NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
--Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
--On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
--Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
PICRATE ET SIMÉON
DU MÊME AUTEUR
_Les Dupont-Leterrier_, roman 1 vol.
_Notes sur la Russie_ 1 vol.
_Bonshommes de Paris_ 1 vol.
_La Poésie nouvelle_ 1 vol.
_Les Trois Legrand_, roman 1 vol.
EN PRÉPARATION:
_Le Fils du Roi_, roman 1 vol.
_Il a été tiré de cet ouvrage
5 exemplaires numérotés sur papier de Hollande._
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y
compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège
ANDRÉ BEAUNIER
PICRATE ET SIMÉON
TROISIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÉNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1905
Tous droits réservés
PICRATE ET SIMÉON
PREMIÈRE PARTIE
I
LA RENCONTRE
On entendit crier:
--Arrêtez-le! arrêtez-le!...
Et encore:
--Arrêtez-moi! arrêtez-moi!...
Dans ces éclats de voix, il y avait de la terreur et de la blague.
Un vacarme de roulettes forcenées, endiablées, étonna. Les gens qui
se trouvaient au bas de la rue de Rome, vers l’angle de la gare
Saint-Lazare, regardèrent et virent dévaler, au long du trottoir, un
cul-de-jatte qui avait pris le mors aux dents. Il filait vite. Le buste
penché en avant, il ramait à droite et à gauche et, de ses mains trop
courtes, tâchait, mais en vain, de s’agripper au sol qui lui échappait.
Il criait: «Arrêtez-moi!» Les gens répliquaient: «Arrêtez-le!» et,
craintifs, se garaient sur son vertigineux passage. Il renversa un
jeune pâtissier, fit peur à un chien qui le poursuivit en aboyant,
saisit la basque d’une redingote flottante: le porteur de ce vêtement
dégringola. Le cul-de-jatte tourna sur lui-même. Un instant, le chariot
fut immobile, et aussitôt repartit, entraînant, cette fois, son
voyageur à reculons. Et la course reprit, frénétique.
Un groupe de cochers, ému d’altruisme, se tassa pour faire obstacle
ou, mieux, tampon. Mais, à l’approche de cette avalanche, inquiet, il
s’ouvrit et laissa passer. Ainsi alternent dans le cœur humain les
velléités charitables et le naturel instinct de la conservation. Devant
le kiosque d’une marchande de journaux, le cul-de-jatte emballé butta
contre une petite table plus grande que lui et qui était toute chargée
des nouvelles du jour. Elle tomba, et ses pieds pourvus de barreaux
entourèrent le buste du bout d’homme qui l’emporta dans sa course,
involontairement. A la descente du trottoir, le chariot sursauta; puis
il vint heurter le trottoir suivant, avec une telle violence que son
contenu chancela et s’abattit.
On le crut mort, ce contenu. On s’empressa autour de lui, avec la
hâte officieuse qu’ont les moutonnières foules. Mais, soudain,
le cul-de-jatte se redressa. Ses yeux étincelaient de rage, et
sa bouche grinçait. Il retroussa ses manches: de sérieux biceps
apparurent. Alors, à poings fermés, il se mit à taper sur les jambes du
rassemblement. Et il clamait:
--Tas de voyous! tas de crapules!...
Voyous et crapules s’écartèrent, riant à gorge déployée. Il avait perdu
ses petites béquilles, en forme de fer à repasser, au moyen desquelles
il manœuvrait d’habitude avec aisance. Un gamin les lui présentait: il
menaça de le tuer. Il les prit et alors, agile, sembla un torpilleur
qui évolue. Il distribua des coups sur des tibias et des mollets, tant
qu’il put, injuriant, jurant, sacrant. On allait se fâcher, lorsqu’un
sergent de ville sortit du kiosque aux voitures et dit:
--De quoi? de quoi?
Il avait le calme qui sied à un fonctionnaire municipal.
Sarcastique et amer, le cul-de-jatte lui lança ce simple mot:
--Carabinier!
--De quoi?--répéta l’agent, homme paisible.
--Bien sûr!--expliqua le cul-de-jatte.--Si c’est maintenant que vous
venez m’arrêter, c’est un peu tard.
Et de ricaner.
--Tâchez de ne pas faire de désordre; ou je vous mène au poste, en
cinq sec, vous savez, Picrate!
Picrate? Il s’appelait Picrate, et la police le connaissait. Ce
renseignement intéressa les cochers qui étaient là, en station. Picrate
fit un effort manifeste pour se maîtriser. Il recula contre le mur
de la gare, tira de sa poche de quoi faire une cigarette, la roula,
l’alluma, la fuma. Mais il lançait aux cochers de mauvais regards. Le
sergent de ville leur conseilla de grimper sur leurs sièges: il avait
trouvé ce moyen pour séparer Picrate de ses ennemis. Puis il réintégra
la petite cabine qu’il aimait, parce qu’elle était propice au doux
sommeil administratif.
De leur siège inaccessible, les cochers ne craignaient point de narguer
Picrate. L’un disait:
--Tu n’y avais donc pas serré le frein, à ton automobile?
Un autre:
--Et ton block-system?
Un autre, plus méchant:
--Eh! va dire à ta mère qu’elle te recommence!...
Picrate rageait. Il bondit, résolu, puisqu’il le fallait, à escalader
un fiacre, afin de se mettre au niveau de l’odieux ennemi. Celui-ci,
de son fouet, cingla. Picrate dédaigna les coups. En peu d’instants,
suivi de son chariot comme un colimaçon de sa coquille, mais leste des
bras comme un singe, il eut accompli son ascension. Le cocher, qui ne
voulait pas le jeter bas et qui cherchait à se délivrer de ce démon,
descendit de l’autre côté sur la chaussée, en toute hâte, abandonnant
son fouet. Picrate saisit le fouet et, drôlement enchâssé entre le
siège et le tablier, il fouetta autour de lui, en cercle, aussi loin
que ses bras, bien allongés, pouvaient aller. Et il vociférait, à
l’adresse de tout le monde, et de la destinée, et de la providence, de
mortelles injures. On méprisa les injures; même on en rit, et, pour se
garer des coups de fouet, on s’écarta. Mais Picrate, de la main gauche,
tint les guides, prêt à utiliser le fiacre comme un char de combat. Il
fallut qu’on se précipitât sur le cheval, qui s’agitait, et qu’on se
précipitât aussi sur Picrate et qu’on le déposât sur le trottoir. Ce ne
fut point aisé.
Un attroupement se forma, que le sergent de ville eut peine à dissiper.
Ensuite, cet effort ayant épuisé toute l’activité qu’il possédait,
le fonctionnaire municipal s’avisa de retourner à son kiosque sans
regarder seulement Picrate.
Picrate avait conscience de la limite de ses forces; il s’irritait en
silence ou peut-être réfléchissait.
Grâce à l’arrivée d’un train, beaucoup de fiacres furent pris et s’en
allèrent. La file se renouvela, sauf le cocher de tête; et Picrate fut
délivré de ses ennemis. Alors il s’occupa de réparer le dérèglement
de sa toilette. Il serra sa cravate, qui appartenait au genre dit «La
Vallière», mais dont les coques se refusèrent à bouffer congrûment, car
l’usage l’avait réduite à l’état d’une maigre corde. Il vérifia que sa
montre n’avait pas souffert de cette agitation saugrenue et, pendant
qu’il y était, la remonta; il la remit à l’heure exacte, ayant sous les
yeux, pour le consulter, le cadran du kiosque aux voitures. Ensuite,
il serra la boucle de son gilet et fut heureux de constater que les
boutons ne branlaient pas; ceux du veston non plus. Ce costume était
d’une étoffe élimée, noire probablement à l’origine, mais devenue par
l’inclémence des saisons verte, jaune et mordorée, tout à fait propre
d’ailleurs, lavée, brossée. Picrate ne portait pas de chapeau ni de
casquette. Son abondante chevelure frisée, épaisse, le garantissait.
Au fond de son gousset il trouva un petit miroir de forme ronde et de
la taille d’une pièce de cent sous, l’appliqua contre la paume de sa
main gauche et le promena devant son visage, du nord au sud, de l’est à
l’ouest, cependant que de sa main droite il insistait pour que la raie
médiane de ses cheveux fût correcte en toute sa longueur et pour que sa
moustache se retroussât pareillement à droite et à gauche. Il eut du
mal, à cause de l’humidité. Picrate était fier de son poil, encore que
grisonnant, et il le soignait. Au moyen d’un peu de salive, il précisa
la ligne de ses sourcils. D’un tapotement léger des doigts, il fit
mousser au-dessus des oreilles les deux ailes de sa toison crépue ...
Ayant achevé ce manège de bienséance et de coquetterie, Picrate revint
à des pensées plus pratiques et sérieuses. Il fallait qu’il songeât à
son commerce. Et alors il puisa, dans une sorte de giberne qu’il avait
sur le ventre, des choses innombrables: il semblait une sarigue; il
semblait aussi un prestidigitateur singulier qui du néant suscite,
à sa convenance, les objets les plus divers. Ce furent d’abord des
lacets pour souliers. Les uns étaient jaunes et les autres noirs,
certains en soie ou en coton, certains en cuir. Il les éleva, tenus
par le milieu de leur longueur, assez haut, et de la main les caressa
comme une tresse de femme aimée; puis il se les mit autour du cou. Ce
furent ensuite des anneaux brisés. Ils formaient une chaîne brillante;
Picrate se la mit autour du cou et devint analogue à quelque bedeau
d’église ou appariteur en Sorbonne. Et ce furent enfin des liasses
d’images variées. Le stock était réparti en plusieurs paquets sous des
élastiques: Picrate choisit.
Il y en avait, parmi ces images, qui évoquaient des scènes religieuses,
telles que la Crucifixion, la Sainte-Cène, le Sacré-Cœur saignant sur
la robe bleue du Sauveur, l’Assomption de la Vierge, la Crèche avec
l’âne et le bœuf. Celles-là, Picrate savait bien qu’elles n’étaient
de vente qu’à la porte des églises: il les fourra de nouveau sur son
estomac. D’autres, au revers de cartes postales, représentaient de
fâcheuses frivolités, décolletages excessifs, voire nudités complètes
en des poses peu chastes; ailleurs, même, l’artiste s’était livré à de
condamnables facéties, touchant l’amour et ses pratiques habituelles.
Picrate n’offrait ces gaudrioles qu’à la terrasse des cafés, passé
minuit. Pour l’après-midi, dans les quartiers honnêtes, il avait des
collections intermédiaires, aussi éloignées de la mysticité que de
la pornographie. Les monuments de Paris, par exemple. Et il avait
soin de bien approprier son étalage à sa clientèle. Pour ce quartier
de l’Europe, la gare Saint-Lazare était tout indiquée, la statue
d’Alexandre Dumas père, le parc Monceau, le Maupassant insoucieux de
la dame qui flâne au pied de son socle, l’Ambroise Thomas qui est
insensible aux chansons d’une petite fille, etc ... Ces photogravures
anodines, Picrate les disposa devant lui, à l’intérieur du chariot,
appuyées sur le bas de son corps; il en prit à la main quelques-unes,
en éventail ...
Il ne lui restait plus qu’à guetter l’acheteur éventuel. Satisfait
de ces justes préparatifs, il regardait vaguement en face. Ses yeux
tombèrent sur le cocher qui était en tête de file, et flamboyèrent,
car ce cocher l’examinait avec une insistance amusée, qui lui parut
narquoise, blessante. Il sentit que sa haine de la corporation tout
entière se réveillait et se concentrait sur cet homme. Il fulmina:
--Eh bien?...
Le cocher ne bronchait pas.
--Eh bien, eh bien? C’est-il que je suis une curiosité?--hurla Picrate.
Et il rassembla, d’un geste brusque, l’éventail des cartes postales
illustrées. Allait-il, de nouveau, bondir? Il frémit, dans sa boîte,
immobilisé par le bas, mais les poings agités. Cependant le cocher
souriait à la vaine exaspération de Picrate.
Picrate lui jeta tout son mépris, en termes véhéments ...
--Ne te dérange pas,--dit enfin le cocher, du haut de son siège,
sans bouger, sans décroiser les bras, sans que s’altérât sa quiète
physionomie.
Et il dit ces quatre mots avec une telle assurance souveraine que
Picrate subit le prestige d’une si magistrale sérénité: Picrate se tut.
Après un instant de silence, le cocher dit encore:
--Ne te dérange pas.
Picrate regardait fixement cet homme paisible; et ses bras pendirent et
son visage parut stupide. Un peu plus tard, il demanda:
--Est-ce que tu étais là, tout à l’heure?
--Quand ça? fit le cocher.
--Tout à l’heure ...
Et le cocher riait, en demandant à son tour:
--Et toi?
Certes, il riait, mais point méchamment, avec bonhomie. Si bien que
Picrate, au lieu de se fâcher, fut confus. Ses nerfs fatigués se
détendaient, et son cœur, après tant de colère inutile, s’amollissait.
Même, il lui vint aux yeux de l’émotion.
Le cocher affirma:
--Il n’y a pas de honte, tu sais!...
Comme si cette petite phrase leur en donnait la permission, de lourdes
larmes se détachèrent des cils de Picrate et rebondirent sur ses joues.
Du revers de sa manche il s’essuya les yeux et demeura, la tête basse,
à considérer sur le sol de la philosophie douloureuse.
Le soir de fin d’hiver tombait. Les autres cochers étaient, dans les
caboulots voisins, à dîner. Un contrôleur notait les numéros des
fiacres qui stationnaient. Les vagues passants affairés ne faisaient
pas attention au dialogue furtif de ces deux bonshommes. Dans cette
foule éparse, une sorte d’intimité fut possible. Le cocher descendit de
son siège et, s’approchant de Picrate mélancolique, lui déclara:
--Je le savais bien, que tu n’étais pas une brute.
Picrate eut un sursaut d’orgueil et répliqua:
--Plus souvent! Je n’ai pas toujours été cul-de-jatte.
--J’en suis bien sûr,--répondit le cocher poliment.
Car il comprit que, pour Picrate, il y avait, à posséder des jambes, de
la dignité.
Mais Picrate dit, et, cette fois, avec un peu d’emphase et
d’exaltation, avec le pauvre désir d’étonner:
--Tel que tu me vois, je suis ancien élève de l’École centrale.
Et il insista:
--Comme je te le dis!
Seulement, le cocher ne fut pas émerveillé le moins du monde. Donc,
Picrate essaya de ce commentaire:
--Je peux me qualifier d’ingénieur civil!
Le cocher conclut simplement:
--Ça te fait une belle jambe!...
--Ça m’en a coûté deux!--s’écria Picrate.
Et il voulut raconter son accident. Sorti de l’École, avec ce
titre somptueux d’ingénieur, il entre dans une compagnie de chemins
de fer en qualité de mécanicien, à douze cents francs par an. Une
nuit, il dégringole de sa machine et, sur les rails, il a les jambes
coupées. Voilà!... Picrate expliqua ce fait divers, au moyen de
termes techniques. Il s’aperçut bientôt que son interlocuteur se
désintéressait des détails. Lui-même, ayant fait depuis vingt ans ce
récit mille et mille fois, n’éprouva pas le besoin de s’y éterniser.
--Voilà!...--conclut-il.
Et ils restèrent tous les deux en présence de cette constatation, dont
il n’y avait rien à tirer: Picrate n’avait plus de jambes. Ils se
turent ...
--Et toi?--dit enfin Picrate, pour dire quelque chose.
--Eh bien, moi, tu vois, je suis cocher.
--Comment te nommes-tu?
--Siméon, si tu veux, pour abréger.
--Il y a longtemps que tu conduis?
Le cocher imita le ton de Picrate affirmant sa grandeur passée et
déclama:
--Je n’ai pas toujours été cocher!...
--Probable,--remarqua Picrate,--que tu n’es pas né avec un fouet!
--Tel que tu me vois,--continua Siméon,--je suis ancien élève de la
Sorbonne et de l’École des hautes Études ...
--Farceur!--cria Picrate, qui hésitait à rire de la plaisanterie ou à
s’en fâcher.
--Et même, et même, je puis me qualifier, s’il me plaît, de philologue
et d’archiviste-paléographe.
Picrate observa que la seule connaissance de ces mots révélait un
homme instruit: il crut à la véracité de Siméon. Il se sentit en bonne
compagnie et s’excusa:
--Je vous demande pardon ... Je ne savais pas ...
--Pourquoi pardon?... Est-ce ma philologie qui t’impose? Elle est loin,
ma philologie! Mon pauvre Picrate, ta mathématique peut tutoyer mon
érudition.
--Si vous voulez,--répondit Picrate, respectueux malgré lui.
Et Siméon tendit à Picrate sa main de cocher, noircie, durcie, gercée
par le cuir des guides. Picrate dit:
--Je suis très heureux d’avoir fait votre connaissance.
Haussant les épaules et sifflotant n’importe quoi du bout des lèvres,
Siméon remonta sur son siège, fut soigneux de se bien sangler dans sa
couverture et de ne pas s’asseoir sur un pli. Puis il parut, en somme,
méditer ...
Picrate l’admirait. Il eût aimé que la causerie entre eux continuât;
mais il n’osait pas en prier Siméon, parce que Siméon, sous sa vieille
capote à boutons métalliques et son chapeau de toile cirée dévernie,
lui semblait plus majestueux qu’un roi. Il le contemplait.
C’était, ce Siméon prestigieux, un homme d’une quarantaine d’années,
aux cheveux châtains qui commençaient à blanchir. Sa barbe, peu
fournie, allongeait l’ovale de son visage. Ses traits n’avaient rien
de caractéristique. Ils étaient réguliers, ni gros ni très fins,
quelconques: nez moyen, bouche moyenne, yeux gris, comme dans les
signalements. Mais sa physionomie était singulière. Presque toujours,
il souriait. Seulement, on ne savait pas si ce sourire signifiait de
la gaieté, de la moquerie, de l’affabilité, ou s’il ne résultait pas
de la forme des lèvres, un peu pincées naturellement et relevées au
coin. Car, en même temps que ses lèvres souriaient, il y avait dans son
regard de la gravité et, dans le pli des longues joues, de la tristesse
désespérée. Les gestes qu’il faisait n’avaient ni ampleur ni énergie;
il réduisait au minimum l’effort que toute activité réclame, et cela
lui donnait un air de judicieux dédain. Sa voix était variée, parfois
douce et chantante et parfois rude ...
Un vieux «collignon» cramoisi revint de souper et, se léchant encore
les babines, adressa la parole à Siméon: d’ineptes jovialités, qu’il
accompagnait d’un gros rire. Picrate fut choqué de voir que l’on
traitait si familièrement Siméon, déconcerté de voir que Siméon s’y
prêtait volontiers.
Siméon, dérangé de son repos, consacrait à l’allumage de ses lanternes
ces minutes sacrifiées et, d’ailleurs, se montrait cordial. Il suivait
les récits du vieux avec complaisance. Il les approuvait. Le vieux
lui tapait sur le ventre, et Siméon plaçait son mot, son mot d’argot,
dans ce hideux bavardage. Même, il renchérissait. Et Picrate en était
surpris. Il ne savait pas si le Siméon qu’il avait présentement sous
les yeux était le vrai Siméon, ou bien si l’autre, l’érudit, le
philologue, était réel; mais il ne concevait pas que ces deux Siméon
pussent coexister et faire bon ménage ... Par moments, le visage
de Siméon reprenait son air sérieux et pensif, et puis, soudain,
rigolait: Picrate se désolait, dans l’incertitude. Il souffrait aussi
de constater que Siméon l’avait si prestement lâché, tout à l’heure, et
maintenant s’attardait avec ce camarade imbécile.
Un client se présenta pour le fiacre de Siméon, dit une adresse. Siméon
ferma la portière, grimpa sur son siège, assembla les guides. Picrate
le regardait avec chagrin qui s’en allait, sans faire attention à lui,
qui le laissait au pied de son mur, petit homme ridicule et négligeable
surtout.
En fouettant son cheval pour démarrer, Siméon fit à Picrate un signe de
tête, gentiment, et dit:
--Au plaisir, Picrate!
Picrate fut si troublé qu’il ne sut répondre ...
...Par la suite, ils se retrouvèrent, ici ou là, au hasard des courses
que Siméon faisait. Et Siméon ne manquait pas de descendre de son
siège pour serrer la main de Picrate, lui demander de ses nouvelles
et l’interroger sur le résultat de ses affaires. Picrate eût souhaité
causer longtemps à cœur ouvert, s’épancher. Siméon, dès que la causerie
allait s’épanouir, devenait soudain moins chaleureux. Picrate s’en
affligea d’abord et bientôt espéra comprendre que Siméon l’étudiait
en vue d’une amitié véritable. Donc il se surveilla, mais alors parut
guindé, prétentieux, et s’affligea d’être timide.
Un jour, Siméon l’aperçut à la porte de Saint-Germain-l’Auxerrois,
en dispute avec des mendiants. Chacun de ces pauvres diables avait
sa place attitrée, qui à la grille, qui sur les marches, qui auprès
d’un pilier. Or, Picrate s’était octroyé la place d’une vieille
bossue, qu’on appelait la «mère Millions», à cause d’un réel petit
avoir qu’elle accumulait depuis des années, patiemment. Les autres la
respectaient, en vertu de ce sortilège qu’exerce toujours la fortune.
L’impertinence de Picrate indigna. Peu s’en fallut qu’on ne lui fit
un mauvais parti; mais on devait, en présence des paroissiens dont on
sollicitait la générosité, garder l’attitude confite et geignarde des
miséreux. La vieille n’entendait pas qu’un intrus la dépossédât de son
fief: elle fit rage, menaça Picrate de ses pieds, l’insulta. Picrate
retroussa ses manches. Elle se sauva vers le refuge, ouvert à tous, de
l’église. Il la poursuivit, il l’attrapa, la saisit par sa robe et fut
ainsi traîné par elle dans l’église. Il y eut du scandale. Un suisse
expulsa le sacrilège; Picrate, dehors, lui secoua sa hallebarde. Un
sergent de ville survint qui emmena Picrate au poste, en dépit de ses
protestations. Picrate l’aurait, d’ailleurs, traité comme les autres,
s’il n’avait vu, tout à coup, Siméon, qui stationnait là, le regarder
avec son grand air souverain. Il s’abandonna, fila doux.
Une semonce du commissaire fut le seul châtiment qu’il reçut de la
police. Que lui importait, du reste? La grosse affaire était pour lui
qu’il avait encouru le mépris de Siméon, qu’il n’oserait plus prétendre
à l’amitié de Siméon, qu’il n’oserait plus, s’il le rencontrait, lever
les yeux vers lui.
Cependant il le rencontra. Siméon s’approcha, la mine enjouée, et dit à
Picrate qui rougissait:
--A propos, Picrate, quelles sont tes opinions politiques?
Picrate hésita d’abord à répondre, tant il avait honte de lui-même en
face de Siméon. Puis la joie de constater que Siméon s’intéressait à
sa notion de l’État fut telle qu’il ne se put contenir: et il proclama
fièrement:
--Je suis socialiste!
--Ça ne m’étonne pas,--dit Siméon, qui souriait.
Ce sourire troubla Picrate. Embarrassé, il risqua:
--Et vous?
--Oh! moi, je ne suis pas socialiste, vois-tu, étant dénué d’optimisme
et de naïveté ...
Siméon, qu’une dame hélait, partit. Picrate dut se contenter de cette
phrase mystérieuse et par trop concise, qu’un petit commentaire eût
éclairée utilement.
De ses rapides entrevues avec Siméon qu’un hasard fâcheux venait
toujours interrompre, Picrate conservait ainsi des lambeaux de
discours, des maximes, des réflexions, hélas! incomplètes. Ces
fragments lui étaient, certes, précieux. Il y rêvait; il regrettait
leur brièveté ... Quelques-uns exprimaient une idée entière: Picrate
aimait à se les répéter ... Oui, Siméon, un soir, lui avait dit: «Tu
t’irrites de tout, Picrate, comme si une chance délicieuse t’avait
induit à croire au bonheur. Cela est ridicule, dans ton cas! Songes-y
...» Picrate y avait songé, et, raisonnant avec lui-même, il s’était
rendu à cet argument. Mais, dans la pratique, il agissait selon son
caractère, qui était irascible à l’excès ... Une autre fois, Siméon lui
avait dit: «Les femmes jolies prennent, en général, pour amie assidue
une femme sans beauté, afin de paraître encore plus jolies et de se
figurer qu’elles le sont. Ainsi les gens heureux,--ou, du moins, assez
heureux,--ont intérêt à savoir qu’il y a des gens malheureux. Toi, au
contraire, Picrate, tu ne peux rien gagner à toujours comparer ton sort
et le bonheur ...» Picrate, en effet, s’aperçut, en réfléchissant à
lui-même, que le bonheur était sa préoccupation perpétuelle. Il s’en
étonna, mais vérifia que c’était plus fort que lui ...
Et, une autre fois, Siméon lui dit:
--Entre toi et moi, Picrate, entre tes opinions et les miennes, entre
ta philosophie et la mienne, c’est-à-dire entre ta conception de la
vie et la mienne, il y a cette différence: moi, de mon siège élevé,
je regarde les choses de haut en bas; toi, tout proche du sol, tu les
regardes de bas en haut.
Sa voix, en prononçant ces paroles, s’adoucissait et s’attendrissait.
A partir de ce jour, ils furent amis.
C’était un doux soir de mars, lumineux et pur, où un peu de tiédeur
passait dans l’air léger, où le printemps se pressentait. Et Siméon
disait à Picrate:
--Pauvre Picrate terre à terre, je t’enseignerai à considérer les
choses et la vie du haut d’un siège élevé.
Picrate fut ému. Très humble, il murmura:
--Mais toi, Siméon, qui possèdes toute sagesse, qu’auras-tu à gagner en
ma compagnie?
--Tu me raconteras ce que tu vois sur le sol dont tu es si proche. Tu
me raconteras ce que tu sais des gens dont tu frôles les pantalons et
les robes. Et moi, j’estimerai s’il faut tenir compte de ces toutes
petites choses. Parmi elles, n’y en a-t-il pas de très précieuses que
je néglige?... Allons prendre un verre, Picrate, provisoirement.
...Ils décidèrent de se retrouver, quotidiennement, la journée finie.
Leur rendez-vous était aux Batignolles, dans un modeste cabaret.
Ils cassaient une croûte dans du café noir et causaient, une petite
heure, avant de s’en aller chacun chez soi. On hissait Picrate sur la
banquette, avec son chariot; Siméon s’asseyait en face de lui ... Ils
n’avaient de famille ni l’un ni l’autre, et leur amitié réciproque leur
fut agréable à tous deux.
II
HISTOIRE DE SIMÉON
--Si j’entreprends de te raconter mon histoire, Picrate, ce n’est pas
qu’elle me paraisse admirable ni singulière; seulement, il n’y en a pas
d’autre que je connaisse mieux.
»Tout est dans tout; il tient beaucoup d’humanité dans une courte vie
humaine, même modeste et dépourvue d’extraordinaires accidents. Les
annalistes ont tort de n’enregistrer que des batailles, des entrevues
de souverains et des conclusions de traités: la destinée d’un pauvre
homme est plus significative et poignante ...
»Quoi qu’il en soit, au surplus, d’Alexandre le Grand, de Charlemagne
et de Louis XIV, je suis né, voici quarante ans à peu près, dans une
petite ville beauceronne, composée d’une cathédrale et de quelques
maisons autour. Je ne sais pas de lieu, sur terre, plus excessivement
silencieux que celui-là.
»Ailleurs, dans la campagne, on entend des rumeurs confuses, des chants
d’oiseaux, des cliquetis de feuilles. La campagne est vivante; on y
travaille, elle-même travaille à produire les moissons. Tandis que ma
ville natale est morte: elle était morte bien avant que je vinsse au
monde. Les gens qui continuent d’y demeurer ne vivent qu’à peine: on
les dirait soigneux de ne pas faire de bruit, comme dans une chambre
mortuaire.
»Les rues sinueuses, bordées de vieux murs moussus, ont de l’herbe
entre leurs pavés. Et il n’y passe guère personne qu’aux jours de
marché.
»C’est une ville, pourtant, immémoriale et qui eut son temps de
magnificence. Cette cathédrale prodigieuse indique évidemment que
cette ville fut un centre de richesse et d’activité, autrefois, il y a
six siècles environ. Quand on la construisit, on ne disposait pas de
moyens commodes et expéditifs. La pierre en était prise à des carrières
éloignées. On transportait les blocs sur des chars que des hommes
traînaient au chant des cantiques. Le soir, on s’arrêtait et campait.
Et la Notre-Dame pour qui ces gens peinaient les gratifiait de miracles
suaves. Ainsi s’édifia cette masse énorme et gracieuse, où se résume
le labeur de plusieurs milliers d’existences anonymes.
»Or, si l’on fouille au pied de cette cathédrale, on découvre les
fondations d’églises plus anciennes, toujours plus anciennes, à mesure
qu’on enfonce davantage dans le sol; les derniers vestiges que l’on
remarque proviennent, sans doute, d’un temple païen et d’un sanctuaire
druidique.
»Ah! Picrate, tu te figures que je suis loin de mon propos? Mais cette
cathédrale a tant pesé sur mon enfance que j’en sens, aujourd’hui
encore, l’ombre fraîche et l’odorante humidité autour de moi. Picrate,
je ne saurais te rendre intelligible ma vie sans t’avoir expliqué cette
cathédrale!...
»Ces ouvriers qui l’ont bâtie, ces gens qui vinrent y prier, il y a
six siècles, et ceux aussi qui avaient bâti, pour y prier, les églises
antérieures, faut-il dire qu’ils sont morts? Le trépas ne les a point
anéantis. Il ne reste rien de leurs corps qu’un peu de poussière
méconnaissable mêlée à la terre; et de l’aventure de leurs âmes dans
les paradis ou les purgatoires, je ne sais rien. Mais leur fantôme,
je l’affirme, est toujours là. Pas leur fantôme, si tu veux. Je ne te
parle point d’apparitions: ne prends pas mon récit pour un conte de
revenants! Quelque chose d’eux, que je ne sais nommer et qui ressemble
à eux-mêmes singulièrement, subsiste à jamais dans la vieille ville
qu’ils ont occupée. On ne les voit pas, et l’on vit en leur compagnie
sans apercevoir leur présence. Ce n’est peut-être que leur souvenir ...
Encore ce souvenir est-il étonnant en ceci qu’il échappe à la claire
conscience. Ainsi la plupart de mes compatriotes, qui ignorent tout du
passé, se souviennent d’eux et ne savent pas qu’ils ont existé.
»Ces morts vivants, j’ai grandi parmi eux, pareil à eux. J’ai suivi,
dans les nefs de la cathédrale et dans la crypte noire, des processions
qu’ils menaient, occultes pèlerins. Et j’ai récité des prières qu’ils
me soufflaient, et j’ai fait les signes de croix qu’ils ont voulu.
»La petite âme avec laquelle j’étais né, ils ne l’ont pas laissée
s’ouvrir, selon sa guise, à la vie nouvelle. Ils l’ont façonnée,
ils l’ont travaillée. Ah! que de fois, Picrate, quand une ingénue
velléité allait s’éveiller en moi, j’ai senti qu’ils étaient là, prêts
à contenir mes beaux élans! Alors je n’avais plus qu’à leur obéir
docilement. Ils m’avaient ravi ma force jeune, pour m’asservir mieux.
»De ma mère, Picrate, je ne te dirai rien. Je ne l’ai pas connue. Elle
est morte très peu d’années après ma naissance: quelque effort que je
fasse, il m’est impossible de me la rappeler. Jamais on ne me parlait
d’elle, ni mon père ni ma grand’mère. A mes questions, plus tard, on
ne répondit que d’une manière évasive. J’ai soupçonné qu’il y avait un
mystère sur sa mort; j’ai deviné qu’avant de mourir, prématurément,
elle avait été frivole assez pour qu’en prissent ombrage la jalousie de
mon père et l’austérité de la famille. Quel fut son péché? je l’ignore.
Elle était Provençale. On l’avait exilée de sa gaie patrie dans la
sombre ville beauceronne, dans la vieille maison grise et morne de
mes grands-parents. J’imagine que son allégresse méridionale ne put
s’accoutumer à cette existence privée de soleil et de joie ...
»Je ne possède nulle image de ses traits; je l’ignore autant que nul
être au monde. Et pourtant sa pensée m’obsède. Je songe souvent à elle.
Il me plaît de me la figurer plus frivole que peut-être elle ne le fut,
spirituellement jolie, coquette, désireuse de vivre.
»Et moi, quand je naquis, j’étais sans doute pareil à elle; j’aurais
sans doute adoré vivre, si ma ville natale, par sa quotidienne
influence, ne m’en avait ôté le goût.
»Il me semble que mes spontanéités enfantines étaient, en moi, la
persistance de sa frivolité. Une sévère discipline les étouffa.
Les fantômes de la cathédrale beauceronne n’ont point voulu que se
développât selon sa nature cet enfant qui, dans les veines, avait le
sang d’une gaie Provençale ...
»Mon père était professeur au collège. Lui, je me le rappelle. Il ne
souriait jamais. Il portait une longue redingote noire, une cravate
noire et des gants noirs. Gardait-il le deuil de ma mère? Je ne sais;
je ne me représente pas qu’il lui eût été possible de s’habiller
autrement qu’en noir. La tristesse était dans sa complexion. Entre
lui et moi, il n’y eut aucune intimité. Du reste, il ne sortait guère
de son cabinet de travail, où je n’avais point accès. A table, il ne
m’adressait la parole que pour m’enseigner une bonne tenue et m’avertir
si je péchais contre les lois de la civilité. Il le faisait sans
rudesse, mollement, comme pour s’acquitter d’un devoir, d’une formalité
plutôt. Il s’en était remis à ma grand’mère des soins qu’il me fallait.
Il lui témoignait une extrême déférence, cérémonieuse même, et froide.
»Je ne sais pas s’il m’aimait. Je ne le crois pas. Peut-être avais-je
le tort de lui trop évoquer le souvenir de sa femme. Pour la mémoire
de celle-ci, éprouvait-il de la haine ou du regret?... Quand il est
mort, j’avais sept ou huit ans; je ne me suis posé que plus tard ces
questions troublantes et qui parfois, ensuite, m’ont angoissé. Le
souvenir de la petite Provençale lui était-il, malgré l’amertume,
voluptueux? Dans ces heures de solitude qu’il passait enfermé entre les
quatre murs de son cabinet, de quelle façon se souvenait-il de ses
deux ou trois ans de mariage? Il était rigoureusement pieux. Chaque
matin, été comme hiver, avant d’aller au collège, il assistait à la
messe. Je le vois encore, agenouillé, ne levant pas la tête de son gros
paroissien noir. Avait-il des scrupules de conscience, des remords? Je
ne sais pas: je ne sais rien de lui. Son âme m’a toujours été fermée
... Est-ce que je l’aimais?... Non, Picrate, il m’est impossible de
croire que je l’aimais.
»Il fut tué à la guerre, étant garde national, par une balle perdue,
sans avoir tiré lui-même un seul coup de fusil. On m’a souvent raconté
que, le matin de ce jour-là, quand il partit, il avait le pressentiment
certain de sa mort. Il nous fit, à grand’mère et à moi, ses adieux avec
plus d’émotion que d’habitude. Il dit: «Vous prierez pour moi et pour
que mes péchés me soient remis!» Il me souleva dans ses bras de telle
manière que mon visage fût à la hauteur du sien; il fixa son regard sur
mes veux et, avec une solennité singulière, une assurance dogmatique
et didactique, il énonça: «La vie ici-bas est par elle-même absurde et
affreuse; elle n’a d’autre sens que d’aboutir à la vie céleste et de la
préparer.»
»Trente-deux ans se sont écoulés depuis cette scène rapide. Mais je te
certifie, Picrate, que ces paroles me furent dites exactement telles
que je te les rapporte. Je ne les ai jamais oubliées; et, quand je les
répète ainsi, j’entends la voix sifflante et rèche qui les prononça.
Je me rappelle l’intonation, l’accent. Elle ne se sont aucunement
déformées dans mon souvenir; elles y demeurent telles que les prononça
cet homme qui était mon père, qui allait mourir et qui le savait.
»Quand il eut dit ces mots, mon père continua, quelques secondes,
à regarder au fond de mes yeux, comme pour s’assurer que sa pensée
s’inscrivait bien dans mon esprit. Puis, sans plus m’embrasser, il me
déposa sur le sol, prit son fusil, son képi, vérifia qu’il avait dans
ses poches tout ce qu’il lui fallait; il embrassa grand’mère et il
partit. Je ne l’ai plus revu.
»Dans quel trouble il me laissa! Je ne comprenais pas la raison de
cette emphase inaccoutumée. Grand’mère s’enferma dans sa chambre. Ma
bonne me recommanda d’être sage. Je le fus. Tout l’après-midi, la
phrase me gêna. Elle me gêna bien souvent, depuis lors ...
»J’étais si péniblement consterné que la mort de mon père n’ajouta
presque rien à ma tristesse. On me tint à l’écart des cérémonies
funèbres. L’absence de mon père ne modifia pas ma vie journalière: il
ne s’y mêlait que si peu! Mais, s’il avait disparu, lui, la phrase
restait. Elle me fut une compagne incessante.
»Je n’en ai pas saisi tout de suite la signification. Je ne l’ai
que longtemps après analysée, étudiée. Aujourd’hui encore, que j’y
ai réfléchi des années durant, une chose m’échappe: je ne sais pas
avec une certitude parfaite quel était, au sujet de cette doctrine
chrétienne, le sentiment de celui qui l’exprimait ainsi, en termes
formels, absolus. Etait-ce chez lui sérénité mystique et piété
fervente? Éprouvait-il une consolante douceur à espérer les joies
définitives de l’outre-monde? Ou bien n’aboutissait-il qu’avec
désespoir à ce mépris violent de l’ici-bas?... Sa voix n’était ni
tendre ni féroce ... Nous étions là, pourtant, les yeux dans les
yeux, ce père et ce fils, à la minute décisive de nos existences.
Il a fait un immense effort pour que communiassent nos deux âmes
dans une identique foi: il m’a seulement appris par cœur une formule
impersonnelle qu’en effet j’ai, mot pour mot, retenue; son âme m’est
restée étrangère ...
»Mais la formule avait, à elle seule, sa valeur et sa vertu redoutable.
Elle suffit à me gâter la joie de vivre.
»Sur les murs jaunes et nus des couvents, les moines qui cheminent, en
cortège las, lisent de noires inscriptions où le siècle est dénigré
péremptoirement. Les trappistes, chaque fois qu’ils se rencontrent,
se doivent dire l’un à l’autre: «Frère, il faut mourir!» Ces devises
sont appropriées le mieux du monde à l’état qu’ils ont choisi. Elles
les réconfortent et les encouragent à persévérer dans leur farouche
renoncement. Les règles monastiques composent une discipline forte
et minutieuse, dont les détails sont cohérents, dont l’énergie est
efficace. Si tu acceptes le principe de la croyance, obéis.
»Mais moi, je n’avais renoncé à rien. Je voulais vivre!...
»Je fus un petit enfant qui voulait vivre et à qui l’on enseignait une
formule de mort.
»Si le souvenir de la désolante parole avait pu s’effacer, sache
qu’elle m’était à chaque instant renouvelée, sinon en sa teneur même,
du moins en son esprit, par la rigoureuse mélancolie de mes journées.
C’est ainsi que je m’en imprégnai, qu’elle pénétra jusqu’au fond de moi.
»Il ne me fut pas donné d’être gourmand avec délices, comme je crois
que c’est, pour les autres enfants, un bonheur. Une tartine dérobée
avait l’inconvénient terrible d’une faute qui aventurait ma destinée
éternelle. Aucun plaisir n’était pour moi pur d’inquiétude et de
scrupule.
»Ma grand’mère vivait aussi retirée qu’une nonne. Elle consacrait des
heures longues à des lectures pieuses, à des prières, auxquelles elle
m’associait soir et matin. Je ne les comprenais pas toutes. J’ai mille
et mille fois répété que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était
Dieu, sans trop savoir de quoi il retournait. Et même une confusion se
fit, dans ma puérile pensée, entre ce Verbe-là et ces autres--actifs,
passifs ou neutres--dont une pédagogie routinière m’enjoignait la
conjugaison. Que de fois, assis à ma table de travail, les jambes
ballantes, n’ai-je pas médité sur les mystérieux rapports du Verbe qui
était Dieu et de tel subjonctif dont m’échappait la qualité divine!
Je rongeais le bois de mon porte-plume; avec l’ongle, j’en détachais
des brindilles, que je trempais rêveusement dans l’encrier. Cependant
j’échafaudais de bizarres théologies, à dérouter un «Ange de l’École».
»Mais je te fais grâce de ces dialectiques déraisonnables.
»Ma grand’mère occupait son loisir à tricoter des bas et des brassières
pour les œuvres de charité. La grosse pelote de laine tombait de ses
genoux sur le tapis et là sautillait à chaque petit coup que la vieille
dame donnait de son aiguille. Il me plaisait de m’acouffler par terre,
de tenir entre les mains la pelote épaisse et molle, de rester ainsi
longtemps à ne rien faire, à ne guère penser, tandis que bourdonnaient
des mouches dans les rideaux des fenêtres et que, sur les chevrotantes
lèvres, les _Pater_ et les _Ave_ du rosaire se marmonnaient. Si j’étais
sage, ma grand’mère ne semblait pas s’apercevoir de ma présence,
tant son esprit demeurait ailleurs, au pays du Verbe, ou peut-être
s’assoupissait dans la monotone lenteur des _oremus_. Nous étions
proches à nous toucher; mes doigts se posaient sur le bas de sa jupe:
seulement, nos âmes étaient l’une à l’autre tout à fait étrangères,
parce que ma petite âme ne pouvait accompagner la sienne aux régions
supra-sensibles.
»As-tu remarqué, Picrate, que, dans les tableaux religieux, les
personnages, côte à côte, ne se connaissent pas? Ils n’ont pas de
gestes mutuels; ils ne se regardent même pas les uns les autres. S’ils
sont groupés, c’est en vertu d’un pareil sentiment qui anime chacun
d’eux et tous les dirige vers Dieu.
»J’étais donc isolé. Ma petite âme faisait de vains et timides efforts
pour aller retrouver, si loin, là-haut, à l’infini où se joignent les
parallèles, l’âme de ma grand’mère.
»Quelquefois, excédé de désœuvrement, je poussais un grand soupir.
L’orante s’inclinait vers moi et me disait:
»--Qu’est-ce, mon petit?... Joue!
»Alors, comme ravi de la permission, je bondissais, et mon entrain me
lançait à de folles gambades. Mais bientôt j’apercevais, fixé sur moi,
le regard triste de ma grand’mère. Sans qu’elle fît à mes jeux une
objection, je voyais dans ses yeux un amer reproche, une inquiétude
douloureuse. Il n’en fallait pas plus pour me rappeler que j’abusais
de la vie présente et négligeais mon éternité. Sans doute, aussi,
la pauvre femme s’effarait à diagnostiquer en moi les signes d’une
allégresse condamnable, oui, de la gaieté maternelle, légère et païenne
un peu ...
»Si je persistais dans mon tumulte exubérant, une voix craintive et
dolente m’accablait de ces mots:
»--Ne fais pas trop de bruit. Sois un bon petit garçon.
»Toute mon ardeur tombait. Je concevais qu’un bon petit garçon ne
joue pas. Je revenais à mon ennui sempiternel. Il me semblait que la
plus grande faute et celle qui compromettait le plus dangereusement
mon salut consistait à faire du bruit. J’identifiai le silence et la
sainteté. Mais le silence m’était insupportable.
»En outre, il me faisait peur; la sainteté aussi. La sainteté, le
silence et la mort étaient liés dans ma puérile imagination. Le soir,
au fond de mon alcôve, j’évoquais les défunts nombreux de la famille,
mon père lugubre, ma mère indistincte, des oncles et des tantes, des
aïeux et des aïeules dont je ne savais rien, sinon qu’ils avaient
autrefois vécu, dans cette chambre, et qu’il fallait prier pour eux,
afin de leur valoir le suprême repos.
»Picrate, la maison de mon enfance était pleine de morts. Il y avait
aux murs, le long des glaces, au-dessus des cheminées, leurs portraits,
daguerréotypes miroitants où apparaissaient de pauvres visages, et
photographies à demi effacées par le temps. Des anecdotes relatives à
leur passage ancien sur la terre sanctifiaient chaque meuble. Un petit
fauteuil de tapisserie, que j’aimais parce qu’il était bien à ma taille
et qu’on nommait «le fauteuil de l’oncle Bernard», un jour me devint
odieux, l’oncle Bernard m’ayant troublé, la précédente nuit, en rêve, à
l’état de squelette.
»Cette famille antérieure m’était quotidiennement rappelée par
l’énumération que ma prière en faisait. Aux princes héritiers on
enseigne leur généalogie, afin qu’elle leur soit un motif d’orgueil;
moi, j’ai connu mon ascendance à force de supplier Dieu que ses péchés
lui fussent remis.
»Tous ces morts!... Il me semblait que ma grand’mère et moi n’étions
vivants que par hasard. La singularité de cet accident m’étonnait.
J’en vins à me figurer que nous avions été laissés ici-bas en vue de
quelque mission rédemptrice.
»Ah! Picrate, je donnerai un libre cours à tout le lyrisme qui
m’oppresse!... Je n’imagine rien de plus pathétique au monde que ma vie
d’enfant. Si elle m’émeut ainsi, c’est peut-être de par l’inévitable
égoïsme; mais plutôt elle me paraît émouvante de résumer en sa durée
courte la millénaire angoisse humaine. Quand le soir tombait de la
cathédrale en nappes d’ombre, Picrate, je me sentais environné de
siècles morts, qui autour de moi subsistaient. Du fond des lointains
funèbres, des âmes abolies d’ancêtres anonymes, suscitées comme par un
prestige impérieux, s’agitaient en moi et me tourmentaient.
»J’étais une tombe consciente de ses cadavres!
»Seule me fut douce et bienfaisante l’église. J’y ai goûté des
heures délicieuses, certes dangereuses et qui alarmaient mon cœur
excessivement! Des heures de volupté charmante.
»Les chants, l’alternative savamment ménagée de la musique et
du silence entretenaient ma ferveur. Le luxe des cérémonies me
divertissait. L’illumination de l’autel me ravissait. Et les vitraux
peints, éclairés de soleil, me composaient le plus beau des livres
d’images.
»Tu sais, Picrate, l’objet de ces verrières magnifiques que des
artistes pieux ont placées au fenestrage des églises: elles étaient
destinées à l’enseignement du peuple. On célébrait l’office en latin;
les symboles de la liturgie ne sont point accessibles à l’intelligence
des pauvres diables; et même les sermons risquent de dépasser
l’entendement des multitudes. Les images sont mieux persuasives, et
leurs riches couleurs attirent l’attention du populaire. Enfin, les
vitraux eurent dans les églises médiévales un peu la même utilité
que, de nos jours, dans les casernes, les tableaux de la propagande
anti-alcoolique.
»L’Évangile, la vie des saints, les dévotes légendes, figurés sur les
belles verrières éblouissantes, je les connus et les aimai. J’appris
ainsi l’aventure de saint Hubert et son histoire de chasse qui tourne
si bien à l’édification. Ce fut mon cher espoir de rencontrer, plus
tard, en quelque course forestière, un cerf porteur, entre ses amples
ramures, d’une croix lumineuse. Je rêvai d’être un saint, pour le
plaisir de tels incidents merveilleux. Cependant l’histoire de l’enfant
prodigue avait toutes mes préférences, à cause des jeunes filles
élégantes qui, penchées sur l’adolescent, le couronnent de roses et le
festoient. Leur geste souple et amical, la gentillesse de leur procédé,
la courtoisie de leurs manières me les rendaient plus sympathiques,
sans doute, que ne l’avait voulu l’artiste pieux. Une pareille
compagnie m’eût agréé tant et si bien que je ne fusse pas revenu vers
la demeure paternelle au mépris de telles félicités. Plutôt, j’aurais
gardé, de temps à autre, les cochons afin d’expier, par périodes, mes
délices ... Et je voyais encore, dans la transparence des vitres,
Roland qui donne de son épée illustre sur la roche de Roncevaux et qui
souffle, à s’en rompre le cou, l’appel du cor d’ivoire. Que j’eusse
volontiers suivi ce fier exemple!
»Ainsi se mêlaient à mes piétés de profanes désirs, du reste vagues et
ingénus. Je n’osais pas m’y arrêter, craignant les perfides embûches du
Tentateur et sachant qu’il se dissimule, lui si laid, sous les dehors
les plus alliciants.
»J’étais enfant de chœur; et je dois à l’exercice de ces modestes
fonctions quelques-uns des souvenirs qui me sont le plus précieux.
J’aimais surtout les messes matinales. Il faut dès l’aurore être
debout, s’habiller vite et se laver en hâte. L’eau est froide et vous
réveille bien. Dehors, il n’y a personne dans les rues. Les marchands
ouvrent à peine leurs boutiques. On sent qu’on se dévoue au service
du Seigneur, qu’on est son Éliacin. Cette pensée vous anime: et
vous courez, heureux d’être pur et consacré aux divines tâches. Le
bedeau vous accueille avec bonhomie à la porte de la cathédrale, plus
silencieuse que jamais, vaste et sublime.
»Le lourd battant de cuir feutré faisait, en retombant sur son cadre,
un bruit sourd et bientôt perdu dans la déserte immensité des voûtes;
et alors le monde extérieur n’existait plus. Le soleil levant, radieux
aux vitres multicolores, semblait émané d’elles. La cathédrale était
la seule réalité; le reste avait sombré dans le néant, et moi,
j’accomplissais une mission d’ange.
»Qu’il m’était doux de revêtir le costume prescrit, la robe rouge, très
longue, et le surplis de batiste blanche orné de dentelle! Habillé
ainsi, je me croyais plus pur encore et plus digne de Dieu.
»Avec quelle foi sincère et absolue je suivais les péripéties de la
messe! Car la messe, Picrate, est, pour le vrai fidèle, un drame
terrible et glorieux. Songe à l’émoi sublime de tenir entre ses mains
les saintes burettes et de verser dans le calice le vin qui, tout à
l’heure, à n’en point douter, sera le sang du Christ.
»Un instant m’emplissait de religieuse épouvante, celui de l’élévation,
quand le prêtre, prenant l’hostie qui est le corps authentique du
Rédempteur, se tourne vers l’assistance et lui dévoile le mystère
incarné. Mais le spectacle est trop prodigieux pour les yeux humains:
ils se cachent au creux des paumes, ils s’humilient vers les dalles.
Et la solennité de l’acte est si extraordinaire qu’à peine en peut-on
supporter l’angoisse. Le silence redouble. Et moi, je secoue la
sonnette argentine; et une sorte de terreur me saisit à percevoir ce
bruit dont je suis le maître; et je frissonne jusqu’aux moelles, de ce
vacarme frénétique par lequel je signale la présence de Dieu.