»Le lendemain de mon entrée dans ce lieu d’horreur, mon oncle vint

me voir. Il utilisait ce prétexte pour un bref séjour à Paris. La

«récréation» battait son plein. C’est-à-dire que mes camarades

menaient leur tapage, et que, moi, je m’étais relégué dans un coin

de la cour, guettant la minute de la délivrance: l’«étude», malgré

sa torpeur, m’était un refuge; là, au moins, je ne redoutais que le

pion, ses remontrances inutiles, ses encouragements à ne point flâner;

mes camarades me laissaient tranquille, et j’arrivais à m’isoler ...

Une porte de fer s’ouvrit. Un domestique sale hurla mon nom, tout de

travers. Cela suffit à exciter mille quolibets. En outre, un jeune

espiègle me ravit la petite toque fourrée, trop enfantine, que je

conservais d’autrefois. Ahuri, les mains crispées dans les poches de ma

veste, je restais là, ne sachant que faire, n’osant aller au parloir

tête nue, n’osant bouger. On me criait: «Au parloir, tout petiot! Maman

t’appelle!...» Je frissonnais de colère, de chagrin vague ... Mon

oncle m’aperçut et s’approcha. La scène l’avait égayé: un gros rire le

secouait. Je le vis et j’éclatai en sanglots. Il fut cordial et bourru.

Il me dit que je n’étais pas une petite fille, pour pleurer comme ça

... «Et je ne jouais donc pas avec mes copains?... Et qu’est-ce que

c’était que ces lamentations?... Voyons, voyons, un peu de courage,

mon bonhomme!...» Je sanglotais sans pouvoir me retenir. Et, plus

j’aurais voulu me maîtriser, à cause de l’humiliation d’être surpris

en si misérable posture, plus abondaient mes larmes sur mes joues, sur

mes mains, dans mon nez et dans ma bouche. Les exhortations de l’oncle

ne réussissaient qu’à m’impatienter davantage. A bout d’arguments, il

déclara: «C’est ta folle de grand’mère, avec ses dévotions, qui t’a

rendu petite fille à ce point!...»

--Il avait raison!--affirma Picrate.

--Peut-être; mais surtout il avait tort. Et il me fut odieux. Cette

façon de traiter ma pauvre grand’mère défunte m’offensa, comme un

outrage abominable. Dès lors, je m’attachai de tout mon cœur à la

mémoire de la disparue. L’oncle, les camarades, le lycée constituèrent

l’ennemi. Elle, au contraire, était l’amie très douce et très bonne;

et je m’attendris sur sa mort plus que le jour où je l’avais perdue.

Je me rappelai son visage, que la tristesse indélébile ornait d’un

charme pénétrant; je me rappelai sa voix, le toucher de ses mains

et sa démarche grave et silencieuse. Mille détails se précisèrent

et m’émurent: les nodosités de ses doigts, les rides de son front,

les papillottes blanches qui encadraient sa figure, le tremblement

perpétuel de ses lèvres minces et la lenteur de son regard. Il me

sembla que je ne l’avais point aimée comme elle le méritait, que je lui

avais mal témoigné mon affection déférente, que j’aurais dû dorloter

mieux ses vieux jours. Ce scrupule me tourmentait. J’oubliai tout le

reste.

»Dans ma pensée, elle s’idéalisa bientôt, au point d’y devenir

presque une sainte auréolée, une compagne de la Sainte Vierge. Ma

piété redoubla, et elle unit dans un même sentiment ces deux célestes

personnes. Au fond de mon cœur elles eurent leur chapelle privilégiée,

où je les honorais secrètement comme, au temps des persécutions, les

chrétiens reléguaient au creux obscur des catacombes leur culte harcelé.

»Ma vie quotidienne me fut moins pénible quand j’eus organisé, hors de

l’atteinte des barbares, ma rêverie. Et peu à peu leur méchanceté se

lassa.

»Je devins une sorte de bon élève, afin de me préserver mieux de

l’ennemi. La révolte excite la férocité des vainqueurs; les esclaves

dociles ont moins à souffrir que les autres. Je crois qu’il y avait

dans mon calcul de la bassesse, de la servilité: n’est-ce pas la

conséquence naturelle d’une discipline quasi militaire appliquée à des

garçons que ne requinque nulle ardeur belliqueuse?

»J’appris le grec et le latin.

»Picrate, as-tu réfléchi quelquefois à la prodigieuse absurdité de

notre enseignement classique?

»Alors, dis-moi, je t’en conjure, pourquoi les enfants mâles de ce

pays doivent passer les plus beaux jours de leur aimable adolescence à

étudier ces langues mortes? Dis-le-moi!

»A étudier ces langues mortes et non, par exemple, le mède et

l’éthiopien!... Parce que la littérature latine et la grecque sont

riches en souveraines beautés? Heu! pour les cinq ou six volumes latins

qui méritent d’être lus, est-ce la peine, en vérité, de languir, des

années durant, sur des grammaires et des lexiques? Non!... Les grecs

sont, assurément, plus dignes d’un tel effort; mais, quoi qu’il en

soit, un fait domine cette discussion: sur vingt bacheliers, frais

émoulus de nos lycées, il n’y en a pas deux qui puissent lire une

églogue virgilienne; pas un,--tu m’entends, Picrate, pas un!--qui

puisse lire une tragédie de Sophocle!... Tel est le résultat final des

études classiques: le néant. Cette seule constatation devrait suffire à

éclairer nos pédagogues. Pas du tout! Ils s’acharnent.

»On affirme que jadis les jeunes Français étudiaient volontiers ces

idiomes désuets et parvenaient à les bien entendre. Jadis, peut-être;

aujourd’hui, non. Et l’on continue néanmoins à prendre le grec et le

latin comme base de l’enseignement national. Voilà!

»Il faut un prétexte. Alors, on dit que notre langue vient directement

du latin,--ce qui n’est pas vrai;--et que notre vocabulaire doit

beaucoup aux racines grecques,--mais je te demande à quoi peuvent

servir ces étymologies: «voix au loin», «écriture au loin», pour

l’intelligence des mots _téléphone_ ou _télégramme_?

»Ces pitoyables arguments prêtant à rire, on inventa le cliché de ces

«vertus éducatives» que possèdent exclusivement, dit-on, le grec et

le latin,--l’une des plus comiques fariboles que l’on ait imaginées

pour légitimer un état de choses grotesque, mais auquel on tient

fort.--Selon ces messieurs, le grec et le latin jouiraient d’une

efficacité si merveilleuse qu’il serait inutile de les savoir jamais

pour profiter de les avoir appris, etc ... J’aurais honte, Picrate,

d’arrêter là-dessus ton esprit.

»La vérité, c’est que l’on veut, coûte que coûte, épargner un désastre

à des spécialistes trop âgés pour recommencer leur carrière. Il y a

des marchands de grec et de latin qui, la clientèle abolie, seraient

dans la misère, pauvres diables! De même, on a depuis longtemps reconnu

la parfaite inutilité des sous-préfets; on ne supprimera pas les

sous-préfectures: que faire de bons jeunes hommes qui ne sont pas

capables d’autre chose que de parader en habit à broderies d’argent?

Et quand il n’existera plus d’autre raison d’écarter l’hypothèse du

désarmement général, celle-ci sera concluante: que faire de messieurs

les officiers, dès lors qu’on n’aura point de soldats à leur offrir?

»On sacrifie, de cette manière, des milliers et des milliers

d’adolescents au corps estimable, mais restreint, des professeurs. Que

veux-tu?...

»Note encore, Picrate, pour t’amuser, que les règlements universitaires

sont élaborés par des universitaires bien en place. Espères-tu que ces

braves gens pousseront l’amour de l’abnégation jusqu’à se suicider?

Soyons raisonnables, Picrate!... Songe à ces gros bonnets qui ont

vieilli et qui ont acquis tous les honneurs dans un état de choses où

les feues langues dominaient la culture classique. Déclareront-ils,

en supprimant les feues langues, cet état de choses ridicule et

suranné? Autant vaudrait, pour eux, se reconnaître périmés, archaïques

et, en quelque sorte, paléontologiques. Ils n’y sauraient souscrire

aucunement. J’imagine que, si l’on avait consulté la faune du terrain

tertiaire sur l’opportunité de passer au quaternaire, nous serions

toujours ichtyosaures ou plésiosaures, mon ami, sans plus!

»Et voilà pourquoi les petits garçons de France continueront à

étudier--mais à ne point apprendre--le grec et le latin. Cela gaspille

leur jeunesse, mais conserve une suffisante actualité aux grands lamas

de l’_alma mater_!

»Le goût excessif des littératures anciennes est un héritage de la

Renaissance. L’antiquité, que l’on retrouvait, séduisit alors les

délicats par sa récente nouveauté. Elle a perdu cet agrément. Au

sortir du moyen âge et de la discipline chrétienne, elle apparut comme

libératrice de la pensée, qui était lasse de sa longue soumission.

Elle a perdu cette raison d’être. Mal connue, elle sembla réaliser la

perfection de l’esprit humain. La méthode historique l’a remise à sa

place: elle n’est plus, pour nous, qu’une époque, entre bien d’autres,

qui eut ses qualités et ses tares. Elle a perdu, à n’être plus seule,

le meilleur de son prestige.

»Les jésuites du Grand Siècle l’ont su transformer en une copieuse

matière pédagogique ...

--Les jésuites!--s’écria Picrate;--tu vois, toujours eux!...

--Toujours eux, Picrate! Ils ont fait de Virgile et d’Homère

des auteurs «classiques». Et nous vivons encore sous le régime

d’enseignement que les jésuites constituèrent selon les besoins des

petits grands seigneurs du Grand Siècle. Oui, c’est cela que notre

démocratie contemporaine offre à ses rejetons!... Sourions, Picrate,

avec un peu de tristesse.

»Si jamais enseignement fut mal adapté à son objet, c’est bien

celui-là. Réfléchis. Tâche de te faire une idée nette des «vertus

éducatives» que peut avoir, pour la jeunesse d’aujourd’hui, une

littérature antérieure au christianisme, et qui, au point de vue

social, admet l’esclavage; au point de vue moral, admet, vante des

pratiques qui, de nos jours, relèvent de la correctionnelle ou des

assises; au point de vue scientifique, admet que la terre est le centre

du monde et l’homme la fin suprême de la terre; une littérature qui

contredit tous les principes fondamentaux de la pensée moderne.

»Elle reste, je le sais, une assez belle littérature. Mais il est bien

curieux de voir notre démocratie occuper ses adolescents à de pareilles

vanités. La population de nos lycées n’est point aristocratique comme

la clientèle des jésuites d’autrefois. Elle se compose de candidats à

la lutte pour la vie, qui devront gagner leur pain quotidien, faire

leur trou, agir. Les doux enfants comprennent à merveille que tout ce

grec et ce latin ne leur seront de nul usage; en conséquence, ils ne

font rien, mais rien du tout. La proportion des «cancres» au regard

des «bons élèves» est énorme et devrait suffire à décourager le

professeur, si le professeur avait le souci d’autre chose que de «faire

sa classe» et de toucher, le mois fini, les appointements nécessaires à

l’entretien de sa famille et de lui.

»Parmi les «bons élèves», il y a pas mal de benêts dont la docilité

stupide s’accommode de «_rosa_, la rose» comme de la liste des

sous-préfectures. Ils apprennent ce qu’on veut, ainsi que les canards

mangent n’importe quoi ... Il y a aussi des esprits délicats, des

rêveurs, qui se plaisent à de jolies combinaisons verbales, que ravit

l’étude des civilisations diverses et qui s’amusent à la discordance

des successives opinions humaines. Oh! les fins dilettantes que l’on

fait de ces jeunes hommes! Ils sont les seuls sur qui soit efficace

l’enseignement public,--et comme on les éloigne gentiment de toute

activité féconde!... Connais-tu, Picrate, ce mot si profond et

inquiétant de Sénèque: «Nous mourons d’un excès de littérature»?... Ce

fut le prélude de la décadence romaine ... Est-ce que nous ne sommes

pas un peu malades, Picrate, d’avoir un enseignement public qui n’est

bon qu’à former des littérateurs?

»Je fus l’un de ces jeunes hommes. Et si, pour mon compte personnel,

j’ai le bonheur d’être arrivé à la plus agréable comme à la moins

novice des philosophies, il faut bien que je reconnaisse en moi un

citoyen des plus inutiles à l’État.

»Singulier contact, celui de ma dévotion chrétienne avec le paganisme

de mes classiques auteurs! A quinze ans, mon intelligence était

analogue à cette étonnante cité d’Alexandrie où les cultes anciens et

nouveaux se rencontrèrent autrefois. Dangereuse rivalité de systèmes

contradictoires, d’idées hétérogènes! Petites concessions, tentatives

d’accord subtil, interlopes combinaisons ... Moi aussi, tel que les

sophistes d’alors, je tirais de mon mieux Homère à la doctrine de

Jésus; et de Virgile je faisais un sincère prophète qui avait annoncé

la Vierge et le Rédempteur.

»Il n’était point aisé de maintenir, hélas! cet illusoire compromis.

Et, peu à peu, très doucement, mon christianisme s’éteignit et

disparut. Il ne m’est rien resté de lui qu’une habitude de pitié

respectueuse pour les croyances mortes, une façon découragée de voir la

vie, et le don de m’analyser avec scrupule. Il ne fit pas de bruit en

s’en allant, et je ne me suis aperçu de son absence que plus tard, tant

il s’était discrètement retiré.

»Cependant je devenais un rhéteur païen, d’esprit cultivé, d’humeur

emphatique. En 1789, j’aurais commis l’erreur où tombèrent si

drôlement nos glorieux ancêtres, trop hantés de Plutarque, trop férus

de stoïcisme oratoire, et qui conçurent l’État sur le modèle, ou peu

s’en faut, de la République romaine.

»Que faire, dans l’existence pratique, de ces bizarres résultats de mon

éducation? De la réalité vraie je ne savais rien; je n’avais été mis

en rapport qu’avec les livres. En fait de métier, je n’en connaissais

qu’un: celui de professeur; mes professeurs étaient les seuls hommes

que j’eusse vus dans l’exercice de leur métier.

»Je fus ainsi voué fatalement au professorat. Et, en effet, Picrate,

notre enseignement classique ne peut former que des professeurs. Il

passe son temps à se recruter; il est, en quelque sorte, autophagique.

Il y a du déchet: on s’en moque. Un bon rhétoricien se destine

à l’enseignement, et c’est tout naturel: il se confine dans sa

spécialité. Le reste, il l’ignore. S’il ne veut pas avoir travaillé

pour rien, s’il désire utiliser la science dont on l’a pourvu, il est

logique, il est indispensable qu’il s’établisse professeur: ailleurs,

il n’aurait pas l’emploi de son classicisme.

»Pédagogues de ce pays singulier, nous n’avons pas d’autre mission que

d’organiser, aussi peu mal que possible, notre lignée professionnelle,

de constituer notre stérile hérédité. Ainsi nous sommes une vaste

généalogie de pédagogues en pure perte!...

»Cela, Picrate, est ridicule énormément.

» ... Voilà comment ma destinée, au jour le jour, me conduisit à gorger

de grec et de latin de pauvres petits diables qui rechignaient à cette

nourriture.

V

HISTOIRE DE PICRATE

--Siméon,--dit, un soir, Picrate,--une chose m’étonne. Tu as reçu

l’éducation la plus absurde, et tu es la sagesse même. Et moi, qui

fus élevé suivant les principes mêmes de la raison, je manque de

philosophie et vis au hasard, je l’avoue. C’est déconcertant!

--C’est bien consolant, au contraire,--reprit Siméon,--puisque la

majeure partie de nos compatriotes sont élevés comme je le fus, à

l’écart de toute logique et au mépris du plus élémentaire bon sens.

--Je ne sais pas--continua Picrate--comment j’ai pu ne pas devenir un

sage. Je suis coupable, ou bien des fatalités s’en mêlèrent. Ma mère

était la fille d’un intime ami d’Auguste Comte. Du reste, le disciple

renia le maître, quand celui-ci, cédant à l’influence exaltée d’une

femme qu’il aimait trop, tomba dans une fâcheuse religiosité; le

disciple demeura fidèle, sinon à l’homme, du moins à la doctrine:

il fut «comtien», jusqu’au X^e livre exclusivement. J’ai connu ce

grand-père. C’était un terrible bonhomme, si ferme dans ses opinions

qu’il vivait dans la crainte perpétuelle de transiger. A chacune de

ses phrases il ajoutait: «Je l’ai toujours dit et je ne me dédis pas!»

L’apostasie de son maître l’avait rendu très ombrageux. Il pouvait

bien paraître têtu. Je crois qu’il l’était, mais pour le bon motif.

Il pratiquait la religion de l’humanité avec rudesse, par principe

plutôt que par mol épanchement du cœur. Il fallait bien qu’il fût

féministe, puisque sa philosophie le lui commandait. Mais il avait, à

cause de madame de Vaux, une persistante rancune contre les femmes.

Il l’appelait, elle: «Cette aliénée!» et, pour commenter l’aventure

d’Auguste Comte, il narrait la légende d’Aristote, qui, dans ses vieux

jours, fut couvert de ridicule par la fantaisie d’une hétaïre.

»J’avais une dizaine d’années lorsqu’il mourut. Quelques heures avant

son trépas, il voulut qu’on m’amenât à lui. Aussitôt il se hâta de me

faire une double démonstration. D’abord il m’enjoignit de regarder une

image coloriée, qu’il avait fabriquée lui-même avec un soin minutieux.

Elle représentait une belle dame, en toilette très somptueuse, parée

de bijoux, décolletée et les bras nus, les lèvres rouges, les yeux

câlins. Je ne pus qu’admirer cette jolie personne et ses attraits

évidents. Mais alors le vieillard austère souleva de l’ongle la robe.

Elle s’ouvrit en deux petits volets par le milieu. J’étais innocemment

curieux du contenu des magnifiques atours: que vis-je? Un hideux

squelette, qui se délabrait, qui portait encore des lambeaux de chair

saignante, et qui se disloquait d’une terrible façon! La surprise me

fut désagréable et la déception telle que, très longtemps ensuite,

j’ai eu peur des femmes. Pour rien au monde je n’aurais consenti à

ce qu’elles entr’ouvrissent devant moi leur robe. C’est bien là ce

qu’avait souhaité mon misogyne aïeul ... Ensuite, à vrai dire, je me

suis hasardé ...

--Tu as bien fait, Picrate,--dit Siméon;--les plus succinctes voluptés

sont des consolations provisoires qu’il y a de l’orgueil à refuser.

--Secondement, mon grand-père, ayant veillé à ce que l’on rangeât son

didactique emblème, ordonna qu’on me laissât seul avec lui quelques

instants. Je suppliai que l’on n’en fît rien. Mais on n’eût point

osé lui désobéir: mes parents s’éloignèrent. Le vieillard me dit,

d’une voix ferme: «Regarde-moi. Je vais mourir. Tu comprends? Je ne

respirerai plus; je serai une chose inerte et froide ...» La gravité

de ce discours m’imposait. En outre, je craignis que l’événement ne se

produisît sous mes yeux, en l’absence de mes parents: je tremblai. Mon

grand-père s’en aperçut, et il reprit: «Cela t’émeut, et c’est ce qu’il

ne faut point. La mort est la conclusion normale de la vie. Plus tard,

j’espère que tu le comprendras. Mais souviens-toi que tu as vu ton

grand-père rentrer dans le Grand Tout et qu’il n’en était pas troublé!

Maintenant, va.» Je ne me le fis pas dire deux fois et je me sauvai ...

--Ton grand-père, Picrate, dont je respecte infiniment la mémoire,

était bien illogique,--fit observer Siméon.--D’ailleurs, il serait

malveillant de le lui reprocher, et je n’attribue point à l’inquiétude

de la mort prochaine cette légère incohérence: du moment qu’on s’est

mis en tête de démontrer deux choses à la fois, d’une manière un peu

saisissante, il est indispensable qu’on arrange les faits selon les

nécessités de la cause. Mais note qu’il insista sur le hideux squelette

de la belle dame et fit en sorte d’éluder l’horreur du sien, qui

menaçait. Il risquait de te donner l’illusion que les philosophes et

les belles dames ne se désagrègent point de même. Or, les fouilles

d’Antinoé révélèrent également décharnés et ratatinés, la bouche

ouverte comme pour un semblable cri d’angoisse, le cadavre de la

courtisane Thaïs et celui de l’anachorète Sérapion ...

--J’y consens!--dit Picrate.--Quant à mon grand-père, il prétendit

échapper à l’offense de la décomposition souterraine, par le moyen

de la crémation. Cette pratique n’était pas encore usitée en France:

les cléricaux, alors régnant, s’y opposaient, afin sans doute de ne

point compliquer la tâche divine lorsqu’il faudrait, pour le dernier

jugement, ressusciter les corps ...

--Peuh!--fit Siméon.

--Mon grand-père fut expédié en Italie et, là, réduit en cendres. Cela

coûta fort cher, paraît-il; mais, de cette façon, le vieux lutteur

manifestait jusqu’au delà du tombeau ...

--De l’urne, tu veux dire?... Que le vocabulaire est suranné!

--De l’urne! J’ai conservé le souvenir de ses paroles dernières:

ainsi je lui assure la seule forme de survivance posthume qu’il ait

souhaitée. Pour ce qui est de la leçon, j’avoue qu’elle ne m’a profité

nullement. J’ai horreur de la mort; la certitude du néant ne me

réconforte pas. J’évite d’y penser. Si, par hasard, j’y pense, c’est la

migraine!

--Infortuné Picrate! Tu aimes la vie?

--Non! Mais je déteste la mort ... Ah! je ne vaux pas mon grand-père!

C’était un homme robuste, capable d’imposer autour de lui ses idées:

mes parents lui furent soumis corps et âme, et après son décès encore;

moi seul tournai mal, à cause de mon fâcheux caractère.

»Mon père avait commencé par être ouvrier typographe. Il ne reçut,

enfant, d’autres leçons que celles de l’école primaire; il améliora

seul une instruction qui lui permit de jouer son rôle dans le

Positivisme militant. Ma mère fut sa collaboratrice dévouée. Ils

travaillèrent tous les deux à faire disparaître les vestiges derniers

de l’âge théologique.

»Au 2 Décembre, mon père avait été proscrit. Le tyran ne supportait

pas, dans le pays qu’il opprimait, la présence d’un homme libre. Eugène

Dufour prit le chemin de l’exil. C’est à Bruxelles qu’il s’établit,

avec d’autres républicains irréductibles et vaillants, libres penseurs

décidés et citoyens intègres. Il était pauvre. Il n’avait pour vivre

que sa paye de prolétaire. Il laissa la blouse noire et le composteur;

la misère, en pays étranger, le menaçait ... Siméon, c’est une grande

satisfaction, disons le mot: c’est un motif d’orgueil pour moi, que

d’être le fils d’un ancien ouvrier typographe! L’imprimerie ...

--Oui,--reprit Siméon;--il y a là-dessus deux pages de Michelet

qui sont fort belles, encore qu’un peu emphatiques. Il raconte

qu’il n’entre jamais dans un atelier de typographie sans émotion

respectueuse: il songe à la pensée humaine qui s’y prépare à prendre

son essor. L’ouvrier typographe se transforme à ses yeux en une sorte

de prêtre auguste. Je ne dénigre pas cette façon d’exagérer les choses:

Michelet lui doit le meilleur de sa poésie, qui est magnifique.

Toutefois, en ce qui concerne l’ouvrier typographe, n’omettons pas

qu’il imprime ce qu’on lui donne à imprimer,--bien du fatras, voire de

la pornographie. Je ne dis pas cela pour M. Dufour, évidemment.

--Non, il faisait ce que l’on nomme «travaux de ville»: menus,

quittances, prospectus, cartes de visite, etc ...

»Donc, à Bruxelles, la misère le guettait. Il l’évita. Et même, grâce à

la justice immanente qui corrige l’injustice des hommes, il réussit à

trouver un emploi. Il écrivit à Victor Hugo, sans le connaître, reçut

du grand poète une sublime réponse et, fort de ce témoignage d’estime,

se présenta chez un proscrit de marque. Sur la terre d’exil, les

inégalités sociales disparaissent: le proscrit célèbre, et d’ailleurs

riche, accueillit avec complaisance le travailleur aux mains noires,

l’engagea comme secrétaire,--logé, nourri, appointements fixes. C’est

ainsi que mon père entra dans la noble compagnie de ces ...

--Républicains en exil ...

--...qui, loin de la patrie ingrate, sauvegardaient l’intégrité de

l’idéal glorieux. Et c’est ainsi que, longtemps après, il rencontra mon

grand-père. Celui-ci, je ne sais pourquoi, n’avait pas été chassé de

France: Badinguet le voulut épargner, ou l’oublia. Vers 1860, de son

propre mouvement, mon grand-père s’exila. Il vint, avec sa fille, douce

Antigone, se retirer à Bruxelles. Il y trouva ses compagnons de jadis,

partagea leur infortune; la solitude, à Paris, lui pesait, et je crois

qu’il avait conçu quelque dépit d’être négligé par l’Empereur.

--Il avait hésité, d’ailleurs, huit ans?...

--C’était un homme réfléchi et qui n’agissait point à la légère. Eugène

Dufour épousa la fille du proscrit volontaire. Et je naquis, là-bas, en

exil, dans les derniers temps de l’Empire. Je dois à cette circonstance

d’être inscrit sur les registres de l’État pour une petite rente qui

m’aide à vivre ...

--Le 2 Décembre a fait d’heureuses victimes, Picrate! Quand M. Paul

Deschanel, l’ancien Président de la Chambre, alors jeune homme

politique plein d’avenir, sollicita le suffrage des électeurs, il

rédigea ses affiches ainsi:

PAUL DESCHANEL

NÉ EN EXIL

Picrate et Siméon · 第 3 / 18 段