rasant les murs comme une ombre peureuse. Il tenait toujours baissée
sa tête, d’une pâleur étrange, et qu’encadraient de fins cheveux
jaunes, et qu’allongeait une barbiche. Il avait les plus frémissantes
mains que j’aie connues. Il semblait importuné d’une perpétuelle
inquiétude, et l’on prenait pour de la timidité maladive le silence où
il s’enfermait. A peine pouvait-on l’approcher: il se sauvait, effaré,
vers sa lointaine solitude. Il me supportait mieux que d’autres,
parce que je limitais la causerie à des questions de grammaire. Nous
avons travaillé ensemble, un mois peut-être; et je n’ai vu ses yeux
qu’une fois. Ils se levèrent du livre et regardèrent devant eux une
image illusoire, comme hantés ... Des yeux tels qu’il n’y en eut
pas d’autres, verts ainsi qu’une eau profonde, et d’une mélancolie
effrayante! Je me tus. Aussitôt, apercevant que je l’épiais, il fit un
brusque effort, écarta le rêve et s’inclina de nouveau sur le livre ...
Il est mort très jeune, laissant une œuvre abondante, d’une érudition
formidable et d’un jugement très sûr. Et l’on m’a raconté, plus tard,
que son adolescence avait été très romanesque. Peu s’en fallut qu’il
n’eût le sort d’un grand amoureux légendaire et, par exemple, de ce
Paolo que Dante Alighieri montre, aux Enfers, enlacé à Francesca; et le
vent les emporte tous deux, unis par leur amour coupable et plus fort
que la mort!...
»En vérité, Picrate, je me figure que Paolo Malatesta, s’il avait été
philologue, eût évité la fin tragique qui fut la sienne. Comment l’idée
ne lui vint-elle pas de préparer une édition du _Lancelot_? Elle serait
aujourd’hui précieuse.
»J’ai rencontré à Oxford, jadis, un latiniste excellent. Il se
consacrait à Catulle. Et rien au monde n’existait pour lui que Catulle.
Son ignorance de tout le reste lui permettait de ne point se disperser.
Aux environs de 1880, un jour, comme nous causions, il interrompit l’un
de mes propos où la République, je ne sais comment, se trouvait nommée
par cette phrase que j’ai retenue:
»--L’empereur Napoléon III n’est donc plus sur le trône de votre
pays?...
»Je lui répondis que l’empereur Napoléon III était mort en Angleterre,
il y avait sept ans: il m’en témoigna de la surprise ... Il demeurait
au fond d’un collège, dans une petite chambre aux fenêtres gothiques,
encadrées de lierre et bordées de géraniums. Il vivait là depuis
longtemps et oubliait que le monde s’étend hors des limites d’une
quotidienne promenade. En suivant les fraîches allées de Magdalen,
les rives du Cherwell où des libellules jouent, il me confiait son
opinion sur les mérites respectifs des manuscrits divers de son auteur:
certains étaient ses particuliers ennemis: il me les dénigrait, il
déblatérait contre leurs abominables vices, il me disait qu’il n’était
point leur dupe; d’autres avaient son adoration: ainsi le _Bodleianus
129_, qui contient le texte le moins altéré.
»Oxford est une ville docte et agréable, composée de palais, de jardins
et de pelouses. Sur les murailles sculptées des chapelles et des tours,
sur les crénelures des faîtes, les feuillages mêlent leur verdure
sombre aux tons gris et roux des pierres anciennes. Je regrette que des
étudiants nombreux en gâtent le silence. Autrement, il serait très doux
de s’y installer, en bon humaniste, à «courre d’un trait _l’Iliade_
d’Homère»!...
»Ce latiniste de qui je te parle y était professeur. Les élèves ne le
gênaient pas, et d’ailleurs rien ne le gênait: il négligeait le monde
extérieur. Il jouissait d’une incomparable faculté d’isolement.
»Et ne crois pas qu’il fût un ascète. Oh! que non pas!... Et même il
se plaisait à des discours licencieux. Je vais te dire, Picrate ... il
était avec Lesbie!...
»Il empruntait à Catulle sa maîtresse. Du reste, nulle jalousie ne
l’animait contre ce rival; et ils vivaient en bonne intelligence; c’est
le plus curieux ménage à trois que j’aie connu.
»Mon ami s’accommodait sans peine du partage et, si je ne me trompe,
s’en flattait à part lui. T’affirmer qu’il était exempt de toute
bassesse, je n’oserais: la situation d’amant de cœur oblige à bien
des complaisances. Il poussait la désinvolture jusqu’à s’approprier
les mots d’amour que Catulle adressait à Lesbie. Il avait adopté ce
passionné poème: «Donne-moi mille baisers, puis cent et puis encore
mille; donne-moi tant de baisers que nous n’en sachions plus le
nombre!...»
»En outre, il n’était pas discret. Il n’attendit pas de me connaître
depuis une heure pour me mettre au courant de sa liaison. Même, il me
révéla sans pudeur les charmes particuliers de la belle, me raconta ses
formes ni grêles ni lourdes, le grain de sa peau brune et duvetée, la
chaleur de son corps et l’entrain de son abandon. Quand il était sur ce
chapitre, ses regards s’allumaient.
»Il trompait Catulle, mais non Lesbie. J’ai l’assurance qu’il lui était
fidèle et n’accordait qu’à elle sa ferveur. Elle lui suffisait; et
je conserve de lui le souvenir de l’un des hommes les plus sensuels
qui m’aient livré leur confidence ... Il y a des vers de Catulle qui
sont fort innocents: il leur trouvait un sens voluptueux, dont il se
délectait ...
»Je le condamne pour cela. Il faisait un mauvais usage de la
philologie. Je veux dire qu’il la détournait de son objet principal,
qui est l’apaisement de la sensibilité. Cependant il lui fut redevable
d’une diversion très avantageuse: Dieu sait ce qu’il serait advenu
de lui s’il avait prodigué à de vivantes Lesbies les fougues de son
tempérament!...
»Mais un véritable philologue ne se prodigue pas ainsi. Attentif à la
seule correction du texte, il en néglige les trop vifs attraits. Il ne
se monte pas la tête; il est calme et indifférent aux luxures d’Athènes
ou de Rome. Il ne se mêle point à ces caresses de jadis, pas plus qu’il
ne prend parti pour Eschine contre Démosthène ou réciproquement. Il
domine ces choses; il ne s’occupe que des phrases, et il les traite
à peu près comme un digne médecin ses plus belles clientes: nous
méprisons, Picrate, le docteur à qui le négligé indispensable d’une
dame suggère d’autres idées que médicales!
»Le véritable philologue a de si chastes yeux qu’il ne s’aperçoit
même pas des tendresses incluses dans les vieux livres. Le texte
auquel il accorde ses soins peut être ennuyeux, pédantesque, imbécile
ou luxurieux: n’importe! c’est du grec contemporain de Périclès ou
d’Hiéron, tyran de Syracuse: il suffit!
»Le modèle des philologues, le voici. Ce fut mon vieux maître: et je
voudrais, pour te parler de lui, emprunter aux meilleurs hagiographes
un langage de gratitude et de vénération. Je l’admirais et je l’aimais.
»C’était un cœur vraiment dévasté. Souviens-toi de ces paysages
africains où jadis se dressaient des capitales musulmanes, et qui
avaient de beaux jardins, des citadelles et des fontaines fraîches.
La vie y fut passionnée et superbe. Tout a disparu; le désert s’est
installé sur la ruine ambitieuse. Si l’on retrouve, en déplaçant le
sable, quelques pierres des monuments, on ne sait plus où elles furent
posées: elles sont mortes.
»C’était un cœur vraiment désespéré. Picrate, je voudrais que
tu comprisses bien ce mot ... Il ne subsistait plus en lui nul
espoir,--songe à cela!--pas même l’un de ces espoirs inavoués que
tous les hommes cachent au fond d’eux-mêmes et qui sont imprécis, une
sorte de raison vague de ne pas mourir, afin d’être là pour le cas où,
demain, qui sait?... Il n’attendait rien de l’avenir, pas plus qu’il ne
gardait rien du passé. Il usait sa vie.
»Certains pessimistes sont des gens à peu près joyeux. Leur indignation
ne prouve que leur exigence. Mon maître, lui, ne s’indignait
aucunement. Je pense qu’il avait cessé de croire à la distinction du
mal et du bien.
»Je ne l’ai connu que très vieux. Il n’avait pas de patrie. Il était
né dans la Pologne russe d’une mère italienne et d’un père français.
Il étudia dans les universités allemandes et vint à Paris de bonne
heure. Il enseigna quelque temps à Cambridge, ensuite à Bonn, puis à
Bruxelles; et c’est à Paris qu’il passa les vingt dernières années de
son existence, dans une solitude complète, bien qu’il fût notoire parmi
les savants.
»Il ne parlait pas de sa jeunesse. Mais j’ai su qu’elle avait été
magnifique,--utopiste et métaphysicienne!... Féru d’hegélianisme, il
se figura que les synthèses idéologiques correspondent à des réalités.
En outre, les doctrines de Saint-Simon, de Fourier, l’exaltèrent. Il
rêva d’un humanitarisme supérieur qui unirait tous les microcosmes
particuliers dans une même possession du Cosmos idéal et réel. Et
il échafauda les grands palais dialectiques de sa philanthropie
spirituelle; il construisit, en blocs d’idées, ses phalanstères. Que te
dirai-je? Il eut à pâtir des prisons allemandes. Ce n’est point elles
qui le déçurent; mais davantage la part qu’il prit à des révolutions
chez nous. Il vit la foule d’assez près pour renoncer à la conduire au
delà de ses appétits journaliers. Il me semble aussi que le seul effort
d’une si lucide pensée devait par lui-même aboutir à l’inévitable
désastre ... Mon maître fut la victime d’une double illusion lorsqu’il
s’imagina que les métaphysiques concordent avec des substances
transcendentales et humaines. Il s’en aperçut, et le réveil lui dut
être rude!... Dès lors, comme si un grand coup de vent avait passé au
travers de son âme, saccageant tout, il renonça au double rêve intuitif
et actif dont il s’était épris fougueusement.
»A la fin de sa vie, n’avait-il pas oublié ces grandes envolées de
son audace juvénile? Personne n’eut moins l’air d’un Prométhée que
ce révolutionnaire vaincu. Tu l’aurais pris, en le voyant trottiner
par les rues, pour un quelconque petit vieillard qui occupe à des
promenades vaines le désœuvrement de ses derniers jours. Cependant il
se dépêchait, soucieux de l’heure, car il avait réglé de la façon la
plus rigoureuse l’emploi de son temps.
»Il habitait, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, le rez-de-chaussée d’un
ancien hôtel seigneurial, déchu de sa splendeur et divisé en pauvres
logements. Je ne suis jamais entré chez lui; jamais il ne m’y invita.
Je le rencontrais au Jardin des Plantes, où, chaque après-midi, d’une
heure à deux, il venait. Je lui disais: «Bonjour, maître», et il me
répondait: «Je vous salue!» Il me donnait le bras, s’excusait de
l’importunité grande et, s’il avait plu, me priait de lui faire éviter
les flaques d’eau. Car il était d’une extrême propreté. Son costume,
très élimé, toujours le même quelle que fût la saison, n’était
endommagé d’aucune tache ... Je le guidais. Il n’y voyait guère, et il
profitait de ma conduite pour se couvrir les yeux de grosses lunettes
très noires, à peine transparentes: «Économisons, disait-il, notre vue!»
»Nous suivions, tous les jours, les mêmes allées; nous nous asseyions
sur un banc, du côté des ours, un banc moins élevé que les autres
et qu’il avait choisi. C’était le seul où ses jambes fussent assez
longues pour toucher le sol. Mais il fallait, faute de dossier, qu’il
appuyât son menton sur ses deux mains, au sommet de sa canne solide.
Et il restait là, immobile, la tête en avant, silencieux. De temps en
temps, il se soulevait un peu, tirait de sa poche un chronomètre à
répétition qu’il faisait sonner. Il me disait: «Pardonnez-moi, je suis
à l’heure. Mais nous avons encore quelques minutes ...» Je regardais
son fin visage, entièrement rasé. Deux longues rides descendaient de
ses narines jusqu’au bas de ses joues. La ligne de sa bouche était
droite, nettement marquée, et n’indiquait ni amertume ni résignation.
Je m’efforçais de retrouver, en sa physionomie, quelque trace des vieux
espoirs ou la souffrance de l’échec. Non, rien!...
»Je ne sais pourquoi, un jour, ce mystère m’irrita. Je hasardai un bout
de phrase sur Hegel. Mais il m’interrompit, et, d’une voix calme, il
me signifia:
»--Hegel n’importe pas, ni les autres philosophes non plus. Aucune
abstraction n’importe. Cela est nul et non avenu ...
»Il ajouta, pour lui-même:
»--Et le reste pareillement.
»Comme je voulais en avoir le cœur net, je m’aventurai:
»--Maître, et la philologie?
»Et j’attendais sa réponse avec un peu d’irritation, sans doute, mais
surtout avec angoisse. Il ne répondit pas. Il ne bougea même pas et je
crus voir qu’il appuyait plus énergiquement son maxillaire sur le dos
de sa main ...
»C’était un jour de la fin de l’automne, gris et humide, où il ventait
et où il faisait froid, une de ces journées de détresse morne où
l’ennui vous pèse, où la solitude vous étreint. Les petites filles
d’un orphelinat passèrent, deux à deux, en rangs, la tête coiffée
d’un bonnet noir, les épaules couvertes d’un châle noir par-dessus le
tablier de toile violet. Et elles étaient sages, à pleurer. J’eus la
sensation d’une telle tristesse, universellement répandue parmi toutes
les possibilités monotones de la vie, que j’en aurais crié. Je me
contins, et c’est à peine si je pus articuler ces mots:
»--Et la philologie, maître? Répondez-moi!...
»Il fut inflexible et s’obstina dans son silence ...
»La grêle clochette d’un couvent ou d’un hôpital commença de tinter,
lamentable, agaçante. A ce signal, le vieillard se leva et, courtois
comme d’habitude, me demanda:
»--Demeurez-vous? Moi, je m’en vais. Ne vous dérangez pas pour me
reconduire, s’il vous plaît!...
»Nous sommes partis ensemble, lui à mon bras et moi nerveux, impatient
de sa lenteur. Il me dit:
»--Vous allez un peu trop vite, je vous laisse ...
»Il ôta ses lunettes, me salua de son coutumier: «Serviteur!...» où il
mettait toute sa politesse, qui était surannée et jolie. J’aurais voulu
l’accompagner, je n’osai pas. Ma pensée le suivait, confuse de l’avoir
chagriné peut-être. Un peu plus tard, je l’évoquais assis à sa table et
travaillant.
»Le lendemain, je le revis, et je l’abordai timidement. Il fut affable
et cérémonieux ainsi que toujours, et il ne fit aux incidents de la
veille aucune allusion. Quand nous fûmes arrivés à notre banc, je
l’interrogeai sur un passage du _Phédon_; il m’exposa son opinion
volontiers. Depuis vingt ans, il corrigeait le texte de Platon. Je
risquai:
»--Cette philosophie est-elle la vôtre?
»Il me répondit:
»--La philosophie de Platon m’est indifférente!...
»Et, comme désireux de couper court à d’autres questions, il ajouta:
»--Je ne m’occupe que du texte de Platon. Cela est concret. Voilà tout!
»Je lui dis:
»--Maître, quand vous avez choisi Platon pour l’objet de vos études,
est-ce le philosophe ou le poète qui vous tenta?...
»Il me répondit:
»--Ce n’est ni l’un ni l’autre, mais un texte à corriger. D’ailleurs,
il ne s’agit pas, en l’occurrence, de tentation, veuillez le croire:
ces besognes auxquelles nous consacrons notre vain loisir n’admettent
nulle concupiscence, même spirituelle.
»Un jour, il ne vint pas. Je crus l’avoir importuné par mes questions.
J’en conçus un vif chagrin. Le jour suivant, il m’apprit qu’il avait
dû, la veille, aller chez son médecin: ses yeux étaient plus malades.
»--C’est une merveille!--s’écria-t-il;--le médecin voudrait m’interdire
l’usage de mes yeux: il prétend ainsi me les conserver jusqu’à la fin
de ma vie, à condition que j’aie la bonne grâce, évidemment, de ne me
pas éterniser!...
»Je m’affligeais. Il reprit:
»--L’homme de l’art pose cette alternative. Si je m’engage à ne lire
que mon journal, vingt minutes tous les matins, je garde assez de vue
pour me vanter de ne pas être aveugle; si je m’obstine à mon travail,
c’est une affaire réglée: dans six mois,--un, deux, trois, quatre,
cinq, six,--le noir!
»Je m’écriai:
»--Maître, maître!...
»Il continua, riant presque:
»--Mais moi, subtil, je sais qu’en quatre ou cinq mois j’aurai terminé
mon travail; alors, vous comprenez, je m’en moque!...
»--Maître, vous ne ferez pas cela! Ménagez-vous!...
»Il répliqua:
»--Pourquoi m’acharnerais-je à posséder des yeux inutiles?
»Je lui citai ce vers poignant que prête à son Iphigénie moribonde
le poète ancien: «Il est doux de voir la lumière du jour!...» Il me
répondit en souriant:
»--Cette petite Iphigénie est une enfant gracieuse et crédule; en
outre, à la veille de se marier. Il convient qu’elle s’imagine que
les paysages sont beaux. Mais que ferais-je, étant ce vieillard, des
maximes où se complaît l’âme d’une gentille fiancée, dont le père
est le Roi des Rois et le promis ce jeune héros d’Akhilleus? Cette
parole de _l’Imitation_ me vaut mieux: «Qu’y a-t-il à voir? De l’eau,
de la terre, de l’air, du feu et les divers composés de ces quatre
éléments!...»
»Je m’écriai:
»--Maître, vous vous sacrifiez à la Science!...
»Il me dit:
»--Évitons l’emphase et méfions-nous de ces grands mots abstraits
auxquels on met des majuscules: car ils sont, en général, très pauvres
de signification. Qu’est-ce que la Science? Il existe des sciences
nombreuses, qui diffèrent les unes des autres par leur méthode et par
leur objet. Chacune d’elles a ses infirmités. Surtout je n’aperçois
aucune raison de penser qu’elles doivent jamais se réunir pour former
un tout cohérent: la Science. Il faudrait supposer que chacune d’elles
se puisse achever parfaitement et que leur totalité corresponde à la
totalité de ce qui est. Le hasard serait prodigieux!... Laissons de
côté la Science et les illusions de la petite Iphigénie.
»--Maître, vous ne croyez pas à la Science?
»Sans élever la voix, du même ton qu’il avait pour me dire bonjour ou
constater que deux heures allaient sonner, il me répondit:
»--Non.
»J’argumentai:
»--Alors, pourquoi lui sacrifier vos yeux, votre vie?...
»Je n’obtins plus un mot de lui, ce jour-là. Il se mura dans ce silence
auquel je m’étais heurté déjà.
»Picrate, c’est alors qu’une catastrophe étonnante bouleversa le monde
des philologues. Il faut que je te la raconte, puisqu’elle eut sur ma
destinée une véritable influence. Elle fut terrible; et si je suis
prêt à la trouver, avec toi, un peu comique maintenant, c’est que les
choses, à distance, perdent beaucoup de leur gravité.
»Voici. Un jour, à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
un jeune helléniste des plus distingués annonça une grande et bonne
nouvelle. Un savant anglais venait de découvrir, au cours de fouilles
qu’il pratiquait en Égypte, à Gurob, un papyrus qui contenait un texte
fragmentaire du _Phédon_.
»Le papyrus est, tu le sais, le papier de l’ancienne Égypte. On le
composait d’une plante admirable, que les Grecs nommaient _byblos_
et qui abonde dans le Delta. La racine de cette plante servait
de nourriture aux gens du commun. Avec les fleurs on faisait des
guirlandes pour les autels des dieux. On employait les fibres à
fabriquer des tissus solides, voiles de navires, étoffes variées,
et des cordages et même des chaussures, enfin du papier. Les livres
n’étaient alors que des rouleaux de papyrus: on les développait à
mesure qu’on les lisait ... Quelques-uns de ces rouleaux sont parvenus
jusqu’à notre époque; ils se cassent et se détériorent quand on les
manie, l’écriture en est souvent effacée; ils sont précieux pourtant.
La plupart ont disparu, soit que leurs possesseurs primitifs aient
négligé d’en prendre soin, comme il l’aurait fallu, soit que les aient
depuis longtemps dérobés les Bédouins violateurs de tombeaux. C’est
dans les sarcophages, en effet, que se réfugia, précautionneuse, Athênê
égyptienne, le sol de ce pays ayant la noble qualité de garantir de
la corruption les objets qu’on lui confie. Et tu verras quelle fut
l’intention subtile et narquoise de la Vierge antique lorsqu’elle
imagina ce plus fin de ses stratagèmes.
»D’ailleurs, c’est, il me semble, une charmante sollicitude, que celle
de ces gens qui voulaient avoir auprès d’eux, pour dormir leur dernier
sommeil indéfini, les beaux livres où leur âme s’était exaltée durant
leur vie éphémère. On entourait leurs corps de bandelettes, on leur
sanglait étroitement les bras, on appuyait sur leurs cuisses leurs
mains rigides. Ils savaient bien que leurs doigts ne dérouleraient
plus les papyrus mémorables et que leurs yeux n’éveilleraient plus,
au long des lignes régulières, la virtuelle pensée. Athênê égyptienne
leur inspirait, pour ses fins à elle, ce pieux amour superflu de
quelques-uns de ses écrits.
»Mais elle devina que les voleurs de livres s’empareraient de ce
trésor et le gaspilleraient. Or, écoute! On entourait les momies
de cartonnages qu’ensuite on recouvrait de peintures. Eh bien! ces
cartonnages sont faits de papyrus collés les uns contre les autres:
de sorte qu’il suffit de les détacher avec prudence les uns des
autres pour retrouver, parmi de vaines écritures, comptes de cuisine,
circulaires ou prospectus, des poèmes, Picrate, et des philosophies!
»Ce n’est pas tout. L’industrieuse Athênê eut recours aux crocodiles!
Cet animal méchant et glouton jouissait, en certains nomes et, par
exemple, au Fayoum, d’un culte dévot. Il avait ses temples, ses prêtres
et ses adorateurs. Quand il mourait, on le momifiait devant que de le
conduire, en pompe solennelle, à son sépulcre. Et, pour cela, on le
vidait de ses entrailles,--comme un homme!--Mais afin que son cadavre
sacré conservât bon air et put encore, si j’ose dire, plastronner,
on ne manquait pas de le bien rembourrer, ainsi qu’un empailleur
habile restitue des formes replètes à la perruche, hélas! défunte, de
quelque vieille fille. Pour rembourrer le divin crocodile, on employait
des papyrus, on les lui fourrait dans le corps en guise de boyaux
inaltérables. Ces ventres de reptiles amphibies étaient une cachette
excellente que ne méconnut pas Athênê.
»Songe, Picrate, à ces défilés funèbres! Un cortège, réglé selon le
rite, conduit au seuil de l’hypogée ce crocodile du Fayoum ou ce
bourgeois de Gurob. D’abord, les prêtres. Et puis les pleureuses,
autour de la momie luisante de peinture neuve. Des chants et des
cris. Une liturgie somptueuse ... Ils croient qu’ils mènent le deuil
de ce crocodile ou de ce bourgeois: ils dissimulent pour longtemps
et sauvegardent les textes anciens qu’Athênê inspira. Et l’épervier
divin, qu’a tracé sur le cartonnage un artisan, c’est le symbole de la
résurrection,--oui, le symbole d’Athênê qui ressuscitera!...
»Bref, mon Picrate, on a déniché dans ces papyrus fragmentaires et
mortuaires des poésies de Bacchylide que maints siècles ne lurent
point, un plaidoyer d’Hypéride qui est un chef-d’œuvre de sournoise
dialectique, les mimes d’Hérondas, d’un réalisme surprenant, et
Ménandre ... De Ménandre, je ne dis rien; je l’aimais mieux quand je
ne savais de ce comique que ce vers dont la mélancolie est ravissante:
«Celui que les dieux aiment meurt dès sa jeunesse!...»
»Donc, un jour, cette nouvelle se répandit: on possédait un papyrus du
_Phédon_. Il est possible que tu éprouves, Picrate, de la difficulté
à t’émouvoir de cette annonce. Réfléchis que ce papyrus nous était
donné comme antérieur d’onze ou douze siècles au _Bodleianus_, que le
_Bodleianus_ est le plus ancien manuscrit de Platon que l’on connaisse,
et que ce papyrus enfin devait être à peu près contemporain de Platon!
»Le jeune savant ayant fait cette communication, la sérieuse assemblée
se félicita. Les bonshommes las s’animèrent; leurs visages, soudain,
parurent vivifiés un peu. Et l’on épilogua. Les spécialistes furent
verbeux, voire éloquents.
»L’Europe érudite s’agita. Les journaux doctes, en tous pays,
célébrèrent cet événement considérable.
»Pendant quelques jours, les hellénistes eurent un air de fête, en
vérité. Leur existence morne et routinière était embellie. On les vit
souriants, gais, comme ravigotés. Quoi! Platon ne devait-il pas les
visiter? Platon lui-même, revenu des âges lointains, Platon!... Lui,
réellement lui!... Il leur faisait cette politesse.
»Picrate, imagines-tu l’arrivée aux enfers d’un vieux philologue qui,
cinquante ans, n’a fait que travailler sur le texte des écrivains
antiques? Il n’a cure du dieu Pluton, ni des trois juges, Minos, Éaque
et Rhadamante. Il ne songe qu’à rencontrer les ombres vénérables et
sublimes des poètes, des historiens et des philosophes, à les voir, à
les entretenir, à les complimenter. Eh bien! cette fois, sur terre,
Platon faisait toutes les avances ... On allait connaître Platon!
»Je partageai cet enthousiasme. Du moins, j’en ressentis quelque chose
... Il me sembla que mon vieux maître, lui, se réjouirait plus encore
et trouverait là sa récompense.
»Je guettai sa venue au Jardin des Plantes. J’attendis que nous
fussions installés sur notre banc, pour lui annoncer la miraculeuse
nouvelle et assister à son plaisir. Qu’il m’eût été doux, Picrate, de
voir, à mes paroles, un peu de joie entrer dans l’âme du cher homme et
l’éclairer! Ce résultat de mon propos, je l’escomptais avec une sorte
d’égoïste ardeur. L’immensité de son découragement terrible m’avait
torturé au point d’exciter ma haine et ma fureur: j’en voulais à son
nihilisme,--non à lui! mais à son nihilisme,--comme à un ennemi qu’on
aperçoit qui vous gagne et vous conquerra. Dans mon désir d’imposer
au vieillard un motif de bonheur, il y avait, je crois, un peu de la
méchanceté qui pousse certaines gens à gâter le bonheur d’autrui parce
qu’il les offense. Oui, son désespoir définitif et adopté résolument
me provoquait!...