passent le Visage sur les six heures du soir, et de là vont sur
les côtes des montagnes qui sont entre Meudon et Seure. Là ils se
preparent de recevoir la mort ou quelque respit de vie; mais de
respit il n'en faut point parler, car le diable, qui sçavoit des-ja
qu'ils avoient ballancé pour implorer la misericorde de Dieu, n'avoit
garde de leur donner du temps pour perdre sa proie. Astarot parust
devant eux, non pas en ange de lumière, comme il avoit fait lors de
la ratification de l'accord, pour ne les point estonner, ains avec
une presence affreuse et du tout espouvantable, accompagné d'un
million de demons qui environnoient ces pauvres gens de tous costez.
Hé bien! dit Astarot, vous avez esté curieux de sçavoir la science
des langues estrangères et de vous rendre invisibles par tout; il est
temps de satisfaire et recompenser la peine de vos precepteurs et
conducteurs.» Ces pauvres gens, effrayez non seullement de la parole,
mais de la quantité des demons qui les environnoient, ne sceurent que
respondre. Les articles entr'eux accordez leur sont representez; ils
cognoissent la signature de leur sang; leur ame, qu'ils croyoient
mourir avec le corps, ou que le corps fust sans ame, commence à les
convaincre d'infidelité.
Pendant ces tristes discours, matines sonnent au novicial des
capucins de Meudon, et au son de ceste cloche il se fait un
tremblement de terre au lieu où les demons estoient, qui font lever
une bourrasque de vent qui enlève en corps et en ame les six curieux,
qui de visibles devinrent invisibles. Voila la fin deplorable que la
curiosité apporte bien souvent.
Il ne faut point que le lecteur s'estonne de ceste histoire tragique;
le diable en a joüé et en joue tous les jours de plus sanglantes.
On ne sçait pas tous ceux qui ont des grimoires, ny tous les
enchanteurs, ny tous ceux qui font des horoscopes, qui est une espèce
de magie, ny la fin miserable de telles sortes de gens, parce que,
leur temps venu, ils se retirent hors de leur maison, et vont sans
compagnie satisfaire à la justice du diable.
Il ne faut point aussi que le lecteur revoque en doubte que non
seullement dans Paris, mais par toutes les villes capitales de
France, il y a des personnes qui sont pires que les diables,
personnes qui se joüent à la plotte de l'immortalité de l'âme, et qui
croyent et enseignent que l'ame est mortelle comme le corps; mais,
helas! qui passent bien plus outre, soustenans qu'il n'y a point de
Dieu. Les diables connaissent un Dieu et ne peuvent rien faire sans
son commandement, et cognoissent l'immortalité de l'ame, et partant
ces hommes la sont pires que les diables, pires que les anabaptistes,
qui disent que le corps estant mort et mis dans le tombeau, l'ame de
ce corps demeure vivante dans ce mesme tombeau, à costé du corps,
attendant la resurrection d'iceluy pour se remettre dedans. Les
Grecs, antiens payens et infidelles, ont escrit que les heroes sont
les ames des hommes valeureux, qui, par leurs vertus et merites,
après leur trepas montent à un degré plus auguste et une condition
plus approchante de la divinité que ne sont les communs personages.
Je ne veux point m'estendre sur la justification de la preuve de
l'immortalité de l'ame, car elle est plus clair que ce qui paroist
à noz yeux. Les cahiers saincts en sont remplis; sainct Augustin
le chante assez, et l'Eglise, espouse de Dieu, en a la parfaite
cognoissance. Je concluray donc, en chrestien, par les regrets que je
reçois en l'ame de voir tant de pauvres esprits curieux se precipiter
d'eux mesmes dans le gouffre de l'enfer. D'aller chercher l'essence
de Dieu, c'est vouloir mettre l'eau de la mer dans un demy septier;
et l'immortalité de l'ame, c'est vouloir rendre un verre plus fort
qu'un rocher. Bien heureux sont ceux qui, despoüillez de telles
curiositez, se contentent seullement de croire ce que l'Eglise croit,
et s'efforcent d'executer les commandemens de Dieu et de l'Eglise;
bien heureux sont les pauvres d'esprit, puisque le plus souvent nous
voyons abysmer dans les ondes infernales les doctes et les plus
relevez en doctrines.
Mais afin que ce petit discours puisse destourner les curieux de
telle curiosité, ou qu'il puisse profiter à ceux qui sont des-ja
escripts dans la capitulation du diable, unissons nous tous d'un
commun accord pour presenter nos prières à Dieu à ce qui luy plaise
nous destourner de cet ambition de sçavoir tout, et de tout ne
sçavoir rien, et que par sa grace il inspire à repentance ceux qui
ont contracté et sont sur les poincts de contracter avec les demons
pour perdre et leur corps et leur ame. Dieu commande au diable,
et quoy que le diable ait la promesse d'une creature, signée et
escripte de son sang, on le contrainct de la rapporter, et ce n'est
pas la centiesme qu'il a rendue par les suffrages et les exorcismes
de l'Eglise. Nous y sommes obligez puisqu'ils sont noz prochains,
et s'ils sont indignes de noz prières, elles serviront à autre fin.
Ainsi soit-il.
FIN.
_La Journée des Dupes[291]._
[Note 291: Cette relation est du duc de Saint-Simon, à
qui son père, l'un des principaux acteurs dans cette
affaire, en avoit raconté les détails. On ne la trouve
jointe à aucune édition de ses _Mémoires_, pas même à la
dernière, dont la publication n'est terminée que depuis
quelques mois. Elle y eût cependant figuré avec avantage,
je dirai même qu'elle y étoit indispensable comme pièce
justificative du premier volume. Elle explique en effet,
et complète, comme on le verra, ce passage du chapitre
IV des _Mémoires_ (édit. Hachette, in-18, t. I, p. 34):
«Je serois trop long, dit Saint-Simon, si je me mettois
à raconter bien des choses que j'ai sues de mon père,
qui me font bien regretter mon âge et le sien qui ne
m'ont pas permis d'en apprendre davantage.» Il ne faut
pas oublier ici que lorsque Saint-Simon vint au monde,
son père avoit soixante-huit ans, et que par conséquent
le temps dut manquer aux confidences paternelles: «Je ne
m'arrêterai point, ajoute-t-il, à la fameuse _Journée
des Dupes_, où il eut le sort du cardinal de Richelieu
entre les mains, parce que je l'ai trouvée dans..., toute
telle que mon père me l'a racontée. Ce n'est pas qu'il
tînt en rien au cardinal de Richelieu, mais il crut voir
un précipice dans l'humeur de la reine-mère et dans le
nombre de gens qui par elle prétendoient tous à gouverner.
Il crut aussi, par les succès qu'avoit eus le premier
ministre, qu'il étoit bien dangereux de changer de main
dans la crise où l'État se trouvoit alors au dehors,
et ces vues seules le conduisirent.» Ce qu'on va lire
confirme tout ce qu'il dit ici. Mais à quelle relation du
même événement fait-il allusion dans cette phrase: «Je
ne m'arrêterai point à la _Journée des Dupes_..., parce
que je l'ai trouvée dans..., toute telle que mon père me
l'a racontée?» Tous les éditeurs se contentent de dire
que le nom qui se trouvoit après _dans_ a été gratté sur
le manuscrit. C'étoit une belle occasion de mettre leur
sagacité à l'épreuve; ils ne l'ont pas saisie. Aucun n'a
pris la peine de chercher quel est celui des historiens de
ce règne dont la relation de cette affaire avoit si bien
l'assentiment de Saint-Simon, qu'il crût à cause d'elle
pouvoir se dispenser d'en écrire une nouvelle dans ses
_Mémoires_. Ma curiosité n'a pas été aussi indolente. La
connaissance que j'avois du récit dont Saint-Simon pouvoit
bien ne pas vouloir grossir son chapitre IV, mais qu'il
avoit écrit cependant, m'excitoit d'ailleurs à chercher,
puisque dans la coïncidence des deux relations je devois
trouver une preuve de plus de l'authenticité de celle du
duc. Mes recherches n'ont pas été vaines. C'est à Leclerc
que revient l'honneur fort rare d'avoir fait un récit qui
satisfaisoit complétement Saint-Simon, et dans lequel il ne
voyoit ni rien à ajouter, ni rien à contredire. Ce qu'on
lit dans son ouvrage _La Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc de
Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 100-103, est en effet,
sauf la forme bien entendu, et quelques détails, d'une
identité parfaite avec ce qu'on va lire. Si cette preuve
n'étoit pas suffisante, j'en trouverois une plus décisive
encore dans ce passage de l'_Histoire de Louis XIII_ par
le P. Griffet (1758, in-4, II, 66). Après avoir dit que
plusieurs historiens de ce temps, et il veut parler de
Montglat et de Fontenay-Mareuil, avoient prétendu qu'à
la _Journée des Dupes_ ce fut le cardinal La Valette qui
persuada à Richelieu de se rendre à Versailles, il ajoute:
«D'autres disent que le roi lui fit dire de s'y rendre, et
le témoignage de Monsieur le duc de Saint-Simon, propre
fils du favori de Louis XIII, qui avoit entendu souvent
raconter à son père l'histoire de cette fameuse résolution,
ne permet pas d'en douter. Ce seigneur vivoit en 1754, et
c'est d'après ce qu'il nous a dit lui-même que nous allons
en poursuivre le récit.» Griffet ne s'en tint cependant pas
à ce qu'il avoit appris de Saint-Simon. Il y a quelques
différences entre ce qui se trouve dans son _Histoire_ et
la narration du duc. Cela seroit assez naturel si elle
ne lui avoit été faite que verbalement, mais nous savons
par une note qu'il en connut la rédaction manuscrite.
La confiance lui manqua sans doute; il voulut s'appuyer
d'autres témoignages, et je crois qu'il eut tort. Voici
cette note, analyse complète du récit de Saint-Simon,
et qui pourra nous servir de sommaire: «Ce seigneur
(Saint-Simon), dit Griffet, avoit composé une relation
particulière de cet événement, dont nous avons vu une
copie manuscrite, et prise exactement sur l'original: il y
contredit, en divers points, les memoires et les histoires
du temps; et, se fondant sur le témoignage de son père, il
assure: 1º que la reine-mère ayant promis au roi de rendre
ses bonnes grâces à la marquise de Combalet et au cardinal,
le roi leur fit dire de se trouver, le 11 au matin, à la
toilette de la reine; que la marquise de Combalet s'y
présenta la première, et que la reine, en la voyant, oublia
la parole qu'elle avoit donnée, et se mit à l'accabler
d'injures et de reproches, en présence du roi, qui en fut
indigné, et de Saint-Simon, son favori, qui fut seul admis
à cette entrevue; que le cardinal, étant venu ensuite, ne
fut pas mieux traité que sa nièce, et que le roi, sans
rien dire à son ministre, qui se crut perdu, retourna
promptement à l'hôtel des Ambassadeurs, où, étant entré
dans son cabinet, seul avec Saint-Simon, il se jeta sur un
lit de repos, et qu'un instant après tous les boutons de
son pourpoint _sautèrent à terre, tant il étoit gonflé de
colère_: circonstance qui ne paroît guère vraisemblable;
qu'ensuite il consulta son favori, qui lui parla fortement
en faveur du cardinal; et que le roi, étant résolu d'aller
ce jour-là à Versailles, chargea Saint-Simon d'envoyer dire
au cardinal de s'y trouver.»
Tout cela se retrouve plus loin, y compris la phrase
même dont s'étonne Griffet. M. Monmerqué avoit lu ce que
celui-ci vient de dire, et lorsqu'il publia les _Mémoires_
de Fontenay-Mareuil, dans la 2e série de la collection
Petitot, il eut grand regret de ne pouvoir confronter
le récit qui s'y trouve des mêmes faits avec celui de
Saint-Simon, d'autant plus que ce dernier contredit l'autre
continuellement. M. A. Cochut, qui possédoit en orignal
la relation de Saint-Simon, voyant, par le regret de M.
Monmerqué, combien ce document faisoit défaut, en donna
communication à la _Revue des Deux-Mondes_, où il fut
inséré dans le numéro du 15 novembre 1834, p. 414-421. Ce
recueil, étant plus littéraire qu'historique, ne put faire
parvenir, à ceux qu'elle intéressoit surtout, la précieuse
pièce. Elle y étoit donc si bien cachée, et presque perdue,
que M. Cheruel ne l'y découvrit pas. Nous avons eu plus de
bonheur, et nos lecteurs nous sauront gré de leur en faire
part.]
Il y a bien des choses importantes, curieuses et très particulières
arrivées pendant le sejour de la Cour à Lyon, sur lesquelles on
pourroit s'etendre, et qui preparèrent peu à peu l'evenement qui va
être presenté, auquel il faut venir sans s'arrêter aux preliminaires.
Il suffira de dire qu'il n'y fut rien oublié pour perdre le cardinal
de Richelieu, et que le roy entretint la reyne d'esperances, sans
aucune positive, la remettant à Paris pour prendre resolution sur une
demarche aussi importante.
Soit que la reyne, c'est toujours de Marie de Medicis dont on parle,
comprist qu'elle n'emporteroit pas encore la disgrâce du cardinal,
et qu'elle avoit encore besoin de tems et de nouveaux artifices
pour y reussir; soit que, desesperant, elle se fust enfin resolue
au raccommodement; soit qu'elle ne l'eust feint que pour faire un
si grand eclat qu'il effrayast et entraînast le roy; ou que, sans
tant de finesse, son humeur etrange l'eust seule entraînée sans
dessein precedent, elle declara au roy, en arrivant à Paris, que,
quelque mecontentement extrême qu'elle eust de l'ingratitude et
de la conduite du cardinal de Richelieu et des siens à son egard,
elle avoit enfin gagné sur elle de lui en faire un sacrifice, et de
les recevoir en ses bonnes grâces, puisqu'elle luy voyoit tant de
repugnance à le renvoyer, et tant de peine à voir sa mère s'exclure
du conseil à cause de la presence de ce ministre, avec qui elle ne
feroit plus de difficulté de s'y trouver desormais, par amitié et par
attachement pour luy, roy.
Cette declaration fut reçue du roy avec une grande joie, et comme
la chose qu'il desiroit le plus et qu'il esperoit le moins, et qui
le delivroit de l'odieuse necessité de choisir entre sa mère et son
ministre. La reyne poussa la chose jusqu'à l'empressement, de sorte
que le jour fut pris au plus prochain (car on arrivoit encore de
Lyon[292], les uns après les autres), auquel jour le cardinal de
Richelieu et sa nièce de Combalet[293], dame d'atours de la reyne,
viendraient, à sa toilette, recevoir le pardon et le retour de ses
bonnes graces. La toilette alors, et longtems depuis, etoit une heure
où il n'y avoit ny dames ny courtisans, mais des personnes en très
petit nombre, favorisées de cette entrée, et ce fut par cette raison
que ce tems fut choisi. La reyne logeoit à Luxembourg, qu'elle venoit
d'achever[294], et le roy, qui alloit et venoit à Versailles[295],
s'etoit etabli à l'hôtel des Ambassadeurs[296] extraordinaires, rue
de Tournon, pour être plus près d'elle.
[Note 292: Au retour de l'expédition de Savoie, dont le
principal fait d'armes sa trouvera raconté par Saint-Simon,
dans le fragment qui suivra celui-ci. Le roi, arrivé à
Lyon le 7 septembre, y étoit resté deux mois, pour se
reposer d'abord, puis retenu par la maladie qui le prit à
la fin de septembre et mit sa vie en grand danger. C'est
cette maladie du roi qui permit aux ennemis du cardinal
toutes sortes de manoeuvres en leur inspirant toutes sortes
d'espérances, auxquelles ils ne voulurent pas renoncer,
lorsque le retour du roi à la santé les aurait dû mettre à
néant.]
[Note 293: Nièce du cardinal de Richelieu. V. plus haut, p.
42, notes 1 et 2.]
[Note 294: Il y avoit toutefois déjà dix ans, en 1630, que
le Luxembourg étoit achevé. «Les fondements, dit Piganiol
(_Descript. de Paris_, 1765, in-8, t. VII, p. 162), en
furent jetés en 1615, et, quoiqu'on y travaillât sans
discontinuation, il ne fut achevé qu'en 1620.» Quatre ans
après, il en paraissoit un très curieux et magnifique éloge
dans la troisième des _Satyres_ du sieur du Lorens (1624,
in-8, p. 17.)]
[Note 295: A cause de la chasse, dont c'étoit la saison,
puisqu'on étoit alors au commencement de novembre. Il
n'y avoit que quatre ans tout au plus que Louis XIII
avoit achevé de construire, ou plutôt de remettre à neuf
le petit château de Versailles, qu'il avoit acquis,
moyennant cinquante mille écus, de Jean Soisy. Le Beuf.
(_Hist. du diocèse de Paris_, t. VII, p. 307.) On n'eût
pas dit que c'étoit un château royal, tant il étoit
d'apparence modeste: «Nul gentilhomme, disoit Bassompierre
en 1626, dans son discours aux notables, n'en voudroit
tirer vanité.» Quatre pavillons, unis par trois corps de
bâtiment; un péristyle à colonnes, surmonté d'une galerie
et joignant ensemble les deux pavillons de l'est, le tout
en briques; tout autour un large fossé, et derrière un
parc, qui ne fut agrandi que lorsqu'en 1632 le roi eut
acheté et fait démolir le vieux castel des Loménie et des
Gondi: tel étoit alors le château de Versailles. Louis XIV
le respecta: «Sa Majesté, dit Félibien, a eu cette piété
pour la mémoire du feu roi son père de ne rien abattre de
ce qu'il avoit fait bâtir.» Mansard, qui résistoit, dut
se soumettre, et le vieux château de briques resta comme
enchâssé dans le nouveau. On le voit encore avec sa rouge
façade qui regarde de haut l'avenue de Paris. Au devant
se trouve la _cour de marbre_, qu'on appela ainsi lorsque
Louis XIV l'eut fait paver «d'un marbre blanc et noir, avec
des bandes de marbre blanc et rouge».]
[Note 296: C'étoit l'hôtel qui avoit appartenu auparavant
au maréchal d'Ancre, et dont il a été parlé déjà, t. IV, p.
30. On y logeoit les ambassadeurs extraordinaires.]
Le jour venu de ce grand raccommodement, le roy alla à pied de chez
luy chez la reyne. Il la trouva seule à sa toilette, où il avoit
été résolu que les plus privilegiés n'entreroient pas ce jour-là:
en sorte qu'il n'y eut que trois femmes de chambre de la reyne, un
garçon de chambre ou deux, et qui que ce soit d'hommes, que le roy et
mon père, qu'il fit entrer et rester[297]. Le capitaine des gardes
même fut exclu. Madame de Combalet, depuis duchesse d'Aiguillon,
arriva comme le roy et la reyne parloient du raccommodement qui
s'alloit faire en des termes qui ne laissoient rien à desirer,
lorsque l'aspect de madame de Combalet glaça tout à coup la reyne.
Cette dame se jeta à ses pieds avec tous les discours les plus
respectueux, les plus humbles et les plus soumis. J'ai ouï dire à
mon père, qui n'en perdit rien, qu'elle y mit tout son bien-dire
et tout son esprit, et elle en avoit beaucoup. A la froideur de la
reyne, l'aigreur succeda, puis incontinent la colère, l'emportement,
les plus amers reproches, enfin un torrent d'injures, et peu à peu
de ces injures qui ne sont connues qu'aux halles. Aux premiers
mouvements, le roy voulut s'entremettre; aux reproches, sommer la
reyne de ce qu'elle luy avoit formellement promis, et sans qu'il l'en
eust priée; aux injures, la faire souvenir qu'il etoit present, et
qu'elle se manquoit à elle-même. Rien ne peut arrêter ce torrent. De
fois à autre, le roy regardoit mon père et lui faisoit quelque signe
d'etonnement et de depit; et mon père, immobile, les yeux bas, osoit
à peine et rarement les tourner vers le roy comme à la derobée. Il ne
contoit jamais cette enorme scène qu'il n'ajoutast qu'en sa vie il ne
s'etoit trouvé si mal à son aise. A la fin, le roy, outré, s'avança,
car il etoit demeuré debout, prit madame de Combalet, toujours aux
pieds de la reyne, la tira par l'epaule, et luy dit en colère que
c'etoit assez en avoir entendu, et de se retirer. Sortant en pleurs,
elle trouva le cardinal, son oncle, qui entroit dans les premières
pièces de l'appartement. Il fut si effrayé de la voir en cet etat, et
tellement de ce qu'elle luy raconta, qu'il balança quelque tems s'il
s'en retourneroit.
[Note 297: Saint-Simon étoit alors grand-écuyer et le
favori en titre.]
Pendant cet intervalle, le roy, avec respect, mais avec depit,
reprocha à la reyne son manquement de parole donnée de son gré, sans
en avoir eté sollicitée, luy s'etant contenté qu'elle vist seulement
le cardinal de Richelieu au conseil, non ailleurs, ny pas un des
siens; que c'etoit elle qui avoit voulu les voir chez elle, sans
qu'il l'en eust priée, pour leur rendre ses bonnes grâces; au lieu
de quoi elle venoit de chanter les dernières pouilles à madame de
Combalet, et de luy faire, à luy, cet affront.
Il ajouta que ce n'etoit pas la peine d'en faire autant au cardinal,
à qui il alloit mander de ne pas entrer. A cela, la reyne s'ecria
que ce n'etoit pas la même chose; que madame de Combalet lui etoit
odieuse[298] et n'estoit utile à l'Estat en rien, mais que le
sacrifice qu'elle vouloit faire, de voir et pardonner au cardinal
de Richelieu, etoit uniquement fondé sur le bien des affaires, pour
la conduite desquelles il croyoit ne pouvoir s'en passer, et qu'il
alloit voir qu'elle le recevroit bien. Là dessus, le cardinal entra,
assez interdit de la rencontre qu'il venoit de faire. Il s'approcha
de la reyne, mit un genou à terre, commença un compliment fort
soumis. La reyne l'interrompit et le fit lever assez honnêtement.
Mais, peu après, la marée commença à monter: les secheresses, puis
les aigreurs vinrent; après les reproches et les injures très
assenées, d'ingrat, de fourbe, de perfide et autres gentillesses,
qu'il trompoit le roy et trahissoit l'Estat, pour sa propre grandeur
et des siens; sans que le roy, comblé de surprise et de colère, pust
la faire rentrer en elle-même et arrêter une si etrange tempête; tant
qu'enfin elle le chassa et luy defendit de se presenter jamais devant
elle. Mon père, que le roy regardoit de fois à autre comme à la scène
precedente, m'a dit souvent que le cardinal souffroit tout cela comme
un condamné, et que luy-même croyoit à tous instants rentrer sous
le parquet. A la fin le cardinal s'en alla. Le roy demeura fort peu
de temps après luy, à faire à la reyne de vifs reproches, elle à se
defendre fort mal; puis il sortit, outré de depit et de colère. Il
s'en retourna chez luy, à pied, comme il etoit venu, et demanda en
chemin à mon père ce qu'il luy sembloit de ce qu'il venoit de voir et
d'entendre. Il haussa les epaules et ne repondit rien.
[Note 298: S'il falloit en croire l'histoire secrète des
amours du cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et
Mme de Combalet publiée en 1805 dans les _Souvenirs_ du
comte de Caylus, puis par Auguis dans les _Révélations
indiscrètes du dix-huitième siècle_, cette haine de
Marie de Médicis auroit eu la jalousie pour cause, Mme
de Combalet, toujours d'après ce récit scandaleux, ayant
enlevé à la reine-mère l'amour du cardinal, son oncle.]
La Cour, et bien d'autres gens considerables de Paris s'etoient
cependant assemblés à Luxembourg et à l'hôtel des Ambassadeurs pour
faire leur cour, et par la curiosité de cette grande journée de
raccommodement sçue de bien des personnes, mais dont, jusqu'alors,
le succès etoit ignoré de tous ceux qui n'avoient pas rencontré
madame de Combalet, ou lu dans son visage. Le sombre de celuy du roy
aiguisa la curiosité de la foule qu'il trouva chez luy. Il ne parla
à personne, et brossa droit à son cabinet, où il fit entrer mon père
seul, et luy commanda de fermer la porte en dedans et de n'ouvrir à
personne.
Il se jeta sur un lit de repos, au fond de ce cabinet, et, un instant
après, tous les boutons de son pourpoint sautèrent à terre, tant il
etoit gonflé par la colère[299]. Après quelque temps de silence, il
se mit à parler de ce qui venoit de se passer. Après les plaintes
et les discours, pendant lesquels mon père se tint fort sobre, vint
la politique, les embarras, les reflexions. Le roy comprit plus que
jamais qu'il falloit exclure du conseil et de toute affaire la reyne,
sa mère, ou le cardinal de Richelieu; et, tout irrité qu'il fust, se
trouvoit combattu entre la nature et l'utilité, entre les discours
du monde et l'experience qu'il avoit de la capacité de son ministre.
Dans cette perplexité, il voulut si absolument que mon père lui en
dist son avis, que toutes ses excuses furent inutiles. Outre la bonté
et la confiance dont il luy plaisoit de l'honorer, il savoit très
bien qu'il n'avoit ny attachement, ny eloignement pour le cardinal,
ny pour la reyne, et qu'il ne tenoit uniquement et immediatement qu'à
un si bon maître, sans aucune sorte d'intrigue ny de parti[300].
[Note 299: C'est cette circonstance que le P. Griffet
trouve peu vraisemblable. Leclerc, dont encore une fois
le récit est, sauf quelques particularités, tout à fait
conforme à celui-ci, se contente de dire: «Ayant déboutonné
son juste au corps, il (le roi) se jeta sur le lit, et dit
à Saint-Simon qu'il se sentoit comme tout enflammé.» Ce
débraillé, quelle qu'en fût la cause, étoit nécessaire au
roi. Le mal dont il avoit failli mourir tout dernièrement
à Lyon étoit, dit Leclerc, «une apostume dans le mesentère
qui lui faisoit enfler le ventre», et il est assez naturel
qu'il ne pût encore supporter longtemps un vêtement serré.]
[Note 300: Saint-Simon, toutefois, avoit déjà prouvé qu'il
étoit dévoué au cardinal. Quand on avoit été sur le point
de désespérer des jours du roi, c'est à lui que Richelieu
s'étoit confié pour se tirer du péril dans lequel cette
mort pourroit le jeter. «Le cardinal, dit Leclerc, pria
Saint-Simon, grand-écuyer, qui ne bougeoit d'auprès de la
personne du roi, de porter Sa Majesté à avoir quelque soin
de son premier ministre.» (_Vie d'Armand-Jean, cardinal-duc
de Richelieu_, 1724, in-12, t. II, p. 98.)]
Mon père fut donc forcé d'obeir. Il m'a dit que, prevoyant que le
roy pourroit peut-être le faire parler sur cette grande affaire, il
n'avoit cessé d'y penser depuis la sortie de Luxembourg jusqu'au
moment que le roy avoit rompu le silence dans son cabinet.