--Il y a longtemps qu’il est mort?--demanda Siméon.

--Vingt-cinq ans,--répondit Picrate.--J’ai perdu, le même jour, mon

père et ma mère: ils furent tués tous les deux en chemin de fer,

le train qui les emmenait ayant déraillé. Dix ans plus tard, une

locomotive me broyait les jambes. Nous sommes trois victimes des

chemins de fer!

--Vous êtes--reprit Siméon--trois déplorables victimes de la science.

Comment n’être point ému d’une telle rencontre?... Au temps de ma

dévotion, j’aurais expliqué cette double catastrophe comme un châtiment

du Ciel, infligé à ses contempteurs. Aujourd’hui encore, il m’est

impossible de ne pas voir, dans l’accident où succomba ton père, une

sorte de symbole narquois et désolant. Eugène Dufour comptait sur

la science et la raison. Sa vie, il l’avait organisée d’une manière

scientifique et rationnelle, réglée avec tant de rigoureuse minutie

qu’elle devait marcher à la façon d’un chronomètre. Il ne faisait pas

un geste qu’il n’eût, de le faire, un juste motif. Pour arriver à

cette précision quasi mathématique, il se privait de toute fantaisie,

de toute folie: c’est-à-dire qu’il se refusait le principal amusement

de vivre. Il fut austère comme un théorème. Il mit en branle une

formidable méthode, afin d’expulser de son destin le hasard,--lequel

lui semblait une sorte de dieu ou, du moins, de la graine de dieu.

Voilà! Et il put croire qu’il avait tout prévu. Seulement, une mouche

se posa sur le nez de l’aiguilleur à l’instant même où cet employé

allait accomplir son office; ou bien une idée légère, le souvenir

d’une petite amie voluptueuse, que sais-je? effleura l’esprit du

mécanicien, hors de propos, quand il fallait renverser la vapeur. Et le

train dérailla, contrairement à ce qu’on attendait de lui. Et Eugène

Dufour fut tué!

»Il n’y a pas de hasard, Picrate: tu bouillonnes de ne point me

le démontrer, tandis que je précipite mon discours en monologue

ininterrompu. Il n’y a pas de hasard, cela est convenu. Mais l’infinie

multiplicité des causes, leur jeu complexe et le méli-mélo de leur

efficience embrouillent si bien les conditions de ce qui est que nous

pouvons nommer hasard, pour abréger, l’origine des choses.

»Et c’est pourquoi vous m’étonnez, vous autres hommes de science!...

As-tu remarqué, Picrate, quand tu étais au collège, ceci? Le professeur

de chimie annonce qu’il va faire une expérience. Il a théoriquement

établi qu’en vertu de telle et telle loi, d’une application certaine,

il faut qu’étant données telles et telles circonstances, tel phénomène

se produise: «Voyez plutôt!...» Et il combine ses circonstances; un

préparateur zélé le seconde et s’acquitte exactement des formalités

prescrites. Il chauffe, électrise, cuisine, dose les bases et les

sels. «Regardez, j’introduis dans ce liquide blanc quelques gouttes

d’un autre liquide blanc: vous allez voir le mélange se transformer,

sous l’action de la chaleur, en un liquide pourpre d’un vif éclat

...» Les crédules élèves ouvrent de grands yeux ... «Voyez!...» Il

est vert, merveilleusement vert, comme une eau d’émeraude, comme une

perruche fondue!... Toutes les expériences qu’on fait ratent. Oh! plus

ou moins; mais toujours un peu. Si bien qu’un illustre savant imagina

des règles fort minutieuses pour le calcul des inévitables erreurs que

chaque expérimentation comporte. Et il serait bon qu’un autre savant

calculât encore les inévitables erreurs qu’entraîne un tel calcul; et

ainsi de suite, jusqu’à la consommation des siècles, afin que la pauvre

humanité, beaucoup plus tard, le jour où la planète usée sera près de

se démolir et de rentrer dans le chaos, approche un peu d’un petit

commencement de vérité! Son effort patient mérite cette récompense

suprême ...

--Alors, quoi?--dit Picrate,--la «banqueroute de la science»?

--Picrate,--répondit Siméon,--le penseur auquel tu fais allusion

présentement eut le tort de combattre un dogmatisme au moyen d’un autre

dogmatisme et au profit de ce dernier dogmatisme. Cela manquait de

badinage. D’ailleurs, il pouvait se réclamer de Pascal, qui utilise

le scepticisme de Montaigne en faveur de la religion;--de Descartes,

qui fait semblant de douter pour affirmer ensuite plus librement;--et

de Kant lui-même, qui employa la raison pure à tout détruire afin de

faire la place nette aux constructions nouvelles qu’il projetait ...

Tous ces gens-là sont des démolisseurs provisoires, qui ont des âmes

d’architectes et ne rêvent que de bâtir ...

--Mais toi,--reprit Picrate,--tu es un démolisseur acharné, tu ne veux

que démolir?

--Oh! moi, Picrate, je ne pratique pas. Je regarde. Il me paraît que

les démolisseurs font, en général, un ouvrage assez bon. Ce qu’ils

jettent par terre ne tenait plus et menaçait de dégringoler sur les

passants. Et puis, si l’on examine les décombres, on s’aperçoit que les

matériaux ne valaient rien; on se demande comment l’équilibre durait;

on vérifie qu’il serait vain de regretter une si vieille, caduque et

laide bâtisse, toute délabrée jusqu’au cœur ... Quant aux architectes,

ils m’ont toujours l’air de préparer aux démolisseurs de la besogne.

--De sorte qu’il n’y a plus rien? Tu nies la raison, la science; tu

nies tout!...

--Du moins, je n’affirme rien; et c’est presque la même chose, je

l’accorde ... On objectait aux sceptiques grecs qu’ils devaient, sous

peine de se contredire gravement, n’affirmer point leur scepticisme:

ils devaient douter de leur doute, s’ils étaient vraiment soucieux

d’éviter toute espèce de dogmatisme. On les taquinait ainsi:--Dire _Il

me semble_ ... n’est point assez. _Il me paraît qu’il me semble_ ...

recule la difficulté. _Je crois qu’il me paraît qu’il me semble_ ... la

recule encore. On ne l’évite pas ... Il y a dans toute pensée qui se

formule une tare indélébile.

»Mais les splendides fleurs d’été, qui sont radieuses, qui boivent

les flots du soleil et se répandent en parfums, ne commettent aucune

erreur; elles bornent leur vie à _être_, elles évitent l’insanité de

_connaître_.

»Picrate, n’admets-tu pas que la pensée soit une sorte de maladie

fâcheuse qui atteint quelques organismes? Quant à moi, j’envisagerais

volontiers la conscience comme un accident analogue à la rouille

du seigle ou au phylloxéra de la vigne. Elle résulte de la mémoire

néfaste. Sans la mémoire, la vie serait une succession d’instants sans

lien; l’individualité douloureuse ne réussirait pas à se constituer.

Picrate, je t’ai dit un jour--je m’en souviens et, toi, tu l’as sans

doute oublié--que la faute originelle, c’était le fait même de vivre.

J’entendais: vivre d’une vie individuelle. La faute originelle, c’est

la vie consciente de l’individualité que la mémoire crée. Le Tout, lui,

est indemne de cette faute; les splendides fleurs d’été, que notre

seule méditation détache du Tout, sont indemnes de souffrance et

d’erreur. Ah! qui nous guérira de la maladie de penser? La mort, unique

rédemptrice!...

--Tu es décourageant, Siméon!

--Crois-tu?... Mais je t’empêche, avec mes bavardages éperdus,

d’achever ton récit. Ton père et ta mère sont morts; tu étudies, au

lycée, les sciences expérimentales et mathématiques. Tu en es là.

Ensuite?

--Eh bien, ensuite, j’ai passé avec succès les examens de l’École

centrale. Je suis devenu ingénieur. Que te dirai-je? J’eus le sort

commun, deux ou trois ans. Et puis mes jambes me lâchèrent, et ce

fut la débâcle. A quoi bon te raconter le détail de mes misères

successives?... Siméon, je ne voudrais pas te mentir, et je ne voudrais

pas non plus te mettre au courant de plusieurs aventures d’où je

sortis, coûte que coûte, fort déconfit. Si tu savais mes torts, tu ne

pourrais plus m’estimer, en dépit de ta dédaigneuse indulgence ...

J’ai commis de graves erreurs, Siméon ... De déchéance en déchéance,

me voici marchand de lacets, d’anneaux brisés, par les rues, presque

mendiant ... Quelquefois il me semble que je vais rencontrer Eugène

Dufour, qu’il me reconnaîtra! Que veux-tu que je te dise? Je n’ai pas

eu de chance. Et puis, les femmes m’ont perdu.

--Les femmes, Picrate?

--Oui, les femmes. Toutes les femmes! Je les désirais toutes;

j’en obtenais pas mal ... J’y gaspillai mon temps, mon argent, ma

réputation. J’étais un joli homme, et pourvu d’un tempérament vif.

En outre, sentimental et jaloux ... Oh! je me suis, avec l’âge, bien

assagi. Mes jambes me manquent, tu le conçois ... Et cependant il m’est

resté de l’ardeur, malgré les avanies. L’été, les belles femmes dont

les robes me frôlent, quand elles marchent portant devant elles la

gloire de leur poitrine libre sous l’étoffe légère, m’enivrent, Siméon,

me rendent fou; et je suis obligé de serrer mes poings contre le bord

de mon chariot pour ne pas saisir le bas de leur jupe, qui sautille

à chacun de leurs pas et marque le rythme de leur allure ... Il y en

a d’admirables, des femmes; et il y en a de bien attrayantes encore,

quoique imparfaites. J’ai calculé que j’en désire à peu près vingt pour

cent, à Paris.

--C’est énorme, Picrate.

--Et toi, Siméon?

--Moi, j’étais occupé à me dire que tu allais me prendre pour un

pessimiste, et je m’en affligeais. Je ne suis pas un pessimiste, ni un

optimiste non plus ... Seulement, tu songeais à tout autre chose déjà,

grâce à la bienheureuse frivolité de ton esprit. Tu es excellemment

doué pour n’être pas un logicien. Quel dommage qu’on ait voulu te

consacrer à la science, te soumettre aux disciplines de la raison!...

»Ah! Picrate, une fois pour toutes, dénigrons, de propos délibéré, la

raison!...

»Zénon d’Élée m’est précieux entre les philosophes pour avoir inventé

l’argument d’Achille et de la tortue. C’est une merveille! On dit: «La

tortue est partie la première; elle a quelque avance, si peu que ce

soit: eh! bien, Achille ne saurait aucunement la dépasser. La tortue

est le plus lent des quadrupèdes et Achille va comme le vent. Non,

Achille ne saurait dépasser jamais la tortue. Car--raisonnons!--il

faudra d’abord qu’Achille rattrape la tortue devant que de la dépasser.

Mais, tandis qu’Achille parcourra cette portion du stade, la tortue,

si lente qu’on la suppose, aura fait un petit bout de chemin. Ce petit

bout de chemin, Picrate, Achille le devra parcourir; cependant la

tortue ..., etc ...» N’est-ce point évident?

»Voilà ce que démontre la raison, de telle manière qu’on a vainement

essayé de trouver une faute dans cette argumentation stricte. La raison

démontre qu’Achille ne dépassera point la tortue ... A présent, faisons

une expérience. Va devant. Moi, je monte sur mon siège; je fouette mon

cheval. Tu te hâtes. Et moi, je n’ai pas plus tôt donné deux coups de

fouet à mon cheval que je suis déjà loin ...

...Picrate vit s’éloigner Siméon, qui ne lui avait même pas dit adieu.

Il l’appela. Mais Siméon ne se retournait pas. Il était parti. Picrate

demeura penaud, décontenancé, triste et ne comprenant s’il avait irrité

son ami ou bien si son ami était soudain devenu fou ...

VIII

SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON

--Pourquoi donc--demanda, le lendemain, Picrate à Siméon--t’es-tu sauvé

ainsi?

--Pour rien,--répondit Siméon.--Parce que je me sentis soudain l’esprit

chimérique. Pour être déraisonnable. Pour me démontrer que je ne

suis pas un philosophe à système. Et, si je ne me trompe, aussi pour

te contrister. Enfin, pour mille et mille raisons subtiles, que je

n’aperçus point et qui n’en furent pas moins efficaces. D’ailleurs,

qu’importe?... Tu as la manie de vouloir tout expliquer, Picrate;

c’est un reste de tes superstitions positivistes: tu es atteint de la

recherche des causalités. Respectons, que diable, les faits! Ayons

conscience de notre inconscient!...

»Il me plaît, ce soir, de me rappeler une période de ma vie qui fut

charmante, infiniment paisible et un peu cocasse. J’étais philologue!

»Le professorat m’eut bientôt ennuyé. C’est un métier pénible et

véritablement fastidieux si l’on n’est soutenu par quelque idée

d’apostolat. Or, le moyen de se croire un apôtre quand on a pour

mission d’apprendre aux petits Français d’aujourd’hui des littératures

qui ont cessé de les émouvoir? Je m’y efforçai vainement ... Pauvres

gamins, ils me faisaient pitié: n’étais-je pas leur bourreau? Je vois

encore leurs mines affligées, leurs attitudes de résignation difficile,

tandis qu’au renouveau je les oblige à peiner sur des épîtres d’Horace,

d’une vulgarité non pareille, et sur des harangues de Démosthène, qui

moi-même m’assomment. Dehors, il fait beau. C’est l’exquise saison

que la lumière n’est pas encore alourdie de chaleur, mais, pure, se

répand en ondes égales sur le frémissant miracle des plaines. Dans la

petite salle hideuse où nous sommes enclos, mes victimes et moi, un

rayon de soleil, tiède et doré, filtre et tombe sur le plancher. Des

poussières y jouent, vont et viennent, s’éclairent un instant comme,

dans l’étendue céleste, les astres tour à tour passent et reçoivent une

furtive illumination ... Les puérils captifs regardent, par-dessus les

livres pédantesques, ce peu de soleil qui les visite. Et des velléités

de libre joie s’éveillent en eux. Leurs seize ou dix-sept ans battent

dans leurs veines. Ils rêvent; et ils souffrent de ne pouvoir bouger.

Moi, je leur explique, hélas! que Philippe est aux portes d’Athènes et

qu’il convient de déjouer ses plans ...

»Un après-midi, l’un de mes infortunés gamins poussa un tel soupir

de frénétique ennui, de détresse, d’horreur, que toute la classe

en frissonna. Moi aussi. Cela se passait dans une agréable cité

tourangelle ... Je me levai; je pris mon chapeau; je dis à ma classe:

»--En voilà assez. Fermez vos livres. Allons nous promener ...

»Et, jusqu’au soir, nous goûtâmes, le long des chemins forestiers, non

loin de l’indolente Loire, la douceur du printemps.

»Cette façon d’entendre la pédagogie universitaire n’est point admise

par l’Administration. Le proviseur, au lycée, attendait avec colère

notre retour ... Il y eut des histoires!... Je fus tancé, admonesté.

L’inspecteur d’Académie, furieux, réclama du ministère que je fusse

remplacé par un fonctionnaire sérieux et capable de rétablir parmi mes

élèves la discipline ... On m’annonça qu’on m’envoyait en disgrâce au

collège de Ploërmel et, comme j’étais las de tourmenter des adolescents

avec du grec et du latin, je démissionnai.

»C’est alors que je consacrai mon existence à la philologie; ce zèle me

dura quelque cinq ans.

»Je possédais de menues rentes que m’avait léguées ma grand’mère; oh!

menues, mais suffisantes à l’entretien d’un philologue. Je revins à

Paris et demeurai dans le quartier du Panthéon.

»Je me disais: «Nous sommes, nous autres philologues, les chastes

gardiens, les vestales de la culture gréco-latine. L’inutilité de notre

sacerdoce est absolue et peut sembler, dans le présent état social,

presque insolente. Mais à cette inutilité même il y a quelque beauté

paradoxale et pathétique!...»

»Voilà comment je m’instituai philologue.

»C’est un métier parfait pour des gens qui ne sont pas des utopistes,

qui ont perdu le goût d’agir et renoncent à influer sur les réalités

ambiantes. C’est un refuge pour les découragés de leur temps ... Je

trouve absurde et coupable même d’infliger ces vieilleries à des

enfants, naïfs et gais, qui s’élancent vers la vie avec une confiante

fougue. Mais l’hellénisme, Picrate, offre aux âmes timides, que la vie

a déçues, des joies gentilles et calmes, appropriées à leur délicatesse!

»L’actualité a des inconvénients. Elle est criarde, exubérante,

tumultueuse. On ne saurait l’apprécier avec détachement: on y est

pris. Elle vous choque, avec ses façons désinvoltes et grossières; elle

vous bouleverse, avec son imprévu, comme on dit, «sensationnel»: le

mot n’est pas joli, mais il est juste. Oui, l’actualité vous donne de

grosses sensations, triviales et confuses. Elle s’aboie dans les rues,

fait des rassemblements, se vend un sou.

»Eloignons-nous de cette gourgandine.

»Que l’antiquité, au contraire, est belle et sereine! La patine du

temps lui confère une dignité merveilleuse ... Je ne te parle pas d’une

époque réelle, où des hommes vécurent, analogues à nous, laids sans

doute et sujets à de quotidiennes douleurs. Je crois que les hommes, en

tout pays et toujours, sont un spectacle médiocre. Mais l’antiquité,

telle qu’à distance elle se transfigure, c’est la réunion des poètes et

des sages:--Homère, qui interrogeait la Muse: «Muse, dis-moi combien

les Akhéens possédaient de vaisseaux», et, la Muse s’étant prononcée,

chantait: «Les Akhéens avaient trois cents vaisseaux»;--Héraclite,

qui, s’affligeant sur la fuite perpétuelle de tout, définissait ainsi

sa mélancolie: «Tout s’écoule, on ne se baigne pas deux fois dans le

même fleuve», et, le premier, songeait à faire du Devenir l’essence

de l’Être;--Démocrite, qui dédia sa longue existence à la recherche

d’un stratagème pour arriver à la félicité dès ici-bas: il abandonna

l’héritage de son père, prit le bâton du voyageur, affronta le mauvais

accueil de l’étranger, supporta de dures fatigues, afin qu’au retour le

pain bis lui parût délicieux et la pierre qui lui servait d’oreiller

molle et douce;--Anaxagore, qui méprisa la matière et devina l’esprit

comme la substance des choses;--Socrate, personnage un peu baroque et

humoriste impénitent, qui, de son bâton mis en travers, arrêtait les

gens dans la rue pour leur démontrer l’illogisme de leurs idées et,

polémisant avec les sophistes, usa de leur dialectique si bien qu’on le

prit pour l’un d’eux et lui fit boire la ciguë;--Platon ...

»Tu excuseras, Picrate, cette énumération désordonnée. Il fallait que

fussent dits quelques noms anciens et rappelés quelques souvenirs

helléniques, si je voulais te préparer à comprendre mes ferveurs de

philologue.

»Je ne suis jamais allé en Grèce. Je n’ai cure de rencontrer au pied

de l’Acropole des touristes anglais et des dames munies d’appareils

photographiques. Il me serait pénible de trouver moins noble que je ne

l’imagine la ligne des horizons qu’Athênê disposa, moins magnifique la

mer dont Eschyle a vanté le sourire innombrable!... D’ailleurs, que

m’importe l’authenticité de ces choses? Je n’exige, pour mon idéal,

qu’une sorte de demi-réalité. Certes, il faut qu’il ne soit pas un

simple conte forgé par un poète. Il m’est précieux de savoir qu’en

un coin privilégié du monde, il y eut quelques années où vécurent

Périclès, Anaxagore, Sophocle, Euripide et Platon.

»Picrate, l’antiquité est une époque sans seconde, où la terre n’était

hantée que d’écrivains et de philosophes ...

--Tu prétendais, l’autre jour, Siméon, que les travaux des historiens

ont privé l’antiquité de son prestige?...

--Je prétendais cela? C’est donc, Picrate, que je me contredis:

je ne néglige ni l’une ni l’autre des deux faces de la vérité; je

choisis l’une ou l’autre selon l’opportunité. Je tiens divers propos

et veille à ce que chacun d’eux soit cohérent. Tu ne peux exiger de

moi davantage: je ne suis pas un doctrinaire; et songe que tout cela

s’arrange dans l’absolu!...

» ...Lorsque les barbares survinrent et imposèrent au monde leur

domination brutale, l’antiquité s’enveloppa dans le linceul du silence

et de l’oubli. Craignant les profanations, elle fit la morte, comme

ces ingénieux insectes que de mauvais enfants taquinent. Les barbares

la bousculèrent; mais elle eut soin de ne pas exciter leur détestable

folie en résistant. Ils l’oublièrent. La barbarie triomphante

s’épanouit, régna, constitua ses empires de frénésie et de fureur;

cependant, la pensée sereine et pure d’Athênê, qui semblait abolie,

hibernait dans l’asile sûr des bibliothèques et des sarcophages. La

destinée ne lui fut point injurieuse.

»Combien il me plaît, Picrate, que l’approche soit difficile de cette

pensée persistante! Parce que de sots pédagogues risquèrent de la

galvauder, ne te figure pas que le sacrilège soit accompli. C’est une

fausse image d’Athênê qu’ils divulguent; l’âme en est absente. Athênê

n’a point à souffrir de cette vulgarisation: vraiment il ne s’agit pas

d’elle!

»Mais admirons l’artifice pieux de la destinée!

»Tandis que les barbares sévissent inutilement, elle prévoit la menace

plus dangereuse des pédants et des pédagogues, et qu’il sera plus

malaisé de déjouer leur malice. Alors elle s’avise de dissimuler mieux

et de bien travestir le précieux trésor de l’âme antique. Il fallait, à

tout prix, donner le change à ces barbares nouveaux et inquiétants qui,

à la brutalité des autres, substitueront l’irrévérence de leur insigne

vulgarité.

»Elle prit pour auxiliaires les moines très sots et innocents. C’est

à eux qu’incomba la tâche singulière de préserver des familiarités

blessantes la païenne idéologie.

»Or, il ne suffisait point qu’ils lui offrissent la cachette de leurs

cellules et la sécurité de leurs couvents, construits parfois comme des

forteresses: il n’est de forteresse que l’on ne force, de retraite que

n’envahisse la multitude malfaisante ... La destinée leur inspira--sans

les en avertir--un stratagème bien meilleur: ce fut de déguiser les

textes anciens jusqu’à les rendre méconnaissables à peu près. Ah!

comme ils s’employèrent volontiers à cette œuvre excellente, dont la

portée leur échappait! Instruments de la destinée, ils accomplissaient

une formidable besogne et ne songeaient point à se demander la

signification secrète qu’elle pouvait avoir. Cette besogne leur était

merveilleusement indifférente: cela n’affaiblissait pas leur fatale

ardeur. Ainsi les abeilles font leur miel, sans savoir qu’il ne leur

sert de rien. Voilà comme la destinée se procure de parfaits esclaves.

»Ils copièrent et ils recopièrent; et, à chaque copie, des fautes

nouvelles défiguraient un peu plus le texte premier. Cela dura des

siècles. La plupart des vieux manuscrits s’égarèrent. On préférait

les copies récentes: on n’avait pas encore le respect des vieilles

choses. Ainsi se perpétuaient, en s’altérant, les ouvrages antiques.

Les contemporains étaient insoucieux dos bonnes lettres, de sorte

que le lent travail des moines put s’effectuer sans trouble ... Et

tout fut prêt lorsque l’indiscrète Renaissance voulut y regarder.

La curieuse ne trouva pas Athênê dévêtue et manifeste. Elle tenta

de la surprendre et ne vit la vierge divine qu’à travers le manteau

fallacieux et hermétique des contresens et des erreurs où les chastes

moines l’avaient enroulée.

»Telle cependant, elle était encore si belle que, de l’avoir seulement

aperçue, on demeurait épris.

»Picrate, les érudits de la Renaissance eurent des jours de magnifique

émoi ... Mais ils furent intempérants; et la hâte de leurs appétits

gâta leur volupté. Ces gens manquèrent de délicatesse attentive. Ils se

ruèrent, étant pressés. Confiante en son manteau tutélaire, Athênê leur

accorda des privautés illusoires et, souriante, se gardait de leurs

entreprises.

»Sans métaphore, si tu le préfères, les érudits de la Renaissance se

précipitent sur toutes les copies des œuvres antiques. Ils choisissent

celles dont l’écriture leur est le plus commode à lire, les dernières

et donc les plus corrompues. Ils ont à leur disposition, depuis peu,

l’imprimerie. Ils se dépêchent d’imprimer tout ce qui leur tombe sous

la main, de Sophocle, d’Aristote, de Platon, de Diogène Laërce et

d’Aristophane; les Latins aussi. Ces éditions princeps des auteurs

classiques, que se disputent les bibliophiles, sont très médiocres. On

les réimprima; elles fixèrent pour longtemps la vulgate de l’antiquité

...

»La subtile Athênê trompa, de cette façon, le désir de ses adorateurs.

Pénélope ouvragère usa d’un autre artifice; mais, si Ulysse avait par

trop tardé, il eût fallu que la modestie de Pénélope succombât. Et note

que les amoureux de cette dame furent étonnants de longanimité: la

_furia francese_ n’aurait point admis ces délais!...

Picrate et Siméon · 第 5 / 18 段