[Note 259: En publiant cette pièce, nous tenons une

promesse que nous ayons faite t. I, p. 116, dans la note

1 d'une pièce qui est aussi relative aux _frères de la

Rose-Croix_, et à laquelle nous aurons souvent à renvoyer

le lecteur.]

C'est une chose etrange que l'Eglise, depuis son etablissement, a

tousjours esté agitée, non seulement par la tempeste des payens

incredules et par les vents du judaïsme, mais par les bourrasques de

ses enfans propres, à qui elle a donné la vie et la cognoissance de

la verité. Les escueils des ariens, lescume des lutheriens et les

detroicts du caribde des calvinistes, qui se sont efforcez de faire

perir le vaisseau de S. Pierre, ont servy d'esperon, de contr'escarpe

et de donjon pour soustenir son etablissement contre la violence de

tant de canailles qui voudroient faire brèche à l'Evangile, grande

merveille de Dieu, qui, pour sa plus grande gloire, a permis que l'on

aye contrecarré sa chère espouse et contrepointé la foy catholique,

apostolique et romaine, pour donner d'autant plus de lumière aux

docteurs de son Eglise de la verité de son sainct nom et de la

puissance des evesques qu'il a establis dans son temple sacro-sainct,

que les portes d'enfer ne pourront maistriser; mais plus grande

merveille d'avoir veu et de voir tous les jours les ennemis du

christianisme miserablement perir à la veuë d'un chacun dans les feux

et les flammes, et leur ame servir de proye aux diables et aux demons.

Les afflictions que l'Eglise romaine a souffertes jusques aujourd'huy

n'ont point esté si violentes que Dieu n'y aye mis la main et envoyé

de ses serviteurs pour renverser toutes les nouvelles doctrines

qui sont survenuës de siècle en siècle; et quoy que la magie des

sacrificateurs de Pharao sembloit avoir autant de pouvoir que les

miracles de Moyse, si est-ce toutesfois que le serpent provenu de sa

baguette, qui devora tous les autres, debvoit assez faire cognoistre

que la puissance de l'un provenoit d'une auctorité divine, et l'autre

par charmes et illusions? Simon Magus[260], aussi grand enchanteur

qu'aucun autre qui soit venu de son temps, se faisoit eslever en

l'air par ses demons familiers, et ses charmes avoient un tel pouvoir

que d'aveugler les yeux des assistants, qui le tenoient pour un grand

prophète; mais la présence de S. Pierre, venuë pour s'opposer à ses

actions diaboliques, monstra, par la mort de l'enchanteur, que ses

prières avoient plus de pouvoir que la magie de l'autre.

[Note 260: Simon _le magicien_, chef de la secte des

_simoniaques_, qui, dans les premiers temps de l'Eglise,

continua contre saint Pierre la querelle du pays de

Samarie, où il étoit né, avec Jérusalem. V. sur lui un

curieux article de la _Revue de bibliographie_, fév. 1845,

p. 181.]

Arius, qui, par ses artifices, avoit rangé soubs sa banderolle un

nombre infini de pauvres ames ignorantes, eust pour ennemy le docteur

Angelique[261], qui renversa tellement ses escrits et nouvelles

instructions, que la France, et notamment le Languedoc, luy est

autant obligé qu'à sainct Dominique: ainsi tous les autres ennemis de

la foy et de la vertu ont eu pendant leur temps de grands personnages

qui ont deffendu la cause de Dieu et plaidé en plain barreau le

droict de son Eglise militaire. Du temps de Luther, parut pour le

contreprojecter ce flambeau navarrois nouvellement canonisé; pour

Calvin, le subtil Lescot; et pour de Bèze, le docteur Duperon.

[Note 261: C'est, comme on sait, saint Thomas d'Aquin.]

Puis donc que Dieu prend le soin de conserver l'auctorité de son

Eglise, par l'eloquence et l'elegance de tant de braves hommes qui

se sont opposez auz ennemis de la foy, qui estoient soustenus et

maintenus par des empereurs, des roys et des potentats puissans;

craindrons-nous aujourd'huy qu'un tas de frippons ignorans, si jamais

il en fust, puissent, par une nouvelle doctrine, ou par magie, ou

par nigromencie, se rendre de visibles invisibles, charmer les

ames sainctes, aveugler les yeux de la foy, faire ensevelir nostre

croyance, et, par illusions et enchantemens, nous faire renoncer le

ciel pour espouser l'enfer? Est-il possible que la curiosité des

hommes se porte jusques là, que d'aller non seulement faire dire

leurs horoscopes, adjoustant foy aux parolles ambigues du diable,

mais encore d'aller rechercher des demons, qui, soubz des habils

apparens, fantastiquent une invisibilité, ou des nigromenciens, qui,

pour attirer de l'argent, font voir mille fanfares aux curieux?

On tient que les illuminez[262] d'Espagne et les invisibles de France

n'ont rien de commun en leur croyance, ains qu'elle est differente

grandement de l'un à l'autre. Les illuminez croyent l'immortalité

de l'ame, et nos invisibles n'en croyent point: toute leur croyance

n'est qu'epicurienne, enseignent la mesme leçon et la mesme methode

que ce philosophe italien qui fut brulé à Thoulouze, en la place du

Salin, par arrest du parlement du dit lieu, en l'année 1619[263].

Il ne se peut faire que ces sortes de gens ne communiquent avec le

diable, qui leur promet toutes sortes de biens et d'asseurance pour

la conservation de leur personne; mais la suitte de ces promesses, ce

n'est que du vent, ce ne sont que des parolles de la cour, promettre

et ne rien tenir, et, pour refrain de la balade, le feu materiel

ensevelit leur corps et les flammes eternelles leur ame.

[Note 262: En cette même année 1623, les _illuminez_ se

disant _congregez illuminez, bien heureux et parfaicts_,

avoient été bannis d'Espagne par l'inquisition. V. _Edict

d'Espagne contre la detestable secte des illuminez, eslevez

es archevêché de Seville et evesché de Cadix, traduict sur

la coppie espagnole imprimée en Espagne_, 1623, in-8.]

[Note 263: Vanini, qui fut en effet brûlé à Toulouse en

1619. C'est comme athée qu'il fut envoyé au supplice. Il

le subit avec un fier courage que le P. Garasse lui-même

ne put qu'admirer: «Lucilio Vanini et ses compagnons,

dit-il en son _Apologie_, ont quelque froide excuse en

leur impieté, sçavoir: une resolution philosophique qui

les porte au mespris de la mort, et de là les jette

furieusement jusques à celui de leur ame.» Peu d'années

auparavant, Louis Gaufridi avoit subi le même sort pour

cause de magie, par arrêt du parlement d'Aix. Entre autres

pièces écrites à ce sujet, qui intéresse celui-ci, voir

les suivantes: _Arrest de la Cour de Provence, portant

condamnation contre messire Loys Gaufridi, originaire

du lieu de Beauvezer les Colmaret, prestre beneficié en

l'eglise des Accoules de la ville de Marseille, convaincu

de magie et autres crimes abominables, du dernier avril mil

six cent onze_, à Aix, _par Jean Tholozan, imprimeur du roi

et de la dicte ville_, 1611, in-8; _Confession faicte par

messire Loys Gaufridi, prestre en l'eglise des Accoules

de Marseille, prince des magiciens depuis Constantinople

jusqu'à Paris, à deux pères capucins du couvent d'Aix, la

veille de Pâques, le 11e avril mille six cent onze_, à Aix,

1611, in-8.]

Nos invisibles pretendus sont (à ce que l'on dit) au nombre de

trente six, séparez en six bandes: leur assemblée generale fut

faicte à Lyon, le 23 juin dernier, sur les dix heures du soir, deux

heures avant le grand sabath, où, par l'entremise d'un anthropophage

nigromencien qui avoit esté leur precepteur, Astarot, l'un des

princes des cohortes infernales, parust splendide et grandement

lumineux, pour ne point donner d'espouvente à ses nouveaux enroolez;

et sur ce que le nigromencien leur avoit donné à entendre que

c'estoit un des messagers du très haut (sans adjouster ny de Dieu

ny du diable), tous s'humilièrent et se prosternèrent devant la

face de ce démon, qui leur demanda ce qu'ils desiroient de luy. Le

nigromencien, prenant la parolle pour eux, dit ces mots: «Grand

prince, voicy une petite troupe d'hommes que j'ay assemblez au nom de

ton maistre, pour le servir doresnavant aux conditions portées dans

ce papier escript qu'ils desirent estre paraphé de ta main, comme

ayant charge de ton roy.» Astarot prist le papier et le paraphe, et

le remet aux mains du nigromencien pour leur en estre à chacun baillé

coppie pour leur servir de passe-port et sauve garde, et fait faire

lecture du contenu en iceluy, pour prendre en après d'eux le serment

de fidelité, et les faire signer au bas de l'original, qui demeure

pour minutte es mains du nigromencien.

* * * * *

_Articles accordez entre le nigromencien Respuch et les deputez pour

l'etablissement du college de Rose-Croix[264]._

[Note 264: Sur les trois colléges que les Rose-Croix

disoient avoir dans le monde, V. t. I, p. 124.]

Nous soubz-signez, certifions devant le très haut, en la presence

de nos genyes, avoir fait les accords et pactions qui en suivent.

C'est assavoir: nous qui prenons aujourd'huy le tiltre de deputez

pour l'etablissement du college de Rose-Croix, estans au nombre de

trente six[265], promettons de recevoir doresnavant le commandement

et la loy du grand sacrificateur Respuch, renonceans au baptesme,

chresme et onction que chacun de nous ont peu recepvoir sur les fonds

du baptesme fait au nom du Christ, detestons et abhorrons toutes

prières, confessions, sacremens et toute croyance de resurrection

de la chair, professons d'annoncer les instructions qui nous

seront donnez par nostre dit sacrificateur par tous les cantons de

l'univers, et attirer à nous les hommes, noz semblables d'erreur et

de mort; à quoy nous engageons nostre honneur et nostre vie, sans

esperance de pardon, grace ne remission quelconque, et pour preuve

de ce, nous avons d'une lancette ouvert la veine du bras de nostre

coeur pour en tirer du sang[266] et signer d'ice-luy noz noms et noz

surnoms, que nous avons posez de noz mains en fin de chacun article.

Voila pour ce qui regarde noz volontares.

[Note 265: G. Naudé dit qu'ils n'étoient que huit. _Id._,

p. 122.]

[Note 266: Ce n'étoit pas seulement pour donner, comme ici,

leur signature, que les Rose-Croix recouraient au sang

humain; ils en faisoient la base de leur médecine. En 1750,

un des frères prétendoit qu'il savoit en tirer le principe

de vie, communicable à tout malade qui vouloit bien se

remettre en ses mains. C'étoit, pour lui, la médecine

universelle. Une petite comédie jouée cette année-là, sous

ce titre: _La double extravagance_, fit allusion a cette

nouvelle façon de médicamenter l'homme par l'homme:

... Il est dans chaque corps

Un principe de vie, âme de leurs ressorts,

... Il faut que la chimie

Aille le déterrer, l'extraire par son art:

Or, ce principe extrait, je puis en faire part

A ceux de qui la vie à nos soins est transmise.]

O mal heureuses gens! O Dieu! souverain createur du ciel et de

l'univers, pouvez vous voir de vostre throsne empiré un traité

semblable, fait au prejudice de vostre grandeur! Souffrez vous qu'un

enchanteur abuse de vostre nom, donnant l'epithète au diableté

de très hault, luy qui est englouty dans le profond des enfers!

Permettez vous, ô Dieu! que la magie ait tant de pouvoir que de

seduire des hommes et leur faire renier leur Createur, leur foy et

leur baptesme! Mais, bien plus, Seigneur, pouvez vous voir de l'oeil,

sans decocher vostre foudre, les detestations que ces renegats font,

non seulement des sacrements, mais de la resurrection de l'ame? Ha!

Seigneur, vous le permettez pour quelque raison: vous endurcissez

leur coeur, afin que par l'establissement de ceste croyance frivole,

voz predicateurs paroissent plus que jamais zelez et affectionnez

à renverser et boulleverser ces esprits hypocondriaques, plains de

manie et remplis de folie.

Puis-je passer soubz silence cette abjuration qu'ils font de la

resurrection de la chair, veu que les plus infidelles, les plus

payens et les plus incredules y ont aucunement adjousté foy?

Pithagoras, quoyque payen, dit que l'ame raisonnable est capable de

parvenir, non seulement à la condition des heros, mais encore de les

surpasser de beaucoup, jusqu'à s'unir à l'essence de Dieu; et dit

plus, que si, delaissans la prison de ce corps, nous passons en la

pure liberté ætherée, nous serons faits dieux immortels. Si ce payen,

né, nourry, instruit et eslevé dans le paganisme; a eu cette croyance

de l'ame, quelle foy doit avoir celui qui a senty les effects du

baptesme et l'utilité que nous apporte la vive foy!

Revenons à noz articles et voyons ce que le diable, par l'organe

de ce nigromencien, promet à noz invisibles. Voicy les mots du

magicien: Moyennant lesquelles promesses cy dessus, je promets

aus dits deputez, tant en general qu'en particulier, les faire

transporter d'un moment à l'autre du levant au couchant et du midy au

septentrion, toutesfois et quantes que la pensée leur en prendra, et

les faire parler naturellement le langage de toutes les nations de

l'univers[267], couverts des habits du païs, en telle sorte qu'ils

seront cogneus comme legitimes du païs et d'avoir tousjours leur

bource pleine de la monnoye où ils se trouveront.

[Note 267: Il est déjà parlé de cette faculté que

s'attribuoient les Rose-Croix, dans l'_Examen de l'inconnue

et nouvelle caballe des frères de la Rose-Croix_. V. notre

t. I, p. 124.]

_Item_ de les rendre invisibles[268], non seulement en particulier,

ains en public, et entrer et sortir dans les palais et maisons,

chambres et cabinets, quoy que tout soit clos et fermé à cent

serrures.

[Note 268: _Id._, _ibid._]

_Item_ de leur donner l'eloquence pour attirer les hommes à eux

et les enseigner en la mesme croyance, et leur promettre de la

part du Très Haut faire mesme merveille en faisant le serment et

protestations cy-dessus.

_Item_ de leur donner le pouvoir non seulement de dire les

horoscopes des choses passées et presentes, ny des futures, mais de

dire jusques aux pensées du coeur le plus secret.

_Item_ je leur donne parole qu'ils seront admirez des doctes et

recherchez des curieux, en telle sorte que l'on les recognoistra

pour estre plus que les prophètes antiens, qui n'ont enseigné que

des fadaises; et pour les instruire parfaitement en la cognoissance

des merveilles que je leur promets, incontinant qu'ils auront presté

le serment de fidelité ès mains de celuy qui viendra de la part

du Très Haut, il leur sera delivré à chacun d'eux un anneau d'or

enchassé d'un saphir, soubs lequel sera un démon qui leur servira

de guide, en tesmoing de quoy j'ay signé de ma main ces presentes

articles, et sellé de l'anneau de mon maistre, par lequel je promets

faire ratifier dans ce jourd'huy le present accord pour ma decharge

et contentement d'un chacun. Faict ce 23 juin 1623. Voila les

particularitez de la paction; reste maintenant de voir le serment que

l'on leur fait faire, afin de les engager davantage au combat.

Après lecture faicte de ce traicté particulier, Astarot se communique

plus courtoisement à ceux qu'il tient deja engagez, et, despouillant

une partie de sa lumière feinte, prend le visage d'un adolescent dont

le poil doré sembloit floter le long de ses epaules, ce qui faisoit

croire à nos aveuglez que c'estoit quelque deité qui se manifestoit,

et sur cette simplicité de croire, Astarot les caresse, les embrasse

et leur promet toute sorte de bien-vueillance, et après ces espèces

d'accolades, il leur dit à tous: «Levez la main», ce qu'ils firent,

et, leur main levée, il leur fit faire ce serment:

Vous promettez tous en general et en particulier de ne jamais

desroger aux articles que vous avez soubscripts, par vostre sang,

de voz noms et sur noms, quoy qu'il arrive ou puisse arriver, et

de fermer l'oreille aux predicateurs de l'Evangile du Christ, ains

de vive voix publier, annoncer et prescher toutes les nations où

vous serez enlevé selon vos pensées, la verité du règne très hault

duquel je suis le messager, afin que par voz predications, leçons

publiques ou particulières, vous attiriez à vous et à nous les

erreurs des hommes de ce siècle, qui croyent l'immortalité de l'ame?

A quoy chacun respondit oüy. Ceste parole dicte, Astarot reprend les

articles, et, de la part de son maistre, les ratifie, les confirme

et les approuve, et promet les entretenir de point en point selon

leur forme et teneur à l'esgard de ce qui a esté promis par le

nigromencien.

Cela fait, Astarot disparut pour assister au sabath general, qui se

fait depuis les unze heures du soir jusques à une heure après minuict

de la nuict de la vueille de la S. Jean Baptiste[269], es environ du

labirinthe qui est ès monts Pyrenées, tellement qu'il ne restera

plus que le nigromencien avec noz invisibles, pour recevoir par le

soufle la grace qui leur estoit promise par les articles.

[Note 269: C'est, en effet, le jour du grand sabbat, ce

qui n'empêchoit pas celui qui se tenoit régulièrement

toutes les semaines, dans la nuit «du mercredi venant au

jeudi, ou du vendredi venant au samedi.» (De Lancre, _De

l'inconstance des démons_, p. 66.)]

Ce soufle se fit en la manière: noz invisibles se despouillèrent

tout nuds, et, la face contre terre, le nigromencien, qui avoit une

bouëtte pleine d'onguents et de graisse, leur frotta à chacun le

dessus du col[270], les aisselles, le bout d'en bas de l'eschine

du dos, les parties honteuses et le fondement, puis souffla dans

l'oreille droicte de chacun, leur disant: Allez et jouissez

maintenant de l'effect de mes promesses. Et leur donnant à chacun

l'agneau, il leur dit: Il ne vous reste plus que d'aller recognoistre

la cour de nostre maistre, qui se tient à cent lieuës d'icy, et

recevoir de luy le departement de vos voyages; je vous serviray de

conducteur pour ceste nuict. Ces paroles achevées, une forme de vent

les enlève au lieu de l'assemblée des sorciers et magiciens.

[Note 270: Cette façon de s'oindre pour se métamorphoser

ou se rendre invisible étoit de la vieille magie. La

sorcière thessalienne chez qui logea Lucius ne procédoit

pas autrement: «Elle ouvrit un gros coffret où étoit force

petites fioles; elle en prit une. Ce qu'il y avoit en cette

fiole contenu, au vrai je ne le saurois dire. A voir, il

me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta

toute des pieds jusqu'à la tête, commençant par le bout

des ongles; et lors, voilà de tout son corps plumes qui

naissent à foison, puis un bec au lieu de son nez, fort

et crochu. Que vous dirai-je? En moins de rien elle se

fit oiseau de tout point, le plus beau chat huant qui fut

oncques.» (_La Luciade_, dans les _Oeuvres complètes_ de P.

L. Courier, 1839, in-8, p. 124-125.)» Lorsque les sorcières

s'oignent, dit de Lancre, p. 399, elles disent et répètent

ces mots: _Emen-Hetan, emen-Hetan_, qui signifient ici et

là, ici et là.»]

Ce fut ce qui commença d'estonner nos invisibles, voyant et

considerant une si grande troupe de personnes sacrifier et faire

hommage à Satan. Là, ils furent regardez d'un chacun comme nouveaux

venus, et receurent publiquement de la main de leur maistre la marque

des magiciens, avec leur despartement de six en six: six en Espagne,

six en Italie, six en France, six en Allemagne, quatre en Suède,

deux en Suisses, deux en Flandres, deux en Lorraine, et les deux

autres en Franche Comté, tellement qu'ils ne vont que sur les terres

catholiques pour y semer une nouvelle religion s'ils pouvoient, et

non pas sur les terres heretiques et infidelles, qui, hors du giron

de l'Eglise, sont dans les griffes de l'enfer.

Voila donc le despartement qu'ils ont receu, quoy que cela n'empesche

pas qu'ils n'aillent par tout en un tour de main, selon les promesses

du diable. Mais il est question de sçavoir maintenant ce qui est de

leur voyage, des fruicts qu'ils ont provignez, les escolliers qu'ils

ont gaignez, et si le diable ne les a point trompez.

S'il estoit question de verifier par cent mille cahiers saincts que

le diable n'est qu'un trompeur, et que tout ce qu'il a promis, et

promet, et promettra, ne sont que mensonges, je ferois plustost un

volume qu'un abregé que j'ay entrepris de faire pour monstrer la

supersticherie des demons; mais pour toutes les exemples le docteur

Fauste[271] nous servira assez. Comme sa curiosité l'a precipité

dans les enfers, la magie, la nigromencie, les enchantemens et les

horoscopes servent d'academie aux enfans du diable; les ambiguitez

qu'un nigromencien italien donna au roy François le grand monstrant

assez la malice de l'enfer. Ils ne parlent jamais ouvertement et se

confient plustost à la philosomie de celuy qui leur parle qu'à la

doctrine de leurs mathematiques.

[Note 271: C'est le Faust de la légende, dont la plus

ancienne histoire connue fut publiée à Francfort en

1588, _cum gratia et privilegio_, chez Jean Spies. En

1599, Georges-Rodolphe Widmann avoit publié à Hambourg

une seconde histoire de cette vie magique et livrée au

diable. On tira de l'une et de l'autre un petit livre

écrit en françois: l'_Histoire prodigieuse et lamentable

de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort

épouvantable_; Rouen, 1604, in-12. L'oeuvre de Goëthe

est sortie de là, comme l'aigle de son oeuf; on y trouve

tout le poëme, même Méphistophélès, avec une toute petite

différence de nom. C'est _Méphostopholis_ qu'il s'appelle.

Avant ces petits livrets, on ne connaissoit guère le

docteur Faust que par ce qu'en a dit l'abbé Trithême dans

une de ses lettres, datée du 20 août 1507 (Haguenau, 1536,

chez J. Spiegel): «_Faustus junior_, y est-il dit, _fons

necromanticorum, astrologus, magus secundus, chiromanticus,

agromanticus, pyrmanticus, in hydrâ aste secundus... venit

Staurosum, et de se pollicebatur, ingentia dicens se in

alchemia, omnium quæ fuerunt unquam este perfectissimum, et

scire atque posse quidquid homines optaverint_.»]

De dire que le diable n'ait pouvoir (entend que Dieu le permet)

de porter un homme d'une part à l'autre, qui est une espèce

d'invisibilité, la preuve s'en voit tous les jours. Il se trouvera

des Basques qui feront cent lieuës par jour[272], chose qui ne se

peut faire de pied; il faut qu'il y aye de l'artifice du diable.

De dire aussi qu'il n'y aye des nigromenciens qui vendent des

bagues[273] où sont des esprits familiers, l'une pour le jeu,

l'autre pour l'amour, l'autre pour les armes, l'autre pour la dance

et l'autre pour la fortune, on ne le peut revoquer en doute, car

il s'en trouvera qui en usent encore, au mespris du nom chrestien;

mais sçachez et voyez la fin de ces gens-là, vous n'y trouverez

et n'y verrez que misères, abandonnez d'un chacun, leur esprit

familier changer de nom et d'effect. Si le malheureux homme l'a pris

au dessein d'estre fortuné, la fin de ses jours seront les plus

infortunez du monde; s'il l'a pris pour les armes, son corps sera

ulceré en mille endroits; si pour l'amour, la verolle et les naudus

luy pourriront les membres; si pour la dance, il sera sur un fumier

sans pouvoir se remuer; si pour le jeu, les larmes et les soupirs luy

couvriront la face; enfin le diable recompense ces gens-là par un

contraire.

[Note 272: Sur ces coureurs _basques_, parmi lesquels les

grands seigneurs choisissoient leurs laquais au 17e siècle,

V. Francisque-Michel, _Le Pays basque_, p. 100-102. L'un

des valets de Célimène, dans le _Misanthrope_, s'appelle

Basque.]

[Note 273: Sur les _anneaux constellés_, comme les appelle

Molière dans _L'Amour médecin_, et sur quelques autres

bagues magiques, V. Ch. Louandre, _La Sorcellerie_, 1853,

in-18, p. 52-53.]

Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 14 / 19 段