confuse, je l’avoue, et indistincte. Pourquoi ne pas tout dire? J’avais
peur de lui plus que je ne l’aimais. Sa rigueur me décontenançait. Je
ne doutais pas de son existence; mais si j’eusse, un jour, acquis la
certitude qu’il fût mort, et pour ne point ressusciter de longtemps,
j’aurais accueilli cette nouvelle avec satisfaction, pourvu que Satan,
son adversaire insidieux, disparût aussi. Tandis que j’éprouvais une
tendresse infinie pour la Sainte Vierge.
»Elle, je la savais compatissante et miséricordieuse, indulgente aux
erreurs que l’on commet sans méchanceté, prête à intercéder toujours en
faveur de qui l’implore.
»Au moyen âge, Picrate, ce fut ainsi. Dieu était la justice, et la
Vierge la charité. Ces deux principes ne s’accordent guère. Et c’est
pourquoi, dans les légendes, la Vierge brouille un peu les décrets de
la simple justice. Elle a recours à de fins stratagèmes pour épargner
à des larrons les conséquences de leurs méfaits. Elle s’est déguisée
en nonne pour remplacer à la chapelle une nonne qu’avait emmenée son
galant; elle a substitué des mannequins spécieux à des misérables qu’on
allait pendre.
»Elle, je l’aimais de tout mon cœur enfantin. Je l’admirais, et sa
belle robe de soie dorée, et son diadème orné de pierreries. Je lui
apportais souvent l’hommage d’un petit cierge, dont il me plaisait que
s’ajoutât la jaune lueur aux feux des cires plus resplendissantes. Et
je récitais à Dieu les prières obligatoires; mais à elle je confiais
mes tristesses et mes ennuis, la conjurant d’intervenir et d’arranger
tout cela ...
III
PICRATE INTERROMPT LE RÉCIT
Depuis quelque temps. Picrate donnait tous les signes d’une irritation
violente. Il ne put contenir sa mauvaise humeur, il s’écria:
--A bas la calotte!
Cette devise éclatait inopinément. Siméon, surpris, demanda:
--Compterais-tu, Picrate, parmi nos «libres penseurs»?
--Que oui!--répliqua l’autre;--et je m’en flatte!
--Tu as tort--reprit Siméon--de t’en flatter. Il est vain de
s’enorgueillir des opinions que l’on a, car de nulle chose nous
ne sommes moins les maîtres que de nos opinions. Elles nous sont
insinuées par les circonstances; et tantôt nous acceptons celles de nos
éducateurs naturels, tantôt nous réagissons contre leur influence.
Dans l’un comme l’autre cas, nous sommes incités par notre caractère,
par le hasard quotidien de la vie, à prendre tel ou tel parti. Le rôle
de notre raison n’est pas, en tout cela, considérable. Picrate, un
esprit humain n’est pas un endroit paisible où les idées font entre
elles de la logique.
--A bas la calotte!--recommença Picrate,--mort aux curés!
--Je vois--continua Siméon--que tu tiens à tes opinions. C’est une
assez bonne chose, qui parfois suscite des héros, des confesseurs et
des martyrs, toutes personnes qui résolument ont limité leur rêverie
et sacrifié à l’orgueil de la certitude le plaisir de la dialectique.
C’est un don. Le scepticisme en est un autre. Le dogmatisme est plus
fécond en actes d’énergie; le scepticisme est une source d’idéologies
plus belles.
Picrate s’agitait. Siméon lui dit:
--Tu es sur le point de crier encore: «A bas la calotte!» Cela est
convenu, enregistré. Ne te fatigue pas à de telles répétitions.
Laisse-moi plutôt te pourvoir de plusieurs motifs d’humilité. Cette
doctrine que tu préconises si fougueusement t’est commune avec une
quantité d’imbéciles. Elle est à la portée de bien du monde. As-tu vu
quelquefois, à la procession Dolet, la figure de tes camarades? Ne te
contrarie-t-elle pas? Ce sont des gens qui mangent du curé de la façon
la plus irréfléchie. Ils ont exprimé toute leur philosophie quand ils
ont prononcé ces quatre mots: «A bas la calotte!»
--Mais enfin, ça veut dire quelque chose, ces quatre mots!--objecta
Picrate, avec impatience.
--Quelque chose--répondit Siméon--de rudimentaire. Ils affirment qu’ils
sont libres penseurs. Je les crois, en effet, libres de toute pensée.
Par ailleurs, ils ressassent, en des estaminets, de vieilles diatribes
anticléricales, dépourvues d’intérêt ... Tu as, Picrate, de fâcheux
coreligionnaires ...
--Je n’admets pas--gronda Picrate--que tu dises: «coreligionnaires»,
puisque nous réprouvons, en principe, toute religion. A bas,
disons-nous, toutes les calottes!
--Mais non!... Vous substituez un dogme à un autre. Vous avez une
religion: c’est bien là le comique de votre aventure. Une vieille
religion, traditionnelle presque autant que l’autre. Vous remontez
au delà de ce pauvre Dolet, que vous attifez si plaisamment en
précurseur. Et même il vous parut indispensable d’avoir vos martyrs:
c’est à quoi vous servit encore ce même Dolet, médiocre sire que
bientôt vous diviniserez. Il eut maille à partir avec des tribunaux
ecclésiastiques: telle fut l’origine, pour lui, d’une renommée sur
laquelle il ne comptait pas. Ses délits, de nos jours, relèveraient
de la correctionnelle, tout simplement, et il ne tirerait du fait de
sa condamnation banale aucun profit posthume. Mais vous avez organisé
sa légende et, en somme, son évangile ... Votre foi se contente
d’affirmations gratuites; elle se définit en peu de mots; elle se
refuse à toute discussion; elle est intolérante, cruelle, tracassière:
elle est une véritable religion ...
--Secondement,--reprit Picrate, qui suivait son idée et n’écoutait pas
son interlocuteur,--secondement, si tu blagues la figure des libres
penseurs, c’est donc que tu n’as point regardé des Ignorantins?...
--J’en ai vu de piteux,--dit Siméon,--je l’accorde.
--Piteux?... Pouah! leur bedaine qui bombe sous la robe, leur frimousse
tondue, leurs cheveux trop longs, leurs yeux hypocrites qui lorgnent à
droite et à gauche, jamais en face!... N’est-ce pas une pitié de les
voir conduire, à travers les rues, le misérable troupeau des gamins
qu’on leur donne à éduquer, qu’ils abêtissent et rendent pareils à eux?
Pauvres petits êtres! On déforme leur intelligence, on leur impose une
croyance qu’ils n’ont pas choisie. C’est un abus de pouvoir, c’est un
viol!
--Picrate, laisse-moi t’interrompre pour aller plus loin que toi dans
ce sens.
»Un vieux maître que j’eus, et qui était un savant digne d’estime, a
écrit: «Heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!» C’est
une belle et morne parole, plus tragique de se trouver où il l’a
mise, dans la préface d’une histoire de la Scolastique. L’ouvrage
entier la commente, et de la plus émouvante manière. Car peut-être
sais-tu, Picrate, de quel poids ont pesé sur l’esprit de notre moyen
âge l’Ancien Testament et le Nouveau. Tout essor intuitif était
empêché par l’autorité du texte; toute hardiesse de la dialectique
était contenue par la rigueur du dogme. Ah! si jamais la lettre fut
meurtrière, c’est bien alors. Pour s’évader de cette discipline âpre
et jalouse, il fallut que l’on inventât un curieux stratagème mental:
ce procédé nommé allégorie et qui dédouble, en quelque sorte, la
pensée. De mauvais écrivains, depuis, l’ont employé pour le ridicule
ornement de leur style. Mais, au temps dont je te parle, sous le règne
de Philippe-Auguste ou de saint Louis, l’allégorie était un moyen
de libération prudente, auquel devaient recourir les plus audacieux
idéologues et qui devint la forme de leur jugement. On s’astreignait,
d’une part, aux servitudes nécessaires et, de l’autre, on manifestait
le plus possible d’indépendance. Certes, une telle contrainte est
funeste au fier épanouissement des âmes vives. Et c’est pourquoi
l’esprit médiéval nous apparaît comme si tourmenté, contourné,
souffrant, dénué d’allégresse et de joyeuse spontanéité ... Oui,
heureux les peuples qui n’ont pas de livres sacrés!...
--Tu vois bien!--s’écria Picrate.
--Je vois bien--reprit Siméon.--Oui, je vois bien qu’il est terrible
pour un peuple tel qu’était le nôtre au temps de Philippe-Auguste ou
de saint Louis, de subir la lourde oppression d’un culte oriental,
transcrit en latin par les successeurs ecclésiastiques des Césars
quelque mille ans plus tôt. Ce culte qui s’imposait si violemment
n’était pas fait pour nous; il n’était pas né sur notre sol, et il
ne répondait pas à nos aspirations particulières, à nos besoins. Il
venait du dehors, en conquérant; et sa tyrannie fut, à cause de cela,
plus gênante. Seulement, Picrate, disons: «Heureux les peuples qui
n’auraient pas de livres sacrés!...» Car ils en ont tous. Cherche
avec moi, dans l’histoire des civilisations. Eh bien?... il y a les
Grecs, que Renan définit: «le seul miracle de l’histoire». Platon,
dans son _Timée_, raconte à leur sujet une anecdote merveilleuse et
que je t’engage à méditer. Donc, Timée visita l’Égypte,--l’Égypte
millénaire, emmaillottée de traditions, comme de leurs bandelettes ses
momies.--Il rencontra le prêtre d’un temple très ancien. Ce vieil
homme lui dit: «Vous êtes des enfants, vous, les Grecs, vous êtes la
jeunesse du monde; tandis que nous, un immémorial passé nous accable.
Chez nous, rien ne s’est aboli au cours de la durée. Nos temples
et nos bibliothèques conservent éternellement les plus lointains
souvenirs. Vous avez eu, vous, le déluge de Deucalion qui ravagea et
rénova tout le pays; il ne laissa subsister que les pâtres, au sommet
des montagnes, les pâtres étrangers aux Muses et qui ne savent pas
l’histoire. Chez nous, le Nil déborde avec régularité; il épargne nos
monuments. Aussi sommes-nous vieux et êtes-vous, ô Grecs, des enfants
...»
»Cet admirable discours, d’un si délicieux anarchisme, est poignant.
Songe, Picrate, qu’il nous fait remonter à plus de quatre siècles avant
notre ère: alors déjà l’on s’attristait de la vieillesse de la Terre!
»Or, aujourd’hui, le soin des savants a trouvé que les Grecs eux-mêmes,
ce peuple privilégié, subit l’influence des civilisations orientales,
qu’il leur doit, en bonne partie, sa religion, que l’hellénisme n’est
pas autochtone comme il se vantait de l’être.
»Ainsi s’atténue et se gâte le «seul miracle de l’histoire». Picrate,
il n’y a pas de miracle dans l’histoire. Un fait la domine toute: la
survivance des idées bien au delà des hommes qui les inventèrent
pour leur usage ou leur agrément. Après qu’elles n’ont plus de raison
d’être, après que sont morts leurs promoteurs, après qu’ont changé les
circonstances qui les légitimaient, elles demeurent, elles s’obstinent
à régner ...
--Il faut qu’on les tue!--s’écria Picrate.
--Seulement,--répliqua Siméon,--elles sont pareilles à ces monstres de
la Fable, que l’on ne peut tuer et qui renaissent de leurs cadavres
... M. Combes, ministre des Cultes et qui ne rêve que de les détruire
tous, a dit un jour une parole pleine de sens: «On ne supprime pas,
d’un trait de plume, quinze siècles d’histoire ...» La vérité, Picrate,
c’est qu’on ne supprime de l’histoire absolument rien. Certains faits
sont plus riches que d’autres en conséquences durables; les plus
menus augmentent quelque peu les complexités ultérieures. Il est vain
de prétendre, une fois, décréter: «Nous allons faire comme si le
christianisme n’avait point eu lieu.» C’est une simagrée. Il est fou de
vouloir vivre comme si d’innombrables générations humaines n’avaient
essayé, bien avant nous, mille et mille manières de vivre.
»Que cette pensée soit mélancolique, je l’avoue. Que l’on puisse n’en
pas tenir compte, je le nie.
»Un seul homme, vois-tu, Picrate, eut ici-bas le privilège de vivre
une vie neuve, de l’arranger à sa guise et d’en goûter la parfaite
fraîcheur: c’est Adam!
»Je songe souvent à lui. J’imagine qu’il dut lui être exquis de vivre
sans que nulle hérédité lui donnât le sentiment qu’il ressassait. Il a
vu le premier lever de l’aube, il a vu le premier printemps. Il s’est
enivré des premières fleurs et du baiser de la première femme. Il lui
était impossible de rien prévoir; son ingénuité protégeait sa ferveur
du désastre de l’habitude, et il allait de surprise en surprise: il
put s’émerveiller sans cesse. La douleur même lui dut être charmante.
Il ignorait qu’elle fût la douleur; il ignorait la signification des
larmes: qui sait s’il ne leur trouva pas une saveur délicieuse? Il ne
dépendait que de soi; rien n’était, autour de lui, galvaudé. Chacune de
ses impressions lui appartenait et ne s’altérait pas d’un vieil usage
séculaire. Telle fut sa destinée unique.
»Ses fils héritèrent de lui son expérience; il leur avait déjà gâté la
nouveauté de vivre. Lui-même n’en profita qu’une saison, sans doute. Il
s’accoutuma vite à ses entours. Il eut bientôt la certitude qu’un jour
suivrait une nuit achevée; l’aube cessa de l’étonner et dès lors perdit
son principal attrait.
»La douceur de vivre la vie nouvelle est ce qu’on nomme, en
langage biblique, le paradis terrestre,--lequel ne pouvait être
qu’éphémère.--Adam fut chassé de ce beau paradis, c’est-à-dire
que l’habitude avait gâté son fin bonheur. La faute originelle,
irrémédiable, fut d’avoir vécu. Elle se transmit de génération en
génération, de par l’hérédité funeste. Et le paradis terrestre est
fermé pour jamais. D’aventureux rêveurs en ont cherché la porte,
inutilement.
»Excuse-moi, Picrate, d’avoir recours à des symboles de l’ancienne Loi.
Fais-moi l’amitié de ne crier point, là-dessus: «A bas la calotte!» En
échange de quoi je te concède que cet Adam, que je suppose, est une
hypothèse désuète. Si tu y tiens, j’accorde qu’il fut une espèce de
brute, incapable de profiter de son incomparable privilège. Traitons-le
d’anthropopithèque et n’en parlons plus.
»Mais, si je renonce volontiers aux termes de ma métaphore, je
n’abandonne pas mes conclusions, et j’insiste, Picrate, pour que tu
prennes conscience du passé.
--Pas du tout!--s’écria Picrate.--Le passé, je le supprime. L’avenir
seul me préoccupe. Je suis un homme de progrès, et tu es un homme de
réaction.
--Crois-tu?
--Je ne crois pas, je suis sûr!
--Cela revient au même,--fit observer Siméon;--entre tes assurances et
mes présomptions, il n’y a que la différence de nos tempéraments: la
certitude est l’opinion des nervoso-sanguins, comme le probabilisme
est la philosophie des lymphatiques. Omettons, si tu veux, les
particularités du vocabulaire et limitons à l’essentiel notre dispute
... Tu m’appelles réactionnaire et me traites de clérical. Ton
erreur me désole et m’amuse. Elle me prouve combien vous autres, les
libres-penseurs, êtes pourvus d’un caractère religieux. Votre secte
est intransigeante comme les sectes rivales, et vous dites aussi:
«Quiconque n’est point avec moi est contre moi.» C’est le point de
départ de tout évangile.
»Tu me dis clérical parce que je m’applique à parler doucement des
vieux rêves humains, parce que j’embaume avec sollicitude le souvenir
de mes ferveurs et de mes puériles cosmologies. Que veux-tu?... Une
colère pareille à celle qui t’exalte serait la marque d’un moindre
détachement.
»Mon nihilisme est souriant et se plaît à une sorte de déférence
impartiale et courtoise pour l’universelle erreur.
»Tu me trouves une particulière indulgence à l’égard des dogmes que tu
combats. C’est esprit de justice, tout simplement. En présence d’un
clérical, je parlerais de tes dogmes avec aménité. Conclus que j’ai
le goût de la contradiction. Je l’avoue. Elle donne, au total, un
assez bon résultat; elle tient compte de la thèse et de l’antithèse et
dispose l’esprit à éviter les solutions catégoriques.
»Enfin, si j’ai peut-être une légère préférence pour les dogmes les
plus anciens, c’est qu’ils ont passé depuis longtemps l’ère des
violences. Ils se sont assagis peu à peu; ils renoncent à l’offensive,
ayant assez à faire de se défendre. Ils ont cessé d’être provocants;
ils ne demandent plus qu’à être laissés tranquilles.... Ne les agacez
pas, ils dorment.
»Mais si vous les éveillez en sursaut, ils vous grifferont. Voilà votre
fâcheuse imprudence, à vous autres, les énergumènes.
»Je ne vous aime pas. Votre succès récent vous a rendus intrépides
et farouches; vos ardeurs m’offensent. Vous êtes à l’âge ingrat. La
sagesse de l’esprit et la douceur du geste ne vous sont pas encore
venues ...
--Et moi--dit Picrate--je te déteste!
--Tu as tort,--répliqua Siméon,--de me détester pour des divergences
d’opinion. Plus tard, Picrate, tu sauras que nulle idée ne vaut la
peine qu’on lui sacrifie un ami. Tant que la science ne sera pas
achevée, ni la bisbille des métaphysiciens terminée, aimons-nous
provisoirement, au delà des systèmes.
IV
SUITE DE L’HISTOIRE DE SIMÉON
Siméon dit à Picrate, un soir:
--Les jeunes hommes de Platon, qui méditaient de discourir sur quelque
thème ingénieux, choisissaient un paysage qui convînt à leurs propos.
Et, par exemple, pour épiloguer de l’âme immortelle et de ses destinées
magnifiques, un bois sacré auprès d’un fleuve aux belles rives leur
offrait l’asile charmant d’une ombre fraîche et peuplée de légendes.
»Il m’aurait plu, Picrate, quand je voulais te raconter mon enfance
dévote et sans joie, de t’emmener vers le parvis d’une cathédrale
ancienne, d’installer ton chariot contre un arc-boutant de pierre
grise, roussie par endroits de soleil et lavée de pluies séculaires. Je
n’avais pas de cathédrale à ma portée; et toi, tu n’aurais pas toléré
ce voisinage clérical.
»Mais aujourd’hui, pour te narrer ma vie de collège, quel paysage
conviendrait à la mélancolie de ce propos? Celui-ci, somme toute,
illogique, absurde et fou!... C’est un favorable hasard. Vois quel
désordre, ce soir de fête nationale, bouleverse autour de nous ce
carrefour et ce cabaret vulgaire où nous nous sommes réfugiés. Des
tambours, des clairons se font martiaux en pure perte. Cette foule
paraît secouée d’un étrange délire que ne motive pas suffisamment la
prise d’une Bastille, à l’époque des rois. Illuminations fâcheuses: les
couleurs en sont criardes et les courbes mal ordonnées. Il me semble
que les auteurs de nos programmes scolaires ont dû travailler au milieu
de ce vacarme inepte: ainsi s’expliquerait la merveilleuse incohérence
de leurs idées.
»Ma grand’mère mourut, et je fus placé comme interne dans un lycée
parisien. Lequel? Peu importe, puisqu’ils sont tous pareils; tu sais
que l’uniformité de l’enseignement sur toute la surface du territoire
est la grande pensée--stupide!--d’un temps qui aima la centralisation.
Je te dis, Picrate, qu’en dépit de nos toquades variées et de nos
fougues, nous sommes, en ce pays, simplistes souverainement. Un
ministre, jadis, se réjouissait de déclarer, montre en main, qu’à cette
heure exacte tous les garçons de quatorze ou quinze ans, provençaux,
bretons, lorrains ou auvergnats, à qui leurs parents ou l’État
pouvaient offrir le luxe d’une éducation classique, composaient en
version latine: de cette manière, ils se préparaient tous identiquement
aux plus dissemblables existences. En fait, ils ne se préparaient à
rien du tout. Mais ils composaient en version latine, et cela suffisait
à ravir l’orgueil ministériel. On range, chez nous, les enfants dans
des classes numérotées, comme tel maniaque range sa bibliothèque selon
la reliure de ses livres: cela met des poèmes libertins à côté de
contes édifiants, du Royer-Collard à côté du _Thomas Graindorge_ de
Taine. Tant pis! L’ordre règne, ou semble régner.
»J’avais douze ans. Le peu de latin que je savais, un vicaire me
l’avait appris, qui ne possédait pas beaucoup de science en réserve. Je
connaissais l’_Epitome historiæ sacræ_, les soixante premières pages
de la grammaire, environ. Quant au reste, mon ignorance était absolue.
Seulement, j’avais, au cours de mes longues et mornes journées, un
peu plus réfléchi que la plupart des gamins de mon âge. Oh! réfléchi
... rêvé, plutôt; et ma sensibilité surtout s’était affinée dans ma
solitude orpheline. La religion m’occupait, l’espoir des paradis et
la terreur des infernaux supplices. La maison natale, sombre et
silencieuse, que dominait l’ombre majestueuse de la cathédrale, m’avait
peu à peu formé une âme analogue à la sienne, recueillie, craintive et
mélancolique.
»Un grand-oncle, mon dernier parent, qui demeurait dans le Midi et qui
n’avait nul souci de s’empêtrer de moi, considéra qu’un bon internat
parisien le débarrasserait d’un pupille gênant.
»Picrate, j’ai, de ma vieille vie, de mauvais souvenirs. Il y a, dans
mon passé, des jours que rien ne me déciderait à revivre, quand même la
promesse d’une divine récompense, d’une féerie de voluptés, serait au
bout de l’épreuve. Mais, de tous, les plus éperdument douloureux ont
été ceux de mon entrée au collège. C’est dans la cour carrée, encadrée
d’un promenoir monacal, de cet ancien couvent génovéfain que j’ai senti
l’amertume gagner mon cœur et la haine s’y installer. Oui, c’est là
que je suis devenu pessimiste et misanthrope. Il m’a fallu longtemps
ensuite pour adoucir l’âpreté de ma rancune et me rasséréner à force
de désespoir. Alors je n’étais point à l’âge ou l’on soigne avec de la
philosophie sa peine, où l’on use de dialectique pour transformer en
badinage sa tristesse.
»Il me sembla que j’étais au bagne injustement; et, en moi-même, mon
inconscient cherchait le crime que j’expiais. Je n’apercevais pas de
terme à mon supplice. Des semaines, des années, des siècles, qu’en
savais-je? La durée avait perdu pour moi ses limites habituelles,
ses stades qui permettent de la mesurer, de la détailler. Elle
s’allongeait, indéterminée, devant ma nostalgie et l’exaspérait.
»On doit distinguer, Picrate, deux sortes de tempéraments humains:
ceux qui souffrent et ceux qui ne souffrent pas de la longueur du
temps. Ceux-ci peuvent être patients et résignés; ils n’ont presque
pas de mérite à ne pas geindre. Ceux-là passent leur existence dans
un perpétuel martyre; l’attente les torture. Certains esprits, exacts
et nets, font à l’infortune sa part et, lucides, en voient le terme;
d’autres l’exagèrent. Il y a, si tu veux, des âmes en papier très sec,
où la vie s’inscrit avec justesse; et il y a des âmes en papier buvard,
où la moindre tache s’étend, s’étend et gâche tout.
»A l’époque dont je te parle, j’avais une âme en papier buvard, ah!
molle et sans résistance. Je me suis plus tard réformé, volontairement:
j’y eus beaucoup de mal.
»Les camarades que le hasard me procurait me houspillèrent. Ma
gaucherie de solitaire, soudain jeté dans le tumulte de leurs jeux et
de leurs cris et de leur nombre, me désignait à leurs lazzi et me
laissait parmi eux sans défense. Mon costume provincial et négligé, mon
air souffreteux excitèrent leurs rires. Mon orgueil les irritait et
augmentait leur rage de m’humilier. Ils me furent méchants et lâches.
Je les ai haïs de tout mon être offensé. S’il m’avait été possible de
les tuer, je les aurais tués.
»Les enfants sont «déjà des hommes». C’est avec mes jeunes condisciples
de collège que j’ai fait l’expérience de l’humanité. En vieillissant,
je n’ai que vérifié mon diagnostic.
»Chacun de ces garçons, séparé des autres et replacé dans sa famille,
avait sans doute ses gentillesses. Leur réunion formait une tourbe
affreuse. Il en est toujours ainsi des hommes agglomérés. Ce qu’ils
ont de joli, c’est ce qu’ils ne sauraient mettre en commun. Ce qu’ils
ont de commun, c’est la brutalité, la grossièreté, l’instinct trivial,
l’appétit vilain. Car voilà toute la psychologie des foules. Et de là,
Picrate, les inconvénients du parlementarisme.
»Les heures sonnaient, lourdes et lentes, à une horloge lamentable.
Un carillon dont le mécanisme grinçait les aggravait de sa piteuse
jérémiade. Une note surtout, qui achevait la ritournelle, et qui se
traînait en plainte vibrante, me fendait l’âme.