le detroit forcé d'un tel choix; que Sa Majesté sçavoit qu'il n'avoit
d'attachement de dependance que de luy seul; qu'ainsi, vuide de
tout autre passion que de sa gloire, du bien des affaires, de son
soulagement dans leur conduite, il luy diroit franchement, puisqu'il
le luy commandoit si absolument, le peu de reflexions qu'il avoit
faites depuis la sortie de la chambre de la reyne, conformes à celles
que luy avoient inspirées les precedents progrès d'une brouillerie
qu'il avoit craint de voir conduire à la necessité du choix, où les
choses en etoient venues.
Qu'il falloit considerer la reyne comme prenant aisement des amitiés
et des haines, peu maîtresse de ses humeurs, voulant, neanmoins,
être maîtresse des affaires, et quand elle l'etoit en tout ou en
partie, se laissant manier par des gens de peu, sans experience ny
capacité, n'ayant que leur interêt; dont elle revêtoit les volontés
et les caprices, et les fantaisies des grands qui courtisoient ces
gens de peu, lesquels, pour s'en appuyer, favorisoient leurs interêts
et souvent leurs vues les plus dangereuses sans s'en apercevoir:
que cela s'etoit vu sans cesse depuis la mort de Henry IV; et sans
cesse aussi, un goût en elle de changement de serviteurs et de
confidents de tout genre; n'ayant longuement conservé personne dans
sa confiance, depuis le marechal et la marechale d'Ancre, et faisant
souvent de dangereux choix; que se livrer à elle pour la conduite
de l'Estat seroit se livrer à ses humeurs, à ses vicissitudes, à
une succession de hazards de ceux qui la gouverneroient, aussi peu
experimentés ou aussi dangereux les uns que les autres, et tous
insatiables: qu'après tout ce que le roy avoit essuyé d'elle et
dans leur separation, et dans leur raccommodement, après tout ce
qu'il venoit de tenter et d'essayer dans l'affaire presente, il
avoit rempli le devoir d'un bon fils au delà de toute mesure, que
sa conscience en devoit être en repos, et sa reputation sans tache
devant les gens impartiaux, quoi qu'il pust faire desormais; enfin
que sa conscience et sa reputation, à l'abri sur les devoirs de fils,
exigeoient de luy avec le même empire qu'il se souvint de ses devoirs
de roy, dont il ne compteroit pas moins à Dieu et aux hommes; qu'il
devoit penser qu'il avoit les plus grandes affaires sur les bras, que
le parti protestant fumoit encore, que l'affaire de Mantoue n'etoit
pas finie[301]; enfin que le roi de Suède, attiré en Allemagne par
les habiles menées du cardinal, y etoit triomphant, et commençoit
le grand ouvrage si nécessaire à la France, de l'abaissement de la
maison d'Autriche (il faut remarquer que le roy de Suède etoit entré
en Allemagne au commencement de cette même année 1630, et qu'il y fut
tué à la bataille de Lutzen, le 16 novembre 1632); que Sa Majesté
avoit besoin, pour une heureuse suite de ces grandes affaires, et
pour en recueillir les fruits, de la même tête qui avoit su les
embarquer et les conduire; du même qui, par l'eclat de ses grandes
entreprises, s'etoit acquis la confiance des alliés de la France,
qui ne la donneroient pas à aucun autre au même degré; et que les
ennemis de la France, ravis de se voir aux mains avec une femme et
ceux qui la gouvernoient, au lieu d'avoir affaire au même genie qui
leur attiroit tant de travaux, de peines et de maux, triompheroient
de joie d'une conduite si differente, tandis que nos alliés se
trouveroient etourdis et peut-être fort ebranlés d'un changement si
important; que, quelque puissant que fust le genie de Sa Majesté
pour soutenir et gouverner une machine si vaste dont les ressorts
et les rapports necessaires etoient si delicats, si multipliés, si
peu veritablement connus, il s'y trouvoit une infinité de details
auxquels il falloit journellement suffire dans le plus grand secret,
avec la plus infatigable activité, que ne pourroient pas leur nature,
leur diversité, leur continuité, devenir le travail d'un roy; encore
moins de gens nouveaux qui, en ignorant toute la batisse, seroient
arrêtés à chaque pas, et peu desireux, peut-être, par haine et par
envie, de soutenir ce que le cardinal avoit si bien, si grandement,
si profondement commencé. A quoi il falloit ajouter l'esperance
des ennemis, qui remonteroient leur courage à la juste defiance
des alliés, qui les detacheroit et les pousseroit à des traités
particuliers, dans la pensée que les nouveaux ministres seroient
bientôt reduits à faire place à d'autres encore plus nouveaux, et de
la sorte à un changement perpetuel de conduite.
[Note 301: C'est cette affaire où le duc de Savoie, soutenu
par l'empereur et les Espagnols, vouloit se donner le gros
lot, le duché de Mantoue, qui avoit motivé la dernière
expédition de Louis XIII et sa conquête de toute la Savoie.
Un traité étoit intervenu, par l'entremise de Mazarin, qui
entre en scène pour la première fois comme négociateur au
nom du duc de Savoie. La paix étoit faite, mais, ainsi que
le dit fort bien le grand-écuyer, l'affaire n'étoit pas
finie pour cela, puisque les ennemis s'avoient pas encore
évacué le duché de Mantoue. Ils n'en partirent que le 27
novembre.]
Ces raisons, que le roy s'etoit sans doute dites souvent à luy-même,
luy firent impression. Le raisonnement se poussa, s'allongea, et
dura plus de deux heures. Enfin, le roy prit son parti. Mon père
le supplia d'y bien penser. Puis, l'y voyant très affermi, luy
representa que, puisqu'il avoit resolu de continuer sa confiance
au cardinal de Richelieu, et de se servir de luy, il ne devoit pas
negliger de l'en faire avertir, parce que, dans l'estat et dans la
situation où il devoit être, après ce qui venoit de se passer à
Luxembourg, et n'ayant pas de nouvelles du roy, il ne seroit pas
etonnant qu'il prist quelque parti prompt de retraite[302].
[Note 302: Saint-Simon savoit qu'en telle occurrence
Richelieu n'ajournoit guère le moment de se mettre en
sûreté, et qu'il en cherchoit au plus tôt les moyens. A
Lyon, il y avoit songé, et avoit fait en sorte que le roi,
tout mourant qu'il fût, y songeât pour lui. Le duc de
Montmorency, à la prière de Louis XIII, avoit promis de
mener Son Eminence en toute sûreté à Brouage. Ce n'étoit
pas encore assez pour Richelieu: il avoit voulu s'assurer
de Bassompierre et des Suisses. Bassompierre avoit refusé,
et il le paya bientôt chèrement. Peu de temps après la
_Journée des Dupes_, il étoit à la Bastille.]
Le roy approuva cette reflexion, et ordonna à mon père de luy mander,
comme de luy-même, de venir ce soir trouver Sa Majesté à Versailles,
laquelle s'y en retournoit. Je n'ay point sçu, et mon père ne m'a
point dit, pourquoi le message de sa part, et non de celle du roy:
peut-être pour moins d'eclat et plus de menagement pour la reyne.
Quoi qu'il en soit, mon père sortit du cabinet et trouva la chambre
tellement remplie qu'on ne pouvoit s'y tourner. Il demanda s'il n'y
avoit pas là un gentilhomme à luy. Le père du marechal de Tourville,
qui etoit à luy, et qu'il donna depuis à monsieur le prince, comme un
gentilhomme de merite et de confiance, lors du mariage de monsieur
son fils avec la fille du marechal de Brezé[303], fendit la presse
et vint à luy. Il le tira dans une fenestre et luy dit à l'oreille
d'aller sur le champ chez le cardinal de Richelieu, luy dire de sa
part qu'il sortoit actuellement du cabinet du roy, pour luy mander
qu'il vinst ce soir même trouver sur sa parole le roy à Versailles,
et qu'il rentroit sur le champ dans le cabinet, d'où il n'etoit sorti
que pour luy envoyer ce message. Il y rentra, en effet, et fut encore
une heure seul avec le roy.
[Note 303: V. _Mémoires_, édit. Hachette, in-18, t. I, p.
36.]
A la mention d'un gentilhomme de la part de mon père, les portes
du cardinal tombèrent, quelques barricadées qu'elles fussent. Le
cardinal, assis tête-à-tête avec le cardinal de La Vallette[304], se
leva avec emotion dès qu'on le luy annonça, et alla quelques pas au
devant de luy. Il ecouta le compliment, et, transporté de joie, il
embrassa Tourville des deux côtés. Il fut le même jour à Versailles,
où il arriva des Marillacs[305] le soir même, comme chacun sait[306].
[Note 304: Suivant Leclerc, le gentilhomme envoyé par
Saint-Simon trouva Richelieu emballant ses papiers et
ses meubles, pour se retirer à Brouage, dont il étoit
gouverneur. La Valette étoit avec lui, comme le dit
Saint-Simon; mais Leclerc, dont en cela la relation
diffère un peu, ajoute que ce cardinal alla chez le roi,
vit Saint-Simon, qui lui confirma toute l'affaire, puis
Sa Majesté, qui lui dit: «Monsieur le cardinal a un bon
maître; allez lui dire que je me recommande à lui et que
sans délai il vienne à Versailles.» C'est à cause de
cette démarche de La Valette et des paroles du roi que le
rôle principal a sans doute été donné à ce cardinal dans
plusieurs relations.]
[Note 305: Sur les Marillac, V. plus haut, p. 8 et 9.
Michel, frère du maréchal, avoit les sceaux. Mandé
le soir même à Glatigny, près de Versailles, il crut
à un redoublement de fortune; mais le lendemain La
Ville-aux-Clercs vint le trouver, se fit remettre les
sceaux et l'emmena à Châteaudun.]
[Note 306: Richelieu, sauvé par Saint-Simon, fut-il
reconnaissant? Ecoutons les _Mémoires_ du fils (t. I, p.
34): «Il n'est pas difficile de croire que le cardinal lui
en sut un bon gré extrême, et d'autant plus qu'il n'y avoit
aucun lien entre eux. Ce qui est plus rare, c'est que, s'il
conçut quelque peine secrète de s'être vu en ses mains,
et de lui devoir l'affermissement de sa place et de sa
puissance, et le triomphe sur ses ennemis, il eut la force
de le cacher si bien qu'il n'en donna jamais la moindre
marque, et mon père aussi ne lui en témoigna pas plus
d'attachement. Il arriva seulement que ce premier ministre,
soupçonneux au possible, et persuadé sur mon père, par une
expérience si décisive et si gratuite, alloit depuis à lui
sur les ombrages qu'il prenoit. Il est souvent arrivé à
mon père d'être réveillé en sursaut, en pleine nuit, par
un valet de chambre, qui tiroit son rideau, une bougie à
la main, ayant derrière lui le cardinal de Richelieu, qui
s'asseyoit sur le lit, et prenoit la bougie, s'écriant
quelquefois qu'il étoit perdu, et venant au conseil, et au
secours de mon père sur des avis qu'on lui avoit donnés, ou
sur des prises qu'il avoit eues avec le roi.»]
_Louis XIII au Pas de Suze_[307].
[Note 307: Ce fragment est de Saint-Simon, comme le
précédent, et vient de la même source. Il complète ce qu'on
trouve sur le même sujet, au chapitre V des _Mémoires_
(édit. Hachette, in-18, t. I, p. 39).]
On a derobé à Louis XIII la gloire d'un genre d'intrepidité que n'ont
pas tous les heros. Les Alpes etoient pleines de peste. Le roy, en y
arrivant[308], se trouva logé dans une maison où elle etoit[309]. Mon
père l'en avertit et l'en fit sortir. Celle où on le mit se trouva
pareillement infectée. Mon père voulut encore l'en faire sortir.
Le roy, avec une tranquillité parfaite, lui repondit qu'à ce qu'il
eprouvoit, il falloit que la peste fust partout dans ces montagnes,
qu'il devoit s'abandonner à la Providence, ne penser plus à la peste,
et seulement au but où il tendoit: se coucha et dormit avec la même
tranquillité. Cette grandeur d'âme n'etoit pas à oublier dans ce
heros, si simplement, si modestement, si veritablement heros en tout
genre. Quel bruit n'eût pas fait un tel trait dans ses successeurs?
Mais sa vie à luy n'etoit qu'un tissu continuel de pareilles actions,
variées suivant les circonstances, qui echappoient par leur foule, et
dont sa modestie le detournoit saintement d'en sentir le merite.
[Note 308: Le roi et le cardinal, qui vouloient en finir
avec le duc de Savoie et ses prétentions sur Mantoue,
étoient partis de Grenoble le 2 février 1629 pour se rendre
au pied des Alpes, alors toutes couvertes de neige. (V.
Bassompierre, anc. édit., t. II, p. 524; Vittorio Siri, t.
VI, p. 603.)]
[Note 309: Quand, l'année suivante, Louis XIII retourna
en Savoie, la peste y étoit encore. (Leclerc, _Vie de
Richelieu_ t. II, p. 83, 97.)]
Or, voici le _Pas de Suze_[310], tel que mon père me l'a plusieurs
fois raconté, qui, entre autres vertus, etoit parfaitement veritable.
[Note 310: C'est le passage des Alpes, dont la ville de
Suse domine l'entrée, à la réunion des deux routes du mont
Cenis et du mont Genèvre.]
Les barricades[311] reconnues furent estimées très difficiles, et,
tôt-après, impossibles à forcer: les trois marechaux[312], et
ce qu'il y avoit de plus distingué après eux, ou en grade, ou en
merite et connoissance, furent de cet avis; et pour le moins autant
qu'eux le cardinal de Richelieu. Ils le declarèrent au roi, qui en
fut très choqué, et plus encore quand le cardinal lui representa la
necessité d'une prompte retraite, par les raisons des lieux, des
logements, des vivres, de la saison, qui feroient perir l'armée. Ils
redoublèrent, et comme le cardinal vit qu'il ne gagnoit rien sur
l'esprit du roy, qui faisoit plutôt des voyages que des promenades
continuelles parmi les neiges et les rochers, pour s'informer et
reconnoître par luy-même des endroits et des moyens d'attaquer ces
retranchements, le cardinal eut recours à un artifice par lequel il
crut venir à bout de son dessein. Le roy, logé dans un mechant hameau
de quelques maisons, y etoit presque seul, faute de couvert pour son
plus necessaire service, mais gardé d'ailleurs pour sa sûreté. Le
cardinal, de concert avec les marechaux et les principaux de la Cour,
fit en sorte que, sous pretexte de la difficulté des chemins, le roy
fut abandonné à une entière solitude dès que le jour commenceroit à
tomber: ce qui en cette saison, et dans ces gorges etroites, etoit de
fort bonne heure, ne doutant pas que l'ennui, joint à l'avis unanime,
ne l'engageast à se retirer.
[Note 311: «Les diverses ruses, dit Saint-Simon dans ses
_Mémoires_ (t. I, p. 38), suivies de toutes les difficultés
militaires que le fameux Charles-Emmanuel avoit employées
au délai d'un traité et à l'occupation de son duché
de Savoie, l'avoient mis en état de se bien fortifier
à Suse, d'en empêcher les approches par de prodigieux
retranchements bien gardés, connus sous le nom de
barricades de Suse, et d'y attendre les troupes impériales
et espagnoles, dont l'armée venoit à son secours.»]
[Note 312: Bassompierre, Créqui et Schomberg.]
L'ennui n'y put rien, mais il fut grand. Mon père, qui etoit dans
ce même hameau tout près du roy, dont il avoit l'honneur d'être
premier gentilhomme et premier ecuyer, à qui le roy se plaignit de sa
solitude et de l'affront que luy feroit recevoir une retraite, après
s'être avancé jusque-là pour le secours de M. de Mantoue, qui, malgré
sa protection, se trouveroit livré aux Espagnols et au duc de Savoie;
mon père, dis-je, imagina un moyen de l'amuser les soirs. Le roy
aimoit fort la musique; M. de Mortemart avoit amené dans son equipage
un nommé Nyert[313], qui la savoit parfaitement, qui jouoit fort
bien du luth, fort à la mode en ce temps-là, et qu'il accompagnoit
de sa voix, qui etoit très agreable. Mon père demanda à M. de
Mortemart s'il vouloit bien qu'il proposât au roy de l'entendre. M.
de Mortemart, non-seulement y consentit, mais il en pria mon père, et
ajouta qu'il seroit ravi si cela pouvoit contribuer à quelque fortune
pour Nyert. Cette musique devint donc l'amusement du roy, les soirs,
dans sa solitude, et ce fut la fortune de Nyert et des siens[314].
[Note 313: Pierre de Nyert, ou plutôt de Niel, musicien de
Bayonne, qui, venu jeune à Paris, avoit d'abord appartenu
à M. d'Epernon, puis à M. de Créqui, à la suite duquel il
étoit allé à Rome. Il y avoit appris la manière de chanter
des Italiens, qu'il combina habilement avec celle qui étoit
à la mode en France, et se fit ainsi une méthode d'une
fort agréable originalité. Il passa pour avoir fait une
révolution dans la musique. (Tallemant, édit. P. Paris, t.
VI, p. 192.) M. de Mortemart, qui l'avoit amené dans son
équipage, étoit premier gentilhomme de la chambre et fut
duc et pair en 1633. Au retour de Suse, d'Assoucy vit à
Grenoble de Nyert chantant devant le roi. Dans l'_Epistre_
qu'il lui adressa, et qui se trouve parmi ses _Poésies et
Lettres_ (1653, in-12), il lui dit:
Gentilhomme de maison noble,
Qu'en noble ville de Grenoble
Je vis item, et que j'ouïs
Chanter devant le roi Louïs,
Qui vous trouva, chanson chantée,
Digne d'être son Timothée.
Louis XIII le fit son premier valet de chambre, et c'est
de Nyert qui charma ses derniers instants: «Quelques jours
avant sa mort, dit Onroux dans son _Histoire de la Chapelle
des rois de France_, Louis XIII se trouva si bien qu'il
commanda à de Nielle d'en rendre grâces à Dieu, en chantant
un cantique de Godeau, sur l'air composé par Sa Majesté.
Cambefort et Saint-Martin s'étant mis de la partie, ils
formèrent tous trois un concert vocal dans la ruelle du
lit, le malade mêlant, autant qu'il le pouvoit, sa voix aux
concertants.» Louis XIV continua de Nyert dans sa charge de
premier valet de chambre; il l'occupoit encore en février
1677, quand La Fontaine lui adressa son _Epistre_ sur
l'Opéra (_Oeuvres complètes_, édit. gr. in-8, p. 542), et,
en 1689, quand il lui arriva le double accident dont Mme de
Sévigné parle ainsi dans sa lettre du 12 octobre: «L'abbé
Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre jour, dans
la chambre du roi; il se fit une contusion, Félix le saigna
et lui coupa l'artère: il fallut lui faire à l'instant la
grande opération. Monsieur de Grignan, qu'en dites-vous?
Je ne sais lequel je plains le plus, de celui qui l'a
soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi qui coupe une
artère.»]
[Note 314: Son fils eut sa survivance; sa femme étoit femme
de chambre de la reine Anne d'Autriche. (V. _Mémoires_ de
Mme de Motteville, sous la date du 15 janvier 1666.) Elle
étoit soeur de cette fameuse Manon Vangaguel, pour qui La
Sablière composa la plupart de ses madrigaux. (Walckenaër,
_Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_, 1re
édit., p. 438.)]
Le roy, continuant ses penibles recherches et ses infatigables
cavalcades, trouva enfin un chevrier qu'il questionna si bien qu'il
en tira ce qu'il cherchoit depuis si longtemps. Il se fit conduire
par luy sur le revers des montagnes par des sentiers affreux, d'où
il decouvrit les barricades à plein, qui, d'où il se trouvoit, lui
etoient inferieures et très proches. Il examina bien tout ce qui
etoit à remarquer, longea le plus qu'il put cette crête et ces
precipices, descendit et tourna de très près la première barricade,
forma son plan, l'expliqua à mon père, qui se trouva presque le seul
homme de marque à sa suite, parce qu'on le vouloit laisser solitaire
et s'ennuyer en ces penibles promenades; revint enfin à son logis,
resolu d'attaquer.
Le lendemain, ayant mandé de très bonne heure les marechaux et
quelques officiers de confiance, il les mena partout où il avoit
eté la veille, leur expliqua son plan, qu'il avoit redigé lui-même
le soir precedent. Les marechaux et les autres officiers ne purent
disconvenir que, quoique très difficile, l'attaque etoit praticable
et savamment ordonnée. Le cardinal ne put ensuite s'y opposer
seul, et fut même bien aise qu'elle se pût executer: ce qui fut le
lendemain[315], parce qu'il falloit un jour pour les dispositions et
les ordres. Le roy y combattit en grand capitaine et en valeureux
soldat; grimpant, l'epée à la main, à la tête de tous, quelques
grenadiers seulement devant luy, et franchissant les barricades à
mesure qu'il y gagnoit du terrain; se faisant pousser par derrière
pour grimper sur les tonneaux et les autres obstacles, donnant
cependant ordre à tout avec la plus grande presence d'esprit et la
tranquillité d'un homme qui, dans son cabinet, raisonne sur un plan
de ce qu'il faut faire. Mon père, qui eut l'honneur de ne quitter
pas ses côtés d'un instant, ne parloit jamais de cette action de son
maître qu'avec la plus grande admiration.
[Note 315: 9 mars 1629.]
Après la bataille eut lieu l'entrevue du roy et du duc de Savoie.
Le roy demeura à cheval, ne fit pas seulement mine d'en vouloir
descendre, et ne fit que porter la main au chapeau. Monsieur de
Savoie aborda à pied de plus de dix pas, mit un genou en terre,
embrassa la botte du roy, qui le laissa faire sans le moindre
semblant de l'en empêcher. Ce fut en cette posture que ce fier
Charles Emmanuel fit son compliment. Le roy, sans se decouvrir,
repondit majestueusement et courtement.
Lorsque, sous le règne suivant, le doge de Gênes vint en France[316]
faire ses soumissions au roy (Louis XIV), après le bombardement, le
bruit qu'on en fit[317] m'impatienta par rapport à Louis XIII et
au fait que je viens d'expliquer: tellement que dès lors je resolus
d'en avoir un tableau, que j'ai executé depuis, ayant eu soin de
me faire de tems en tems raconter cette entrevue par mon père pour
me mieux assurer des faits. Monsieur Phelippeaux, lors ambassadeur
à Turin[318], m'envoya un portrait de Charles Emmanuel. Le sieur
Coypel me fit ce tableau tel que je luy fis croquer pour la situation
du roy et du duc de Savoie, et il eut soin d'y rendre parfaitement
le paysage du lieu, et les barricades forcées en eloignement. Ce
tableau, qui est fort grand, tient toute la cheminée de la salle de
La Ferté[319] avec les ornements assortissants. C'est un fort beau
morceau qui a une inscription convenable, avec la date de l'action,
courte, mais pleine et latine[320].
[Note 316: Au mois de mai 1685.]
[Note 317: On peut voir la relation de cette réception dans
le _Dangeau_ complet, sous la date des 15 et 18 mai 1685.
Comme on demandoit au doge ce qui l'avoit le plus étonné à
Versailles: «C'est de m'y voir», auroit-il répondu. Si le
mot étoit vrai, Dangeau ne l'eût pas oublié, car il en cite
d'autres du doge. Il se nommoit Francesco Maria Imperiali;
il étoit venu avec quatre sénateurs qui l'accompagnèrent
partout. La loi de Gênes, comme en prévision de l'affront
infligé à la république en cette circonstance, vouloit que
le doge perdît sa dignité et son titre sitôt qu'il étoit
sorti de la ville. Ce n'étoit pas le compte de Louis XIV,
dont l'orgueil ne se fût pas satisfait de la visite d'un
simple Génois. Il exigea donc que Francesco Imperiali
conservât titre et dignité, tout exprès pour qu'il pût
venir les abaisser devant lui.]
[Note 318: Sur lui et sur son ambassade, V. Saint-Simon, t.
2, p. 42.]
[Note 319: Le château de la Ferté-Vidame, dans le
département d'Eure-et-Loir, près de Dreux. Il fut de
notre temps la propriété du roi Louis-Philippe, qui y
fit d'énormes dépenses pour les jardins. C'est là que
Saint-Simon se sauvoit de la cour et de ses ennuis, et
qu'il écrivit une partie de ses mémoires.]
[Note 320: Ce tableau, ainsi que la plupart de ceux que
possédoit Saint-Simon, dut passer à sa petite-fille et
unique héritière, la comtesse de Valentinois. Saint-Simon
dit en effet, à l'article II de son testament: «Je lègue et
substitue à la comtesse de Valentinois tous les portraits
que j'ay à La Ferté et chés moy, à Paris, qui sont tous
de famille, de reconnaissance ou d'intime amitié. Je
la prie de les tendre et de ne les pas laisser dans un
garde-meuble.» (_Mém._, édit. Hachette, in-18, t. XIII, p.
105.)]
_Passe-port pour l'autre monde, delivré par les jesuites pour la
somme de deux cent mille florins, le 29 mars 1650[321]._
[Note 321: L'original de cette pièce se trouve au
_British Museum_, parmi les manuscrits de la bibliothèque
Harleienne, nº 6845, § 143. Nous la donnons ici à cause de
sa curiosité.]
Nous soussignés, protestons et promettons, en foi de prestres et
de vrais religieux, au nom de notre Compagnie, à cet effet dûment
authorisés, qu'elle prend maistre Hippolyte Braem, licentié en
droit, sous sa protection, et promet de le defendre contre toutes
les puissances infernales qui pourroient attenter sur sa personne,
son âme, ses biens et moyens, que nous conjurons et conjurerons pour
cet effet, employant en ce cas l'authorité et credit du serenissime
Prince, nostre fondateur, pour être ledit sieur Braem par lui
presenté au bienheureux chef des apôtres avec autant de fidelité et
d'exactitude comme notre dite Compagnie lui est extremement obligée;
en foi de quoi nous avons signé ceci et apposé le cachet secret de la
Compagnie.
Donné à Gand, ce 29 mai 1650.
_Signé_: FRANÇOIS DE SECLIN, recteur de la Compagnie de Jesus.
FRANÇOIS DE SURHON, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.
PETIT-DE-POYE, prêtre et religieux de la Compagnie de Jesus.
_Lettre du sieur d'Aligre au chancelier Seguier, au sujet d'une
proposition scandaleuse touchant le pouvoir des Papes sur les Rois,
soutenue dans l'université de Caen le 29 octobre 1660[322]._