquiétude?

»Il me répondit:

»--Non.

»Je compris toute son âme et son absolu détachement.

»Les autres, cependant, s’agitaient. Ils publiaient, dans les

périodiques spéciaux, des articles prodigieux, où par avance

ils dénigraient le papyrus. Ils se voulaient garder, comme on

dit, à carreau. Ils indiquaient, ils démontraient--car tout se

démontre!--qu’un papyrus, somme toute, est sujet à caution, que

celui-ci précisément pourrait bien ne guère avoir d’importance. «On le

disait ancien: qui sait? Et puis l’antiquité d’une copie n’est pas une

irréfutable preuve de son excellence ... Une copie égyptienne, peuh!...

Etc ...»

»Tandis qu’ils épiloguaient là-dessus avec une malveillance opiniâtre,

un beau jour, le texte parut.

»Ah! Picrate, quelle débâcle!...

»Rien, rien, rien! pas une seule, tu m’entends, pas une seule

conjecture ne se trouvait vérifiée, pas une!

»Total et universel fiasco! Ni A. ni B. ni C. ni D. ni E. ni F. ni G.

ni personne, à Paris ni à Berlin, à Londres ni à Rome, à Madrid ni

ailleurs, n’avait deviné rien.

»Des bêtises! Des calembours vains! Des calembredaines! Pas une

minute, pas une seule toute petite minute dans la série laborieuse

des années philologiques n’avait été utilement employée! Pas une idée

exacte n’était venue, une fois, se loger dans la tête appesantie

d’un helléniste zélé. Les quarts de siècle, les demi-siècles qu’ils

avaient, les uns et les autres, consacrés à la persévérante besogne, se

révélaient stériles, gâchés, nuls ... En pure perte, en pure perte!...

Que dis-je? Aux erreurs des scribes médiévaux, ils ajoutaient, jour par

jour, leurs âneries particulières, avec méthode, à force de réfléchir,

à la sueur de leurs fronts. Que n’avaient-ils, au lieu de cela, joué à

la manille, par exemple, ou au trictrac, ou profité de la facilité des

courtisanes, plutôt que d’offusquer, de leurs sottises, le beau visage

d’Athênê, plutôt que d’aboutir à ce résultat ridicule?

»Ah! Picrate, Picrate, songe encore que leurs seins chétifs étaient

constellés des récompenses nationales, impériales et royales, des

croix de Sainte-Anne et de Saint-Ildefonse, du Soleil-Levant, du

Caroubier d’Or, de l’Étoile des Braves et du Christ de la République

d’Andorre!... Il fallut étouffer l’affaire, sous peine de nuire à la

respectabilité générale. On y parvint.

»Mais que les premiers jours furent pénibles!

»Je voulus voir mon maître, lui faire part de la catastrophe. Tout

de suite, quand je possédai le texte du papyrus, je vérifiai que ses

conjectures à lui, comme les miennes et comme celles de tous les

autres, étaient démenties. Et alors je fus épouvanté du sacrifice

inutile de ses yeux. Je résolus de l’arracher à cette duperie. Ou bien

fallait-il le laisser pénétrer dans la nuit et mourir sans connaître

la vérité lugubre?... Non, il devait savoir!... Plusieurs jours, je

le guettai. Il ne vint pas. Il travaillait, il se hâtait. Enfin, je

l’aperçus. Voilà! je lui crierais: «Maître, maître! Ce n’est pas la

peine. Brûlez vos notes, vos écrits, tout. Gardez vos yeux, vos pauvres

yeux presque usés à la tâche menteuse! Nous étions dupes!...»

»Mais, quand je fus à son côté, le courage me fit défaut. Il devina.

Mon trouble; un pressentiment. Il me dit:

»--Eh bien! ce papyrus?...

»Alors, je ne pus contenir mes sanglots de rage.

»--Gardez vos yeux, maître, gardez vos yeux!...

»Il souriait.

»Bientôt, il se leva:

»--Excusez-moi. Je n’ai pas de temps à perdre. Au revoir ... Ou bien

m’accompagnez-vous, mon ami?

»Une révolte me prit. Pourquoi ne m’interrogeait-il pas sur le papyrus

meurtrier? Pourquoi n’était-il pas curieux d’apprendre le détail de la

mauvaise aventure? Pourquoi souriait-il?

»Mais il s’en allait. Je n’eus pas la charité suprême de le guider, de

lui économiser dix minutes de vue. Je le regardai qui s’éloignait, à

petits pas, craintivement, soigneux d’éviter les arbres et, sur le sol,

les flaques d’eau. Il s’éloignait, il s’éloignait; au bout de l’allée,

il disparut. Je sais qu’il rentra chez lui, qu’il se remit au travail,

que cela dura des jours et des jours. Il corrigeait les épreuves de son

livre.

»Picrate, j’étais en ce temps-là un peu trop jeune encore pour

accueillir cette philosophie impassible et stoïquement sereine: on

n’arrive que peu à peu à la suprême désolation. L’image de mon maître

ne m’est qu’ensuite devenue un emblème d’apaisement. Il me semble

qu’aujourd’hui, s’il vivait, il pourrait me gagner à sa discipline.

Alors j’avais de farouches ardeurs qui secouaient ma forte musculature;

alors, en dépit des doctrines de désespoir et d’abnégation, il traînait

en moi d’invincibles désirs de vivre. Je les ai durement réduits, à

mesure que j’ai mieux aperçu qu’ils étaient la source de mes maux, à

mesure aussi que se calmait, en vieillissant, mon organisme. Maintenant

même, j’ai mes jours de déraison: la sagesse absolue n’appartient

qu’aux morts. Mon maître fut un sage parmi les hommes, parce qu’il

devança de quelques années le néant final ...

»Après le krach de la philologie, les savants patentés, en fin

de compte, se reprirent. Ils devaient à l’État ce grand effort

d’inconséquence ... Messieurs, la science continue!

»Mais moi, que faire?... Quand ma colère eut déchiré mes paperasses,

elle en jeta dans la cheminée les lambeaux, alluma le feu et regarda se

consumer ces ridicules choses avec plus de rage et de fureur blessée

qu’un amant acharné à réduire en cendres les trompeuses lettres de la

maîtresse décevante. Les flammes jaillissaient en chrysanthèmes de

lumière. Les feuillets, suscités par elles, s’envolaient, comme si les

animait éperdument la joie de s’anéantir. Moi, que cette allégresse

insolente irritait, je voulais empêcher leurs élans fous et, de mes

pincettes, je tapais sur le tas brûlant, je comprimais le foyer dense

où éclosaient les fleurs de feu mouvantes. Ah! que m’exaspérèrent ces

vestiges de mon labeur morne, quand je les vis exaltés soudain de ce

délire de délivrance!...

»Et puis, les flammes pâlirent, et leur fièvre devint une langueur

qui s’abandonne et se gaspille. Il y avait de courtes recrudescences:

ainsi, dans une âme qui s’endort, remuent les velléités de la veille.

Plus d’une fois, je crus que la dernière embrasée avait lui; elle

tombait; une autre encore surgissait; et la dernière de toutes,

frêle, hésitante et furtive, je la vis sans plus croire qu’elle fût

la dernière, sans la discerner, comme il m’aurait plu de le faire,

parmi toutes les autres. Je ne suis pas sûr de me souvenir d’elle et

peut-être que je l’invente. Pourquoi me figurè-je qu’elle était plus

précieuse que les autres et contenait l’âme de mes années abolies? De

même, le dernier soupir des moribonds est pathétique, bien qu’il ne

soit qu’un soupir après tant d’autres, et qu’à chaque soupir de la

longue vie on meure un peu jusqu’à mourir tout à fait. La somme des

nombres décroît par unités successives; et la perte n’est pas plus

grande de l’ultime unité que des autres ...

»Enfin, lorsque se fut consumée toute la substance vive, du feu courut

encore dans les feuillets noirs, qui craquaient, crépitaient avec un

bruit métallique. Des franges rouges bordèrent ces petites choses

défuntes. Mon écriture se dessina en blanc, nette, fine, sur les pages

brûlées, telle que je pus encore la lire. Elle me fut odieuse! Je

remuai, de mes pincettes, ce fatras obstiné: une légère fumée grise

monta.

»Je pris dans un journal ces fragiles débris et prétendis les jeter par

la fenêtre, aux quatre vents. Il en vola de tous côtés, dehors, en

papillons laids. Et l’air de la rue me les renvoyait. Ils frôlèrent

mes mains et mon visage. Ils s’acharnèrent à rentrer chez moi. Ils

se blottirent dans les coins et les recoins, sous les meubles, entre

mes livres. Ils emplirent ma chambre de leur odeur âcre et mortuaire.

Je ne pouvais me défaire d’eux et, si je soufflais sur eux, ils

s’éparpillaient, jouaient, se multipliaient et me tourmentaient!

»Je passai des jours détestables à lutter contre la résistance du néant.

»Telle fut, Picrate, la fin de ma philologie. Athênê, déconcertante, me

repoussa.

»Et, pour ne plus parler ensuite de cette vierge trop jalouse de soi,

glorifions le stratagème de sa virginité victorieuse. Vois comme elle

a déçu l’effort présomptueux des philologues; vois comme elle s’est

échappée avec mépris des lacs où ils pensaient la captiver. «Ah!

vous pensez m’avoir surprise? dit-elle à peu près. Eh bien, regardez

ce très petit espace de ma vérité, entre ces deux plis de mon voile

que j’écarte. Est-ce pareil à vos conjectures? Inutiles pédants et

vieillards fats, je n’écarterai pas davantage le voile où se complaît

ma nudité ...»

»Au cours des siècles nombreux et divers, n’a-t-elle pas trouvé,

parmi les empressés dévots de son mystère, une âme digne d’elle et à

laquelle il lui fût doux de se révéler, sereine et belle et nue?... Qui

sait? Celui qu’elle favorisa peut-être de son indulgence ne la voulut

point trahir. Il nous est loisible de le supposer si ébloui de la

merveille et si intimement épris de sa possession qu’il la dissimula,

comme un amant veille à éloigner des regards d’autrui son bonheur.

»J’imagine plutôt que la vierge antique n’a point eu de charitable

défaillance. Dans le silence des cloîtres, dans l’immobilité somnolente

des bibliothèques, dans le ventre embaumé des crocodiles millénaires,

au contact glacé des momies vieillissantes qui se décharnent et

noircissent, j’imagine qu’elle a gagné le désir âpre de la mort, le

goût nostalgique du néant, et que, pour en finir, elle a suscité ces

fléaux: les insectes rongeurs de livres, les conquérants destructeurs

de cloîtres, les Bédouins violateurs de tombeaux et les philologues

imbéciles.

»O Athênê, tu as choisi la bonne part: elle ne te sera pas retirée! De

ton voile, tu as fait un linceul. Et puis, jalouse de ton cadavre après

avoir été jalouse de ton corps, tu as souhaité que s’en éparpillassent

et s’en perdissent les lambeaux précieux! O Athênê réduite à rien,

sois saluée de ceux que désole l’amertume de vivre et, pour plus tard,

l’horreur d’avoir vécu!...

»Picrate, mon Picrate, que nous voici loin des réalités quotidiennes!

Revenons à moi, si tu veux.

»Que te dirai-je?... Je n’ai plus qu’à te faire connaître ce dernier

épisode de ma vie: comment je suis devenu cocher. Cette aventure

n’est pas extraordinaire. Nombre de mes collègues furent autrefois

professeurs, magistrats, curés, banquiers, etc. Ils connurent les

avantages, et aussi les inconvénients, des professions dites, je ne

sais pourquoi, libérales; et ils en vinrent à ce métier vulgaire.

»Je ne suis pas, Picrate, un égalitaire acharné. Il y aura toujours des

malins et des niais, de jolies femmes et de laides. Les législateurs

n’y peuvent rien. Du reste, il ne m’importe, quant à moi. Je fais

trop peu de cas des grandeurs humaines pour m’indigner de les voir

réservées à quelques veinards. Mais j’admire l’état de cette société

contemporaine qui se réclame de plusieurs révolutions, des grands

Principes, de la Déclaration des Droits de l’homme, que dis-je? et

du citoyen, qui inscrit sur ses monuments une devise où l’Égalité,

entre la Liberté et la Fraternité, fait figure,--et qui, cependant,

hiérarchise les métiers.

»Notre bourgeoisie française, qui n’est pas, il faut le reconnaître,

unanime sur beaucoup d’idées, l’est sur celle-ci, par exemple, que

«l’on n’est pas cocher!...» Dogme, axiome! On est employé dans un

ministère, on gratte ici ou là du papier, on place du champagne, on

établit des polices d’assurance contre l’incendie; mais cocher, ah!...

»De sorte qu’il me serait malaisé de faire croire que j’aie choisi

cette profession librement, sans être d’abord tombé dans l’infamie,

sans être non plus réduit à l’extrémité. C’est vrai, pourtant: mon

casier judiciaire est intact et je possédais un peu d’argent. Je

pouvais, à la rigueur, m’établir bourgeois.

»Mais quoi! j’avais vu le krach de la philologie, et je

prévoyais,--aujourd’hui, comme je l’appelle de mes vœux!--le krach de

la respectabilité ... Oui, oui, les bonshommes de l’institut, j’avais

assisté à leur grande panique, puis à leur lamentable déconfiture.

J’avais vu se détraquer leur magnifique importance. Je crus qu’ils

allaient s’humilier, logiquement, se dévêtir de leurs glorioles et

demander pardon de leur prestige usurpé. Pas du tout! Ils firent,

comme disent les paysans madrés de Normandie, «mine de rien, mine de

peler des œufs»; ils prirent un petit air naïf et souriant: «Quoi?

qu’est-ce? qu’y a-t-il? Nous ne savons pas ce que vous voulez dire ...

Cet incident? Peuh!...» Ils subirent l’avanie avec tant de sérénité

maligne qu’ils parurent n’avoir point reçu cette gifle au tournant

de l’érudition. Ils continuèrent leur imposture et ils siègent dans

les académies, avec la même pompe qu’autrefois, la même dédaigneuse

affabilité, la même faconde molle et prétentieuse. Ils sont complices.

Si l’un d’eux avait triomphé, il eût démoli les autres. Mais, comme ils

se sentirent tous atteints, ils s’entendirent pour faire tous semblant

de n’être point touchés. Ils n’eurent pas besoin de pourparlers ni de

négociations: un pareil désir de surmonter la crise les animait; ils ne

bronchèrent pas.

»Il faut les voir, dans les grandes séances!... J’ai plus de peine

à imaginer l’attitude qu’a chacun d’eux en présence de soi, dans le

silence de la solitude.

» ... Est-ce tout? Ah! s’il n’y avait que la philologie, Picrate,

de flanquée à terre, on s’en pourrait consoler. Mais nous avons vu,

Picrate, toi et moi, les gens de cette époque convulsive, nous avons vu

la Guerre, le Boulangisme, le Panama,--et tout le reste!...

»Aucune de ces histoires, où était engagé l’honneur de nos plus

magistrales corporations,--les juges, les militaires, les politiciens,

que sais-je?--aucune ne s’est liquidée.

»Des non-lieu, des grâces, des amnisties: l’éponge!

»Un peu de brouhaha, d’abord. Des imprudents jettent l’alarme. Et

puis, motus! L’affaire est classée. Quoi? qu’est-ce?... Rien du tout!

Il vous paraît, cependant ... vous croyez bien vous souvenir?... Non,

non: illusion, rêve, cauchemar. Éveillez-vous; regardez: l’ordre règne.

Regardez: les stratèges sont sur leurs chevaux, les politiciens à la

tribune, les juges au prétoire. Vous dormiez; évidemment, vous dormiez!

»Picrate, imagine un chirurgien. Cet homme de l’art, examinant ce

ventre, y diagnostique des corruptions. Il l’ouvre. Il donne du

bistouri, des ciseaux. Et, à mesure qu’il avance dans son travail,

il découvre plus de bobo ... Il a peur! Il s’effraye lui-même de son

audace première. Vite, vite, il referme la plaie, il la recoud du

mieux qu’il peut; et il enclôt, avec la vieille maladie, les blessures

nouvelles dans ce ventre ... Eh bien! notre corps social, mon ami, est

couvert de ces cicatrices hâtives: dedans, cela pourrit horriblement!...

»Imagine encore, Picrate, un indiscret mari qui est trop tôt rentré

chez lui. A l’improviste, il entr’ouvre sa porte et voit, sur un

canapé, son déshonneur qui s’amuse. Il regrette d’en avoir trop aperçu,

referme doucement la porte, affecte de tout oublier: son bonheur, que

dis-je? son honneur exige qu’il respecte avec assiduité cette fiction

consolante.

Picrate et Siméon · 第 8 / 18 段