de tomber d'accord de tout cela: «Pour démontrer, dit
M. de Blainville, que ce n'étoit pas un géant de trente
pieds, comme le vouloit Habicot, il avoit supposé, d'après
la longueur des os qu'il avoit examinés, et entre autres
celle du fémur, ce qui étoit un mode de procéder fort
rationnel, que l'animal ne pouvoit avoir plus de douze
pieds de long, et il concluoit que, comme il n'étoit pas
besoin d'un tombeau de trente pieds pour placer un corps
qui ne pouvoit avoir que douze ou treize pieds, le tombeau
prétendu étoit de l'invention de Mazuyier. Habicot, au
contraire, admettoit ce fait comme positif; il soutenoit
que le contenu devoit être proportionné au contenant; or,
ce tombeau avoit trente pieds, donc les ossements qu'il
contenoit avoient dû appartenir à un animal de cette
taille.»]
Voilà ce que, selon mon incapacité, je vous ai peu dire de
Theutobocus, roy, sinon du tout, au moins d'une partie des Tigurins,
Cimbres, Teutons et Ambrons, trouvé ceste presente année mil six cens
trèze, environ dix-sept et dix-huit pieds dans terre, tout auprès du
chasteau autresfois dit Chaumon, maintenant Langon, auprès d'un petit
tertés et coline[250], tout à la plus grande gloire de Dieu et en
après à l'honneur du sieur de Langon.
Par son très humble serviteur,
Jacques TISSOT.
[Note 250: C'étoit, nous l'avons dit, au fond d'une
sablonnière, dans un terrain d'alluvion, dit M. de
Blainville. Requier (_Vie de Peiresc_, p. 145) remarque en
outre que c'est dans la partie du Dauphiné placée entre le
Rhône et l'Isère, et non loin de leur confluent. «Ce n'est
pas là, disoit Peiresc (_id._, p. 145), qu'on auroit placé
un tombeau; l'on auroit choisi un endroit sinon élevé ou
pierreux, du moins qui n'eût pas été si peu solide, de peur
que le monument ne fût facilement enterré ou renversé.»]
FIN.
_Nouvelle de la venue de la Royne d'Algier à Rome, et du baptesme
d'icelle et de ses six enfans et des dames de sa Compagnie, avec le
moyen de son départ, le tout prins et traduict de la copie italienne
imprimée à Milan par Barthelemy Lavinnon, en ceste année 1587._
_A Paris, chez Gabriel Buon, au cloz Bruneau, à l'enseigne S. Claude._
1587.
_Avec Permission._
In-8[251].
[Note 251: Cette pièce, que je crois fort rare, n'est
sans doute qu'un petit roman, comme il en couroit tant
alors. Elle n'en est pas moins curieuse, en ce qu'elle
prouveroit combien l'attention du public s'intéressoit à
tout ce qui lui parloit déjà d'Alger et de ses princes.
Il n'y avoit pas longtemps que Catherine de Médicis avoit
fait entreprendre des négociations à Constantinople pour
faire donner à celui de ses fils qui fut depuis Henri III
l'investiture du royaume d'Alger. (De Meyer, _Galeries
du XVIe siècle_, t. 2, p. 69.) On savoit quelle étoit la
richesse de ce pays, auquel, sous Henri II, l'on avoit même
fait d'assez gros emprunts d'argent, et on trouvoit qu'il
seroit plus avantageux de mettre sa main sur le trésor
que d'être obligé d'y recourir encore pour de nouveaux
prêts. (V., dans les _Mémoires de Nevers_, le _Journal des
premiers états de Blois_.) Comme on n'étoit pas de force
à faire la guerre, on négocioit, ainsi que je l'ai dit,
mais on n'obtint rien. Pendant la révolution, la France
eut souvent besoin de crédit auprès de cette Régence, et
ne fit que se compromettre par son peu de fidélité, dans
les payements. (_Revue rétrospective_, janvier 1835, p.
150-152.) Elle avoit notamment emprunté, par l'entremise
du juif Coen-Bacri, négociant d'Alger, 200,000 piastres
au dey, qui ne furent jamais rendus. C'est pour mettre
fin aux réclamations, assaisonnées de violences et de
coups d'éventail, dont cette affaire étoit devenue l'objet
de la part du dey Hussein, que l'expédition de 1830 fut
résolue. Pour ne pas payer le dey, on le détrôna. (Sur
quelques pièces relatives à cette affaire et signées de
M. de Talleyrand, 27 prairial an VI, V. le _Catalogue des
autographes_, dont la vente eut lieu le 23 mars 1848, p.
100, nº{s} 615-616.) La fille du dey, la princesse Aïssa,
vint habiter Marseille, où j'ai vu ses charmants enfants en
juin 1848. Elle avoit fait, quelques mois auparavant, avec
son interprète, M. Farqui, un voyage à Paris pour obtenir
de Louis-Philippe la restitution de plusieurs propriétés
qui lui avoient appartenu à Alger; mais je ne sache pas
que la révolution de 1848 ait laissé au roi le temps de
faire droit à sa requête. Elle n'étoit pas chrétienne, et
n'avoit même, comme la _Royne d'Algier_ dont il est ici
question, nulle envie de le devenir. Au XVIe et au XVIIe
siècle, il ne fut pas rare de voir de ces baptêmes de
musulmans. L'Estoille, sous la date du 13 juillet 1607,
parle de l'inhumation d'une femme barbaresque prise en mer
avec plusieurs autres par un capitaine florentin, amenée,
puis baptisée à Florence, où Marie de Médicis avoit été sa
marraine; mariée ensuite à Mattiati Vernacini, et devenue
enfin femme de chambre de la princesse, qu'elle accompagna
en France, où elle mourut. Dans la _Gazette rimée_ de
du Lorens (25 juillet 1666), il est parlé d'un prince
ottoman retiré à Paris, que notre gazetier déclare être
un époux des plus sortables pour une _infante de Perse_
tout récemment arrivée dans la même ville; malheureusement
le musulman s'étoit fait jacobin. En 1688, on fit, à
Versailles, le baptême de deux princes de Macassar.
(_Journal_ de Dangeau, t. II, p. 103.) On connoît enfin
le prétendu roi d'Ethiopie qui fit tant de bruit à Paris
sous Louis XIII, et aussi le petit prince de Madagascar
que M. de Mazarin fit, à la même époque, venir à Paris et
baptiser. (Tallemant, édit. in-12, t. X, p. 244.)]
Monseigneur, dimanche dernier, qui fust le quatriesme d'octobre, jour
dedié à la feste du glorieux confesseur S. François, print port au
lieu du Tybre appelé Ripa un brigantin tout neuf, dans lequel estoit
une très belle et très vertueuse dame, que l'on dict estre la royne
d'Algier, accompagnée de vingt-deux personnes; c'est à sçavoir: de
huict esclaves chrestiens et six enfans avec leurs nourrices, et
aultres dames ses gouvernantes et un frère de son mary[252]. Ceste
dame, poussée de l'esprit de Dieu, ne se souciant des grandeurs et
dignitez mondaines, pourveu qu'elle peust acquerir le royaume eternel
de paradis, se resolust depuis n'aguières de quitter son mary, du
quel elle estoit autant aimée qu'autre dame qu'il eust en mariage
(si l'on peut dire mariage qui se faict ainsi parmy les payens), en
estant devenu amoureux pendant qu'elle estoit esclave en Grèce, où
il l'achepta pour l'espouser. Ayant donques communiqué ce sien desir
à huict chrestiens esclaves, qui luy estoient donnez du roy son mary
pour son service, et eux ayant remercié grandement Dieu pour avoir
donné à leur maistresse une si bonne et saincte resolution, promirent
de luy garder fidelité et tenir secrette sa deliberation. Elle,
depuis, requerit son mary qu'il luy pleust de commander qu'on luy
fist tout exprès un brigantin propre pour s'aller pourmener jusques
à une prochaine seigneurie des leurs, et aussi pour s'aller esgaier
sur mer, comme est la coustume des grands seigneurs et dames; chose
que luy fust tout aussi tost accordée de son mary, comme celuy qui
eust pensé toute autre chose de sa femme que ceste-cy; et par ainsi
fust donné aus dicts esclaves de faire dresser le dict brigantin avec
toute diligence et en la plus belle forme que se peut imaginer, ce
que fust executé avec extrême vitesse. Or, comme Dieu preste la main
par aide speciale à telles entreprinses, il disposa si heureusement
les affaires, que le roy son mary fust mandé de venir en la cour
du grand seigneur, par le quel mandement il fust contrainct de se
partir incontinent. Par quoy ayant dict à Dieu à sa femme bien aimée
et à ses enfans, avec promesse de retourner en brief, comme aussi
elle l'en requerit en pleurant, il se partit. A ceste occasion la
royne, ayant commandé que l'on fist essay du brigantin desjà faict,
il feut trouvé fort bon et bien equippé. Quelques jours après elle
feignit de se vouloir esbattre jusques à la dite seigneurie, pour
passer l'ennuy et fascherie que luy causoit l'absence de son mary;
ce qu'elle ne peult faire sans que le frère de son dict mary, à qui
elle avoit esté recommandée par le roy en son depart, ne s'entremit
à toute force à luy tenir compagnie. De quoy ayant conferé avec
les esclaves, ils l'encouragèrent grandement et l'asseurèrent que,
pourveu qu'elle eust ferme esperance au Dieu souverain, toutes choses
succederoient très heureusement, et qu'ils pourvoyroient à tous
inconveniens. Et ainsy, se vestant très richement et se chargeant
des plus beaux et plus riches joyaux, et entre autres d'une chaisne
de perles grosses, rondes et blanches, qui, après plusieurs tours,
luy arrivoit jusques à la ceincture, laquelle, suivant l'estime des
joyaliers de ces quartiers, est prisée plus de cent mille escus, sans
le reste qu'elle porta à cachettes, afin de n'estre pas descouverte
par ses damoyselles, qui ne sçavoient pas ceste sienne intention,
outre une grosse somme d'argent qu'elle avoit donné aux esclaves pour
porter en la barque; equipée de ceste façon, monta sur son brigantin
bien garny de toutes choses necessaires, soit pour le vivre, soit
pour la conduite du navigage, et peu à peu vindrent à s'esloigner
du rivage, faisant voile en haulte mer. De quoy s'appercevant,
son dit beau frère commença de doubter du fait; de sorte que, se
levant de cholère et s'escriant contre les esclaves, les menassa de
les faire mourir s'ils ne rebroussoient la route vers Algier. Mais
tout cela ne servit de rien, d'autant qu'ils estoient plus forts,
et l'eussent jetté dans la mer, ne feust que la royne les en garda.
Si luy racompta fort amiablement les raisons de son despart, et
comme, pour l'amour qu'elle luy portoit, ne vouloit pas permettre
que luy fust faict aucun desplaisir; mais qu'elle le vouloit bien
prier qu'il se contentast de venir avec soy et qu'elle luy feroit
cognoistre combien elle l'aymoit, luy faisant conquester un royaume
plus grand que celuy de son frère, entendant le paradis. Mais luy,
ne prenant pas en payement ces bonnes remonstrances, devint comme
enragé, si qu'elle feust contrainte de commander de le lier et le
mettre de son beau long au brigantin. Après, se tournant vers ses
damoyselles, les conforta, remonstrant comme elles devoient se
contenter de ceste adventure, leur promettant de les conduire en
un pays où elles demeureroient de plus en plus contentes. Ainsi
doncques, gaignées tant par sa doulceur et bonne grâce que par les
menaces des esclaves, estant la mer calme et propice, se laissèrent
conduire, et bien tost après arrivèrent à Majorque, où elles furent
receues de l'evesque, en grande joye et feste, comme on peut penser
qu'en tel evenement on a coustume de faire, qui les baptiza toutes,
excepté le beau frère, qui demeura obstiné et fort mal contant de
tout ce qui s'estoit passé. S'estant là reposées par quelques jours
en la cité de l'isle de Maiorque, et par le dict evesque estants
leurs vivres abondamment renforcez, singlèrent vers Rome, pour
recevoir aux pieds de Sa Saincteté sa benediction. En cest equippage,
ceste noble et magnanime royne, avec toute sa compagnie, aborda ici
dimanche passé, loüée grandement et prisée autant comme elle a esté
admirée d'une si saincte resolution et d'un si grand courage qu'elle
a eu en s'exposant à tant de dangers. Mesmes que soudain que l'on
s'apperceust de l'eschauquette d'Algier, que la royne passoit oultre,
on la poursuivist avec plusieurs flustes; de quoy estant advertie, se
mist à genoux, priant Nostre Seigneur qu'il ne l'abandonnasse point,
comme il n'a faict, ny elle ny ceux qui ont bonne esperance en luy;
et dict-on que ce brigantin ne sembloit pas couler, mais voler, et
que les mariniers à peine touchoient les rames du navire et voguoient
neantmoins d'une extrême roideur. Ainsi donques, sans courir aultre
empechement, la royne et ses compagnes sont arrivées à Rome. Tout
incontinent qu'elle eut prins port, elle donna son brigantin à ses
pauvres mais fidèles esclaves, et la liberté, quant et quant si long
temps desirée, avec une bonne somme d'argent, dont ils sont demeurez
riches et très contents; et dit-on que, pour recognoissance de leur
fidelité et peine, ils seront recompensez de Sa Saincteté.
[Note 252: C'est à peu près ce qui arriva, vers 1784, à
Mlle Aimée Du Buc, créole de la Martinique, amenée à Nantes
pour y faire son éducation, et prise par des corsaires sur
le vaisseau qui la reconduisoit dans son île natale. Le
dey d'Alger, à qui elle fut donnée, l'offrit en présent
à Abdul-Hamed, dont elle eut un fils qui fut le sultan
Mahmoud. On fait honneur à la belle créole, devenue sultane
Validé, de quelques-unes des réformes accomplies par
son fils et de l'heureuse influence que le gouvernement
françois eut longtemps sans partage à Constantinople. On
peut lire dans l'_Illustration_ (février 1854) un curieux
article de M. Xavier Eyma sur Mlle Du Buc, et aussi les
_Lettres sur le Bosphore_.]
La royne, avec tout son train, fust prinse en son brigantin par
la venerable archiconfraternité du Confalon, et ainsi conduicte
jusques à Rome et amenée à son logis, où, par le commandement de
Sa Saincteté, avoit esté faicte toute la provision qui estoit
necessaire pour recevoir une telle dame. Voilà ce qui s'est presenté
ces jours passez pour le vous faire entendre. Si autre chose survient
digne de remarquer, je n'espargneray ny peine ny papier à fin de vous
servir, selon que je sçay que vous desirez, et à tant feray fin à la
presente, vous baisant humblement les mains et priant le Createur
vous donner,
Monseigneur, en santé longue et heureuse vie.
De Rome, ce septiesme octobre 1587.
Vostre très humble et très affectionné serviteur.
P. N.
_La prise du capitaine Carfour[253], un des insignes et signalé
voleur qui soit en France, arresté prisonnier ès environs de
Fontaine-Bleau, avec un abregé de sa vie, et quelques tours qu'il a
faict ès environs et dedans la ville de Paris._
_Paris, Jean Martin, 1622._
In-8.
[Note 253: Carfour, sur lequel nous avons déjà publié une
pièce, t. VI, p. 321-328, est l'un des plus fameux chefs
de bande qu'il y eût en ce temps où les voleurs étoient
si nombreux dans les villes aussi bien que dans les
campagnes. Par plus d'un point il ressembloit à Guilleri,
mais il étoit moins gentilhomme, moins capitaine. C'étoit
le tire-laine véritable, cherchant plutôt les expédients
et les ruses que les coups d'audace: «Ses compagnons,
est-il dit dans un passage déjà cité de l'_Inventaire
général de l'histoire des larrons_ (liv. II, ch. 7), ne
l'appeloient que le _Boémien_, car il savoit toutes les
règles du _Picaro_, et il n'y avoit jour où il n'inventât
de nouvelles souplesses pour les attraper.» Une de ses
ruses, racontée dans ce même _Inventaire général_, a été
reprise par Gouriet dans ses _Personnages célèbres des rues
de Paris_, t. II, p. 43.]
Le desespoir nous fait souvent embrasser des actions que nous
mespriserions si la fortune respondoit à nos desirs; l'homme qui de
soy a le courage haut, voyant qu'il ne peut effectuer ce que ses
pretentions luy promettent, se porte souventefois à des entreprises
que d'autre part il rejetteroit pour pernicieuses s'il n'estoit
aveuglé de ses propres passions, qui luy servent de conduitte en ce
qu'il entreprend, et bouchent ses sens en toutes les considerations
qui le peuvent destourner de tels actes.
Carfour, soldat de fortune[254], et d'un grand courage s'il l'eut
bien appliqué, se peut dire le vray portrait et le prototipe de
Guilleri, qui fut pris du règne du feu roy, car il ne lui cède ny
en grandeur de courage ny en subtilité d'inventions, comme on peut
voir par les stratagèmes et industries qu'il a exercé ès environs de
Paris; de sorte que, si Guilleri a esté tenu pour un des signalez
voleurs de son temps, Carrefour se peut dire à juste titre avoir été
le premier qui ait imité ses actions et suivy sa piste.
[Note 254: Il avoit fait comme tant d'autres; de soudart
il étoit devenu voleur de grand chemin. La Fontaine, qui
connoissoit ces fléaux de la paix, lui préféroit presque
la guerre: «Si elle produit des voleurs, écrivoit-il à
sa femme, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour
tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains
naturellement de les rencontrer.» (_Oeuvres complètes_,
1836, in-8, p. 609.)]
Les archers des prevots des mareschaux[255] ont couru la campagne
diverses fois pour le rencontrer, car depuis cinq ou six ans il a
fait des vols et extorsions estranges. Mais comme il ne tient pas une
même route, et qu'il est tantôt d'un costé, tantôt de l'autre, ils
ne l'ont peu jamais attraper, outre qu'il est tousjours en action,
et comme il se faict suivre ordinairement d'une cinquantaine de
desesperez comme luy; aussi a-t-il divers espions et correspondance,
pour estre adverty de tout ce qui se faict en divers endroicts du
royaume. C'est la raison pour laquelle jusques icy il s'est tousjours
tenu si bien sur ses gardes.
[Note 255: Dans une pièce du t. I, p. 206, il est parlé de
ces prévôts des maréchaux et de leur lieutenant.]
Il y a quelques mois que les archers des mareschaux, courant la
campagne, le rencontrèrent à sept ou huict lieuës de Paris, deguisé
en habit d'hermiste[256]. Ils luy demandèrent s'il n'avoit point ouy
parler de Carrefour. Il leur respondit que tous les jours il estoit
traversé de ses courses, et qu'à peine pouvoit-il avoir un morceau
de pain dans son hermittage, et que le dict Carrefour lui ravissoit
tout ce qu'il avoit; que c'estoit un coup du ciel de prendre le dict
voleur, et que pour son regard il y contribueroit ce qu'il pourroit.
Sur ce il leur promet de les mener au lieu où il avoit coustume
de venir assez souvent, qui estoit au milieu du dict bois. Ils le
suivirent; mais à peine furent entrez demi-lieuë qu'il se void enclos
de cinquante ou soixante voleurs de sa suite, de façon qu'il fallut
reculer au plus viste.
[Note 256: C'étoit un déguisement que les voleurs des bois
prenoient alors volontiers. Il est parlé, dans l'_Histoire
du diocèse de Paris_, de l'abbé Lebeuf, t. XI, p. 20, de
deux gardes-chasses de Mme de Bassompierre, qui, ainsi
couverts soit d'une robe d'ermite, soit d'une livrée de
grande maison, savoient attirer dans leurs embuscades les
gens qui leur sembloient devoir être une riche proie. Ils
infestoient surtout la grand'route d'Orléans, aux environs
d'Arpajon, à l'endroit où le voisinage de la vallée Torfou
ou de _Trefou_ la rendoit alors si dangereuse. Il a déjà
été question de cette forêt dans notre t. I, p. 206, et
nous avons donné en note une mauvaise explication de son
nom. Il est probable que Carrefour, qui ravageoit de
préférence les environs de Paris, avoit devancé dans ce
célèbre coupe-gorge les deux bandits dont nous venons de
parler. Il y aurait au reste été précédé lui-même par le
capitaine Mirloret, dont, suivant l'Estoille, la rencontre
y étoit si dangereuse un peu avant 1610. (_Edit. du Panth.
litér._, t. II, p. 647.) La Fontaine, allant en Limousin,
ne manqua, pas de maudire en passant ce lieu funeste. Ce
qu'il en écrit à sa femme (1re _Lettre_) prouve qu'il avoit
raison de maudire et de trembler:
C'est un passage dangereux,
Un lieu pour les voleurs d'embuche et de retraite.
A gauche un bois, une montagne à draite,
Entre les deux
Un chemin creux.]
Au pais Vexin, il a faict divers vols de marchands et executé
plusieurs rapts et injures sur le peuple. Il ne s'arrestoit jamais
en un lieu; on la recogneu desguisé assez souvent dans Paris, qui
s'enquestoit si on ne parloit pas de luy. Au reste, il estoit
tousjours bien monté et en bon ordre. Il alla il y a quelque temps
chez une damoyselle Des Champs, à qui il demanda librement une
certaine somme d'argent, que la necessité l'avoit reduict à ce
poinct, et qu'au reste il ne se montreroit ingrat en son endroit.
La damoyselle, qui au plus n'avoit pour lors que trois ou quatre
serviteurs, se trouva bien estonnée, et luy respondit que pour de
l'argent, elle ne l'en pouvoit pas accommoder, mais que luy plaisoit
de disner chez elle, elle luy en donneroit très volontiers, comme de
faict il y disna et s'en alla[257]. Je raconterais icy divers autres
actes qu'il a faict aux environs de Paris, mais je reserve tout pour
histoire de sa vie à part. Je viens maintenant à sa prise, et de la
façon qu'il a été mené prisonnier.
[Note 257: En 1605, les Barbets avoient aussi infesté en
plein jour les maisons de Paris en se servant de divers
déguisements: «Trouvant moyen, dit l'Estoille (t. II, p.
390), d'entrer aux maisons sous couleur d'affaire qu'ils
disoient avoir aux maîtres d'icelles; après les avoir
accostés sous prétexte de leur parler, demandoient de
l'argent avec le poignard sous la gorge. Entre ceux qui
furent volés, on compte le président Ripault, le trésorier
de M. de Mayenne, nommé Ribaud, lequel ils contraignirent
de leur donner deux cents écus en or; et un avocat nommé
Dehors, auquel, après l'avoir lié, ils volèrent la valeur
de deux mille écus, ainsi qu'on disoit. Chose estrange
de dire que dans une ville de Paris se commettent avec
impunité des voleries et brigandages, ainsi que dans une
forêt.»]
Enfin, quand la mesure est pleine et que Dieu nous a attendu
longtemps pour nous remettre en notre debvoir, sa justice est
contraincte d'executer ce que sa misericorde ne pouvoit faire
auparavant: il y avoit trop longtemps que Carrefour bravoit le ciel
et la terre, l'heure estoit venue où il devoit payer le tribut et
rendre raison à la justice divine.
Le dit Carrefour, comme j'ay dit du commencement, n'ayant aucun
lieu asseuré, ains voltigeant tousjours qui cà qui là, comme il
estoit dernierement ès environs de la forest de Fontaine-Bleau,
il luy prit envie, en passant, de se rafraichir en une hostelrie
fort peu eloignée de la dicte forest, où il vint seul (car il avoit
laissé ses compagnons dans le bois). Comme il disnoit, il arriva un
gentilhomme de chez le roy, qui revenoit de l'armée avec son homme de
chambre et un laquais, qui demanda à se rafraichir. On le met en la
mesme chambre que Carrefour. Comme ils estoient tous deux à table,
Carrefour va demander audit gentil-homme qui il étoit et d'où il
venoit; l'autre lui respondit simplement qu'il estoit serviteur du
roy et qu'il venoit de Beziers, où Sa Majesté estoit, et même il lui
raconta tout plain de particuliarités de ce qui se passoit au camp.
Cecy fait, le gentilhomme luy demanda reciproquement à qui il estoit
et quel exercice il faisoit en ces cartiers. Carfour luy respondit
d'un visage effronté que pour son regard il estoit à soy-même, et
qu'il ne recoignoissoit autre superieur que soy-même. Le gentilhomme
repartit incontinent: «N'êtes-vous pas serviteur du roy?--Je ne
reconnois, dit Carfour, autre maître que moy-même.» Sur ceste réponse
se forma une querelle entre eux; de sorte qu'ils en vindrent aux
mains. L'hoste, qui entendit le bruit, accourut, comme aussi firent
les hommes du gentil-homme, qui saisirent Carfour au collet.
En mesme temps, comme ils se debattoient par ensemble, arrivast un
honneste homme à cheval, qui, estant entré dans l'hostellerie,
commença à s'ecrier que c'estoit Carfour, le capitaine des larrons,
et qu'il l'avoit autrefois vollé. Sur cette asseurance on le prend
et le meine on à Fontaine-Bleau, où il a esté quelques jours. Depuis
on tient qu'il a esté ramené à Melun, où nous verrons en bref ce
qui en sera arrivé. Ses camarades ont esté bien estonnez de cette
prise. Plusieurs, en ayant eu les nouvelles, prirent la fuitte et se
sauvèrent. Je vous ai voulu faire esçavoir cecy, en attendant son
execution[258], et un sommaire que je dresserai de sa vie tragique et
estrange, comme en ayant de beaux memoires et histoires particulières.
[Note 258: Elle eut lieu à Dijon quelque temps après, ainsi
que l'apprend la pièce publiée dans notre t. VI: _Recit
veritable de l'execution faite du capitaine Carrefour,
general des voleurs de France, rompu vif, à Dijon, le 12
decembre 1622._]
FIN.
_Effroyables pactions faites entre le diable et les prétendus
invisibles, avec leurs damnables instructions, perte déplorable de
leurs escoliers, et leur miserable fin._
M.DC.XXIII[259].