et les autres de-là. Il nous faut voir le cours de leurs enseignemens
et l'etablissement de leur college. Les six destinez pour la France,
qui sont ceux dont nous parlerons, puisque les autres sont ès païs
estrangers, et desquels nous aurons (s'il plaist à Dieu) bien tost
nouvelle de leur mort ou de leur fuitte, arrivèrent à Paris environ
le 14 de juillet, chacun prenant son logis à part pour oster toute
sorte de soupçon, ne laissans de communiquer chaque jour ensemblement
au lieu où la première pensée les portoit, tantost sur le mont
Parnasse[274], près le diable de Vauvert[275], tantost vers les
colonnes de Montfaucon, tantost dans les carrières de Montmartre[276]
et tantost le long des sources de Belleville[277]; là, proposoient
les leçons qu'ils devoient faire en particulier avant de les rendre
publiques, et de la difficulté qu'il y avoit d'enseigner une nouvelle
religion à Paris, tant à cause des livres theophiliques[278] que de
tant de predicateurs qui ne demandent autre chose que d'entrer dans
le combat de la verité pour confondre les ennemis de la religion et
les fleaux, ou plustost les bourreaux, de la vertu.
[Note 274: C'étoit une butte, dont rien n'est resté que
le nom. Il lui étoit venu des exercices de poésie et de
chant qu'y venoient faire, au 16e siècle, les écoliers des
différents colléges de Paris. A l'époque de la Fronde,
dans la crainte que les troupes royales n'y prissent
position, il fut décidé qu'on l'aplaniroit: «Faut demander
aux habitants du faubourg Saint-Germain de desmolir le
_Mont-de-Parnasse_.» (_Registre de l'hôtel de ville pendant
la Fronde_, t. I, p. 154.)]
[Note 275: V. Coquillard. édit. d'Héricault, t. I, p. 186;
_Ancien Théâtre_, t. V, p. 372.]
[Note 276: Ces carrières de Montmartre servoient d'abri à
plus d'un de ces conciliabules de sorciers. C'étoit un lieu
propre à toutes sortes de réunions clandestines, et l'on
sait qu'Ignace de Loyola y rassembla ses premiers disciples
le jour où tous prononcèrent, dans la chapelle voisine, le
voeu solennel qui fut le point de départ de la société de
Jésus. (Orlandin. _Histor. societ. Jesu_, pars prima, lib.
I, p. 20.)]
[Note 277: Sur ces sources, qui descendoient de Belleville
et des Prés-Saint-Gervais, pour remplir les fossés et
entraîner les immondices des égouts de Paris, V. un article
du _Mercure_ (août 1811, p. 225), et notre article _Une
rivière souterraine dans Paris_ (_Moniteur_, 8 août 1855).]
[Note 278: On confondoit volontiers ces sectaires avec
les _libertins_ de la société de Théophile, afin de les
englober dans une même excommunication, et, si c'étoit
possible, dans le même supplice. Le P. Garasse, en son
_Apologie_, rapproche perfidement le nom de Théophile
de celui des frères de la _Croix de Roses_ (_sic_). V.
_Oeuvres de Théophile_, édit. Alleaume, t. I, p. LIX.]
Quelques jours se passent, pendant lesquels la depense de leur
hostellerie augmente. Point d'escolliers, point de profits pour avoir
credit. Il n'est que de bien payer au commencement; mais en payant il
se trouve que leur argent devient invisible et que leur bourse est
accouchée; cela ne les étonne pas, quoy que le diable manque desja en
sa promesse que leur bourse seroit toujours plaine.
Ils ont des chevaux, lesquels ils vendent pour avoir des meubles et
prendre des chambres à loüages, afin d'estre plus libres à chercher
des escolliers; l'argent reçu, les chevaux sont transportez par
l'achepteur et renduz invisibles au vendeur.
Les chevaux vendus, et quoy qu'ils avoient auparavant resolu de
se garnir de meubles, ils changent de volonté et louèrent deux
chambres garnies dans les marests du Temple[279], où ils logèrent
ensemblement, resolus d'y faire leçon particulière et publique:
Le temps est venu (disent-ils) de prodiguer et fructifier, et par
noz enseignemens attirer à nous les hommes de ce siècle. Pour cet
effect, ils affichèrent de nuict, en plusieurs carefours, des billets
et memoires dont la teneur en suit:
_Nous, deputez du college de Rose-Croix, donnons avis à tous
ceux qui desireront entrer en nostre societé et congregation,
de les enseigner en la parfaite cognoissance du Très Hault,
de la part duquel nous ferons aujourd'hui assemblée, et les
rendrons de visibles invisibles et d'invisibles visibles, et
seront transportez par tous les pays estrangers où leur desir
les portera. Mais, pour parvenir à la cognoissance de ces
merveilles, nous advertissons le lecteur que nous cognoissons
ses pensées; que si la volonté le prend de nous voir par
curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous; mais
si la volonté le porte reellement de fait de s'inscrire sur le
registre de nostre confraternité, nous qui jugeons des premiers,
nous luy ferons voir la verité de nos promesses, tellement que
nous ne mettons point le lieu de nostre demeure, puisque les
pensées jointes à la volonté reelle du lecteur seront capables
de nous faire cognoistre à luy et luy à nous[280]._
[Note 279: Robert Fludd, en un passage de l'_Apologie_
qu'il fit de ses confrères de la Rose-Croix, parle de l'un
d'eux qui étoit venu, comme il est dit ici, loger aux
Marais du Temple, et à qui la plus merveilleuse aventure
seroit arrivée par suite d'une experience sur du sang
humain. Un samedi matin, à l'heure où le prêtre dit la
messe, il s'étoit mis à en distiller dans une cornue; puis,
les jours suivants, il en avoit encore versé goutte à
goutte, en suivant le rite cabalistique. Le vendredi, comme
il dormoit dans la chambre voisine de son laboratoire,
voilà que vers minuit un bruit affreux, semblable au
beuglement d'un boeuf, se fait tout à coup entendre. Le
corps ruisselant d'une sueur froide, il se lève sur son
séant, et, à travers la fenêtre éclairée par les rayons de
la lune, il voit passer une sorte de nuée qui peu à peu
revêt une forme humaine et disparoît en poussant un cri
aigu. Le lendemain, de très bonne heure, lorsqu'il eut
ôté la cornue du feu et qu'il l'eut brisée pour voir le
résultat de son opération, il y trouva une tête humaine
tout ensanglantée. Alors il lui revint à l'esprit ce qu'un
vieil alchimiste son maître lui avoit dit, à savoir que si
pendant l'oeuvre magique un de ceux qui ont fourni le sang
vient à mourir, son âme commence d'errer toute plaintive
autour du lieu où son sang a été répandu. Le seigneur
de Bourdaloue, qui, en sa qualité de secrétaire du duc
de Guise, habitoit l'hôtel voisin du lieu où ce prodige
s'étoit passé, en avoit fait le récit à Fludd lors du
voyage que celui-ci fit à Paris, peu de temps après.]
[Note 280: Cette affiche se trouve, mais incomplète, dans
la pièce que nous avons publiée t. I, p. 123. Naudé, qui
la donne aussi, mais non telle qu'elle est ici, dans son
_Advertissement pieux et très utile_, dit que le besoin
d'avoir des nouvelles promptes de la Cour, qui étoit à
Fontainebleau, et de Mansfeld, qui menaçoit la frontière,
avoit fait imaginer le moyen de communication annoncé par
l'affiche, et qui, de fait, eût été fort commode. Nous
avons, au reste, cité ce qu'il dit à ce sujet, t. I, p.
123, note.]
Ces memoires, escripts à la main, estans affichez en plusieurs
endroits, firent reveiller les esprits des plus curieux, tant des
doctes que des ignorans. Chacun s'estonne de cette invisibilité et
de la perfection de parler toutes sortes de langues. Les uns disent
que ces gens-là viennent de la part du S. Esprit; les autres, qu'il
faut que ce soit quelques saincts personnages; et les autres, que
ce ne sont que magie et illusions. D'autres admirent davantage la
cognoissance des pensées secrettes, veu que cela n'appartient qu'à
Dieu seul, et sont incredules à cet esgard. D'autres disent que
le diable a cognoissance des choses passées et des presentes; que
s'il a cognoissance des choses presentes, les pensées sont choses
presentes, et, partant, le diable en peut cognoistre et en donner la
cognoissance à ses suppots.
Sur ces contrarietez et anxietez d'esprit passe un advocat du
parlement de Paris, qui s'arreste à la lecture de ces affiches,
et d'autant que les sergens l'avoient long-temps gallopé et le
gallopoient tous les jours pour le mettre dans le croton, la pensée
et la volonté le prennent de s'enroller en cet ordre nouveau, rien
qu'au subject de se rendre invisible, afin que quand messieurs les
sergents le galloperont ou le tiendront, qu'il devienne invisible
devant eux. Incontinant que la pensée fut jointe à la volonté, l'un
de noz invisibles parut à cet advocat, luy disant: «Je suis un de
ceux que vous cherchez, qui ont cogneu la volonté de vostre pensée;
trouvez-vous, à huict heures du soir, vis-à-vis des boucheries du
Maretz[281], on vous apprendra ce que desirez.» Cela fait, l'autre
disparut, ce qui donna plus de force à l'advocat de croire le contenu
de l'affiche, et ne manqua pas, à l'heure dicte, de se trouver au
rendez-vous, où le mesme personnage le vint trouver, luy bande les
yeux et le fait toupier[282] par cinq ou six ruelles pour entrer au
logis des invisibles.
[Note 281: Les _Boucheries-du-temple_, établies au XIIe
siècle par les Templiers, dans la rue de Braque.]
[Note 282: Tourner comme une _toupie_.]
L'advocat, arrivé à la chambre, les yeux debandez, voit devant luy
cinq personnages en guise de senateurs, dont la façon estoit grave et
le parler magistral: «Nous sçavons ce que vous desirez; mais avant
que donner contentement en voz desirs, il faut que vous prestiez
le serment de fidelité et que vous escriviez dans un papier quatre
mots seullement: «Je renonce à moy-mesme.» Car, pour parvenir à
l'instruction d'une croyance nouvelle, il faut bander les yeux à
toutes autres instructions precedentes.» L'advocat escrit ce qui est
dit et preste le serment de fidelité, ensuite du quel on luy soufle
à l'oreille, et croyoit que ce soufle fut le vent du Sainct Esprit
au lieu de l'halleine du diable. On luy fait voir mille illusions
par l'operation des demons: tantost Alexandre le grand monté sur
un genez d'Espagne, armé de toutes pièces, et tantost un Neron qui
fait estrangler sa mère pour voir le lieu où il avoit esté engendré,
et une infinité d'autres choses particulières où sa curiosité le
portoit. On luy donne l'instruction des mots qu'il doit dire pour
se rendre invisible quand il voudra, et les imprecations qu'il doit
faire contre l'Eglise romaine, avec les hommages qu'il est obligé de
rendre soir et matin au diable leur maistre, en recognoissance de ses
merveilles ainsi prodiguées pour l'utilité et profit particulier des
hommes de ce temps. Cela fait, ils font despoüiller l'advocat dans un
cabinet pour le frotter de l'onguent de magie, puis luy enjoignirent
d'aller se laver à la pointe du jour dans la rivière, pour nettoyer
la crasse des ordures passées.
Toutes ces ceremonies faictes, on commence à boire et manger à
l'epicurienne, aux despens de l'advocat, qui n'epargnoit rien de ce
qu'il possedoit pour traicter ses compagnons; et après bon vin bon
cheval, on luy rebande les yeux et le conduict-on, à quatre heures
du matin, au lieu où l'on l'avoit pris le soir precedent, avec
commandement de s'aller baigner de ce pas, ce qu'il fist, quoy que
bridé de vin, pour ne point manquer à son debvoir; mais le pauvre
miserable ne fut pas sitost dans l'eau qu'il se voulut mettre en nage
pour mieux se laver, et se noya. Et par ainsi de visible fut fait
invisible; mais d'invisible visible non, car son corps n'a sceu estre
trouvé dans la rivière, quoy que l'on aye fait toute diligence à le
chercher. Voila les premiers fruicts qui sont sortis de l'estude des
docteurs invisibles à la fin de juillet dernier.
Un soldat du regiment des gardes, aussi curieux que l'advocat pour
se rendre invisible et se transporter ès pays estrangers pour y
faire une meilleure fortune qu'il n'avoit pas faicte au siége de
Monpellier[283], fut porté d'une mesme volonté et traicté en la sorte
que le premier, fors qu'au lieu de s'aller baigner on luy commanda
que, pour prouver son invisibilité, il se mist de la bande des
assassins du faux-bourg Sainct Germain[284], où le lendemain il fut
miserablement assassiné au mois d'aoust dernier.
[Note 283: V., sur ce siége, _Caquets de l'Accouchée_, p.
158, 164, 169.]
[Note 284: Il est souvent parlé de ces bandits dans les
écrits du temps, ainsi que de la peur qu'en avoient les
gens de Paris. (V. t. I, p. 198, V, 194, et surtout
les _Caquets de l'Accouchée_, p. 60-61, 71, 257). Le
Pré-aux-Clercs, où l'on ne faisoit que commencer à
bâtir, et qui étoit encore fort désert, servoit de
quartier-général à ces voleurs du faubourg Saint-Germain.
J'ai même dit que le _quai Malaquest_, où ils trouvoient de
faciles cachettes derrière les piles de bois, leur devoit
sans doute son nom (t. III, p. 179). Les deux vauriens qui
tuèrent le père de Jean Rou, en 1647, avoient dressé leurs
premières embûches et faillirent même faire leur coup dans
le Pré-aux-Clercs, où, un jour qu'il s'y promenoit, il les
vit cachés «dans un endroit fort solitaire». (_Mémoires
inédits de J. Rou_, 1857, in-8, t. I, p. 6-7.)]
Le bailly de Chaulne, en Picardie, ayant oüy parler de ces
invisibles, sa pensée fut tellement ancrée à sa volonté que l'un
des six se transporta invisiblement à Peronne, dans le cabinet du
bailly, qui feuilletoit les papiers de son procès, et l'invisible
parut visible et dit à l'autre l'effet de sa pensée, s'enrolle en la
societé, et, deux jours après, le pauvre miserable bailly se donna de
luy-mesme un coup de pistolet dans la teste et se tua.
Un Anglois francisé ayant receu la mesme instruction que les autres,
voulant retourner en Angleterre, fut porté en un moment au pied de
la tour d'ordre de Boullongne sur la mer, et voyant qu'il n'y avoit
plus que la mer à passer, pria le demon qui l'avoit porté jusques là
de le porter à Londres. Le demon le prend avec telle furie, qu'estant
entre Callais et Douvres, il le laissa choir dans le profond de
la mer, avec un bruict espouvantable, fait en la presence de deux
cens navires hollandois qui flottoient en ces quartiers-là, et qui
estoient partis d'Amsterdam pour aller aux Indes au mois de septembre
dernier.
Un Gascon, dont les rodomontades sembloient menacer terre et ciel,
voulut entrer en ceste congregation nouvelle, afin d'aller trouver
le comte de Mansfeld[285] et luy offrir son service. Estant sur les
frontières de Bavière, porté dans l'air par son demon, le tonnerre,
qui s'estoit fait en l'air, se fend en mille parts, dont le demon
eust si grand frayeur qu'il quitta le Gascon, qui tomba dans le lac
de Westong, en la presence de sept ou huict pescheurs de poisson.
[Note 285: Il étoit, en effet, fort question de lui alors,
comme nous l'avons déjà dit dans une note précédente. (V.
_Les Caquets de l'Accouchée_, p. 191-192, 275.)]
Un Normand du païs de Sapience au Constantin[286] ayant sceu que
l'on enseignoit à Paris la methode de se rendre invisible, vint
faire hommage comme les autres; mais quatre jours après, passant par
la ville de Reims pour visiter son procureur, la peste le prit, qui
l'estrangla au mois d'octobre dernier.
[Note 286: Lisez dans le Cotentin. Les Parisiens, qui
savoient combien les Normands sont gens rusés, appeloient
leur province _le bon pays de Sapience_.]
Un Provençal, aussi tost que les autres, qui vouloit sçavoir le
fondement de ces merveilles nouvelles, après avoir fait le serment
et receu les instructions, fut estranglé la nuict en suivant, et son
corps invisible pour avoir manqué à faire l'hommage qu'il devoit soir
et matin à son demon. Cela arriva au village de Plisan, au mesme mois
d'octobre.
Un jeune homme de l'Isle de France, dont je tays le nom comme des
autres, pour ne point scandalizer les maisons ny les familles, ayant
fait l'amour un fort long-temps à une fille de bon lieu, laquelle,
peu amoureuse des delices du monde, habandonna l'amour passager à un
eternel amour, se retirant dans une religion devote où elle a fait
profession d'y vivre et mourir; et ce jeune homme, encore passionné
de sa maitresse, laquelle il aimoit uniquement, et de laquelle il
portoit au coeur et l'image et l'idée, fust si aveuglé que d'aller
faire comme les autres pour se rendre invisiblement dans la chambre
de la religieuse et contempler à loisir l'original de son portraict.
Mais tant s'en faut qu'il peust aller voir secrettement son amante,
que la nuict en suivant qu'il eust fait paction et serment à noz
invisibles, un desespoir le prist de telle sorte qu'il s'estrangla
avec ses jarretières.
Il me semble que, pour eviter prolixité, c'est assez d'avoir fait
preuve de ceux cy dessus nommez pour servir de preuve et tesmoignage
que noz invisibles sont diables et non pas des hommes, demons qui
attirent par leurs enchantemens et discours empoisonnez une infinité
de personnes volontaires qui n'ont aucune crainte de Dieu devant les
yeux. Parolles empoisonnées qui ne produisent autres fruicts que la
mort deplorable du corps et la perte irreparable de l'ame! Trompeurs
manifestes qui precipitent les trop curieux dans les enfers, et leur
font oublier le Createur pour suivre l'effroyable compagnie de Satan.
Retournons encore à eux, et voyons ce qu'ils deviendront.
Pendant le temps qu'ils font toutes ces choses, leurs habits s'usent
et les loyers de leurs chambres loquentes escheent sans qu'ils
puissent satisfaire à leur hoste, que sur les esperances qu'ils
avoient de le payer bien tost. Deux mois sont des-ja escheux, qui est
beaucoup attendre pour un hoste qui n'a aucuns gaiges ny asseurance,
tellement qu'il les presse fort d'estre payé, ce que les autres
voyans, et craignans d'estre arrestez, en vertu du privilege aux
bourgeois de Paris, furent d'advis de s'en aller sans payer, ce
qu'ils firent une belle nuict, sans dire adieu, et vindrent loger au
faux-bourg Sainct-Germain[287]. L'hostesse, qui pensa le lendemain
aller faire les licts des chambres, ne s'estonna pas de ce qu'ils
n'y estoient pas pour lors, parce que souvent ils se rendoient
invisibles; mais ce qui luy fist croire que c'estoient des trompeurs
qui s'en estoient allez pour ne point revenir, fut qu'ils avoient
emportez tous les draps des licts.
[Note 287: Nous avons déjà dit (t. IV, p. 151) combien,
depuis longtemps déjà, il y avoit dans le faubourg
Saint-Germain d'hôtels garnis, de chambres de louage,
d'auberges de toutes sortes. Tout le monde s'y faisoit
logeur. Ainsi La Planche nous dit que La Renaudie s'étoit
retiré chez l'avocat des Avenelles, «qui tenoit maison
garnie à Saint-Germain-des-Prez, à la mode communément
usitée à Paris.» (_Estat de la France_, t. I, p. 110.) Il
y avoit mieux encore: lorsque les grands seigneurs étoient
absents, les concierges avoient permission de louer garnis,
au jour le jour, les hôtels restés vacants. (_Relat. des
ambassad. vénitiens_, dans les _Docum. inéd._, t. II, p.
609). Il est question dans l'Estoille, d'un loueur de
chambres du faubourg Saint-Germain nommé Robert, t. II, p.
388.]
Ceste femme, doublement affligée de la perte de son linge et de ses
loyers, ne peut se tenir de crier. Le mary monte, qui ne sceust que
dire, sinon qu'il commanda à sa femme de se taire, de crainte que
l'on ne decouvrist qu'ils avoient logé et recelé telles sortes de
gens sans en advenir le commissaire du quartier[288]. Tout ce que
les pauvres gens peurent faire, ce fut de les maudire: O diable soit
donné les invisibles! La peste estrangle ces volleurs-là! Malle
mort saisisse tels affronteurs! Et d'autres parolles semblables,
desquelles les autres s'engraissent. Voila l'invisibilité de nos
invisibles de Maretz du Temple aux faux-bourgs S. Germain.
[Note 288: C'étoit un usage qui nous venoit de Rome. On
sait, par un passage du _Satyricon_, que chaque soir un
licteur de l'édile faisoit la visite des auberges, pour
savoir quels gens s'y trouvoient. Marco-Polo dit avoir vu
une mesure du même genre en vigueur dans les états du grand
Khan. (V. notre _Histoire des hôtelleries et cabarets_, t.
I, p. 130.) L'ordonnance de Henri III de 1579 avoit statué
que les aubergistes ne pourroient loger plus d'un jour les
gens sans aveu. En 1635, on alla plus loin: par règlement
daté du 30 mars, défense fut faite de leur donner asile,
sous peine de confiscation. (De Lamare, _Traité de la
police_, t. I, tit. 5, ch. 9.)]
Essans aux faux-bourgs S. Germain des prez, chez un Italien
maquereau[289] signalé si jamais il en fust, et se voyans privez
de tout secours humain, et mesme de l'execution des promesses du
nigromencien, confirmées par Astarot, de ne les laisser jamais la
bourse vuide, et que leurs enseignemens ne leur apportoient aucun
profit, parce qu'il ne venoit vers eux que des volontaires, des
frippons et des vagabonds qui n'ont rien que la cappe et l'espée,
ils resolurent que l'un d'eux s'iroit à Lyon pour se plaindre au
negromencien de leur necessité. L'un doncques y fut, qui, au lieu
d'estre le bien venu, receut mille paroles injurieuses de leur
maistre; et pour couronner leur fin finale, il luy dit: «Va, et dit à
tes compagnons que pour avoir manqué en leur debvoir, ils ont encouru
l'ire et l'indignation du Très Hault, qui est le seul subject pour
lequel ils ont esté habandonnez, et que toy et eux se preparent à la
mort, car le temps est plus proche qu'ils ne pensent.»
[Note 289: Il y avoit beaucoup de gens de cette espèce
au faubourg Saint-Germain, surtout dans la partie où se
trouvoient les maisons bâties par la reine Marguerite. (V.
t. 1, p. 207.)]
Voila nostre invisible bien estonné, qui raconte à ses compagnons
plustost la mort que la vie, plustost la misère d'une eternelle
pauvreté que non pas l'esperance de paroistre riches et puissans
comme ils esperoient; la colère les transporte, le desespoir les
prend, la rage les saisit, et n'ont devant les yeux que l'effroy
et l'espouventement. Ils voudroient bien se recognoistre et former
un appel contre ce qu'ils ont contracté et signé, mais le sang de
leurs veynes paroist à leurs yeux, mille diables sont devant eux,
la misericorde de Dieu, qu'ils ont delaisée, leur eschappe, et les
boute-feux des demons enragez sont prests d'executer le decret de
l'enfer.
En ces perplexitez et premiers tintamarres, l'Italien monte en
hault pour sçavoir l'origine de leur mal; mais l'excuse qu'ils
prindrent fut qu'ils luy dirent qu'ils estoient fachez de ce qu'ils
ne pouvoient luy donner de l'argent sitost qu'ils desiroient, parce
qu'ils avoient une lettre d'eschange de mil escus à prendre à Lyon,
chez Particelles et Sello[290], qui avoient fait banqueroutte, et
que ceste banqueroutte estoit la cause de leur deüil. L'Italien leur
dit qu'ils ne se faschassent point pour cela et qu'il auroit encore
patience.
[Note 290: C'étoient de ces banquiers italiens dont il y
avoit un si grand nombre à Lyon dès le temps de François
Ier, et qui, après avoir fait leur fortune, vinrent grands
seigneurs à Paris. (V. sur la banque de Lyon, notre t. II,
p. 159.) Le Particelle dont il est ici parlé est le père de
Particelli d'Emery.]
Mais ce n'estoit pas là où le mal les tenoit, car plus ils retardent
l'execution de la volonté du diable leur maistre auquel ils se sont
donnez, et avec lequel ils ont contracté par l'entremise de Respuch,
negromencien, leur coeur est epoinçonné de fureur, il n'y a partie
en leurs corps qui ne sente de la douleur, et la plus grande douleur
qui les tallonne est de la meffiance qu'ils ont de la misericorde de
Dieu. Ils cognoissent leur faute et ne peuvent demander pardon, parce
que la presence des demons les estonne de telle sorte qu'il semble
que s'ils ouvroyent la bouche pour interceder la clemence de Dieu,
qu'incontinant ils auroient le col tors. Enfin, privé de secours et
divin et humain, ils concluent de sortir le faux-bourgs S. Germain,
afin de ne point donner à cognoistre publiquement la detestable fin
de leurs jours. C'est ordinairement ce que font ceux qui ont fait
paction avec les diables, de sortir de leurs maisons lorsque le temps
contracté est finy, afin de ne point donner mauvais augure à leurs
parens et à leurs voisins de l'estat malheureux où ils meurent.