qui intéresse, comme on le verra, plutôt la paléontologie
que l'histoire: étrange problème, dont la solution s'est
fait attendre plus de deux siècles, de 1613 à 1835, et
qui aboutit, en fin de compte, à faire restituer à un
mastodonte des ossements que pendant deux cents ans on
avoit prêtés à un géant imaginaire!--La découverte eut
lieu le 11 janvier 1613, dans le Bas-Dauphiné, à quatre
lieues de Romans. Des ouvriers qui travailloient dans une
sablonnière voisine du château de Chaumont, propriété
du marquis de Langon, y trouvèrent, à 17 ou 18 pieds
de profondeur, un certain nombre d'ossements de grande
dimension: le col de l'omoplate, deux vertèbres, la
tête de l'humérus, un fragment de côte, le gros tibia,
l'astragale, le calcanéum, et enfin deux mandibules, l'une
avec une seule dent, l'autre avec une dent entière, les
racines de deux autres de devant, et les fragments de deux
dents rompues. La découverte, déjà importante, l'eût été
davantage si quelques ossements n'eussent été brisés par
les ouvriers ou ne fussent tombés en poussière sitôt qu'ils
avoient été exposés à l'air. Aujourd'hui la science ne
tarderoit pas à s'emparer de pareilles dépouilles; alors ce
fut l'ignorance et le charlatanisme qui firent main-basse
dessus. Les fables commencèrent à circuler; on parla d'un
tombeau où les ossements auroient été découverts, mais dont
on ne retrouva jamais la moindre trace; de médailles de
Marius mêlées aux débris, et enfin d'une inscription sur
pierre dure portant ces mots: _Theutobochus rex_. Qui donc
aidoit surtout à propager ces contes? Deux individus qui
s'étoient tout d'abord donné un intérêt dans l'affaire:
Mazuyer, chirurgien à Beaurepaire, ville des environs, et
David Bertrand ou Chenevier, qui y exerçoit les fonctions
de notaire. Le chirurgien se croyoit avoir autorité pour
attribuer les ossements à qui il lui conviendrait le mieux,
et le notaire pour légaliser le certificat de cette belle
attribution. Mazuyer eut part au procès-verbal qui fut
dressé de la découverte, et qui, selon M. de Blainville
(_Echo du monde savant_, 1835, p. 234), «porte lui-même des
marques évidentes de supercherie.» Cet acte est signé de
Mazuyer et d'un Guillaume Asselin, sieur de la Gardette,
capitaine châtelain, ainsi que de Juvenet, son greffier.
Comme il falloit des _réclames_ pour faire connoître au
monde l'importante trouvaille où le chirurgien et le
notaire avoient placé un si bel espoir de fortune, ils y
avisèrent. M. de Blainville, (_id._, _ibid._) est d'avis
que ce sont eux qui firent forger les détails contenus dans
la brochure ici reproduite, «et la première qui ait été
publiée sur ce sujet». Elle fit son effet: ordre vint de la
part du roi de faire transporter à Paris les ossements du
roi Theutobocus, et on les expédia en toute hâte, sauf «une
partie de cuisse et deux dents», qui restèrent entre les
mains du marquis de Langon. Ce détail, que nous trouvons
dans la _Vie de Peiresc_, par Requier (1770, in-8, p. 144),
n'a pas été connu de M. de Blainville. Le 20 juillet, le
mystérieux ossuaire arrivoit à Paris, et l'intendant des
médailles et antiques du roi s'empressoit d'en donner un
récépissé à Mazuyer et à Bertrand, dit Chenevier, qui
s'étoient engagés à restituer le dépôt à M. de Langon dans
les dix-huit mois, à moins, toutefois, que Sa Majesté n'en
décidât autrement. La Cour étoit alors à Fontainebleau;
on y porta les ossements, qui étoient la grande curiosité
du jour: «Il y a quelques mois, lisons-nous dans une
lettre du P. Millepied au P. Louis Richeome, datée du 8
octobre 1613, qu'on porta de Paris ici, dans la chambre
de la reyne, les ossements d'un géant, qu'on disoit être
ceux de _Teutobotus_ (_sic_), roi des Cimbres, décrit
par Florus. L'os de la jambe ou de la cuisse étoit de
plus de cinq ou six pieds de hauteur, ou d'environ, et de
grosseur à proportion. Le roi, les voyant, demanda s'il y
avoit eu de si grands hommes. Ayant été répondu que oui:
«--Beaucoup de tels sujets feroient une belle armée, dit
quelqu'un.--Oui, dit le roi, mais ils auroient bientôt
ruiné un pays.» Un fragment de cette lettre, dont le
curieux témoignage n'avoit pas encore été, que je sache,
invoqué comme preuve de cette histoire, se trouve dans le
_Dictionnaire historique_ de M. de Bonnegarde, à l'article
Louis XIII (t. III, p. 227-228). Ceux qui avoient répondu
oui, à propos de l'existence possible du géant, ne furent
pas crus sur parole par tout le monde. Dans la lettre,
datée du cabinet du roi, qui fut écrite à M. de Langon
pour le remercier de son envoi, on ne sembla pas bien
convaincu de l'identité de ces débris avec les restes du
roi Theutobocus. On ne la nioit pas positivement, mais on
désiroit voir les médailles qui avoient été, disoit-on,
trouvées dans le tombeau; et l'on demandoit aussi la partie
du squelette restée à Langon. Tout cela, selon nous,
impliquoit un doute indirect. Le chirurgien Habicot ne le
partageoit pas. Il prit fait et cause pour son confrère
le chirurgien Beaurepaire, et il fit paroître, avec une
dédicace au roi, sa _Gigantostéologie, ou Possibilité
des géants_. Riolan, qui, en sa qualité de médecin, ne
devait pas être d'une opinion que soutenoit la corporation
ennemie, riposta tout aussitôt, mais sans se nommer, par sa
brochure _La Gigantomachie_. Réplique du parti contraire:
Habicot, ou quelqu'un des siens, publia la _Monomachie_,
sans nom d'auteur; Riolan, piqué, nia plus hardiment. Rien
qu'au titre: _Imposture découverte des os humains supposés
d'un géant_ (1614, in-8), on sent que sa seconde brochure
est beaucoup plus vive et plus nette que la première.
Habicot, à court d'arguments, écrit alors à Mazuyer, qui
étoit retourné à Beaurepaire, et lui demande en hâte les
certificats de la découverte, mais Mazuyer ne s'exécute
pas. En juin 1618, il n'avoit pas encore satisfait à la
demande d'Habicot. Cependant un nouveau champion étoit
entré dans la lice: c'étoit un chirurgien nommé Guillemeau,
qui publia, en 1615: _Discours apologétique du géant_.
Riolan, resté sous les armes, mit au jour, trois ans après,
la pièce capitale de ce débat, que le temps n'avoit fait
qu'envenimer. Après cette nouvelle brochure: _Gigantologie,
ou Discours sur les géants_, 1618, in-8, Habicot n'avoit
qu'à s'avouer battu, d'autant mieux que les pièces qu'il
attendoit de Mazuyer ne lui étoient pas parvenues. C'est ce
qu'il ne fit pas: son _Antigigantologie, ou Contre-discours
de la grandeur des géants_, vint prouver qu'il croyoit plus
que jamais à l'infaillibilité de la cause qu'il défendoit.
Riolan auroit cependant bien mérité de convaincre tout le
monde. Quand il avoit dit, dans son dernier ouvrage, que
ces os n'appartenoient pas à un géant, mais à un éléphant
ou à une baleine, il avoit été bien près de la vérité.
Peiresc avoit aussi été de cet avis. (V. sa _Vie_ par
Requier, p. 148.) Ces ossements, suivant lui, étoient
ceux d'un éléphant, et il pensoit qu'en ces sortes de
découvertes il falloit répéter ce qu'a dit Suétone de
débris semblables trouvés de son temps: «_Esse Capreis
immanium belluarum, ferarumque prægrandia membra, quæ
dicuntur gigantum ossa et arma heroum._» (August., cap.
72.) Le silence se fit enfin sur cette grande dispute; on
ne reparla du roi Theutobocus et de ses ossements que plus
de cent ans après. C'est dans une lettre, adressée le 22
décembre 1744 à l'abbé Desfontaines, et publiée au tome
V de ses _Jugements sur les ouvrages nouveaux_, qu'il en
est question. Il y est parlé de la moitié d'un os de la
jambe et d'une dent, possédées encore par le petit-fils
du marquis de Langon. C'étoit la partie des ossements qui
n'avoit pas été envoyée à Paris, et dont Requier nous a
parlé dans la _Vie de Peiresc_. Qu'étoit devenu le reste?
On va le savoir. En 1832, un naturaliste, M. Audoin, étant
à Bordeaux, apprit d'un de ses confrères, M. Jouannet, que
les ossements attribués au roi Theutobocus se trouvoient
depuis fort longtemps dans le grenier d'une maison de cette
ville. Suivant la tradition, ils avoient été apportés
par Mazuyer pour être montrés en public, mais le pauvre
diable, n'ayant pas fait ses frais, les avoient laissés
pour compte. On ajoutoit que, ce qui lui avoit surtout nui,
c'étoit la concurrence d'une troupe de comédiens alors en
passage à Bordeaux, et dont le public avoit préféré les
farces à cette _montre_ de vieux ossements. Cette troupe,
toujours suivant la tradition, auroit été celle de Molière;
c'est des Bejard qu'on vouloit dire. On sait, en effet,
qu'ils allèrent à Bordeaux, sous le patronage du duc
d'Epernon. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on eut connaissance
au Muséum, de l'existence de ces débris, on pria M.
Jouannet de les envoyer à Paris, ce qui fut exécuté. Grâce
aux progrès qu'avait faits la science paléontologique,
il fut alors facile de reconnoître que ce n'étoient ni
les os d'un géant ni même les restes d'un éléphant, comme
l'avoit dit Riolan ainsi que Peiresc, et comme l'avoit
répété Cuvier, dont l'erreur étoit bien pardonnable
puisqu'il n'avoit pu les voir, mais les ossements d'un
véritable mastodonte, «semblable, dit M. de Blainville, à
celui de l'Ohio, dans l'Amérique septentrionale.» Cette
découverte, dont les résultats s'étoient fait attendre
deux cent vingt ans, étoit des plus précieuses. On ne peut
même pas en citer une pareille en Europe, «puisque, dit le
même savant, parmi les restes européens de mastodontes,
c'est à peine si l'on cite quelques fragments de mâchoire,
adhérents aux dents recueillies en grand nombre dans le
midi de la France.» On peut se demander, après tout cela,
si les débris retrouvés à Bordeaux sont bien ceux qui
étoient provenus des fouilles faites à Chaumont. M. de
Blainville n'en a jamais douté. Il s'y trouvait, il est
vrai, quelques morceaux de plus, mais «cela peut tenir,
dit-il, à ce que les pièces ont été mal dénommées dans
le premier procès-verbal.» Quant aux morceaux masquants:
l'astragale, le calcanéum et une vertèbre, leur absence
s'explique encore plus aisément, puisque, ce que n'a pas
dit M. de Blainville, Peiresc, sur la fin de sa vie, avoit,
suivant Requier (p. 148) «obtenu quelques morceaux des os
prétendus du géant.» M. de Blainville conclut ainsi: «Il
est à peu près hors de doute que ces ossements sont bien
ceux qui ont été attribués au roi Theutobocus, car il
seroit bien difficile de croire qu'un second hasard auroit
porté à la lumière six ou sept pièces capitales exactement
les mêmes que dans le premier.»--En 1726, Scheutzer commit
une erreur du même genre que celle dont nous venons de
conter l'histoire. Le prétendu homme fossile trouvé dans
les carrières d'Oeningen, et dont il publia une description
dans les _Transactions philosophiques_, n'était, comme le
prouva Cuvier, qu'une grande salamandre.]
Entre tous les effects que ceste grande mère et ouvrière de toutes
choses de nature a jamais produict en ce bas univers, l'enorme
grandeur de certaines personnes, vulgairement appelées geants,
a toujours tenu le plus haut rang et degré sur le theatre des
merveilles; tesmoins en sont les Sainctes Escriptures en la
destruction de ceste tour de confusion, je dis la tour de Babel;
tesmoin les poëtes en leurs gigantomachies, tesmoin l'admiration
avec laquelle les historiens vont descrivant ces estranges colosses,
tesmoin enfin l'ethimologie de leur nom de geant, qui ne veut dire
autre chose que fils de la terre; comme s'il n'eust pas esté au
pouvoir des hommes de les engendrer; ce qui fait dire à Juvenal:
_Unde fit ut malim fraterculus esse gigantum._
Voulant exprimer une race obscure et incognuë comme n'ayant esté
produicte que de la terre; et, qui plus est, ceux qui n'ont point
voulu ramper si bas ont bien osé asseurer que leurs progeniteurs
n'avoyent esté autres que les genies et demons, comme si ceste
generation estoit impossible aux hommes, et comme si la nature
n'avoit autre remède pour eslever si haut ces estranges colosses.
N'est-il bien vraysemblable que ceste grande architecture ne leur
aye peu fournir une extrême chaleur et humeur tout ensemble, vrais
instruments et vrayes causes de ceste enorme grandeur, et par ce
moyen mettre en practique l'axiôme: _Operatur natura quantum, et
quandiu potest_, sans neantmoins faire aucun sault _ab extremis ad
extrema: natura enim in suis operationibus non facit saltum_.
* * * * *
Il est donc vray, et qu'il y peust avoir eu des geants sur la terre,
et qu'ils ont peu avoir pour progeniteurs des hommes, non seulement
devant le deluge, ains longtemps après; et à ce propos, avant que
passer aux profanes, faict pour moy le docte S. Augustin, quand il
va racontant qu'un peu auparavant la ruine que firent les Gots, il
y eust à Rome une femme de la grandeur d'un geant, les parens de
laquelle n'outrepassoyent point la mesure commune de la stature des
autres hommes. Et de faict, d'où auroit esté engendré un Goliath, de
quel ciel seroit tombé Og, roy de Basan, le premier estant grand de
six coudées et une palme, selon Samuel, et le lict du second, qui
estoit de fer, ayant neuf coudées de longueur, la coudée, selon la
supputation des Grecs, estant de deux pieds, et, selon les Latins,
d'un pied et demy? Davantage, ne vois-je pas les Israëlites ne
sembler que sauterelles à comparaison des Amachins? N'entends-je pas
toute l'antiquité proclamer contre ceux qui, d'une arrogance plus que
terrestre, osent nier avoir jamais marché sur la terre des hommes
de telle grandeur? Et en premier lieu Plutarque, en la vie et l'ame
de l'antiquité, recite que Sertorius, estant entré en la ville de
Tingien, en laquelle, selon les Lybiens, il avoit ouy dire que le
corps d'Athènes estoit, ce que ne pouvant croire pour la grandeur de
la sepulture, le fit descouvrir et ouvrir, et ayant trouvé un corps
d'homme de trente coudées de long, en demeura grandement esmerveillé,
et, après avoir immolé dessus une hostie, fit recouvrir et refermer
le tumbeau. Pline, curieux en la recerche des choses naturelles,
nous en presentera le second, disant qu'en Crète, maintenant nommée
Candie, un grand terre tremble estant excité, et une montagne
abatuë et renversée, on trouva le corps d'un homme droict estant de
quarante-six coudées, lequel quelques uns ont voulu dire estre le
corps d'Orion, les autres d'Othion. Philostrate, en ses Héroïques,
nous en va descrivant trois en semblable grandeur pour le moins,
non de moindre admiration, le tect de la teste d'un desquels il
raconte n'avoir peu remplir du tout de vin avec soixante-douze pintes
candiotes. Quelques-uns en ont voulu descrire, le premier de la
hauteur de trente coudées, le second de vingt-deux et le troisiesme
de douze; mais d'autant qu'il ne va exprimant que la grandeur de
celuy qui fust trouvé en l'isle de Cos, qu'il dit estre de dix-huit
pieds, ne faisant aucune mention de la hauteur de celuy de Lemnos,
trouvé par Menocrates, ni aussi de celuy qui fut descouvert en l'isle
d'Imbos. N'ayant deliberé d'apporter icy que les choses plus averées,
je me contenteray seulement de demeurer avec Philostrate. Enfin les
historiens nous en produisent une infinité d'autres, comme celuy qui
fust trouvé en Cicile, de quarante pieds; comme le corps d'Orestes,
tiré hors par le commandement de l'oracle, estant de sept coudées;
comme celuy duquel il y a encore quelques ossements à Valence; comme
ceste femme de Cilicie, que descrit Zonatus en la vie de l'empereur
Justin Thracian, qui en hauteur surpassoit plus que d'une coudée
les plus grands hommes que l'on luy eust peu presenter; comme enfin
un des deux Maximiens, empereurs, lequel, au rapport de Julius
Capitolinus, en sa vie, selon Cordus, se servoit du brasselet de sa
femme pour anneau, tiroit et comme ravissoit après soy les carroces
et chargées, brisoit et pulverisoit entre ses doigts la pierre nommée
thopase, mangeoit quarante et soixante livres de chair, beuvoit une
certaine mesure nommée amphora capitolina, lassoit quinze, vingt et
trente soldats, et à la luicte en renversait dix en un corps; bref,
exerçoit une infinité d'autres actes qui ne peuvent signifier en luy
qu'une estrange grandeur. Je n'aurois jamais faict, et me perdrois
au desnombrement de ces énormes colosses si je voulois rechercher
tout ce que l'histoire, mémoire du temps, nous en a laissé une chose
seule; ne puis-je pas passer soubs silence, à sçavoir, combien grande
devoit être la force de Turnus quand il jetta ceste pierre contre
Ænée, sur laquelle Virgile dit que douze hommes de front se pouvoyent
coucher, par ces vers:
_Saxum immane ingens, campo qui forte jacebat
Limes agro positus, litem ut discerneret arvis:
Vix illud lecti bis sex service subirent,
Qualia nunc hominum producit corpora Tellus,
Ille manu raptum trepida torquebat in hostem._
Mais pourquoy prens-je tant de peine à vous representer devant les
yeux ces grands corps comme par une image, puis que M. de Langon,
gentil-homme daulphinois, en a descouvert un reel et naturel sur ses
terres, que toute la France a devant les yeux; un, dis-je, sinon
grand de soixante coudées, comme un Antheus; sinon de quarante-six,
comme un Orion et autres, neantmoins ne peut que ravir de grande
admiration ceux qui auront ce bonheur que de le voir, sinon à tout
le moins les principaux ossements, qui par leur grandeur le nous
representent, et font juger à l'oeil pour le moins de la grandeur
de vingt pieds l'os de la cuisse et de la jambe devant qu'estre
aucunement rompus conjoincts ensemble, venans jusques à la grandeur
de neuf pieds, quoy que desnué et de joinctures du pied et semblables
aux autres choses. Mais ne nous enquerons pas seulement quelle est
sa grandeur, cherchons ce qui pourra estre dit de son nom. Outre
qu'il s'est trouvé sur sa tumbe le nom de Theutobocus, Flore le vous
enseignera en son 3 _livre_, _chap._ 3, de la Guerre des Cimbres,
Teutons et Tigurins, descrivant son estrange grandeur, en ce qu'il
estoit eminent de beaucoup par dessus les trophées, et qu'il passoit
par dessus quatre et six chevaux. Voicy ce qu'il en dit:
_Certe Rex ipse Theutobocus quaternos senosque equos transilire
solitus, vix unum cum fugeret ascendit, proximoque in saltu
comprehensus insigne spectaculum triumphi fuit, quippe vir
proceritatis eximia super trophea ipsa eminebat_[245].
[Note 245: C'est bien ce que dit Florus: «Le roi
Theutobocus étoit plus haut que les trophées; nais cela
ne signifie pas, disoit Peiresc, qu'il eût une taille de
vingt-cinq pieds, comme le prétendoient les auteurs de
la découverte. Les trophées que soutenoient, dans les
ovations et les triomphes, les bras élevés de ceux qui les
portoient, ne dépassoient pas douze pieds.»]
Mais à celle fin de rechercher l'histoire un peu plus haut, l'on peut
sçavoir que l'an 642 de la ville de Rome bastie, et le 105 devant
l'incarnation de nostre Sauveur, les Cimbres, Teutons, Tigurins et
Ambrons, quittans leur païs, soit pour le ravage d'eaux que de la mer
occeane, par son exondation, avoit faict, comme veut Florus, soit
par la resolution de renverser et destruire du tout l'empire romain,
comme dit Oriosus, ou à autre but et intention ayant faict et composé
une grande et grosse armée, vindrent attaquer le camp de Marius,
posé non guères loin de la conjunction du Rhosne et de Lysère, et,
après avoir combatu quelques jours, ayant faict trois trouppes,
quelques-uns prindrent le chemin de l'Italie et donnèrent loisir à
Marius de changer son camp et le loger en un lieu plus avantageux,
le campant sur une petite couline eminente sur les ennemis; ce
qu'ayant fait, et estant venu aux mains, la victoire estant demeurée
neutre jusques à midy, enfin la chance se tourna sur les Tigurins et
Ambrons; de telle façon qu'à grand' peine s'en estant sauvé trois
mille, il en demeura sur les carreaux deux cents mille armés et
huictante mille prisonniers, entre lesquels leur roy Theutobocus
rendit le trophée insigne par sa mort. Les femmes, d'ailleurs,
n'ayant peu obtenir la demande faicte à Marius, qui consistoit en
la liberté et au moyen de pouvoir servir à leurs dieux, après avoir
donné de leurs enfants contre les murailles, en partie s'entretuèrent
par ensemble, en partie se pandirent, ayant faict des cordes de
leurs cheveux. Et voilà ce qu'en dit Orosée au lieu sus alegué. Je
sçay bien que quelques-uns, sous l'authorité de Plutarque et Florus,
m'objecteront que Marius defit ces troupes à Aix et à Marseille, et
que mesmes les Marsiliens fermèrent leurs vignes d'hayes faictes
des os des morts, tant fust grande la desconfiture. Mais à cela le
grand nombre de gens duquel estoit composée ceste armée fait voir
clairement que Marius ne les deffit pas tous à une fois; outre que,
puis que nous avons des-jà dit qu'ils se despartirent en trois
troupes, l'une prenant le chemin de l'Italie, l'autre tenant de près
Marius, il est probable que la troisième fust celle-là que Plutarque
dit avoir esté deffaicte à Aix et à Marseille; et quoy que Florus
confonde la mort de Theutobocus avec la deffaicte que le dit Marius
fit à Aix, neantmoins, tant parce que ceux-cy estoyent vrayement
de ses gens, et pour l'authorité d'Orose, que d'autant que nous
trouvons la grandeur, spcifiée par Florus, l'on ne peut que l'on
ne concède nostre geant estre le vray Theutobocus. Et combien que
n'aurions pas ceste preuve qu'ils ayent esté deffaicts proche du
chasteau de Chaumon, dit maintenant Langon, neantmoins les medailles
qui se sont trouvées dans sa tumbe, outre que le nom de Marius y est
demonstré par une semblable figure[246] si est-ce qu'à cause de la
ressemblance qu'elles ont avec celles de l'amphitheâtre d'Orange,
dit de Marius[247], tout soupçon est osté à ceux qui seront si
opiniastres que de n'en vouloir rien croire, si toutesfois il y peut
avoir de ces geants encor en ce temps, je veux dire des coeurs et
jugements si terrestres. Puis donc qu'il conste asses suffisamment de
son nom, parlons plus particulièrement de quelques autres parties de
son corps, et accomplissons la prophétie de Virgile,
_Grandiaq' effossis mirabitur ossa sepulchris_.
[Note 246: Ici, se trouve dans la pièce originale une
grossière figure de médaille où nous n'avons rien
distingué, mais où, paraîtroit-il, il falloit voir
un M et un A. Notre auteur veut, à cause de ces deux
lettres, retrouver là des médailles de Marius. Peiresc
le contestoit, et avec d'excellentes raisons, d'après ce
qu'on lit dans sa _Vie_ par Requier, page 145: «Pour ce
qui est des lettres M A qui se trouvent sur le revers
des médailles, disoit-il, elles ne désignent pas Marius,
dont le prénom Caïus n'aurait pas été omis. Elles n'ont
point été mises pour le mot MARIUS en entier, l'usage des
Romains n'étant de mettre que la seule lettre initiale.
Elles marquent bien plutôt Marseille, république alors, et
à laquelle cette forme de médaille d'argent étoit propre,
comme à une ville grecque, tandis qu'elle ne l'étoit pas
aux Romains.»]
[Note 247: L'auteur veut dire l'arc de triomphe d'Orange,
qui, pendant longtemps, passa pour avoir été construit en
l'honneur de Marius et de sa victoire contre les Cimbres.
Il est à peu près certain aujourd'hui, d'après un récent
mémoire de M. Ch. Lenormant, que ce monument date du règne
de Tibère, et rappelle par conséquent la victoire remportée
pendant le règne de ce prince sur Sacrovir, chef des
Gaulois révoltés. (V. _Comptes-rendus de l'Académie des
Inscript_, par Ern. Desjardins, 1858, in-8, p. 232-249.)]
Et entre autres ne laissons pas eschapper les dents, desquelles tant
s'en faut que nous en disions ce que dit le docte S. Augustin de la
dent qu'il vit au bord de la mer de la cité d'Utique, laquelle on
pouvoit juger estre cent fois plus grande que chascune des dents
de nostre aage, qu'au contraire j'oseray doubler le nombre en la
moindre de celles de nostre Theutobocus, desquels une chascune de
celles que nous avons à les voir ressemblent entièrement, et en
forme et en grandeur, le pied d'un taureau de vingt mois[248]; que,
si l'on peut juger du lyon par l'ongle, je vous laisse à penser
quelle gorge de four il devoit avoir; et afin de n'estre plus long,
laissant la description d'une partie d'une coste et de l'espaule,
et semblables autres ossements que l'on pourra facilement voir, je
parleray seulement de l'espesseur des vertèbres de l'espine du dos,
par la dimension desquelles l'on peut sçavoir au vray combien estoit
haut eslevé nostre grand corps; et je croy qu'il n'y a personne qui,
estant tant soit peu entendu en ces choses, ne le juge surpasser
vingt-cinq pieds, une chacune des vertèbres estant plus espesse
de beaucoup que la grandeur de la tierce partie d'un pied, voire
approchant le demy pied devant qu'estre rien rompues. Je laisse
maintenant au lecteur à faire la supputation, y ayant vingt-huit
vertèbres outre les trois de la queue, dictes similitudinaires, et
je m'asseure et ose encore bien dire cela, qu'on trouvera qu'il
ne dement aucunement sa tumbe, qu'on a trouvé grande de trente
pieds[249].
[Note 248: Ce n'est pas de la taille de ces dents, mais
de leur structure, qu'on se préoccupa le plus lorsque
ces restes furent aux mains des membres de l'Académie
des sciences. C'est d'après leur forme qu'on parvint à
constater d'une façon certaine à quel genre d'animal ces
os devoient appartenir: «La structure des dents, dit M.
de Blainville, formant une couronne hérissée de plusieurs
rangées de tubercules en mamelons, et portées par de
véritables racines, ne peut laisser aucun doute sur le
genre de mammifères auquel ces ossements ont appartenu:
c'étoit un mastodonte, et non un éléphant, comme M. Cuvier
l'avoit pensé à tort, n'ayant, il est vrai, pour porter
son jugement que le poids et une appréciation grossière de
la grandeur de la dent principale. Toutefois, ajoute M. de
Blainville, le fait soigneusement relaté de l'existence des
racines auroit pu le mettre sur la voie, et l'on conçoit
comment Habicot et ses partisans avoient été portés à
soutenir la supercherie de Mazuyer, en remarquant que ces
dents, étant pourvues de racines et de tubercules à la
couronne, avoient réellement quelque ressemblance avec
des dents d'homme, surtout pour des anatomistes qui ne
possédoient à cette époque aucun élément de comparaison.»]