»C’était, à vrai dire, plutôt la profession de foi de M. Deschanel

le père qu’il formulait en ces termes laconiques, que la sienne

propre. Car on est exilé pour ses opinions, mais on naît en exil

involontairement. Le mérite n’appartenait qu’au père d’avoir, malgré

les tristesses de l’absence, augmenté d’un bon citoyen le chiffre de

la population française ... Le fils voulut signifier, sans doute,

qu’il serait fidèle à l’exemple héroïque du père et, dans l’hypothèse

d’un nouveau coup d’État, affronterait l’hostilité de Napoléon IV.

Les électeurs le comprirent bien, et le Parlement compta un orateur

de plus, un orateur élégant et disert, et qui, de sa naissance

bruxelloise, n’a conservé nul accent belge ... Et toi, Picrate,

tu es récompensé pour les mérites paternels. Je n’y trouve rien à

redire,--sinon que tu hérites, en quelque sorte: ce qui est contraire,

il me semble, aux règles de ton socialisme. M. Deschanel, lui, n’est

pas socialiste, et ce n’est donc qu’à toi que j’adresse cette timide

objection.

--Je n’y avais pas songé,--dit Picrate.--D’ailleurs, tu sais notre

réponse en pareil cas: tant que la société collectiviste ne sera point

réalisée, il nous faut bien accepter les conditions de la vie actuelle.

--Cela vous donne une assez belle latitude,--acquiesça Siméon.--Cela

permet, en outre, à certains de vos plus vaillants propagandistes de

capitaliser fort agréablement ...

--Peut-être!...--fit Picrate, d’une manière évasive. Toujours est-il

qu’après le 4 Septembre, nous revînmes à Paris et prîmes un petit

appartement dans le quartier du Luxembourg. Mes souvenirs datent de

cette époque. Le reste me fut raconté maintes fois, durant les soirées

familiales. J’ai grandi, je me suis formé ma conscience d’homme, parmi

les narrations généreuses des proscrits. Mon grand-père récitait

volontiers ces vers de Hugo:

J’accepte l’âpre exil, n’eût-il ni fin ni terme...

»Il ne l’avait pas, lui, accepté, mais revendiqué. Ma mère me fit

comprendre que c’était encore plus beau.

»Les superbes enseignements que j’ai reçus! Je ne puis, sans rougir,

y songer ... D’un mot je les résume: «Raison». Toute la doctrine

dérive de là. Mon père était la raison même, la raison faite homme,

la raison sans cesse agissante, présidant aux graves démarches de

la pensée, déterminant les moindres détails de la vie, organisant,

réglant, voulant ... Quand il avait dit: «C’est la raison!» chacun

s’inclinait. La raison lui servit à éloigner de notre demeure les

superstitions et les préjugés. Elle lui dicta la coupe de son costume.

Il s’habillait d’une façon très particulière, au mépris de la mode

et des usages courants. Son pantalon n’était ni trop large ni trop

étroit: il avait calculé les dimensions exactes qui assurent, autour

des jambes, une suffisante aération sans excès de flottement. Il

revêtait une blouse de lainage boutonnée au cou, aux poignets, serrée

à la taille d’une ceinture en caoutchouc. Il se coiffait, l’hiver,

d’une toque de drap, qui lui entrait jusqu’aux oreilles; l’été, d’un

chapeau vaste, aux grands bords ronds, en étoffe légère que tendait un

ingénieux système de joncs très fins. Sa chaussure, il la fabriquait

lui-même, ainsi que celle de ma mère et la mienne (j’avais alors des

pieds), conformément à des principes fixes: pas de talons, car il est

vain de se prétendre hausser; pas de tiges, qui gênent l’articulation

des chevilles, mais un juste agencement de courroies, afin que la

semelle n’abandonne pas la plante des pieds. Il portait la barbe et

les cheveux courts; et cependant, malgré son vœu de supprimer le poil

inutile, jamais il n’usa du rasoir, jugeant convenable qu’un menton

mâle fût velu. Il avait combiné pour ma mère un costume qui sacrifiait

à la raison toute coquetterie. Notre habitation, notre table étaient

soumises à des règlements analogues, la température de nos chambres

fixée avec précision, le menu de nos repas composé selon les théories

hygiéniques, la quantité du pain, de la viande, des légumes, du sel,

déterminée, au renouvellement de chaque décade, selon la saison, l’état

hygrométrique de l’atmosphère, le quartier de la lune et le poids de

nos individus, préliminairement vérifié, enregistré, comparé, trouvé

en baisse ou bien en hausse. Comme j’avais une propension fâcheuse à

engraisser, je devais rester sur mon appétit, ce qui m’affligeait,

je l’avoue. J’avoue aussi que l’extrême rigueur de cette existence

systématique m’importunait ... Oui, je rechignais aux préceptes de la

raison. Siméon, je n’ai qu’ensuite estimé mon père à sa valeur; je ne

l’ai vraiment admiré qu’après sa mort. C’est mon regret.

--Que veux-tu, Picrate!--dit Siméon;--tu manquais de perspective. On

apprécie mal ce dont on pâtit. Cela explique que l’on juge avec plus

de sérénité la douleur d’autrui que sa propre douleur. Cela explique

qu’il y ait des consolateurs éloquents, capables d’arriver, dans leurs

discours, à la sérénité du stoïcisme, mais, quand il s’agit d’eux,

douillets ainsi que des femmes nerveuses. Cela explique qu’il y ait des

conquérants: ils évaluent à peu de prix l’existence humaine, tandis

que, d’une hauteur bien choisie, ils dominent les masses où se perdent

les souffrantes unités ...

»Sois sans remords, Picrate. A peine te fut-il loisible d’échapper au

minutieux gouvernement de la raison, tu l’honoras comme il convient,

j’en suis sûr ... Reconnaissons-le, du reste: l’entreprise d’Eugène

Dufour, intéressante et méritoire, avait le tort d’omettre un fait

essentiel, à savoir que la raison est une chose et que la vie en est

une autre. Je ne dis pas seulement la vie humaine, mais la vie, ou, si

tu veux, la nature, ou, si tu veux, la réalité. Quand tu observes le

Cosmos, as-tu l’impression qu’il soit cohérent à ravir? Si l’accord

était si parfait entre le Cosmos et la raison, les philosophes, ces

professionnels détenteurs de la raison, depuis longtemps auraient

compris le Cosmos: il n’en est rien! On n’a pas encore déniché l’idée

directrice de ce monde où nous sommes logés. Les hypothèses que l’on a

faites là-dessus ont échoué très piteusement. L’une des plus jolies est

celle, sans doute, de ce subtil Bernardin de Saint-Pierre, qui consacra

toute l’ingéniosité de son esprit et de son cœur à essayer d’introduire

un peu d’ordre dans ce désordre. Il y prodigua les trésors de sa

mauvaise foi et de sa bonne volonté; ses explications prêtent à rire.

Il n’était pas un métaphysicien. Les métaphysiciens négligent, pour

plus de commodité, le détail des apparences: ils construisent de vastes

idéologies, dont le seul tort est de ne point s’adapter au concret.

Lui, attentif à ne rien oublier, examinait, tenait compte de tout,

et, à mesure qu’avançait son enquête, il imaginait l’interprétation

requise. Il tomba dans la saugrenuité. Son échec est bien lamentable:

d’abord pour lui, dont le zèle était digne d’un meilleur sort; et

puis pour l’intelligence humaine, qui s’est, en la personne de ce

commentateur, couverte de ridicule. La grosse bévue de Bernardin, ce

fut de croire que rien n’existe qui n’ait sa raison d’être. Partant de

ce principe faux, il devait aboutir à de comiques résultats. Pauvre

garçon, dupe de ce respect qu’il eut pour le Cosmos!

»Picrate, si le monde, la vie et la réalité dépendaient de quelque

idée directrice, quelqu’un l’aurait bien aperçue, ne fût-ce que par

hasard, depuis cinq mille ans, au moins, qu’il y a des philosophes et

qui hasardent des systèmes. La vérité, je vais te la dire; mais ne la

répète pas, afin de ne décourager personne. Ne t’aventure pas à la

confier même aux roseaux du fleuve: ils sont bavards, ils l’ont prouvé.

Garde-la pour toi, dans le secret de ta mémoire. Et, si tu sens qu’elle

t’afflige excessivement, efforce-toi de n’y plus penser. Ce n’est pas

une opinion bonne à répandre: le jour où elle serait connue et adoptée,

il y aurait sous les cieux plus de tristesse qu’en cette nuit lugubre

où une voix qui courait sur les flots attesta que le grand Pan était

mort. Les cloches des églises, qui sonnent à la volée en l’honneur

de tel démiurge, s’immobiliseraient dans un farouche silence; et

elles sembleraient folles d’avoir jadis sonné. Les austères savants

regretteraient avec tant d’amertume la rigueur de leur discipline qu’on

les verrait, de rage, se frapper le front contre les murs de leurs

laboratoires. Les processions Dolet, décontenancées, se disloqueraient

et se réfugieraient, éparses, chez des marchands de vins, en vue de

noyer leur confusion dans les pots. Picrate, sois discret:

»Cosmos, le roi Cosmos est absurde!

»Ne me dis pas que tu étais sur le point de t’en douter. Si tu l’avais

seulement présumé, ton irascible humeur ne saurait s’excuser: car

l’irritation suppose un fond d’optimisme ...

»Mais revenons à Eugène Dufour. Aperçois-tu la vanité de sa généreuse

tentative? Le monde, dans son magistral ensemble, est absurde. Et

cependant Eugène Dufour détache de ce Tout absurde cet épisode qu’est

la vie humaine et ce frêle incident qu’est une existence individuelle.

Et il décide de régler, selon les lois de ce qu’il nomme la raison,

l’existence d’Eugène Dufour, ton existence à toi, celle de madame

Dufour et de tel disciple docile qu’il pourra recruter. Hélas!

autant vaudrait distinguer, dans un fleuve, une goutte d’eau et lui

conseiller en un langage persuasif de remonter vers sa source, vu

que le fleuve, mal dirigé, l’entraîne à des désastres!... C’est au

fleuve qu’il faudrait s’adresser. C’est le Cosmos qu’Eugène Dufour

devait premièrement réformer. Et, sauf tout le respect que j’ai pour

l’intrépide confiance de ton père, mon cher Picrate, vois-tu ce

terrible croquis: d’une part, Eugène Dufour, armé de sa raison humaine,

et, de l’autre, ce prodigieux imbécile de Cosmos, gigantesque, immense

et qui rit bêtement?...

VI

PICRATE PLEURE ET SIMÉON LE CONSOLE

Siméon se tut.

La chaude nuit, claire d’étoiles, palpitait. Par-dessus le talus des

fortifications, il la regardait. Il s’amusait à suivre, grâce au repère

d’une lointaine cheminée, la montée lente et graduelle de Véga, que le

reste de la Lyre accompagne à distance pleine et qui semble entraîner

avec elle toute la céleste géométrie. Il laissait s’apaiser en lui le

tumulte de son discours. Et il rêvait, heureux de la détente de ses

nerfs et du silence de son esprit.

Mais il aperçut Picrate, qui tirait de sa poche un gros mouchoir de

coton bleu à carreaux et s’en essuyait les paupières.

--Tu pleures, Picrate?

Picrate ne répondit pas. Il soupira, fit de la tête un signe de

dénégation, se mordit la lèvre et pleura encore.

--Ne dissimule pas que tu pleures, Picrate, et ne regrette pas de

pleurer. Assure-moi seulement que tes larmes n’ont pas pour origine

quelque souffrance personnelle: nulle rage de dents ne t’éprouve, nulle

migraine ne t’accable?... Non! je le savais. Ton espoir s’identifie à

celui de l’humanité désabusée. Qu’il est grand et qu’il est pathétique!

Cher Picrate, enfantin comme l’humanité, on t’a cassé ton beau

jouet!... Donne-moi ta main, mon Picrate ...

Mais Picrate secoua, de droite à gauche, son buste large et refusa

sa main, sans mot dire. Il écrasa son mouchoir sur ses yeux et parut

bouder. Siméon reprit:

--J’admire, Picrate, comme tu as l’esprit religieux. Tu t’irrites

contre moi, ainsi que les chrétiens fervents maudissent les exégètes,

qui leur découvrent, dans l’Évangile, des interpolations. Au moyen âge

et pourvu de quelque autorité en Sorbonne, tu m’aurais fait engeôler

et brûler. Moi, je ne t’en aurais pas voulu, car il est naturel que,

possédant une croyance, on la défende _unguibus et rostro_. Si j’en

possédais une, tu me verrais fort malcommode à son endroit. Pauvre

vieil enfant chimérique, Picrate, j’ai des remords: peut-être ne

fallait-il pas te révéler l’irrémissible absurdité du Cosmos. Toi,

tu croyais que la raison domine le jeu mouvant des apparences, et tu

considérais comme un insignifiant détail, dans l’universelle économie,

ta médiocre destinée. Il te plaisait de te fâcher contre toi-même,

d’assumer la responsabilité de ton cas et de te dire que l’ordre

général n’en était pas troublé. Enfin, tu limitais le désastre ...

Et moi, voilà que je surviens, satanique, et que je dévaste le grand

ciel de ta raison pure. Je suis un méchant, il est juste que tu m’en

veuilles. L’humanité est trop jeune pour qu’on la sèvre. Seules lui

sont encore bienfaisantes les bonnes nourrices babillardes, qui lui

chantonnent les douces complaintes infinies où les mots reviennent, qui

lui sont familiers ... Mais, vois, Picrate, il n’y a rien de changé.

Nous sommes ici deux camarades qui ont uni leur infortune et qui, en

ce petit cabaret, l’allègent, au moyen de liqueurs presque agréables.

Regarde: la vaste nuit d’été rayonne; le clignement des étoiles semble

fiévreux d’un beau désir; la voie lactée est une écharpe gracieuse

indolemment défaite. La tiédeur de l’air engage à quelque mollesse.

N’aimes-tu pas ce paysage?... Et regarde-moi; suis-je si lugubre? Je me

réjouis de la belle nuit d’été, comme si les coïncidences auxquelles

nous devons son exquise douceur avaient été préméditées depuis

longtemps par un obligeant démiurge, ou amenées par un concert de

causalités raisonnables, et je la goûte peut-être mieux ainsi, libre

d’idées et d’intentions. Un démiurge entre elle et moi m’en gâterait la

solitude, et la raison me la profanerait ... Je la préfère hasardeuse

et vaine, avec ses étoiles en folie et sa limpidité.

»Si le Cosmos était raisonnable, Picrate, il conviendrait de le vouloir

comprendre. Songe à l’effort perpétuel qu’il nous faudrait y dépenser.

Combien il est plus avantageux de se dire que tout cela n’a point de

sens, et de s’abandonner au charme de l’inutile fantasmagorie!... Je

vois que tu ne pleures plus; tu es sage.

»A présent, nous irons, chacun chez soi, nous coucher, parce qu’il

est tard. Tu dormiras. Tu as déjà sommeil. Tu oublieras; et demain je

veux te trouver souriant. L’affliction, de même que la joie, est un

sentiment excessif et dont le caractère absolu me choque: la vie ne

comporte pas cela. Pleurer, de même que rire, c’est simplifier par

trop. Seul le sourire convient à la diversité des circonstances ... Tu

dors, Picrate?...

--Un peu ...

--A la bonne heure!

VII

SUITE DE L’HISTOIRE DE PICRATE

--Je n’ai presque plus envie, Siméon, de te continuer mon histoire. Tu

me l’as d’avance dénigrée.

--Que non, Picrate! Tu me désoles par ta promptitude à mal conclure

... Quel motif nouveau de chagrin te connais-tu? Qu’y a-t-il?... Ta

vie est ratée; il me semble que c’est un fait sur lequel tu avais déjà

des lumières: te voilà, dépourvu de jambes, qui bois une anisette

faubourienne en compagnie d’un cocher de fiacre. Ce n’est pas moi,

Picrate, qui te révèle la médiocrité d’un pareil sort. J’ai tâché de

t’expliquer ton échec,--et de telle façon qu’il n’y eût pas de ta faute

le moins du monde. J’ai rendu le Cosmos responsable! S’il est absurde,

tu n’y peux rien. La famille Dufour, qui le voulut réformer, assuma

un rôle écrasant, mais généreux ... Picrate, tu sors de là grandi. Ta

biographie n’est pas diminuée; au contraire! Conçois de l’orgueil,

Picrate. Ton ascendance s’employa contre l’absurdité du réel. Que de

familles nobles et décorées de noms illustres envieraient de tels états

de service!... Vous êtes une lignée de grands rêveurs ...

--Tu crois? Ce ne fut point une manie?

--Une manie sublime!

--Eugène Dufour n’avait pas d’ambition personnelle. Il consacrait

son temps et son étude au bien public. Il n’espérait pas voir se

réaliser de son vivant le règne universel de la raison: le positivisme

distingue, dans l’histoire de l’humanité, des périodes si longues que

la patience est de rigueur. Mais il croyait à l’efficacité des moindres

causes, en vertu de l’adage: «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout

se transforme.» Il considérait que les causes de ralentissement, dans

la marche du monde, sont innombrables et qu’il importe de multiplier

les causes de progrès, afin que celles-ci, les bonnes, l’emportent

sur celles-là, les mauvaises. Et il y travaillait constamment. S’il

organisa notre vie quotidienne avec la ponctualité que je t’ai dite,

c’était surtout afin de constituer une sorte de famille modèle, qui pût

servir d’exemple.

»En outre, il comptait sur moi ... Pauvre homme!... Enfant, j’ai

donné des signes d’intelligence, Siméon. Mon père me disait: «Tu me

continueras, tu seras un bon serviteur de l’humanité. Tu es mieux doué

que moi. Tu auras encore l’avantage de l’instruction. Tu étendras

beaucoup plus loin que je n’ai pu le faire l’œuvre modeste que j’ai

entreprise avec des moyens imparfaits ...» Et il me préparait à cette

activité mentale qui devait être si féconde!

»Il ne négligea rien. Ma nourrice, m’ayant chanté, pour m’endormir, je

ne sais quel noël flamand, fut chassée, comme capable de m’insinuer

avec le lait de fausses idées, du cléricalisme. On n’en trouva pas une

autre dont la liberté d’esprit fût avérée: on m’éleva donc au biberon.

--Les Romains--dit Siméon--n’apportaient pas moins de vigilance à la

formation de leurs orateurs. Quintilien recommande de ne pas donner

à l’enfant une nourrice dont le parler soit provincial ou incorrect

... Eugène Dufour ne s’inquiéta-t-il point de cette vache qui fournit

le lait de tes biberons? Depuis que saint François, sur les collines

ombriennes, prêcha les animaux, on peut les soupçonner de cléricalisme

...

--On préserva mon enfance des atteintes de la superstition, comme

d’autres parents veillent à garder leur fils du danger des épidémies.

On fortifiait mon esprit, afin qu’il fût mieux prêt à résister, en cas

de contagion. Tout jeune, j’ai appris que l’histoire humaine est la

lutte de deux classes d’hommes: les libres penseurs et les prêtres; et

que les libres penseurs sont les justes, les prêtres les méchants; et

que les prêtres persécutent les libres penseurs, mais qu’ils seront

enfin réduits à néant. J’ai appris que Socrate était libre penseur

et que des magistrats dévots le condamnèrent à mort. Et pareillement

Galilée: _e pur si muove_ me fut raconté maintes fois. Le soir, après

notre frugal repas, mon père se plaisait à nous narrer l’édifiante

vie de quelque grand homme: un inventeur, un philosophe, un savant.

Il choisissait, dans sa bibliothèque modique mais triée, un livre et

nous lisait des pages où flambaient les bûchers des inquisiteurs, des

tyrans. Il commentait cette lecture, tandis que ma mère, silencieuse,

cousait sous la lampe ou taillait l’étoffe d’un costume simple. Et moi,

j’écoutais, attentif à ces récits émouvants; je guettais la maudite

intervention des prêtres et de leurs séides,--avec sécurité, car jamais

ils ne manquaient leur entrée. A mesure qu’approchait ce dénouement, la

voix de mon père s’animait, devenait violente, âpre, dure ... La nuit,

j’ai bien souvent rêvé que des tortionnaires d’Église m’avaient jeté

dans leurs cachots ou me conduisaient au supplice. Je criais que la

terre tourne: les bourreaux redoublaient de cruauté. Je hurlais que la

terre tourne: et nulle souffrance de ma chair en lambeaux ne m’aurait

fait convenir que la terre ne tourne pas ... Cependant, éveillé, je

m’interrogeais sur la qualité de ma certitude. Pour rien au monde je

n’eusse avoué mon doute: autant me rallier aux prêtres et renier les

libres penseurs. Mais j’avais beau raisonner, discuter avec moi-même,

il m’était impossible de concevoir que ce grand voyage quotidien par

l’espace se fit à mon insu. Si l’on tire la nappe, la lampe tombe; et

je restais immobile, sur un pied, durant que la rotation vertigineuse

du globe tirait le sol sous mon soulier!... Mon père m’avait expliqué

_grosso modo_ le phénomène, au moyen d’une pomme qu’il promenait autour

d’une bougie allumée; seulement, mon imagination n’arrivait point à

élargir le fruit emblématique jusqu’aux mesures de la terre. Un jour,

aux environs de Paris, je remarquai la forme en dos d’âne des routes:

tu sais qu’on les bombe pour que l’eau s’écoule à droite et à gauche,

dans les ruisseaux. Je crus, un instant, saisir là une preuve évidente

que la terre est, en effet, ronde. Je signalai ma découverte à mon

père: il me la démolit en un clin d’œil. J’ai beaucoup regretté la

perte de cet argument. Il ne me restait pas d’autre ressource que de

croire: je crus à la terre ronde et tournante ...

--Comme je crus en l’Évangile, mon Picrate!...

--Oui, mais j’ai fortifié plus tard ma croyance par l’étude; et toi,

l’étude t’obligeait à délaisser la tienne!

--Mettons, Picrate, que la terre tourne, puisqu’on le dit, et puisque,

si elle ne tourne pas, ce n’est pas notre opinion là-dessus qui la fera

tourner ...

--Mais elle tourne!

--Elle tourne, Picrate, et inutilement, puisqu’il n’y a plus d’héroïsme

à s’en apercevoir. Ah! qu’il est loin, le temps où la rotation de la

terre vous composait une philosophie totale!... Les idées, somme toute,

ne valent que par la difficulté de les défendre. C’est le bienfait

des tyrans: ils nous procurent le sentiment du subversif. Tu me dis

que la terre tourne, et cela m’est égal affreusement. Je regrette

l’Inquisition, grâce à qui j’aurais trouvé délicieuse et enivrante la

pensée que la terre tourne.

--On t’aurait brûlé, tenaillé, martyrisé ...

--Oui, mais j’aurais crié, comme toi en rêve, que la terre tourne; et

alors, que m’eût importé le reste?...

--Siméon, tu préconisais la tolérance ...

--Oui, par lassitude ... Mais continue ton histoire.

--Nous appartenions à un groupe positiviste intitulé «la Raison du

VI^e». Mon père en était le président. Chaque semaine avaient lieu

des réunions familiales et instructives. Des conférences servaient à

la commémoration de l’Humanité, des origines obscures jusqu’à notre

temps: l’Égypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, l’Ancien Régime, la

Révolution, l’Empire, la République ... L’orateur procédait à peu près

comme mon père à la maison,--c’était souvent lui l’orateur,--mais avec

plus de solennité. Je cède volontiers au charme de l’éloquence: ces

beaux discours me ravissaient. Au mois de janvier, nous célébrions

l’anniversaire d’Auguste Comte. Cela consistait en une visite à

son tombeau du Père-Lachaise, auquel nous apportions une couronne

d’immortelles, l’usage ne s’étant pas encore répandu de l’églantine

radicale. Le soir, un banquet cordial nous assemblait autour d’une

table décente, vers la Porte Maillot. C’était le seul jour de l’année

où il me fut loisible de manger au delà de mes strictes nécessités.

La discipline, en l’honneur du maître, se relâchait. J’ai conservé un

précieux souvenir de hors-d’œuvre, d’anchois surtout, dont le luxe

m’émerveillait, de saumons mayonnaise qui firent mes délices. Au

dessert, quelques brèves allocutions donnaient une forme oratoire

à des idées qui m’étaient familières, telles que la suprématie

de la laïcité sur le pouvoir ecclésiastique, la fin prochaine de

l’ère «théologique ou fictive», la grandeur d’Auguste Comte et

l’insigne médiocrité de ses adversaires ... Ensuite, on chantait. La

_Marseillaise_, d’abord. A cette époque dont je te parle, il ne faut

pas oublier que la _Marseillaise_ semblait encore une chose «avancée»,

capable d’agacer les cléricaux. Nous l’entonnions de grand cœur,

accentuant les mesures où «de la tyrannie l’étendard sanglant» est

flétri. La _Carmagnole_ et l’_Internationale_ ont aujourd’hui relégué

très loin l’hymne de Rouget de l’Isle. Elles ne faisaient point partie

de notre répertoire: nous n’étions pas des hommes de désordre ... Après

la _Marseillaise_, nous chantions:

Saint bienheureux dont la divine image...

--Un cantique?...

--Mais non! C’est le choral de la _Muette de Portici_. Nous le

détournions du sens frivole et vulgaire qu’on lui attribue: nous le

consacrions à la gloire de Comte ... Quelques chansonnettes, ensuite,

folâtres sans grivoiserie, terminaient de la façon la plus aimable ces

bonnes journées joyeuses et commémoratives ...

»Il fut décidé que je recevrais une instruction solide, exempte de

futilité, complète ou, comme disait mon père, «intégrale». Certes,

les programmes classiques étaient loin de répondre au vœu d’Eugène

Dufour. Il se chargea de me donner les premiers éléments du français,

de l’histoire et du calcul. Mais il fallait, pour aller plus avant,

recourir à l’enseignement national, faute de mieux. En tout cas, on

me dirigea vers les sciences, afin que mon esprit positif ne fût

point altéré par les vanités littéraires. Eugène Dufour méprisait

la littérature. Il la considérait comme dangereuse et même un peu

perverse. Il disait: «La parole, écrite ou orale, est destinée à

l’expression pure et simple des faits réels; et ce qu’on appelle

littérature est le déguisement de la vérité.» Il s’emportait contre les

fictions des poètes; il les accusait d’avoir répandu, à toute époque,

des idées religieuses. Il traitait volontiers Homère de menteur, et il

ne voulait pas que son fils fût la dupe de ces fallacieux personnages.

Il ne comptait, pour assurer l’avenir de l’humanité, que sur la science.

Picrate et Siméon · 第 4 / 18 段