à leur office de gardiens de l’âme païenne! La destinée les désigna,
un peu comme les jaloux sultans asiatiques confient la vertu de leurs
femmes à des serviteurs incapables de nuire. Athênê n’avait rien à
craindre des moines; ils vivaient en sa compagnie familière, sans
seulement savoir qu’elle était là. Ils l’habillaient; leurs doigts la
touchaient sans frémir. Et, elle, je la devine, Picrate, docile à leurs
vaines manigances et qui s’amuse de leur quiète placidité.
»Les vois-tu, les bons petits moines très ignorants, assis sur
l’escabeau de bois, penchés sur le pupitre, un calame entre les doigts,
copiant l’éloge des dieux de l’Olympe et marmonnant des _oremus_?
Ils ont acheté, aux frais du couvent, du parchemin très cher à la
foire de Saint-Denis, de belles feuilles blanches et immaculées. Si
la communauté manquait d’argent pour l’emplette, ils ont arraché, de
quelque volume inutile, des pages; et ils effacent de leur mieux le
premier grimoire, afin d’en accomplir un autre. Ils tracent des lignes
parallèles, peu espacées, en haine du gaspillage. Ils emploient,
dans la même intention, des signes abréviatifs, qui leur permettent
d’entasser beaucoup de texte sur une modique étendue. Ils sont économes
et pourtant s’appliquent à une belle exécution. Jamais ils ne raturent:
s’ils se trompent et le remarquent, ils posent de petits points
discrets sous les mots erronés, de telle sorte que l’ouvrage conserve
bon air. Et ils ornent avec adresse plusieurs lettres initiales. Mais
s’il y a, dans le parchemin, des trous, ils en font le tour: on ne doit
pas perdre un feuillet pour ce détail ...
»Ils ne comprennent pas grand’chose à ce qu’ils transcrivent. Que leur
importe? C’est une tâche à quoi ils s’astreignent; le sens des mots
n’est pas leur affaire. Pareillement, les imprimeurs d’aujourd’hui
se moquent de ce qu’ils composent: ils gagnent leur vie au mille de
lettres. Les copistes dévots du moyen âge gagnaient au mille de lettres
leur vie future ... Et quelquefois ils ignorent absolument le grec;
ils ne connaissent de latin que le _Pater_ et l’_Ave Maria_. Grand
bonheur pour eux! Ils évitent ainsi d’être choqués. Ils le seraient,
sans nul doute. Car ils copient ceci ou cela, des philosophies
matérialistes et des élégies licencieuses. Ils n’en savent rien ...
»J’ai rencontré au cours de mes recherches, Picrate, un manuscrit
d’Aristophane bien plaisant. Une comédie des plus obscènes y est placée
sous l’invocation de la Vierge Marie. Mais oui!... Le moine commença
cette copie le jour de la Nativité de Notre-Dame. Son âme était toute
occupée de ce pieux anniversaire. Il avait assisté, depuis l’aube, aux
offices nombreux et aux belles cérémonies; il avait chanté les répons,
les litanies, entendu les exhortations du prieur, avivé de lectures
dévotes sa croyance. Et maintenant, le soir venu, il était las et
vainement tentait de soutenir l’effort de la dévotion mentale. L’odeur
de l’encens demeurait attachée à la bure de sa robe, et le murmure des
cantiques continuait dans ses oreilles, et sa ferveur ne l’abandonnait
pas; mais son intelligence ne voulait plus méditer ... Il sent qu’il
n’est plus bon qu’à un travail matériel. Il se souvient de l’évangile
de Marthe et de Marie. Certes, la contemplative Marie est plus agréable
au Seigneur que Marthe avec toute son activité. Le pauvre moine
s’humilie à songer qu’il n’est pas capable d’une contemplation très
longue; et il se met à la besogne. Du moins, il offre à la benoîte Dame
le labeur de ses yeux et de ses doigts. Il lui dédie, en termes simples
et candides, les pages qu’il recouvrira de son écriture soignée: «_Die
Nativitatis Beatæ Virginis Mariæ incipio_ ...» etc., Picrate. Et il
copie _Lysistrata_, qui n’est pas virginale. Mais il n’a pas la moindre
idée de ces choses. Son âme n’en est aucunement souillée, car on ne lui
a point enseigné le grec: à peine lui apprit-on l’alphabet, afin qu’il
pût servir de copiste diligent. Et il s’applique à ne rien oublier. Il
est soucieux de chaque mot: ceux qui désignent des objets honteux ou
des pratiques messéantes, il les trace avec le même zèle scrupuleux
que s’il s’agissait des louanges de Jésus, très agréables à sa Mère
... Ensuite, plusieurs jours après, quand il eut achevé son œuvre, le
moine inscrivit sur le parchemin blanc deux lignes, où il remercia la
Sainte Vierge qui l’avait soutenu dans son travail et lui avait permis,
protectrice, de le mener à bien.
»Et, tandis que la vierge Athênê sourit des fautes tutélaires dont
le moine la vêt pudiquement, la Vierge Marie indulgente sourit à la
candeur de son fidèle. Ce double sourire de la beauté païenne et
chrétienne, Picrate, ressemble à celui de Joconde, de Monna Lisa, de
Lucrezia Crivelli et de sainte Anne, dans les tableaux profanes et
divins de Léonard.
»Délicieux et ambigu, il éclaire pour moi l’ombre médiévale. Je
le compare tout ensemble à ces lueurs de l’aube qui devancent la
prochaine aurore et à ces reflets indécis qui subsistent dans les nuées
crépusculaires. Annonciateur du jour ou de la nuit, commencement ou
fin, naissance ou mort, on ne sait! Il unit à la douceur des timides
promesses la mélancolie aimable du souvenir, et son incertitude est
pleine de grâce.
»Picrate, je n’ai jamais touché sans émoi ces vieux volumes
manuscrits dont le dos se disjoint et dont les feuillets de vélin
se recroquevillent. L’âme antique y fut ensevelie par les soins
complaisants d’une autre âme qui, elle aussi, depuis, est morte;
et le sourire des deux vierges s’y devine. Je ne les ai pas remués
familièrement. Je les ouvris avec respect, craintif de les offenser et
cependant curieux de leur ravir le secret qu’ils contiennent. Je fus un
philologue aux mains tremblantes et voluptueuses.
»J’ai lu des écritures difficiles, et sur lesquelles nuls regards
humains ne s’étaient portés après que les eut tracées un moine ignorant
de leur signification. N’est-ce point émouvant de se dire qu’une pensée
très ancienne fut déposée là par qui la méconnut et qu’elle y demeura,
des siècles durant, lettre morte, telle que si elle n’eût pas été,
jusqu’à moi qui surviens et soudain l’éveille et lui donne la vie, un
instant, et puis la laisse de nouveau s’endormir et mourir, pour des
années ou à jamais? Ainsi, dans un foyer qui se consume, les cendres
quelquefois se raniment et bientôt s’éteignent; une étincelle qui y
tombe leur communique un bref embrasement ...
»L’ami de ces volumes désuets n’omet point d’évoquer aussi le temps où
on les composa et les entours de leur jeunesse. Les bibliothécaires les
classent au moyen de numéros. Ainsi l’ordonne le goût administratif
d’aujourd’hui. Peu importe: ils ont leur individualité, leur histoire,
et l’on peut suivre les péripéties de leurs aventures variées. Celui-là
naquit à l’époque de Louis IX, vers l’année où le chevalier du Christ
abandonna pour la première fois son royaume afin d’aller reconquérir
au Christ le royaume de Terre Sainte; les murailles de Notre-Dame
étaient encore toutes blanches et l’on posait les vitraux peints de la
Sainte-Chapelle. Il séjourna longtemps, parmi d’autres, au fond d’un
monastère silencieux. Un roi de France, qui pressurait les couvents,
le posséda. Sur la reliure sont empreintes des armoiries; et, sur
les pages de garde, diverses gens signèrent leurs noms ou collèrent
leurs _ex libris_. Et il n’appartient plus à personne, mais, ô
terreur! à tous. Il est à la disposition des érudits. Les rayons d’une
bibliothèque publique ne lui offrent qu’une hospitalité hasardeuse. Il
sera peut-être volé; en tout cas, des paléographes le manieront.
»Non, Athênê n’a plus de sûr asile. On l’a tirée de ses retraites; on
l’a divulguée ... Ah! Picrate, je veux te conter les périls nombreux
d’Athênê, et comment son intégrité farouche fut menacée, et comment
elle esquiva, l’industrieuse et la pudique, les tentatives redoutables.
Picrate, je vais te dire les embûches des savants et la victoire
d’Athênê!...
»Elle n’avait pas encore subi de tels assauts. Les Renaissants, tu l’as
compris, étaient trop fougueux et ardents pour triompher de ses fines
astuces. Mais voici que, vers la seconde moitié du dernier siècle, se
forme une plus dangereuse armée. Ce sont les philologues!... Ils ne
sont pas les dupes du manteau d’erreurs où la vierge se dissimule. Ils
ont flairé la fraude spécieuse et juré de dévêtir Athênê de ses voiles.
Aux ruses naïves et involontaires des moines ils vont opposer les
perfides ruses de leur science.
»Ils sont pourvus d’une patience à toute épreuve. Ils possèdent une
méthode déliée, qui leur permet de ne s’embrouiller point au milieu des
confusions et des pièges.
»D’abord, ils ont reconnu ce fait: «On nous trompe; le texte des
écrivains antiques nous fut légué sous une forme mensongère.»
»Et ils se mirent au travail ... «Nous allons découvrir ces fautes
nombreuses, les corriger, restituer le texte primitif, le dégager de la
gangue qui l’enveloppe.»
»Ils colligèrent tous les manuscrits, et ils s’avisèrent bientôt
de les classer, de telle sorte que certains, de mauvaise lignée,
pussent être vite éconduits: ceux-là dérivent d’autres et multiplient
l’erreur initiale. Certains, au contraire, sont plus dignes de foi,
plus anciens, plus proches des origines: c’est à eux qu’il convient
de s’adresser. Mais avec précaution! Plusieurs centaines d’années
les séparent du texte primitif; une série d’intermédiaires, plus ou
moins imbéciles, leur a fourni une tradition sans cesse altérée qu’ils
altèrent eux-mêmes ...
»Picrate, je t’enseignerai la critique verbale!
»Les règles en sont minutieuses; en outre, il faut les appliquer
avec tact. C’est un art charmant, qui se donne pour une science, qui
en a l’aspect rigoureux et fier, et qui demande beaucoup d’adroite
imagination.
»Et quelle perspicacité! Quelle finesse de jugement!...
»En premier lieu, il sied de bien établir la psychologie du copiste,
de discerner le genre d’homme à qui vous avez affaire. S’il est un
sot complet et un ignorant absolu, ses bévues seront très faciles à
surprendre, grâce à leur énormité superbe: un tel homme est béni des
philologues; il ne les induit pas en erreur, sa bêtise est un gage de
sa bonne foi. Mais il y a le copiste un peu intelligent, à demi lettré.
Celui-là est terrible. On ne peut avoir en lui nulle confiance. Il
fait le malin, prend avec son auteur des libertés, arrange à son gré
ce qui ne lui plaît point, corrige, perfectionne, ajoute ici ou là ses
réflexions personnelles, approuve, conteste, enrichit d’une glose sa
lecture, que sais-je?... Ah! le perfide! Et il est habile, quelquefois;
il accomplit sa petite œuvre de faussaire avec tant d’art que l’on
y coupe. Il vous présente un texte qui, somme toute, se laisse lire
d’un bout à l’autre aisément; ailleurs, on ne trouve qu’incohérence et
abracadabrance: alors, on est tenté de choisir le limpide faussaire.
Tu vois le danger? Sache-le, ô Picrate: très souvent, un texte absurde
en apparence contient plus de vérité qu’un texte tout de suite
intelligible. Seulement, il se peut aussi qu’un stupide copiste ait
eu pour minute le texte d’un fallacieux copiste antérieur. Ainsi, les
bévues de l’un s’ajoutent aux malices de l’autre. Comment démêler ce
compliqué réseau d’inexactitudes?
»Chaque copiste a ses manies particulières, ses infirmités spéciales et
enfin sa pathologie. On distingue des sortes nombreuses de distraction:
tel passe des mots, et tel en agglutine deux, par hasard; tel se
fatigue au bout de quelques pages et, attentif d’abord, perd bientôt la
tête; et tel autre est un étourdi fieffé qui bouleverse tout ...
»Le philologue éminent considère avec sérénité ce chaos. Il ne se
rebute jamais. Il domine la situation. Quand il a travaillé des heures
et des heures, compulsé ceci et cela, cela encore et cela surtout,
discuté avec lui-même, avec l’auteur, avec son interprète, pesé le
pour et le contre dans une balance très juste et très sensible,
évoqué toutes les hypothèses possibles, d’autres encore, vérifié que
son désir de précaution ne l’a pas rendu trop timide, son impatience
trop audacieux, interrogé les commentateurs, réfuté maints et maints
collègues, il lui arrive--que veux-tu?--d’éprouver un embarras cruel
et d’être dans le doute irrémédiablement. Mais il lui arrive aussi,
par bonheur, d’aboutir à une solution très plausible. Et il est dans
la joie!... Oh! presque rien: un verbe, un adjectif qu’il a remplacé
par un verbe ou un adjectif nouveau; une syllabe qu’il a changée!... Ce
n’est rien? Tu n’imagines pas, Picrate, combien un petit mot peut nuire
à une belle phrase!...
»Tu bâilles, Picrate? Ton âme ne s’est point élevée aux calmes et
philosophiques régions de l’inutilité ... En quelque sorte, je
t’en complimente. C’est que tu es un optimiste et crois encore à
l’efficacité de l’action. Tu appartiens à l’ordre des sciences
appliquées. Tu as une âme d’ingénieur, et tu conçois que le bonheur
de l’humanité ici-bas dépend de quelques ponts, voies de transport
et travaux de canalisation. Tu es le zélateur du progrès. Tu y as
perdu tes deux jambes, et il te serait insupportable de penser que
le jeu n’en valait pas la chandelle. Disciple, en outre, d’Eugène
Dufour et des positivistes de naguère, tu attaches beaucoup de prix
à la causalité, tu te préoccupes des efficiences et tu évalues les
rendements. Tu ajoutes à tes intrépidités de nature la notion du
progrès ... Il est vrai, la philologie n’est pas faite pour toi! Mais
il y a des âmes moins robustes, et qui n’ont point une telle assurance;
des âmes inquiètes, et qui n’oseraient pas se figurer qu’elles font une
œuvre de conséquence; des âmes douloureuses, et qui craignent un grand
remuement; des âmes mélancoliques, et qui ne veulent de plaisirs que
modérés; des âmes enclines au désespoir, et qui tâchent de se donner le
change ... A ces âmes, Picrate, la philologie est bonne.
»Si j’écrivais, je ferais un livre et l’appellerais _la Consolation
philologique_.
»Le jardinage, la menuiserie ou la pratique du tour servent de
passe-temps à de vieux capitaines retraités. Ils se divertissent à ces
besognes de leurs nostalgies martiales; ils y consacrent de leur mieux
le zèle que jadis ils employaient à traîner derrière leur cheval une
compagnie de soldats énergiques, ou à ranger le magasin d’habillement
... Les petits garçons qui approchent de l’adolescence sont en proie
à de vains désirs dont l’imprécision n’affaiblit pas l’intensité; ils
souffrent et présument qu’ils s’ennuient; leur malaise est vague et
poignant: on leur donne, pour détourner leur attention d’eux-mêmes,
un jouet quelconque et, par exemple, un bilboquet. La difficulté de
réussir à cet exercice suffit à vite accaparer leur chimérique ardeur
et leur esprit qui battait la campagne.
»Ah! sois le bilboquet des grands enfants malades, bonne philologie,
ingénieuse et délicate occupation pour les âmes en peine!... Parce
que tu as en vue, somme toute, la découverte de la vérité, certaines
gens te veulent identifier à la Science. Ils disent que tu contribues
à la conquête des temps nouveaux. Ils exagèrent, ayant l’habitude de
l’emphase ... Bonne philologie, nous n’en demandons pas tant, nous
autres! La Science, affirme-t-on, prépare l’universelle félicité
humaine. Tu la laisses faire et tu n’es pas dupe de ces illusions: si
elle se leurre, il ne t’en chaut. Toi, tu es inutile, et tu le sais,
et n’est-ce pas là l’un de tes mérites? Tu n’as de rapport avec nul
intérêt contemporain; tu ignores qu’il y a des hommes et une question
sociale et des gouvernements et, pour quiconque vit, de quotidiennes
douleurs. Ta splendide sérénité provient de ce dédain des contingences.
Tes ennemis vont insinuant que tu manques de cœur. Il se pourrait: tu y
gagnes une admirable ataraxie ... Tu es un précieux exercice spirituel.
Tu enseignes à tes amis l’art de se détacher de la vie sans faire de
scandale. On ne t’en donne point à croire, ô désabusée; tu amortis, ô
endormeuse, le choc des réalités brutales; et, ô tonique, tu fortifies
les caractères!...
»Picrate, quand j’eus recours aux soins de cette Dame, j’étais malade
plus que je n’aimerais te le conter. Un immense dégoût m’avait pris,
de l’existence journalière. Que te dirai-je? le sentiment de vivre
m’exaspérait. Les causes? Ah! variées et, d’aucunes, médiocres! Mais,
depuis mon enfance dévote, j’avais essayé plusieurs doctrines et de
l’une après l’autre je m’étais féru; et puis, l’une après l’autre,
elles se sont, entre mes doigts, fanées, de telle sorte qu’au lieu de
la fleur merveilleuse je ne possédais plus qu’une chose flétrie, mal
odorante et de couleur vilaine. Et mes doigts gardèrent l’odeur de
ces morts successives, au point d’incommoder ma tête ... Si je me sers
de métaphores pour te révéler mes tristesses, Picrate, ce n’est pas
que je te refuse ma confidence. Mais à quoi bon ternir de turpitudes
cet entretien? Il y a du cynisme à déshabiller sa conscience; et
nulle intimité n’exige un tel abandon des pudeurs principales. Du
reste, il t’est loisible d’interpréter la métaphore humainement.
Mets-y du rêve et de la sensualité, de l’amour et de la jalousie, de
l’orgueil et de la faiblesse; mets-y deux ou trois femmes que j’ai
pareillement adorées, croyant toujours adorer la même,--une surtout,
blanche et langoureuse, et qui avait une voix si câline qu’à seulement
l’écouter on était enseveli en elle. Je l’ai entourée d’une tendresse
si perpétuelle que l’ennui lui en vint; et, soucieuse de liberté,
pauvre petite, un jour, elle m’abandonna, pour vivre de sa vie, parce
que, moi, je n’avais pas songé à elle ... Enfin, suppose ce que tu
voudras: mon aventure est celle de la plupart, avec des vilenies, je te
l’indique.
»Une rancune singulière contre tout m’incitait à des violences
farouches, et peu s’en fallut que mon nihilisme ne demeurât point
théorique, en l’espèce. De jeunes hommes, alors, avaient le goût de
faire éclater des bombes parmi le mal universel. Je fus tenté de me
joindre à eux ... Et puis, il me parut qu’ils généralisaient indûment
leurs opinions individuelles et abusaient de leur désespérance ...
»Je me suis enfermé, Picrate, dans une étroite et vulgaire chambre,
analogue aux cellules des moines, sauf quelques meubles Restauration,
d’un acajou plaqué, que je tenais de ma famille. J’ai rassemblé autour
de moi Platon, ses éditeurs et ses exégètes, toutes les recensions de
ses manuscrits, tout l’attirail de sa critique. J’ai assigné à mon
labeur cette tâche: établir le texte du _Timée_. J’ai renié carrément
ce qui n’est pas le texte du _Timée_. Je me suis retranché de la vie.
»Et alors, peu à peu, je méritai l’apaisement philologique. Ah! oui,
les premiers temps, erraient dans ma cellule des bouffées mortelles de
souvenirs, comme, les nuits d’été, vous arrivent des aromes de roses
lointaines et que l’on ne voit pas: et le cœur vous chavire. Un fantôme
habitait avec moi. Je l’avais, sans le vouloir, enclos entre les quatre
murs de mon réduit. Et parfois, il se précisait, et je sentais sur mes
cheveux son souffle et sur mon front ses belles mains. Cette douceur
m’était si alarmante que vite je m’acharnais à mon travail.
»Je me rappelle un soir de septembre,--un ciel bleu vert où des lueurs
circulent ... Dans le jardin sur lequel mes fenêtres s’ouvraient,
les massifs s’emplissaient d’ombre et les marronniers étaient noirs.
Les platanes embaumaient. Des vols d’hirondelles ivres de légèreté
passaient, jouaient, très haut, avec des sifflements stridents; les
chauves-souris faisaient leurs cent tours. J’eus l’imprudence de
m’abandonner au charme délicieux de l’heure, de négliger ma discipline
et de laisser le cher fantôme m’environner de ses caresses ... Ensuite,
de lourds nuages couvrirent le ciel, et les feuillages immobiles furent
plus pesants. La chaleur augmenta, l’air devint fiévreux, chargé
d’orage. En gouttes rares et larges, la pluie tomba. Des effluves
voluptueux montèrent du sol mouillé. Un piano, je ne sais où, se mit à
bruire. Une femme chanta, je ne sais quelle romance italienne, lascive
et pâmée. Et mon âme, emportée au cours de cette mélodie d’extase, en
suivait la folie vibrante et s’exaltait à quelquefois la devancer. Une
note, soudain, parut émerger du milieu des autres et s’éleva si haut,
si haut, s’amenuisant, qu’une terreur me prit de la voir se briser en
éclats et se précipiter. Une horrible angoisse m’étreignait. Un coup de
tonnerre retentit, qui tua la frêle note au ciel!... Il me sembla que
le monde croulait.
»J’ai souffert de cette soirée plus que d’un tragique accident!...
Picrate, si je t’ai conté cette anecdote un peu niaise, c’est afin que
tu saches l’état quasi pathologique de ma sensibilité lorsque j’en vins
à me soigner par la philologie. Ainsi, après la guérison, les malades
reconnaissants attestent l’efficacité d’un remède au moyen de leur
photographie «avant» et «après».
»J’ai consacré de nombreux jours à me persuader de l’extrême intérêt
qu’avait pour moi le texte du _Timée_. A vrai dire, j’aurais pu
tout aussi bien m’appliquer à des rébus ou à des logogriphes, comme
«l’Œdipe» de tel «café de l’Univers». L’essentiel est que l’on
s’applique: c’est le premier point du régime. Ce travail, à cause de
l’attention qu’il exige, m’absorba. Tant de minutie indispensable ne
permet pas que l’on dérive vers d’autres pensées. Il en resultedes
vertus aimables, qui ne font pas de bruit, pas beaucoup de besogne non
plus.
»J’ai connu de charmants philologues.
»Un Bollandiste ferait un livre édifiant et joli, s’il racontait, avec
simplicité, leurs existences. Comme les saints, presque tous ont, à
l’origine de leur vocation grave, une petite période de péché. Le
renoncement implique que l’on renonce à quelque chose d’attrayant; ou
bien il est dépourvu de valeur. De pauvres diables, qui sont nés sans
chimère et qui ne s’éprirent de nulle volupté, se mettent philologues
ou bureaucrates et continuent jusques au dernier jour à n’être ni
voluptueux ni chimériques. Il y a aussi des saints de ce modèle, des
saints médiocres. Mais François d’Assise, avant que de vêtir le froc,
mena, par les chemins d’Ombrie, une vie très folâtre et même un peu
dévergondée. Il aima, dit-on, chevaucher en compagnie de camarades
opulents, ordonner avec eux de riches cortèges, se parer d’étoffes
luxueuses et jouir de la beauté des femmes. C’était une âme d’une
surprenante gaieté. Plus tard, quand il fut ascète, ni la rigueur de
la règle, ni la fatigue des méditations, ni le prestige des stigmates
ne vinrent à bout de son allégresse: elle s’épura et, se dégageant des
fâcheuses souillures, se spiritualisa. Comme la chair, encore émue
des voluptés de naguère, se rebiffait, il la meurtrit, il se rua sur
des rosiers épineux. Et ces rosiers, désormais sans épines, furent
marqués de sang; les feuilles en sont rouges: on le peut vérifier dans
le petit jardin qui est au creux de la vallée d’Assise, non loin de la
Portiuncule.
»J’ai vu, Picrate, de semblables gouttes de sang parmi les études
critiques de quelques philologues!...