promesse que nous ayons faite t. I, p. 116, dans la note
1 d'une pièce qui est aussi relative aux _frères de la
Rose-Croix_, et à laquelle nous aurons souvent à renvoyer
le lecteur.]
C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a
tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens
incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de
ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de
la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les
detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire
perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe
et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de
tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande
merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on
aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique,
apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux
docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la
puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct,
que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande
merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du
christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux
et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.
Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy
n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé
de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines
qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des
sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les
miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa
baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre
que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre
par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur
qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en
l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir
que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand
prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses
actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses
prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.
[Note 260: Simon _le magicien_, chef de la secte des
_simoniaques_, qui, dans les premiers temps de l'Eglise,
continua contre saint Pierre la querelle du pays de
Samarie, où il étoit né, avec Jérusalem. V. sur lui un
curieux article de la _Revue de bibliographie_, fév. 1845,
p. 181.]
Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un
nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur
Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles
instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est
autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de
la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages
qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le
droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le
contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour
Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.
[Note 261: C'est, comme on sait, saint Thomas d'Aquin.]
Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son
Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui
se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et
maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans;
craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais
il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou
par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les
ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre
croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le
ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des
hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire
leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable,
mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils
apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui,
pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?
On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France
n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente
grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité
de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance
n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode
que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du
Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263].
Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le
diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour
la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce
n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre
et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel
ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.
[Note 262: En cette même année 1623, les _illuminez_ se
disant _congregez illuminez, bien heureux et parfaicts_,
avoient été bannis d'Espagne par l'inquisition. V. _Edict
d'Espagne contre la detestable secte des illuminez, eslevez
es archevêché de Seville et evesché de Cadix, traduict sur
la coppie espagnole imprimée en Espagne_, 1623, in-8.]
[Note 263: Vanini, qui fut en effet brûlé à Toulouse en
1619. C'est comme athée qu'il fut envoyé au supplice. Il
le subit avec un fier courage que le P. Garasse lui-même
ne put qu'admirer: «Lucilio Vanini et ses compagnons,
dit-il en son _Apologie_, ont quelque froide excuse en
leur impieté, sçavoir: une resolution philosophique qui
les porte au mespris de la mort, et de là les jette
furieusement jusques à celui de leur ame.» Peu d'années
auparavant, Louis Gaufridi avoit subi le même sort pour
cause de magie, par arrêt du parlement d'Aix. Entre autres
pièces écrites à ce sujet, qui intéresse celui-ci, voir
les suivantes: _Arrest de la Cour de Provence, portant
condamnation contre messire Loys Gaufridi, originaire
du lieu de Beauvezer les Colmaret, prestre beneficié en
l'eglise des Accoules de la ville de Marseille, convaincu
de magie et autres crimes abominables, du dernier avril mil
six cent onze_, à Aix, _par Jean Tholozan, imprimeur du roi
et de la dicte ville_, 1611, in-8; _Confession faicte par
messire Loys Gaufridi, prestre en l'eglise des Accoules
de Marseille, prince des magiciens depuis Constantinople
jusqu'à Paris, à deux pères capucins du couvent d'Aix, la
veille de Pâques, le 11e avril mille six cent onze_, à Aix,
1611, in-8.]
Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de
trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut
faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux
heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage
nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des
princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement
lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez;
et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que
c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu
ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la
face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le
nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand
prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de
ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans
ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme
ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et
le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé
coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire
lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment
de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure
pour minutte es mains du nigromencien.
* * * * *
_Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour
l'etablissement du college de Rose-Croix[264]._
[Note 264: Sur les trois colléges que les Rose-Croix
disoient avoir dans le monde, V. t. I, p. 124.]
Nous soubz-signez, certifions devant le très haut, en la presence
de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent.
C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez
pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de
trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement
et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme,
chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds
du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes
prières, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection
de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous
seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de
l'univers, et attirer à nous les hommes, noz semblables d'erreur et
de mort; à quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans
esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve
de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre
coeur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz
surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article.
Voila pour ce qui regarde noz volontares.
[Note 265: G. Naudé dit qu'ils n'étoient que huit. _Id._,
p. 122.]
[Note 266: Ce n'étoit pas seulement pour donner, comme ici,
leur signature, que les Rose-Croix recouraient au sang
humain; ils en faisoient la base de leur médecine. En 1750,
un des frères prétendoit qu'il savoit en tirer le principe
de vie, communicable à tout malade qui vouloit bien se
remettre en ses mains. C'étoit, pour lui, la médecine
universelle. Une petite comédie jouée cette année-là, sous
ce titre: _La double extravagance_, fit allusion a cette
nouvelle façon de médicamenter l'homme par l'homme:
... Il est dans chaque corps
Un principe de vie, âme de leurs ressorts,
... Il faut que la chimie
Aille le déterrer, l'extraire par son art:
Or, ce principe extrait, je puis en faire part
A ceux de qui la vie à nos soins est transmise.]
O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de
l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empiré un traité
semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un
enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithète au diableté
de très hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers!
Permettez vous, ô Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de
seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et
leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'oeil,
sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font,
non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha!
Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez
leur coeur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole,
voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez
à renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de
manie et remplis de folie.
Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la
resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus
payens et les plus incredules y ont aucunement adjousté foy?
Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de
parvenir, non seulement à la condition des heros, mais encore de les
surpasser de beaucoup, jusqu'à s'unir à l'essence de Dieu; et dit
plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la
pure liberté ætherée, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen,
né, nourry, instruit et eslevé dans le paganisme; a eu cette croyance
de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du
baptesme et l'utilité que nous apporte la vive foy!
Revenons à noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe
de ce nigromencien, promet à noz invisibles. Voicy les mots du
magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets
aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire
transporter d'un moment à l'autre du levant au couchant et du midy au
septentrion, toutesfois et quantes que la pensée leur en prendra, et
les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de
l'univers[267], couverts des habits du païs, en telle sorte qu'ils
seront cogneus comme legitimes du païs et d'avoir tousjours leur
bource pleine de la monnoye où ils se trouveront.
[Note 267: Il est déjà parlé de cette faculté que
s'attribuoient les Rose-Croix, dans l'_Examen de l'inconnue
et nouvelle caballe des frères de la Rose-Croix_. V. notre
t. I, p. 124.]
_Item_ de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier,
ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons,
chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et fermé à cent
serrures.
[Note 268: _Id._, _ibid._]
_Item_ de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes à eux
et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la
part du Très Haut faire mesme merveille en faisant le serment et
protestations cy-dessus.
_Item_ de leur donner le pouvoir non seulement de dire les
horoscopes des choses passées et presentes, ny des futures, mais de
dire jusques aux pensées du coeur le plus secret.
_Item_ je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et
recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra
pour estre plus que les prophètes antiens, qui n'ont enseigné que
des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance
des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront presté
le serment de fidelité ès mains de celuy qui viendra de la part
du Très Haut, il leur sera delivré à chacun d'eux un anneau d'or
enchassé d'un saphir, soubs lequel sera un démon qui leur servira
de guide, en tesmoing de quoy j'ay signé de ma main ces presentes
articles, et sellé de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets
faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge
et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les
particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que
l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.
Après lecture faicte de ce traicté particulier, Astarot se communique
plus courtoisement à ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant
une partie de sa lumière feinte, prend le visage d'un adolescent dont
le poil doré sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit
croire à nos aveuglez que c'estoit quelque deité qui se manifestoit,
et sur cette simplicité de croire, Astarot les caresse, les embrasse
et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et après ces espèces
d'accolades, il leur dit à tous: «Levez la main», ce qu'ils firent,
et, leur main levée, il leur fit faire ce serment:
Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais
desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang,
de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et
de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains
de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations où
vous serez enlevé selon vos pensées, la verité du règne très hault
duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leçons
publiques ou particulières, vous attiriez à vous et à nous les
erreurs des hommes de ce siècle, qui croyent l'immortalité de l'ame?
A quoy chacun respondit oüy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les
articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme
et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon
leur forme et teneur à l'esgard de ce qui a esté promis par le
nigromencien.
Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se
fait depuis les unze heures du soir jusques à une heure après minuict
de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du
labirinthe qui est ès monts Pyrenées, tellement qu'il ne restera
plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le
soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.
[Note 269: C'est, en effet, le jour du grand sabbat, ce
qui n'empêchoit pas celui qui se tenoit régulièrement
toutes les semaines, dans la nuit «du mercredi venant au
jeudi, ou du vendredi venant au samedi.» (De Lancre, _De
l'inconstance des démons_, p. 66.)]
Ce soufle se fit en la manière: noz invisibles se despouillèrent
tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une
bouëtte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta à chacun le
dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine
du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans
l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez
maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant à chacun
l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre
la cour de nostre maistre, qui se tient à cent lieuës d'icy, et
recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de
conducteur pour ceste nuict. Ces paroles achevées, une forme de vent
les enlève au lieu de l'assemblée des sorciers et magiciens.
[Note 270: Cette façon de s'oindre pour se métamorphoser
ou se rendre invisible étoit de la vieille magie. La
sorcière thessalienne chez qui logea Lucius ne procédoit
pas autrement: «Elle ouvrit un gros coffret où étoit force
petites fioles; elle en prit une. Ce qu'il y avoit en cette
fiole contenu, au vrai je ne le saurois dire. A voir, il
me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta
toute des pieds jusqu'à la tête, commençant par le bout
des ongles; et lors, voilà de tout son corps plumes qui
naissent à foison, puis un bec au lieu de son nez, fort
et crochu. Que vous dirai-je? En moins de rien elle se
fit oiseau de tout point, le plus beau chat huant qui fut
oncques.» (_La Luciade_, dans les _Oeuvres complètes_ de P.
L. Courier, 1839, in-8, p. 124-125.)» Lorsque les sorcières
s'oignent, dit de Lancre, p. 399, elles disent et répètent
ces mots: _Emen-Hetan, emen-Hetan_, qui signifient ici et
là, ici et là.»]
Ce fut ce qui commença d'estonner nos invisibles, voyant et
considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire
hommage à Satan. Là, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux
venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque
des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne,
six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Suède,
deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux
autres en Franche Comté, tellement qu'ils ne vont que sur les terres
catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et
non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron
de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.
Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche
pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses
du diable. Mais il est question de sçavoir maintenant ce qui est de
leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils
ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.
S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que
le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et
promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un
volume qu'un abregé que j'ay entrepris de faire pour monstrer la
supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur
Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosité l'a precipité
dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les
horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez
qu'un nigromencien italien donna au roy François le grand monstrant
assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se
confient plustost à la philosomie de celuy qui leur parle qu'à la
doctrine de leurs mathematiques.
[Note 271: C'est le Faust de la légende, dont la plus
ancienne histoire connue fut publiée à Francfort en
1588, _cum gratia et privilegio_, chez Jean Spies. En
1599, Georges-Rodolphe Widmann avoit publié à Hambourg
une seconde histoire de cette vie magique et livrée au
diable. On tira de l'une et de l'autre un petit livre
écrit en françois: l'_Histoire prodigieuse et lamentable
de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort
épouvantable_; Rouen, 1604, in-12. L'oeuvre de Goëthe
est sortie de là, comme l'aigle de son oeuf; on y trouve
tout le poëme, même Méphistophélès, avec une toute petite
différence de nom. C'est _Méphostopholis_ qu'il s'appelle.
Avant ces petits livrets, on ne connaissoit guère le
docteur Faust que par ce qu'en a dit l'abbé Trithême dans
une de ses lettres, datée du 20 août 1507 (Haguenau, 1536,
chez J. Spiegel): «_Faustus junior_, y est-il dit, _fons
necromanticorum, astrologus, magus secundus, chiromanticus,
agromanticus, pyrmanticus, in hydrâ aste secundus... venit
Staurosum, et de se pollicebatur, ingentia dicens se in
alchemia, omnium quæ fuerunt unquam este perfectissimum, et
scire atque posse quidquid homines optaverint_.»]
De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet)
de porter un homme d'une part à l'autre, qui est une espèce
d'invisibilité, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera
des Basques qui feront cent lieuës par jour[272], chose qui ne se
peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable.
De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des
bagues[273] où sont des esprits familiers, l'une pour le jeu,
l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance
et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car
il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien;
mais sçachez et voyez la fin de ces gens-là, vous n'y trouverez
et n'y verrez que misères, abandonnez d'un chacun, leur esprit
familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris
au dessein d'estre fortuné, la fin de ses jours seront les plus
infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera
ulceré en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus
luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier
sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy
couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-là par un
contraire.
[Note 272: Sur ces coureurs _basques_, parmi lesquels les
grands seigneurs choisissoient leurs laquais au 17e siècle,
V. Francisque-Michel, _Le Pays basque_, p. 100-102. L'un
des valets de Célimène, dans le _Misanthrope_, s'appelle
Basque.]
[Note 273: Sur les _anneaux constellés_, comme les appelle
Molière dans _L'Amour médecin_, et sur quelques autres
bagues magiques, V. Ch. Louandre, _La Sorcellerie_, 1853,
in-18, p. 52-53.]