Et la, la, faut-il tant faire la delicate? Ce ne sera que par

derrière, tu n'en verras rien[206].

[Note 206: On ne voyoit même pas toujours quel étoit

l'opérateur. La belle veuve Mme Grasset, perle de l'île

Saint-Louis, entretenoit sa fraîcheur par des remèdes

dulcifiants. Un matin qu'elle étoit en position de s'en

faire administrer un par Louison sa servante, celle-ci,

déjà tout armée, s'aperçut qu'il manquoit un peu de lait

clarifié dans la dose prescrite par M. Renard le medecin,

et à tout petit bruit elle courut à la cuisine, sans que

sa maîtresse, qui, le nez dans la ruelle, ne pouvoit la

voir, remarquât seulement son absence. Mme Grasset avoit

deux prétendants, M. de Lorme et M. d'Argencourt, son

neveu. C'est celui-ci qui arriva sur ces entrefaites. Mme

Grasset crut que c'étoit Louison, et quand, tout ému, il

eut pris l'arme abandonnée, et qu'il l'eut braquée, avec

une justesse que son trouble ne sembloit pas permettre,

elle continua de croire que le service lui étoit rendu par

la main exercée de sa servante. Une lettre du jeune homme

vint, à sa grande confusion, la détromper le lendemain.

Il commençoit par demander pardon de son bon office, puis

il en réclamoit le salaire, en disant qu'il mourroit

s'il ne l'obtenoit pas, après avoir eu le malheur de

le mériter. Son aventure, ajoutoit-il, rappeloit celle

d'Actéon, qui, s'il n'eût été métamorphosé, seroit mort du

désir de revoir, après avoir vu. Mme Grasset n'avoit rien

de la déesse Diane, surtout la cruauté. Elle épousa M.

d'Argencourt. Cette aventure, qui arriva réellement, comme

on peut le voir dans une note de Saint-Simon sur Dangeau,

fut mise en nouvelle. Elle parut en 1678, sous le titre

de: _L'Apothicaire de qualité_, qui plus tard, quand on

l'imprima dans les recueils, se changea en celui de: _Le

Mousquetaire à genoux_. On ajoutoit: _nouvelle françoise

et tout à fait bourgeoise_, afin de dépayser les curieux

au sujet des personnages, qui étoient du grand monde. La

_Bibliothèque des romans_ l'a reproduite dans son 2e

volume d'avril 1777, p. 144-157.]

LE MEDECIN.

Madame, prenez courage, vous n'en aurez que le mal. Y a il

moien d'avoir un peu de papier, que j'envoie une ordonnance à

l'apotiquaire? Que je voie un peu de son urine.

LE MARY.

La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.

LE MEDECIN, _tout bas au mary_.

Voilà de l'urine qui est bien cruë! Prenez-y garde, elle est plus

malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c'est ce que

j'en trouve de plus mauvais; voilà qui se prepare à une longue

maladie: donnez-vous bien de garde pourtant de l'estonner. Vous lui

ferez prendre son lavement sur les six heures; je reviendray demain

au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang; après, selon

qu'elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons à faire.

L'APOTIQUAIRE.

Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte: il faut le prendre

vistement, cela vous deschargera beaucoup.

LA BOURGEOISE MALADE.

Jesu! que je sens de mal! Je ne pense pas vivre encore longtemps

comme cela: je me sens si debile!

L'APOTIQUAIRE.

O la, la, Madame, prenez courage, taschez à vous fortifier, et me

prenez souvent de bons bouillons.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! je ne sçaurois rien prendre.

L'APOTIQUAIRE, _en donnant le clistère_.

Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre

haleine, s'il vous plaist.

LE MARY.

Eh bien, m'amie, comment te trouves-tu? Tu ne veux pas prendre

courage? Tasche un peu à te r'avoir: il me fasche de te voir si

longtemps comme cela, tu m'attristes grandement.

LA BOURGEOISE MALADE.

Helas! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je

sens tant de mal que je ne sçay de quel costé me tourner.

LE MARY.

Et bien, ma fille, ton clistère a t'il bien opéré?

LA BOURGEOISE MALADE.

Nany, tout m'est demeuré dans le corps; il ne m'a de rien servi qu'à

m'affoiblir davantage; cela m'a esmeue de la plus terrible façon

que je ne sçay plus où j'en suis; ne me parlez plus de prendre des

clistères, si vous ne me voulez faire mourir.

LE MARY.

Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement

de là; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien

de te guerir. Le medecin a ordonné que tu serois saignée demain, et

puis après tu prendras une petite potion.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n'y pourez plus quelle

pièce coudre, et que vous ahannerez[207] bien à me tirer de là. Vous

sçavez bien que je ne suis pas femme à prendre tant de drogues; j'ay

le plus meschant coeur du monde: il n'est pas possible que je prenne

rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous

voulez faire une boutique d'apotiquaire de mon corps.

[Note 207: _Vous aurez bien de la peine._ On disoit plus

souvent, dans ce sens, _suer d'ahan_. Plus anciennement,

on avoit dit _en hanner_, comme on le voit dans la vieille

traduction françoise des _Dialogues de saint Grégoire_

(_Biblioth. imp., fonds Notre-Dame_, nº 210 _bis_,

fol. 115). Les hommes employés aux _corvées_, qui, en

bas-breton, s'appellent _anez_, étoient désignés par le

mot de _ahaniers_ (Froissart, édit. du _Panthéon littér._,

t. II, p. 339). Aujourd'hui encore, dans l'Orléanais,

dans le Lyonnais, etc., ceux qui ramassent les immondices

s'appellent des _âniers_.]

LE MEDECIN.

Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m'amie? O là

là, prenez courage: avec l'aide de Dieu vous n'en aurez que le mal.

Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne

vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. Là, ma

fille, voilà monsieur qui vous vient saigner. A t'elle pris quelque

chose?

LE MARY.

Monsieur, nous lui avons donné le jaune d'un oeuf.

LE MEDECIN.

Ha! falloit bien, falloit bien.

LE MARY.

Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.

LE MEDECIN.

Ah! falloit pas, falloit pas.

LA BOURGEOISE MALADE.

Mais je ne sçay pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si

vous me saignez, je demeureray entre vos mains: je suis desja assez

debile.

LE CHIRURGIEN.

Madame, on ne vous fera qu'ouvrir la veine; vous n'en serez pas

debilitée davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah! entendez à moy. Ah! je me meurs!

LE MEDECIN.

Un peu d'eau fresche, ce n'est rien.

LE CHIRURGIEN.

Une goutte de vin.

LA BOURGEOISE MALADE.

Ah Jesu! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j'estois

morte!

LE MEDECIN.

La la, ce n'est rien qu'une petite debilité qui vous a prise. Il

faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte

d'herbes; et surtout ne la laissez pas dormir.

LE MARY.

Perrette, faicts un bouillon à ma femme, mets-y toutes sortes de

bonnes herbes et un morceau de beure frais; surtout ne le salle

guière.

PERRETTE.

Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon?

LA MALADE.

Jesu, quel bouillon! Voilà qui est amer comme suye: j'aimerois autant

prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n'avoir

pas l'habileté de faire un potage.

PERRETTE.

En da, Madame, j'y ai gousté: il est fort bon; c'est que vous estes

degoustée; voilà du meilleur bouillon qu'on sçauroit jamais prendre.

LA MALADE.

M'amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.

PERRETTE.

En da, je ne sçay donc quel bouillon il vous faudroit; quand ce

seroit pour la bouche du roy, il ne sçauroit estre meilleur.

ROULINE, _deuxième voisine_.

Hé bien, Perrette, comment se trouve ta dame? Nostre maistresse

m'avoit envoyée pour en sçavoir des nouvelles.

PERRETTE.

Je ne sçay comment elle se trouve: elle me donne plus de mal que

la gresle[208]. Je ne sçaurois rien faire à son gré: je lui avois

tantost faict le meilleur bouillon qu'on eust sceu voir, et si elle

n'y a daigné gouster. Il y a bien des affaires après elle; si son

mary n'est tout le jour à luy licher le nez, on n'a ny beau fait ny

beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J'en

voudrois estre aussi loing que j'en suis près.

[Note 208: _Grêle_ se prenoit proverbialement dans le sens

de malheur. On dit encore, dans quelques provinces: c'est

la _grêle_, pour: c'est malheureux; et, dès le dix-septième

siècle, avoir l'air grêlé signifioit: avoir l'air

misérable. (V. Destouches, _Le Glorieux_, acte IV, sc. 7.)]

GEORGETTE, _seconde voisine_.

Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir? Il y a

moult longtemps qu'elle est malade; cela est bien ennuiant pour toy.

Tu me sembles grandement changée.

PERRETTE.

Je n'ay garde de faillir que je ne sois bien changée, d'estre jour et

nuit sur pied: j'ay plus de mal qu'un pauvre chien, et si encore on

ne m'en sçait point gré.

ROULINE.

Pardy, la nostre n'est point comme cela, Dieu mercy: c'est la femme

la plus aisée à gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense,

notre maistre est assez malaisé pour tous deux.

GEORGETTE.

Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place; tu te

plains de saine teste. J'ay affaire à la veufve et aux heritiers,

moy; si la femme est bien mal-aisée, le maistre est encore pire.

PERRETTE.

J'aymerois bien mieux oüir crier une femme debout que de la voir

geindre couchée, car tout de jour elle me viendra dire: Chauffez-moy

un peu des linges; tantost: Tirez-moy un petit ce rideau; tantost:

Faictes taire ces enfans si vous voulez; cela fait un si grand bruit

que cela m'alourde. Enfin ce n'est jamais fait, car je n'ozerois

jamais destraquer[209] de sa chambre: il faut que je sois là

tousjours liée.

[Note 209: _S'éloigner._ Je trouve ce mot employé, avec le

même sens, par Estienne Pasquier, liv. I, _lettre_ 3.]

ROULINE.

Jesu! si tu sçavois la vie que nostre maistre me fit l'autre jour,

c'estoit bien autre chose. Je ne sçais ce qu'il avoit en la teste,

je croy qu'il s'estoit levé le cul le premier; il sembloit qu'il

me deust tout jetter à la teste; vramment je disois bien que je

sortirois ce jour-là. Jamais je n'en endureray tant que j'en ay

enduré: je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me

retenir en une telle maison.

GEORGETTE.

Helas! qu'il est heureux qui se peut passer de servir! Helas! ma

pauvre, j'aymerois mieux ne manger qu'une croute de pain et n'aller

point en service; il y a tantost je ne sçay combien d'années que je

sers, et si Dieu sçait ce que j'y ay amassé.

PERRETTE.

Ouy vramment, en amasser! Une personne qui va droit en besongne,

ma foy, il n'en amasse point tant; quand il faut prendre de quoy

s'entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune à la

fin: car de dons il n'en faut point chercher ceans. C'est une maison

bien chanceuse; ils ont regret au pain qu'on mange; ce sont les gens

les plus mécaniques[210]: seulement mes qu'elle soit relevée, Dieu

sçait la vie qu'elle fera, je ne seray pas bonne à donner aux chiens;

j'auray bien fait de la despence. Elle me dira bien: Jesu! m'amie,

vous mettez bien tout à sac, hardy qui rien n'y met; si vous estiez à

vostre mesnage, je ne sçay si vous feriez comme cela; la, la, m'amie,

quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait

comme nous nous traictons, je n'ay pas seulement le coeur de manger.

[Note 210: _Mécanique_, d'après le dictionnaire de Richelet

et de Trévoux, se disoit pour un homme bas, vilain, avare.

Montaigne (liv. III, ch. 6) avoit employé ce mot dans un

sens à peu près semblable.]

ROULINE.

Jesu! qui eust cru que ces gens-là eussent esté comme cela! Je

croyois pour moi que tu y feusses bien à ton aise.

PERRETTE.

Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir: tout ce qui reluit

n'est pas or! Voilà que je prends bien de la peine après elle, et

quand j'acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas

gouverner, ils ne mettront guières à me mettre dehors; encore si en

ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs

criries.

ROULINE.

Tu fais bien de la dissimulée. Je veux bien que ta maistresse te

fasche, mais ton maistre t'appaise bien; je ne m'estonne pas si elle

te crie, elle a mal à la teste.

GEORGETTE.

Ma foy, le nostre n'arrestera pas les coups, il la fera bien plustost

crier contre moy; s'il recognoist seulement qu'on ne fasse pas bien

quelque chose à sa fantaisie, il yra tout reconter; c'est le plus

maussade villain: je suis bien heureuse quand il n'est point à la

maison, j'en demande plustost les talons que le devant.

ROULINE.

Encore je patianterois, moy, si je n'avois qu'un maistre et une

maistresse à gouverner; mais j'avons un si grand train d'enfans que

je ne sçay auquel entendre: l'un me demandera du pain, l'autre me

demandera à boire, l'autre me demandera à pisser, l'autre voudra

aller jouer, et je ne sçaurois auquel obeïr. Je n'ay jamais eu

d'enfans, et si j'en suis bien saoule.

LE MARY.

Perrette, n'est-ce point tantost assez caquetté? Voilà une pauvre

femme qui se meurt, et, au lieu d'estre là auprès d'elle à y prendre

garde, il y a une heure qu'elle est à cette porte à causer. Si je vas

à toy, je te hasteray bien d'aller.

PERRETTE.

Tredame! cela luy a donc pris bien soudain? Je n'en viens que de

partir tout à cette heure, elle m'a dit que je la laissy un peu

reposer.

LE MARY.

Va-t'en vistement querir le medecin.

LE MEDECIN.

Qu'est-ce, Monsieur? Qu'y a-t'il de nouveau? Est-il empiré à madame

vostre femme?

LE MARY.

Hélas! Monsieur, on n'y cognoist plus rien; c'est à ce coup que je

n'ay plus de femme.

LE MEDECIN.

Je la trouve grandement changée, je croy que vous ne la garderez plus

guières; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n'est la grande

jeunesse qui la puisse r'amener, je n'y vois pas grande apparence

qu'elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires,

prenez-y garde, il est temps d'y penser.

PERRETTE _au mari_.

Hé Jesu! Monsieur, je pense que voilà madame qui tire à sa fin.

LE MARY _à sa femme_.

Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire?

LA FEMME.

Helas! mon ami, je voy bien qu'il me faut mourir. Je vous recommande

vos pauvres petits enfans; comme vous m'avez esté bon mary,

soiez-leur bon père; encore que vous vous remariassiez, ne les

oubliez pas pourtant.

LE MARY.

Que je me remarie? Ah! ma fille, ne me parle point de cela: je ne

croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.

LA FEMME.

Mon coeur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la

dernière fois; je te prie de ne m'oublier jamais.

LE MARY.

Hé bien, m'amie, hé bien, ma fille, mon pauvre coeur, tu ne me veux

rien dire? Ne me connois-tu point? Ma fille, parle un petit à moi;

hé, dis-moy encore une pauvre parole. Ah! mon Dieu, je croy qu'elle

est passée! Ah! que je suis misérable! Ah! que j'ay perdu une bonne

femme! Ah! que c'estoit une bonne mesnagère! Je ne trouverray jamais

sa pareille: c'estoit la femme de la meilleure humeur. Ah! mes

enfans, que vous avez perdu une bonne mère! Vous avez perdu la plus

belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans!

PERRETTE.

Hé! Monsieur, qu'est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant?

Il vous faut conserver pour survenir à vos enfans: car s'il vous

alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.

LE MARY.

Mais quoy? ou iray-je! de quel costé me tourneray-je! Helas! j'ay

perdu toute ma consolation! Combien ay-je de mal au coeur, quand je

vois tant de pauvres petits enfans après moy! Hélas! que j'ay la

queuë longue[211]! Je n'avois le soing de rien, et à cette heure, il

faut que j'aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.

[Note 211: Dans l'Orléanais, on dit encore, avec le même

sens: avoir une _couée_ d'enfants.]

PERRETTE.

Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une

bonne femme, et moy j'ai perdu une bonne maistresse. Hélas! je disois

qu'elle estoit si grondeuse; mais pleust à Dieu qu'elle fust encore

au monde, à la charge de la gouverner encore autant que j'ay fait: la

pauvre femme! c'estoit le mal qui luy faisoit dire cela. Hé! Jesu!

que j'ay perdu une bonne maistresse!

LE MARY.

Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as

trouvé en moy un bon maistre; pourveu que tu gouvernes bien mes

enfans, je ne te delairay ny à la mort ni à la vie, ce sera au plus

vivant des deux.

PERRETTE.

O Monsieur, je n'ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous

et vos enfans aussi fidellement que j'aye jamais faict; je ne feray

pas pis que j'ay faict.

* * * * *

DIALOGUE VIII.

L'Amant Bourgeois.

La Maistresse Bourgeoise.

* * * * *

L'AMANT.

Bon soir, Madame; comment vous portez-vous depuis que je n'ay eu

l'honneur de vous voir?

LA MAISTRESSE.

Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.

L'AMANT.

Pour moy, Madame, je n'ay peu me bien porter estant absent d'une

personne si belle que vous estes.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, cela vous plaist à dire.

L'AMANT.

Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d'en parler.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vos mespris vous servent de louanges[212].

[Note 212: C'étoit, à ce qu'il paroît, une façon de

parler à la mode. Malherbe, dans la chanson que lui prit

Gaultier-Garguille, l'a prêtée à Robinette. (V. notre édit.

des _Chansons de Gaultier-Garguille_, p. 74.)]

L'AMANT.

Madame, j'ay esté bien fasché d'estre esloigné si longtemps de ces

beaux yeux qui sont mes soleils; je vous jure que j'ay reçu mille

desplaisirs de leur eclipse.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je n'ay pas tant merité envers vous.

L'AMANT.

Madame, vous avez tant de merites qu'on ne sçauroit les nombrer; mon

Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont

beaux!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.

L'AMANT.

Madame, je n'aurois garde de m'adresser à vous pour me mocquer, mais

je vous prie de croire que c'est l'amour que je vous porte qui me

faict parler de la façon.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne

voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.

L'AMANT.

Ah! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d'une

personne; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy; je

n'ay pas assez de merite pour vous; il vous en faut bien un autre;

peut-estre qu'il y en a desja quelqu'un qui occupe la place.

LA MAISTRESSE.

Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n'aime personne plus

que l'autre; quant à de moy, je voy tout le monde esgalement.

L'AMANT.

Ah Dieu! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame! Que

je ferois estat de moy si j'avois ses bonnes graces.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, je sçay bien que vous sçavez bien vostre monde; vous

n'allez point chercher à vos talons ce que vous voulez dire.

L'AMANT.

Madame, pardonnez-moy, je n'ay point tant de discours; mais c'est que

vous estes si belle qu'on ne sçauroit s'empescher de vous aymer. Mon

Dieu, que voila un bras qui est blanc et potelé!

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d'assiz comme debout; il n'y a

nullement de beauté en moy.

L'AMANT.

Madame, c'est vostre humilité qui vous faict parler ainsi; il vault

mieux que ce soit vous qui le die qu'un autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous

respondre[213]. Je ne suis pas personne qui entende si bien le

discours; c'est une chose ou je ne m'estudie guieres.

[Note 213: Il s'agit des livres dont nous avons parlé plus

haut, note 2, et notamment des ouvrages de Nervèze. Une

coquette des chansons de Gaultier-Garguille répond aux

galanteries de son amant:

Je cognois à vos beaux discours

Que vous lisez Nervèze.

(V. notre édit., p. 98, note.)]

L'AMANT.

O Madame, vous n'estes pas en ceste resputation-là: vous avez le

bruict d'estre la mieux disante de Chartres, et d'estre bien venue

en toutes sortes d'honnestes compagnies, où on vous affectionne

grandement.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, ne m'attribuez point tant de louanges, car elles ne me

sont point deuës pour tout.

L'AMANT.

Madame, je ne vous en sçaurois tant attribuer qu'il vous en est deu;

vous n'avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le

monde, car je croy que toutes les sept beautés sont en vous. Mon

Dieu, que voila un beau visage! Il m'est a voir que je serois assez

content si vous me vouliez favoriser seulement d'un baiser.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous m'en excuserez, s'il vous plaist: je ne suis point

fille qui baise personne.

L'AMANT.

Jesu! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose? Si vous ne me

le voulez donner d'amitié, je le prendrai de force, encore que ce me

seroit plus de contentement d'une façon que de l'autre.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir

à tout cela.

L'AMANT.

Ah! Madame, voulez-vous me desobliger de la façon! Serez-vous

tousjours farouche de la sorte?

LA MAISTRESSE.

Je ne suis farouche que de bonne sorte; si on vous donne un pied

d'abandon, vous en prenez deux; on n'a que faire de se rendre

familier avec vous, vous prenez assez de liberté.

L'AMANT.

Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un

baiser, mais c'est la grande amour que je vous porte qui m'incite à

cet effet. Madame, je vous prie de me l'accorder.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous estes grandement importun; arrestez-vous si vous

voulez, je n'aime pas le bruit si je ne le fais; on en a bien veu

d'autres que vous.

L'AMANT.

Quoy, Madame, on n'ozeroit donc vous approcher? Au moins que je

touche à ce beau sein là.

LA MAISTRESSE.

C'est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens là, qui

se laissent ainsi manier: c'est à faire à d'autres. Je croy que ce

n'est que pour m'esprouver ce que vous en faictes; je ne croy pas que

vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte à cela.

L'AMANT.

Madame, ce que j'en ay fait ce n'estoit pas pour vous offencer; vous

vous faschez pour un bien maigre subjet: j'ayme bien mieux m'en aller

que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n'estes

pas aujourd'huy en vostre belle humeur, je m'en vais vous donner le

bon soir: peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout

cela n'empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais,

Madame, je vous prie que je ne m'en aille point disgracié de vostre

personne.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, il n'y a point de disgrace à tout cela; mais c'est que vous

estes si pressant, et si mouveux[214], qu'on ne sçauroit estre un

quart d'heure en repos avec vous.

[Note 214: C'est un mot encore employé dans l'Orléanais,

avec le sens de _remuant_, _affairé_.]

L'AMANT.

Madame, si je sçavois vous avoir esté importun, je m'estimerois le

plus malheureux du monde.

LA MAISTRESSE.

Et la, la, mon Dieu, vous n'estes pas si fasché que vous en faites le

semblant; on vous cognoist bien; vous en yrez dire tantost autant à

une autre: c'est pour donner carrière à vostre esprit.

L'AMANT.

Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens là qui sont si

changeants? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui

j'aye de l'affection, et vous jure que si vous avez mon service pour

agreable, je n'en auray jamais d'autres que vous.

LA MAISTRESSE.

O Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n'avois oüy

dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m'en faire

accroire; mais je ne suis pas de si legère creance.

L'AMANT.

Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l'amour que je

vous porte? Vous n'avez qu'à me commander, je vous obeïrai en tout.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, je ne voudrois pas faire de mon maistre mon serviteur; je

voy bien que vous estes grandement obligeant.

L'AMANT.

Hélas! Madame, je ne me mets qu'en mon devoir.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c'est que vous estes

ainsi bien appris.

L'AMANT.

Madame, ce n'est point civilité, mais affection: je m'asseure que

maisque[215] vous l'ayez recongneuë, vous l'aurez agreable; vous ne

trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volonté

et de discretion.

[Note 215: Dans le sens de: quoique. Cette expression,

fort employée au 16e siècle et au commencement du 17e (V.

Des Périers, 1735, in-12, t. I, p. 18), fut proscrite par

l'Académie dans ses _Observations_ sur Vaugelas.]

LA MAISTRESSE.

Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela

est bon pour un temps; mais quand on a eu d'une fille ce qu'on en

desiroit, on ne s'en soucie plus: quand vous serez hors d'ici, vous

en rirez.

L'AMANT.

Madame, je vous prie de n'avoir point cette pensée-là de moy;

j'aimerois mieux estre mort mille fois, que d'avoir songé à parler de

la moindre faveur que j'aurois receuë de vous.

LA MAISTRESSE.

Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j'ay

grand peur qu'elles ne tiennent pas; si vous me trompez en la moindre

chose, jamais je ne me fieray en vous.

Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 9 / 19 段