incontinent vous verrez nos courtisans habillez à l'anglaise[333],
et par ce moyen, pour rendre leurs freizes et collets jaunes, ils
seront cause qu'il pourra advenir une cherté sur le saffran, qui fera
que les Bretons et les Poictevins seront contraints de manger leurs
beurres blanc et non pas jaune, comme ils ont accoustumé.
[Note 333: C'est au contraire le courtisan anglois qui
avoit subi l'influence françoise: «Les Espagnols, écrit
Malherbe à Peiresc le 19 septembre 1610, sont habillez à
leur mode, et les Anglois à la nôtre, en sorte qu'on ne les
sauroit discerner des François que du langage.» (V., sur
l'histoire des _modes angloises_, un excellent article de
la _Revue britannique_, 1er août 1837.)]
Voilà, amy lecteur, ce que pour le present j'ay tracé pour un petit
racourcissement sur ma toille le portrait de l'un des plus parfaits
courtisans à la mode, lequel pour un peu de temps s'est absenté de
la Cour au subject que ses amours n'alloient selon sa volonté, et
pour en faire paroistre les vifs ressentimens, je te feray part de ce
qu'il a faict sur son depart.
* * * * *
_La retraicte du courtisan à la mode._
Que j'ayme l'air des champs! j'y voy en mille endroicts,
Et tout premier object, la nature en son estre;
Je voy d'un franc desir ceste trouppe champestre
Reverer la justice et honorer les roys.
Les petits bergerots, d'une contente voix
En chantant, le matin meinent leur troupeau paistre;
Leur père seul leur sert et d'escolle et de maistre,
Pour suivre mesme trace et vivre en mesme loix.
Heureuses bonnes gens, ainsi loing de nos villes,
Loing de l'ambition, loing des murs inutiles,
Loing des traicts de la Cour, pleins de fidelité.
C'est un theatre ouvert pour jouer les misères.
Chacun tourne le voille au cours des vents prospères,
Et jamais nul n'accorde à la felicité.
* * * * *
STANCES
_Sur l'adieu d'un courtisan de ce temps à sa maistresse._
Je cherche le plus sombre au fond de ces forests
Pour pleurer mon absence, et contre mes regrets:
Car je ne puis chasser de ma triste pensée
La fortune, bon heur de mon aise passée.
Comme droict au soleil regarde le soucy,
Mon oeil trop amoureux, qui se desplaist icy,
Jettant mille souspirs, à toute heure se tourne
Du costé de la France, où ma Blanche sejourne.
Je croy pour me tromper qu'ayant les yeux tournez
Sur le beau paradis des amants fortunez,
Que mon coeur se soulage, et qu'une douce flame,
Compagne de l'amour, vient contenter mon ame.
O jardins compassez de mille lauriers verts!
Beaux vergers fructueux, où je couche à l'envers!
J'ay moderé ma peine et ma douleur charmée
Au giron bien-aymé de ma deesse aymée.
Cabinets derobez, et vous petits destours,
Où nous prenions l'escart pour conter nos amours,
Lorsque sur le tapis de l'herbe la plus molle
Mille mignards baisers nous bouschoient la parolle,
Doux paradis d'amour si souvent frequentez,
Combien depuis six mois je vous ay regrettez!
Mille fois tous les jours dans mon coeur je vous conte
Le malheur qui me tue, et le mal qui me dompte.
Las! vostre souvenir ne me sert seulement
Que d'augmenter ma peine et doubler mon tourment
Car ce fort sentiment, loing du bien qu'on desire,
Au lieu de l'appaiser, augmente le martyre.
FIN.
_Lettres patentes du Roi, qui ordonnent que les arbres necessaires
pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour du Palais, à
Paris, seront annuellement délivrés dans le bois de Vincennes aux
officiers de la bazoche dudit Palais, par les officiers de la
maîtrise de ladite ville._
_Données à Versailles le 19 juillet 1777._
_Registrées en Parlement le 12 août 1777._
Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre: A nos
amés et feaux conseillers, les gens tenant notre Cour de parlement
à Paris, salut. Nous etant fait representer en notre conseil, nous
y etant, le contrat passé devant Duclos Dufresnoy, notaire à Paris,
et son confrère, le 9 octobre 1770, ratifié par lettres patentes du
mois de novembre suivant, duement enregistrées, et par lequel le
feu roi, notre très honoré seigneur et aïeul, auroit cedé à M. le
duc d'Orléans la forêt de Bondy, en echange des principautés de la
Roche-sur-Yon et du Luc, et du comté d'Argenton, à condition, entre
autres choses, de fournir tous les ans aux officiers de la bazoche
du Palais, à Paris, les arbres qui leur avoient eté accordés par les
rois predecesseurs pour le Mai dudit Palais[334], dont la delivrance
continueroit de leur être faite par les officiers de la maitrise
particulière des eaux et forêts de ladite ville, en la manière
accoutumée, si mieux n'aimoit notredit aïeul transferer ce droit
sur telle autre de ses forêts qu'il jugeroit convenable; et ayant
consideré, d'un côté, que la forme prescrite pour cette delivrance
ne pouvoit que difficilement se concilier avec la faculté qui, par
ledit contrat d'echange, avoit eté donnée à M. le duc d'Orleans de
nommer et instituer pour ladite forêt de Bondy des juges gruyers,
et que, d'un autre coté, il etoit preferable que le droit dont il
s'agissoit fût exercé dans un bois qui fût dans nos mains, afin qu'il
fût conservé dans toute son integrité, et qu'aucune circonstance ne
pût y porter atteinte; nous aurions jugé à propos de transporter
l'exercice du droit dont il etoit question dans le bois de Vincennes,
à quoi nous aurions pourvu par arrêt rendu en notre conseil ce
jourd'hui, et sur lequel nous aurions ordonné que toutes lettres
necessaires seroient expediées. A ces causes, de l'avis de notre
conseil, qui a vu ledit arrêt, et dont extrait est ci-attaché sous le
contre-scel de notre chancellerie, nous avons, conformément à icelui,
ordonné, et, par ces presentes signées de notre main, ordonnons qu'à
commencer en l'année prochaine mil sept cent soixante-dix-huit, les
arbres necessaires pour le Mai et la plantation d'icelui dans la cour
du Palais, à Paris, seront annuellement delivrés dans le bois de
Vincennes aux officiers de la bazoche dudit Palais par les officiers
de la maitrise particulière des eaux et forêts de ladite ville, en
la manière accoutumée. Si vous mandons que ces presentes vous ayez à
faire lire et registrer, et le contenu en icelles garder, observer
et executer de point en point selon leur forme et teneur, nonobstant
toutes choses à ce contraires: car tel est notre plaisir. Donné à
Versailles le dix-neuvième jour du mois de juillet, l'an de grâce mil
sept cent soixante-dix-sept, et de notre règne le quatrième. _Signé_
LOUIS. _Et plus bas_: Par le roi, AMELOT. Vu au conseil, PHELYPPEAUX.
Et scellées du grand sceau de cire jaune.
[Note 334: On peut consulter, au sujet de ce droit, _Les
Statuts, Ordonnances, Règlements, Antiquités, Prérogatives
et Prééminences du royaume de la Basoche_, petit volume
publié à Paris en 1586, réimprimé en 1664, mais néanmoins
très rare. Le droit de prendre _trois arbres_ dans la
forêt de Bondy, pour la fête du Mai, avoit été accordé
par François Ier aux clercs de la bazoche, en récompense
de la vaillante campagne qu'ils étoient allés faire, pour
son service, en 1547, contre les paysans révoltés de la
Guienne. Trois jours avant d'aller chercher les arbres
du Mai, les dignitaires de la bazoche alloient, musique
en tête, donner des aubades aux magistrats du Parlement.
Henri III leur avoit interdit de donner le titre de roi à
leur chef, qui ne dut plus s'appeler que chancelier; mais
ils avoient conservé le droit qu'un arrêt de 1562 leur
avoit accordé, de traverser la ville, soit de nuit, soit
de jour, avec des flambeaux. Le premier dimanche de mai
étant venu, tous les basochiens, en habits de fête, se
réunissoient dans la cour du Palais; un beau discours sur
l'excellence de la corporation étoit prononcé, puis l'on
partoit pour la forêt de Bondy. On déjeunoit à l'entrée,
en attendant que messieurs des eaux et forêts, avec leurs
gards, eussent rejoint la bande. De nouvelles harangues
étoient prononcées; on choisissoit les trois arbres, et
on les marquoit; l'on dînoit ensuite sur l'herbe, et l'on
reprenoit enfin le chemin de Paris. Les fêtes continuaient
jusqu'au vendredi suivant, jour de la plantation solennelle
du Mai, qu'on dressoit pavoisé de banderolles et orné
de l'écusson aux trois écritoires d'or, dans la cour du
Palais. C'est encore à François Ier que la bazoche devoit
ces armoiries. Les deux autres arbres pris dans la forêt de
Bondy étoient vendus, et le prix qu'on en retiroit formoit,
avec le produit de certaines amendes et l'impôt prélevé sur
les _becs jaunes_ ou bienvenues des nouveaux, le revenu du
noble royaume.]
* * * * *
Registrées, ouï et ce requerant le procureur general du roi, pour
être executées selon leur forme et teneur, suivant l'arrêt de
ce jour. A Paris, en parlement, les grand'chambre et Tournelle
assemblées, le douze août mil sept cent soixante-dix-sept.
_Signé_ YSABEAU.
_Histoire admirable arrivée en la personne d'un chirurgien, qui fut
condamné par justice, il y a environ quatre mois, comme homicide de
soy-mesme._
_A Paris._--M.DC.XLIX.
In-4[335].
[Note 335: Pièce fort rare, à laquelle, comme à toutes
celles du même temps et du même format, M. C. Moreau auroit
certainement donné place dans son excellente _Bibliographie
des mazarinades_, s'il l'eût connue.]
Dieu, dit le prophète, est aussi admirable en ses saincts qu'il est
sainct en ses actions et judicieux en sa conduite sur les hommes;
nous avons des preuves de cette verité infaillible dans toutes les
histoires, où nous remarquons que ce n'est pas d'aujourd'huy que le
ciel mesnage nos vies et nos fortunes d'une manière qui nous est
inconnue, et mesme que nous ne devons pas penetrer par respect.
Mais l'histoire suivante, que je vais raconter et qui s'est passée
en cette ville de Paris il y a environ quatre mois, en fera foy.
Un honneste homme, chirurgien de son art, nommé Jacques de la
Cressonnière, natif de Boiscommun, avoit commencé sa fortune avec
feu monsieur de Bordeaux, au service duquel il avoit amassé quelque
chose; de là en après il s'engagea à celuy du feu chevalier Garnier,
qui est mort gouverneur de Toulon, ville frontière de France et de
Savoye, et un port de mer d'importance; de sorte qu'il fut avec luy
en Catalogne à la prise de Rose, et de là au siége d'Orbitello, à
la prise de Portolongone et de Piombino, où moy-mesme qui escris
avec larmes, et non sans estonnement, l'accident funeste de sa
deplorable mort, l'ay veu mille fois et conversé avec luy civillement
et honnestement. Cet homme donc retourné de tous ces voyages, après
avoir rendu les derniers devoirs à son bon maistre, vint à Paris, où
desjà dans quelques autres rencontres il avoit contracté affection
avec quelque sage fille dans l'esperance d'un legitime mariage;
et comme ses amis le jugeoient sur le point de s'engager dans les
liens de l'hymenée, le bruit couru que luy-mesme, par un desespoir
estrange, s'estoit rendu esclave des demons et captif de la mort,
laquelle fut approuvée de la justice comme violentée, et pour ce son
cadavre condamné d'estre privé de sepulture en terre saincte[336].
Or beaucoup allèguent plusieurs raisons de s'estre ainsi donné la
mort: les uns disent qu'ayant somme d'argent, il l'avoit donnée
à garder à un procureur, qui, manquant de pratique durant cette
guerre, avoit gagné les champs et volé la Cressonnière; les autres
asseurent qu'il s'est osté la vie pour avoir esté mal recompensé
de son maistre, comme il arrive assez souvent que les meilleurs
services sont payez d'ingratitude; les autres enfin protestent que
c'est l'amour qui a causé son aveuglement et sa perte, et que cette
meurtrière l'a couvert de playes et d'infamie, au lieu qu'elle
comble les autres de joye, de gloire et de contentement. Mais ce
qui est de plus estrange en cette histoire, c'est que les signes
qui paroissent en sa personne font aucunement douter si sa mort est
venue de luy ou d'autres. Je dis cecy sans offenser ny interesser
personne, et le plus asseuré c'est de laisser l'affaire au jugement
de Dieu. Neantmoins l'on juge par les accidens qu'il y a en ce
rencontre quelque chose d'extraordinaire. En effet, quelle apparence
qu'un corps ensevely depuis quatre mois parmy les immondices, les
puanteurs, les charongnes et les ossemens des animaux, ait encore
la main palpable, la chair blanche, et les nerfs avec mouvement, si
ce n'est par permission de Dieu, qui fait connoistre par ces signes
qu'il veut que l'on espluche l'affaire de plus près, et que l'on en
examine les circonstances. S'il est vray ce que plusieurs disent
avoir veu de leurs yeux, que son bras soit elevé hors de terre, et
que sa main piquée d'une lancette ait rendu du sang, sans doute
ce sang demande vengeance, et ce bras s'estend pour chastier les
coulpables de sa mort. Ce n'est pas d'aujourd'huy que la justice
se trompe, qu'elle rend des innocens criminels, et des criminels
en fait des innocens. Sainct Nicolas fit miracle en la personne de
trois marchands qui avoient esté condamnez au gibet injustement; et
les annales rapportent qu'un prevost de Paris fut obligé de faire
dependre de la potence trois jeunes hommes de Ponthoise qu'il avoit
fait mourir avec trop de precipitation, les conduire la torche au
poing jusques au lieu de leur naissance, comme pour faire amende
honorable à leur innocence, et les faire inhumer à ses despens.
Enfin, sans blamer les juges, ils ont devant les yeux un bandeau
qui souvent leur cache la verité d'une affaire, comme les medecins
nous laissent mourir pour ne pas connoistre nos maladies. Et pour
conclusion, bien que ce malheureux se soit donné la mort luy-mesme,
non pas la justice, le grand concours de peuple neantmoins qui va en
foule et avec empressement voir ce cadavre à demy vivant, nous fait
croire qu'il y a quelque chose de prodigieux, puisque la voix du
peuple est celle du ciel, et qu'elle passe pour des inspirations d'en
haut.
[Note 336: Sur les procès faits aux suicidés et sur les
peines infligées à leurs cadavres, V. t. VI, p. 63.]
FIN DU TOME IX.
TABLE DES PIÈCES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
1. La Milliade, satyre contre le cardinal de Richelieu 5
2. Duel signalé d'un Portugais et d'un Espagnol 47
3. Quinziesme feuille du Bureau d'adresse (1er septembre 1633) 51
4. Deluge du faubourg Saint-Marcel (9 avril 1579) 63
5. La Bravade d'Amour 71
6. Description du tableau de Lustucru 79
7. Catalogue des princes, seigneurs, etc., qui accompaignent
le roy de Pologne (1574) 81
8. Lettre à tous les seigneurs de la cour, pour leur donner
avis de la mort du singe Macaty 107
9. Le vray Discours sur la desconfiture des Reistres (nov.
1587) 111
10. La Promenade du Cours (1630) 125
11. Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme
sur la defaicte de trente-cinq poules et le cocq 137
12. Le Bourgeois poly, par Fr. Pedoue (1631) 145
13. Memoire pour les coeffeuses, bonnetières et enjoliveuses
de la ville de Rouen (1773) 215
14. Nouveaux compliments de la place Maubert, des
Halles, du cimetière Saint-Jean, etc. (1644) 225
15. Discours véritable de la vie, mort, et des os du geant
Theutobocus (1613). 241
16. Nouvelle de la venue de la royne d'Algier à Rome (1587). 259
17. La Prise du capitaine Carfour, un des insignes et signalés
voleurs qui soient en France (1622). 267
18. Effroyables pactions faites entre le diable et les pretendus
Invisibles (1623). 275
19. La Journée des Dupes, par St-Simon. 309
20. Louis XIII au Pas de Suze, relation par le même. 327
21. Passe-port pour l'autre monde, delivré par les jesuites,
moyennant 200,000 florins (29 mars 1650). 337
22. Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, sur une
proposition scandaleuse touchant le pouvoir des papes
sur les rois (29 oct. 1660). 339
23. Deposition sur la supposition de part de Marie, reine
d'Angleterre, femme de Jacques II. 341
24. Le Courtisan à la mode. 351
25. Lettre du Roi pour que les arbres du Mai soient pris
dans le bois de Vincennes. 359
26. Histoire admirable arrivée en la personne d'un chirurgien,
condamné comme homicide de soy-mesme. 363
* * * * *
[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
--Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
--Les lettres supérieures unusuelles sont encadrées de parenthèses.]