[Note 322: Cette pièce, qui se trouve aussi dans les

manuscrits du _British Museum_ (biblioth. Harleienne, nº

4442), a été publiée, ainsi que celle qui précède et celle

qu'on trouvera à la suite, dans un recueil devenu rare,

_La Revue trimestrielle_, juillet 1828, p. 366. Elle est

d'un grand intérêt, en ce qu'elle prouve une fois de plus

combien Louis XIV étoit jaloux de l'indépendance de son

pouvoir, et combien ceux qui le servoient étoient ardents à

défendre ce pouvoir contre toute prétention.]

MONSEIGNEUR,

Comme je suis obligé de vous rendre compte de tout ce qui se passe

icy contre le service du roy, je dois vous donner advis d'une

proposition scandaleuse qui s'est faite depuis trois jours, dans

l'université de cette ville. Ceux qui pretendent y estre receus

bacheliers ont accoustumé, avant que de faire leurs actes, d'y

expliquer une question de theologie, en presence du recteur et de

quelques docteurs, pour juger s'ils seront admis à faire leurs actes.

Un prestre de cette ville, nommé Fossar, chapelain de l'Hostel-Dieu,

qu'on dit estre d'ailleurs de bonnes moeurs, satisfaisant à cette

coustume, en parlant de la puissance des papes, s'emporta à dire

qu'ils avoient pouvoir de deposer les rois, et l'appuya par plusieurs

fausses autorités. En mesme temps, le recteur et les docteurs lui

imposèrent silence. Il respondit qu'il entendoit les rois tyrans; et

comme ils lui dirent que cette explication ne suffisoit pas, il se

dedit absolument, et demeura d'accord sur le champ de la fausseté de

cette proposition, que les paroles lui estoient echappées contre ses

propres sentiments dans la chaleur du discours, et non poinct par un

dessein premedité, et qu'il offroit de prouver la negative dans les

premières thèses qu'il soutiendroit en public.

Ce prestre a été arrêté prisonnier il y a deux jours, à la requeste

du procureur du roi, qui lui fait faire son procès au presidial de

cette ville; je crois qu'on lui fera bonne justice, car les officiers

sont ici fort zelés pour conserver l'autorité du roy.

Je viens d'apprendre que l'université de cette ville a rendu un

decret contre ce prestre, par lequel elle l'a declaré incapable de

recevoir aucun grade.

M. le procureur du roy s'est chargé de vous envoyer une copie de ce

decret et des informations qui ont été faites contre lui.

Je suis,

Monseigneur,

Votre très humble et fort obeissant serviteur.

D'ALIGRE.

_Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d'Angleterre,

femme de Jacques II, le 21 janvier 1690-91_[323].

[Note 323: Cette pièce se trouve au _British Museum_,

dans les manuscrits de la bibliothèque Harleienne, nº

6345, _ad finem_. Elle se rapporte à une question qui

fut longtemps en litige, et qui n'est même pas encore

complétement éclaircie, à savoir si le prince de Galles

(le prétendant) étoit ou non fils de Jacques II. La

grossesse un peu tardive de la reine Marie, seconde femme

du roi Jacques, donna lieu aux soupçons, surtout de la

part de ceux dont l'intérêt étoit d'en avoir: je veux

parler des partisans de Guillaume d'Orange, qui, voyant

en lui le successeur de Jacques, comme époux de sa fille

Marie, eussent été frustrés dans leurs espérances par la

naissance d'un prince. Ils mirent tout en oeuvre pour faire

croire que cette grossesse étoit supposée, leurs doutes

à ce sujet gagnèrent même les ministres de France près

du roi d'Angleterre, MM. de Bonrepaux et Barillon, qui,

jusqu'au dernier moment, ne semblent pas avoir considéré

la grossesse comme très authentique. Chez le peuple et

dans les provinces on la niait formellement, tant on

craignoit, parmi ces populations tout anglicanes, que le

dévôt Jacques II ne fît souche de princes catholiques. (V.

Mazure, _Histoire de la Révolution d'Angleterre en 1688_,

t. II, p. 366.) Quand le prince fut venu au monde, le 20

juin 1688, les soupçons furent loin de cesser. Guillaume,

qui, plus que personne, demandoit à ne pas croire, et qui

pouvoit mettre une armée et une flotte au service de son

doute, se fit envoyer une _requête_, par laquelle on le

sommait de venir vérifier la naissance du prince de Galles.

Le comte Danby et le docteur Burnet y avoient travaillé:

«C'étoit, dit Mazure (t. III, p. 26), un chef-d'oeuvre de

raisonnement et d'artifice.» On y insistoit sur le mystère

dont la grossesse avoit été entourée, sur l'isolement dans

lequel, tant qu'elle avoit duré, s'étoit tenue la reine.

L'accouchement, disoit-on, s'étoit fait dans l'obscurité,

et l'on n'avoit pas entendu crier l'enfant, etc., etc.;

bref, le prince de Galles étoit un fils supposé. Pour

arriver à en obtenir un viable, il n'avoit pas fallu moins

de trois essais. Le premier enfant, introduit dans le lit

de la reine à l'aide d'une bassinoire d'argent, seroit

mort presque aussitôt; mais le lendemain on lui auroit

substitué un nouveau-né robuste et gaillard, qui, malgré sa

vigueur, seroit aussi mort, et auroit rendu nécessaire la

substitution d'un troisième enfant. Celui-là, enfin, auroit

survécu. (_Id._, t. III, p. 30-41.)--Quand on sut que le

prince d'Orange s'apprêtoit à venir faire sa vérification

armée c'est-à-dire qu'il étoit sur le point de débarquer

en Angleterre avec des troupes considérables, Jacques II

fit assembler les lords pour protester devant eux de la

fausseté des bruits qui couroient sur la naissance de son

fils. Dans cette séance, qui eut lieu le 1er novembre 1688,

comparurent quarante-deux témoins, la reine douairière en

tête: «Ils donnèrent, dit Mazure (t. III, p. 152), des

détails si positifs, si manifestes, que la crédulité la

plus malicieuse et la plus obstinée devoit se rendre à

l'évidence de la vérité.» On ne s'y rendit pas cependant,

et le doute dure encore. La princesse Palatine, mère

du Régent, ne le croyoit pas possible: «Je gagerois,

écrivoit-elle au sujet du prince de Galles le 11 avril

1706, je gagerois ma tête qu'il est parfaitement légitime;

d'abord, il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes

d'eau; ensuite, je connois une dame qui a assisté à sa

naissance qui n'étoit pas du tout amie de la reine, et

qui, pour dire la vérité, m'a avoué qu'elle étoit venue là

afin de tout surveiller; elle m'a déclaré qu'elle avoit vu

l'enfant retenu par le cordon ombilical, et qu'il étoit

très positivement le fils de la reine. Comme les Anglois se

conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et

qu'ils n'ont pas encore vu d'étrangers sur le trône, on n'a

pas beaucoup d'empressement à devenir leur souverain.» Vous

venez de voir que le prince ressembloit à sa mère; aussi,

pour quelques-uns que ce fait eût confondus, n'y avoit-il

pas eu dans tout cela une substitution d'enfant, mais une

infidélité de la reine. Elle auroit fait, disoit-on, comme

Anne d'Autriche avec Mazarin. Ce quatrain à deux tranchants

le donnoit à penser:

A Jacques disoit Louis:

De Galles est-il votre fils?

--Oui dà, par sainte Thérèze,

Comme vous de Louis treize:

Mais l'idée de substitution dominoit. Dans une comédie

satirique de 1708, _L'Expédition d'Ecosse_, etc., on fait

dire à Jacques II:

Je voulus, par l'avis d'un jésuite pervers,

Faire la reine grosse; aux yeux de l'univers

La chose réussit: la reine, en apparence,

Dans une obscurité de nocturne silence,

Mit au monde un enfant, né depuis plus d'un mois,

Car il étoit le fils d'un des moindres bourgeois.

Ici le prince de Galles seroit né d'un bourgeois; ailleurs

on le dit fils d'un meunier. Au bas d'une caricature gravée

par Romain de Hooghe, et indiquée dans le catalogue Leber

(t. IV, nº 569), on lit: _L'Europe allarmée pour le fils

d'un meunier_. Voici le titre de quelques autres pasquils

et pamphlets sur cette curieuse affaire: _La Couronne

usurpée et le Prince supposé_, 1689, in-12; _Consultation

de l'oracle par les puissances de la terre, pour savoir si

le prince de Galles est supposé ou légitime_, Whitehall,

1688, in-12; _Lettre du P. de la Chaize au P. Peters,

confesseur du roy d'Angleterre, sur le bon succès qu'on a

eu à faire et à inventer le prince de Galles_, imprimé en

1688, qui est l'an de tromperie; _Le Roi prédestiné par

l'esprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant

l'accouchement de la reine d'Angleterre_, 1688, in-12;

_L'Ancien bâtard_ (c'est Louis XIV) _protecteur du

nouveau_, 1690, in-12; _Le Retour de Jacques II à Paris_,

comédie.]

La deposition d'Antoine Trainier, sieur de Lagarde, faite pardevant

le chevalier Jean Holt, chef de justice d'Angleterre, ce jourd'hui 21

janvier 1690, qui, faisant serment sur les saints Evangiles, depose

ce qui s'en suit:

Qu'estant à Paris, prêtre et confesseur, dans l'année 1688, une

dame nommée Longueil, qu'il confessoit ordinairement, lui declara

qu'elle alloit en Angleterre pour y accoucher, ce qui l'obligea à

lui demander quelle en estoit la raison, puisque autrefois elle

partoit d'Angleterre pour venir accoucher à Paris; elle lui respondit

que c'estoit un mystère, et, en lui disant de prier Dieu pour que

son dessein reussit, lui dit qu'elle esperoit de faire sa fortune,

dont elle lui feroit ensuite quelque part.--Pour lors, ladite dame

Longueil donna de l'argent audit deposant pour dire quinze messes à

cette intention, lui promettant à l'instant de lui decouvrir à son

retour ce mystère.--Elle partit aussitôt sans rien ajouter autre

chose, et cela s'est passé sur la fin du mois d'avril en l'année

ci-dessus.

Ledit deposant ajoute qu'environ le commencement du mois d'aoust,

ladite dame Longueil, à son retour d'Angleterre, le vint voir avec

empressement, lui expliqua le mystère dont elle lui avoit parlé

ci-devant, lui disant qu'elle avoit bien reussi dans son dessein,

et qu'apparemment Dieu avoit exaucé ses prières. Elle commença

par lui dire que c'estoit la plus agreable aventure du monde; et,

lui ayant demandé quelle elle estoit, elle lui repondit que la

reine d'Angleterre n'ayant point d'enfans, avoit toutefois formé

le dessein, pour la gloire de Dieu et l'avancement de la religion

catholique, de donner un heritier à la couronne d'Angleterre, et

qu'elle s'estoit engagée, en ayant esté sollicitée par madame de

Labadie, commissionnaire de ladite reine, de donner son enfant, en

cas qu'il fût mâle, pour estre fait prince de Galles; et ladite dame

continua de dire audit deposant que la chose estoit en tel estat que

son fils estoit effectivement et veritablement prince de Galles,

quoyque cela ne se fust pas fait sans quelque difficulté, puisqu'on

avoit choisi d'abord, entre quatre enfants qui estoient dans la mesme

maison pour le mesme dessein, celui d'une demoiselle qui appartenoit

à la duchesse de Portsmouth; mais parce que cet enfant ayant été jugé

estre d'une petite santé et de peu de vigueur, on changea de dessein,

et on lui prefera le sien.

Ladite dame de Longueil a declaré audit deposant que c'estoit dans

la maison de ladite dame de Labadie qu'elle et les autres femmes

avoient accouché, et que toutes lesdites femmes qu'on avoit choisies

pour ce pieux dessein avoient reçu ordre de sortir incessamment du

royaume, mais toutes chargées de grands dons et de riches presents,

et que pour elle, en son particulier, elle avoit encore une condition

bien plus fortunée et plus avantageuse, qui estoit que la reine

d'Angleterre lui donnoit, non-seulement mille livres sterling

de pension, mais mesme lui promettoit de faire souvenir ledit

prince de Galles, à mesure que ses années croîtroient, des grandes

obligations qu'il lui avoit, ce qui obligea ledit deposant à demander

à ladite dame de Longueil si elle avoit une assurance positive de

cette pension; sur quoy elle repondit à l'instant qu'il n'y avoit

convention au monde plus certaine que celle qui assuroit sa pension,

et en mesme temps, elle fit voir audit deposant ladite convention

par escrit, qui contenoit sommairement que ladite reine d'Angleterre

accordoit à ladite dame de Longueil ladite somme de mille livres

sterling de pension, avec promesse de faire souvenir ledit prince de

Galles du grand service qu'elle lui avoit rendu.

Ledit deposant declare de plus que dans le temps que le roy

d'aujourd'hui estoit sur le point d'arriver en Angleterre, ladite

dame de Longueil recevoit souvent des lettres d'Angleterre, qu'elle

lui faisoit voir, qui l'alarmoient beaucoup, dans la crainte où

elle estoit qu'il arrivast quelque accident audit prince de Galles;

et pria le deposant de faire plusieurs prières à Dieu pour sa

conservation; mais à l'arrivée du roy Guillaume en Angleterre,

immediatement après la reception d'une lettre, le deposant dit que

ladite dame de Longueil l'alla voir toute eplorée et dans une extrême

tristesse, en disant audit deposant qu'elle estoit au desespoir

dans la crainte qu'elle avoit que le prince de Galles tombast entre

les mains du prince d'Orange, priant instamment ledit deposant de

redoubler ses voeux au ciel pour sa conservation, et ajouta plusieurs

autres paroles qui seroient difficiles et inutiles à rapporter.

Ledit deposant declare, de plus, que ladite dame de Longueil lui

a dit qu'on avoit transporté ledit prince de Galles de Londres

à Portsmouth, et qu'on cherchoit soigneusement les moyens de le

conduire à Paris; et, la larme à l'oeil, dit qu'elle apprehendoit

extrêmement qu'il n'arrivât quelque malheur dans cette entreprise.

Quelque temps après, ladite dame de Longueil, toute joyeuse, alla

voir ledit deposant, et lui annonça l'arrivée du prince de Galles

avec la reine à Saint-Germain; et, peu de jours après, ayant invité

ledit deposant d'aller voir le prince de Galles, le fit monter en

carrosse avec elle et le conduisit dans la chambre où estoit ledit

prince de Galles, auprès duquel estoient plusieurs dames qui estoient

inconnues au deposant, à la reserve de ladite dame de Labadie que

ladite dame de Longueil lui fit connoître sur le champ, en lui disant

à l'oreille que c'estoit chez elle que toute l'histoire s'estoit

passée; et ladite dame de Longueil demanda audit deposant s'il

n'estoit pas vrai que le petit Colin, son fils, avoit beaucoup de

l'air du petit prince; et en disant ces paroles, elle sourioit avec

madame de Labadie; et ledit deposant respondit qu'ouy, d'autant plus

qu'il connoissoit parfaitement les enfants de ladite dame de Longueil.

Ledit deposant dit de plus qu'il y a huit ou neuf ans qu'il a

connu ladite dame de Longueil, et que depuis ce temps-là elle lui

a fait voir des lettres escrites par les Pères Mansuet et Gallé,

confesseurs du duc et de la duchesse de York, avec lesquels elle

avoit un particulier commerce de lettres, et qu'elle passoit souvent

d'Angleterre en France, et de France en Angleterre.

Ledit deposant declare aussi que les superstitions de l'Eglise

romaine, et le cruel traitement des protestants en France, joint

avec l'infame supposition du prince de Galles, l'ont fait prendre

incessamment la resolution d'abjurer lesdites superstitions pour

embrasser la pureté de l'Evangile; et, pour cet effet, s'est rendu

à Dieppe au mois d'octobre 1688 pour passer en Angleterre, mais

en ayant esté empesché par le lieutenant de l'amirauté et par le

procureur du roy, il fut obligé de retourner à Paris, et il en

partit le 25 du mois de mars suivant, se rendit à Calais, où ayant

aussi esté empesché de passer, il se rendit à Nieuport, d'où il

passa heureusement en Angleterre, et abjura aussitôt ladite religion

romaine entre les mains de M. Allix, qui lui estoit connu pour un

fameux ministre, comme il paroît par le certificat qu'il a donné au

deposant, qui marque qu'il a fait son adjuration le 21 avril 1689.

Ledit deposant declare derechef que, sur le bruit de la découverte

de la supposition du prince de Galles, est allé trouver M. Taaffe,

ayant entendu dire qu'il estoit un de ceux qui avoient dejà travaillé

à ladite decouverte, afin de lui donner la connoissance qu'il en

avoit, lequel M. Taaffe, estant malade, l'a adressé deux jours après

au comte de Bellomont, au château de Saint-James, le 19 de ce present

mois de janvier, auquel il a laissé écrit de sa propre main tout ce

qui est ci-dessus.

_Signé_: ANTOINE TRAINIER[324].

[Note 324: Dans le même manuscrit se trouve une autre

copie de la même déposition, écrite de la même main. On y

lit à la fin: _Sworn before the lord-chief-justice Holt

the 26 day of jan. 1690_ (juré avec serment devant le

lord-chef-justice Holt le 26 janvier 1690).]

_Le Courtisan à la mode, selon l'usage de la cour de ce temps,

adressé aux amateurs de la vertu._

1625.--In-8[325].

[Note 325: Pièce fort rare et fort curieuse, souvent citée

par nous dans les notes du _Satirique de la Cour_, t. III,

p. 241. Elle n'a pas été connue du bibliophile Jacob, qui

n'eût pas manqué de la réimprimer, comme il l'a fait de

tant d'autres, dans son recueil, publié pour l'étranger et

introuvable à Paris: _Costumes historiques de la France_,

1852, grand in-8.]

Ces valeureux courtisans qui font estat d'avoir veu le monde, et

comme les perroquets parlent divers langages: quant à moy, je

n'estime pas dire avoir veu le monde, de regarder des bastimens de

terre et des eaux, combien que cela serve.

Mais quand je dis avoir veu le monde, j'entends cognoistre la manière

de vivre des nations, les proprietez et singularitez particulières

qu'ont les unes et les autres; ce que l'on peut taire quelquefois

sans aller loing et faire des courvées.

Il faut seulement, se trouvant en quelque ville celèbre, frequenter

des personnes de nations diverses, faisant profit de leurs actions

et discours, et remarquer curieusement ce qui est digne de

recommandation.

Ou, au contraire, plusieurs de ce siècle, qui passent une partie

de leur vie ès païs estrangers, retournent aussi grossiers et peu

cognoissant le monde qu'un simple paysan qui ne perdit jamais le

clocher de sa parroisse, hormis qu'ils font un peu mieux la morgue,

marchent plus delicatement sur la poincte du pied, sçavent faire

la reverence, branslant la teste en cadence et en discours, disent

à tous propos _chouse_, _souleil_[326], mâchent fort bien l'anix,

rongent le cure-dent[327].

[Note 326: Sur cette prononciation, toute parisienne et

fort à la mode alors, V. t. VI, p. 262, note 2. Balzac se

moque de l'usage où l'on étoit à la cour de prononcer _o_

comme si c'étoit la diphthongue _ou_: «Toute la France,

dit-il dans sa lettre à Chapelain, du 20 janvier 1640,

prononce _Roume_ et _lioune_.»--Dans _La Mode qui court

et les Singularitez d'icelle_, etc., 1612, in-8, la mode

figura sous le nom de _Chouse_.]

[Note 327: On en avoit de bois de senteur ou de paille,

à la façon espagnole. Le connétable de Montmorency avoit

toujours un cure-dents aux lèvres, et il falloit se tenir

en défiance quand il se mettoit à le mordiller. Ce quatrain

courut vers 1565:

De quatre choses Dieu vous guard:

Des patenostres du vieillard,

De la grand main du cardinal,

Du cure-dents du connestable,

De la messe de L'Hospital.]

Et cela est tout ce qu'ils ont retenu et sçavent faire.

La France, plus que province du monde inconstante, grossière

d'inventions, en produict et enfante tous les jours de nouvelles.

L'un des plus illustres personnages de ce temps, parlant du _mignon

François_.

. . . . . . . . . . . Qui Guenon affecté

Des estrangères moeurs cherche la nouveauté,

Et ne müe inconstant si souvent de chemise,

Que de ces vains habits la façon il deguise.

C'est bien pis au temps où nous sommes, auquel l'on porte la barbe

poinctüe, les grandes freizes, les chapeaux hors d'escalades, et

d'autres en preneurs de taupes, l'espée la poincte haute, bravant les

astres, et crains encores à l'advenir un plus grand debordement de

moeurs et humeurs, chose beaucoup plus dangereuse que la superfluité

des habits: ce qu'apprehendoit ce poëte liricque.

_Damnosa quid non imminuit dies[328]?

Ætas parentum, pejor avis, tulit

Nos nequiores mox daturos

Progeniem vitiosiorem._

[Note 328: Horat. Lib. III, Od. 1, v. 37.]

Pourquoy nous mocquons-nous d'Hercule quand nous lisons qu'il prit

l'habit d'une servante, sinon pour ce qu'il avoit laissé son coeur

d'homme et avoit prins celuy de femme, et tant qu'il fut vestu de cet

habit, il ne sceut que porter la quenoüille.

Ainsi plusieurs de nos fendeurs de nazeaux qui ont commencé parmy les

nations estrangères sans avoir exercé l'art militaire, ne sçavent

faire acte de vaillance, quelque morgue qu'ils facent, et la

response que fit la belle Heleine à ce mignon et damoiseau Paris leur

est fort convenable, lequel persuadant de le suivre à Troye, et luy

raconter les braves exploits de guerre, elle le voyant sans armes,

ains poupin mignonnement frizé et coiffé de son amour luy dit:

_Quod bene te jactas, et fortia facta recenses,

A verbis fades dissidet ista suis;

Apta magis Veneri, quam sint tua corpora Marti.

Bella gerant fortes; tu, Pari, semper ama_[329].

[Note 329: Ovide, _Epist. Heroidum_, Helena Paridi, _ad

fin._]

Et parce que ceste galante response est digne de remarque, et que les

dames de la Cour en facent leur profit pour gausser en ces genereux

cavalliers, j'ay mis ces vers françois:

Quant à vos preux et vaillans faicts

Dont vous tenez si grand langage,

Je le crois, mais vostre visage

Ne me semble point si mauvais:

Vous estiez nay mieux pour les femmes

Que pour les armes et debats.

Laissez aux autres les combats,

Mignons, faictes l'amour aux dames.

Je ne tance point par ces vers les braves guerriers et genereux

enfants de Mars, qui, pour estre amoureux de la belle Venus, ne

laissoient de se trouver aux lieux d'honneur, et faire leur devoir à

la guerre.

Ce pacquet s'addresse à certains plumeurs, tellement effeminez qu'ils

n'auroient le courage de voir esventer une veine, et cependant ces

braves capitaines, en temps de paix, veulent estre estimez des

Achilles, des Hercules, et, assis auprès de leurs dames, font à tout

propos des rodomontades qu'on diroit, à les ouyr parler, qu'ils

avalleroient des charrettes ferrées, prendroient la lune avec les

dents, mettroient le soleil en capilotades; que si on demandoit à

tels pipeurs preneurs de papillons, vrays Prothées de Cour, pourquoy

ils changent si souvent de face et de grimace, ils vous respondront

que leur habit, leur demarche et leur barbe est à l'espagnolle[330].

[Note 330: Sur ces modes à l'espagnole, V. t. III, p. 244.

On chantoit alors ce couplet, qui a pris place dans la

_Comédie de chansons_, 1640, in-8, p. 41:

Bien que nous ayons changé nos pas

En des démarches espagnolles,

Des Castillans pourtant nous n'avons pas

Les humeurs, ni les parolles,

Et ceux qui comme nous sont vaillants et courtois

Ne sçauroient être que François.]

Il voudroit mieux les imiter en ce qui est de vertueux et louable,

non-seulement en eux, mais en toutes les nations du monde: car nous

devons, sans distinction de personnes, sexes et qualitez, naturaliser

la vertu estrangère.

Et si pour lors l'on n'a assez pour se vestir à l'espagnolle,

italienne et toupinambourde[331], que les courtisans à la mode

s'habillent à la bragamasque.

[Note 331: Depuis que Razilly avoit amené, au mois d'avril

1613, de l'île de Maragnan six sauvages topinamboux, qui

furent présentés à la reine et baptisés, tout s'étoit mis

à la topinamboue. (V. _Lettres de Malherbe à Peiresc_, p.

258, 264, 273-274, 283, 297, 340, 442.)]

Il ne faut pas s'etonner si dans Rome, dans la gallerie du cardinal

Fernèze, que l'on estime estre l'une des plus admirables pour les

peintures et autres singularitez qui s'en puissent trouver dans

l'Europe[332].

[Note 332: V., sur ce tableau, t. III, p. 242.]

Où, entre autre chose, l'on voit toutes les nations despeintes

en leur naturel, avec leurs habits à la mode des pays, hormis le

François, qui est despeint tout nud, ayant un rouleau d'etoffe soubs

l'un de ses bras, et en la main droicte des cizeaux, pour demontrer

que de toutes les diversitez de l'univers il n'y a que le François

qui est seul à changer journellement de mode et façon, pour se vestir

et habiller, ce que les autres nations ne font jamais.

Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 18 / 19 段