encore à une personne comme vous qui payez content; cela seroit bon
pour ces faiseurs de chevissoires[188].
[Note 188: C'est-à-dire qui prennent des arrangements pour
payer. _Chevissoire_ est ici pour _chevisance_, qui, en
terme de palais, signifioit _traité_, _accord_.]
LA BOURGEOISE.
Et Dieu, Madame, vous leur salez donc bien?
LA MARCHANDE.
En doutez vous, Madame? Comment attendre si longtemps, et estre en
hazard de perdre son denier? Si nous avions nostre argent, il nous
profiteroit.
LA BOURGEOISE.
Pour moy, je n'achepte rien à credit, j'ayme autant payer comptant
que de payer une autre fois: tousjours faut-il payer.
LA MARCHANDE.
Madame, je le sçay bien, c'est pourquoy je vous dis aussi tout du
premier coup le plus juste prix.
LA BOURGEOISE.
Madame, je ne suis pas resolue d'en donner davantage que huit francz
au dernier mot.
LA MARCHANDE.
O la, Madame, faut que vous en alliez voir d'autres; mais que vous
ayez esté à d'autres boutiques, vous serez plus hardie de m'en offrir
d'avantage; et gardez d'estre trompée, je voy bien que vous le voulez
estre.
LA BOURGEOISE.
O bien, Madame, je m'en vais vous donner le bon jour: je suis bien
marrie que nous ne pouvons nous accommoder du prix.
* * * * *
DIALOGUE IV.
La Bourgeoise.
La Drappière.
* * * * *
LA BOURGEOISE.
Bon jour, Madame; n'avez vous point quelque belle estoffe pour faire
un manteau à mon mary?
LA DRAPPIÈRE.
Ouy dea, Madame, vous avez moyen de choisir, nous vous en monstrerons
de toutes les sortes. Madame, vous plaist il du drap? ou bien voila
de beau carizi d'Angleterre[189].
[Note 189: Les draps d'Angleterre avaient alors la vogue,
mais ils n'étoient anglais que de nom. Le M. Guillaume
de l'_Avocat pathelin_ de Brueys ne ment pas lorsqu'il
parle de ses brebis qui lui donnent d'excellente laine
d'Angleterre! Le _carizi_ étoit fait avec de la laine
de Flandre, et son nom n'est qu'une altération de celui
des _arazi_, étoffes d'_Arras_, célèbres partout au
moyen âge. Dès le 14e siècle, il est parlé en Italie des
étoffes appelées _arassa_ (Muratori, t. XVI, col. 583);
et l'on sait par le testament de Richard II, que ce roi
d'Angleterre portoit, entre autres vêtements, des habits
de drap d'Arras. (Rymer, t. III, 4e part., p. 158.)
Arras, au XVIe siècle, fournissoit toutes les tapisseries
de haute lisse, appelées encore en Italie _arazzi_, ou
_panni di rassia_. (L. De Laborde, _Union des Arts et de
l'Industrie_, t. 2, p. 435.)]
LA BOURGEOISE.
Madame, il m'est avis que du drap est plus propre à faire un manteau
que du carizi; mais j'ay si grand peur que vous me donniez de
l'estoffe qui se descharge, car quand cela rougit en manteau, cela
est grandement laid.
LA DRAPPIÈRE.
Madame, asseurés vous en ma parole que je serois bien marrie de vous
tromper; asseurement tant plus le manteau sera porté, et tant plus
il sera beau: c'est la plus belle estoffe à l'user que vous sçauriés
trouver. J'en tromperois bien d'autres auparavant que de m'adressera
vous; encore, si c'estoit quelque passant, je dirois, mais vous m'en
feriez tous les jours des reproches.
LA BOURGEOISE.
Cette estoffe ne me semble point bien fine; me la pluvissez vous sus
estain[190]?
[Note 190: L'_étain_ est la partie la plus fine de la laine
cardée.]
LA DRAPPIÈRE.
Madame, jamais je ne puisse vendre marchandise, si elle n'est sus
estain.
LA BOURGEOISE.
Mais, Madame, a-t'il une aulne entre deux lizières? Il me semble le
lay[191] moult estroit: quand le drap est si estroit, il faut tant de
chanteaux et tant de coustures à un manteau.
[Note 191: _Lé_ est un vieux mot qui signifie largeur. Il
ne s'emploie plus que dans ce sens. Chaque fabrique avoit
son _lé_ pour les draps, c'est-à-dire sa largeur entre
les deux lisières. Pathelin demande à maistre Guillaume,
pour son drap: «Quel lé a-t-il?» et l'autre répond: «Lé de
Brucelle.»]
LA DRAPPIÈRE.
Madame, asseurez vous que vous n'en trouverez point de plus large;
au cas que vous en trouviez, je le payerai pour vous; mais, Madame,
maniez un peu ce drap; vous diriez, quand vous maniez cela, que vous
maniez du velours.
LA BOURGEOISE.
Je voy bien ce que j'achepte, je voy bien qu'il n'est point si fin
que vous le criez.
LA DRAPPIÈRE.
Mais, Madame, c'est donc que vous n'y regardez pas? Regardez à deux
fois ce que vous acheptez; voilà du meilleur drap, qui a aussi bon
maniment que vous en sçauriez jamais manier; tenez, mettez le hors la
boutique, voyez le au jour; je ne crains point que vous le desployez,
je n'ay point peur qu'on voye ma marchandise: il faut estre marchand
ou larron.
LA BOURGEOISE.
Madame, je ne veux point tant de paroles; dittes moy le plus juste
prix que vous le voulez vendre, et ne me le surfaites point tant.
LA DRAPPIÈRE.
Madame, je vous le vendray huict francs et ne pense point vous le
surfaire; si ce n'estoit pour l'amour de vous, vous ne l'auriés pas à
ce prix là.
LA BOURGEOISE.
Huit francs, Madame? Oh! vous n'y pensez pas de me le faire ce prix
là; vous ne me le surfaites que de la moitié.
LA DRAPPIÈRE.
Nous ne sommes point gens à surfaire la marchandise de moitié.
Madame, vous la voyez; si c'estoit à la chandelle, vous pourriez
dire; mais il fait assez grand jour pourvoir ce que vous acheptez;
si elle vous duit, prenez la pour le prix; si j'en voiois un petit
denier moins, je vous asseure que vous ne l'auriez pas.
LA BOURGEOISE.
Je vous prie, Madame, ne me faites point aller ailleurs, je n'aime
point à me pourmener tant; vous en aurez cent sols, je le fais valoir
autant qu'il vault.
LA DRAPPIÈRE.
Je vous asseure, Madame, qu'il me revient à davantage, il n'y a pas
moien de vous l'y bailler.
LA BOURGEOISE.
A vramment, Madame, vous tenez tousjours la main davantage que vostre
mary; si c'estoit luy, j'en aurois bien meilleur marché; j'aimerois
bien mieux avoir affaire aux hommes qu'aux femmes.
LA DRAPPIÈRE.
A vramment, Madame, quand mon mary y seroit, il ne sçauroit vous le
bailler à meilleur prix; il sait bien ce qu'il couste, il ne vous le
bailleroit pas à perte. Je vous asseure qu'à sept francs ce n'est
qu'argent changé; mais quoi, encore faut il remuer la boutique: nous
nous recompenserons sur autre chose.
LA BOURGEOISE.
O bien, je n'en donneray pas davantage que ce que je vous ay dit.
LA DRAPPIÈRE.
Madame, donnez en six francs; il n'y a remède, il faut que j'y perde:
si vous ne le prenez à ce prix là, je voy bien que vous n'avez pas
envie d'avoir de ma marchandise; prenez l'y si vous voulez, jamais un
autre ne l'y aura.
LA BOURGEOISE.
Je ne vous en donneray pas un double davantage; je vous en offre
justement ce qu'il vault.
LA DRAPPIÈRE.
Donnez en un quart moins de six francs, je ne veux pas refuser mon
estreine.
LA BOURGEOISE.
Non, je n'en donneray que cela.
LA DRAPPIÈRE.
Tenez, tenez, Madame, c'est pour vous; j'ayme mieux vostre amitié que
vostre argent; je ne veux pas prendre garde à vous, c'est à la charge
que vous nous recompenserez une autre fois.
* * * * *
DIALOGUE V.
L'Accouchée.
Les trois Voisines.
La Sage Femme.
* * * * *
LA PREMIÈRE VOISINE.
Bon soir, Madame, et bonne santé. Comment vous trouvez vous, Madame?
L'ACCOUCHÉE.
Madame, je ne sçaurois encore bien me trouver; j'ay esté si malade
cette nuict, que j'ay pensé mourir; je disois que jamais je ne
verrois le jour.
LA SECONDE VOISINE.
Et à cette heure, Madame, vous trouvez-vous mieux que vous n'avez pas
fait?
L'ACCOUCHÉE.
Et ouy, Madame, Dieu mercy, et vous; je n'ay pas esté si
tranchée[192] de celuy-cy que de l'autre.
[Note 192: Dans l'ancienne médecine, être _tranché_ se
disoit pour _avoir des coliques_, des _tranchées_.]
LA TROISIESME VOISINE.
Et vostre enfant se fait il bien nourrir?
L'ACCOUCHÉE.
Jesu! Madame, il est si gros et si gras que vous ne sçauriez croire;
on le fendroit avec une arreste.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Avez-vous une bonne nourrice?
L'ACCOUCHÉE.
Jesu! elle est si bonne nourrice, elle n'est point melancholique;
mon enfant profite de couchée à autre, elle le tient si blanchement!
Quand j'aurois autant de pieds que de cheveux, j'aurois beau aller
pour mieux r'encontrer.
LA SECONDE VOISINE.
Jesu! je n'ay pas fait si bonne r'encontre; j'en ay trouvé une
saloppe, une harassière[193], qui est dès les quatre heures en
besongne et le laisse crier jusques au soir: «Crie! crie! dit-elle,
ta mère est à Chartres, elle ne t'oira pas.» Oh! il faut que je
l'oste.
[Note 193: Une femme qui vous _harasse_, vous fatigue.]
L'ACCOUCHÉE.
Vrayment, Madame, il y a charge de conscience: je vous conseille de
l'oster; une bonne nourrice ne vous coustera pas davantage qu'une
autre.
LA TROISIESME VOISINE.
Une bonne année leur en vault deux.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Il luy faut donner un frais laict, cela le fera aller ou venir.
LA TROISIESME VOISINE.
J'avois comme cela ma fille Guillemette, qui m'a donné du mal à
eslever; elle tetoit comme cela de mauvais laict, elle a esté trois
ans en orfanté[194].
[Note 194: Je ne sais ce que ce mot veut dire au juste. La
phrase doit, toutefois, signifier: «Elle a esté trois ans
comme si elle n'avoit eu de mère.» _Orfente_ signifioit
_orpheline_; c'étoit, dit Borel, comme qui diroit
_orphelinette_.]
LA SECONDE VOISINE.
Voire! Mais à cette heure qu'il y a longtemps qu'il n'a teté tout son
saoul, si je luy donne une bonne nourrice, il en prendra tant qu'il
en mourra.
L'ACCOUCHÉE.
Il luy en faut donner petit et souvent.
LA SAGE FEMME.
Bon soir, Madame. Eh bien, comment vous trouvez-vous? Pour cela
vous avez esté bien malade; mais pourtant j'en accouchay hier une,
c'estoit bien autre chose: elle a été plus de six heures en son grand
mal. Seigneur Dieu, j'aimerois mieux en accoucher trois autres de
mesme vous que celle là.
L'ACCOUCHÉE.
Jesu! ma commère, je trouve que j'en ay assez eu pour le prix. Bien
heureuse qui a fait son temps.
LA SAGE FEMME.
C'est mon[195] vramment, vous voila bien malade, c'est bien à vous à
vous plaindre; vous en devriez avoir tous les neuf mois.
[Note 195: Ou _ça mon_, interjection populaire que nous
avons déjà souvent rencontrée.]
L'ACCOUCHÉE.
Jesu! ma commère, je trouve que je n'en ay que trop souvent; si le
bon Dieu se vouloit contenter, je serois bien aise de n'en avoir
plus: nous en avons assez pour le bien que nous avons à leur faire.
LA SAGE FEMME.
Helas! Madame, ne dites pas cela, car si notre Seigneur vous
punissoit et qu'il vous ostast vostre mary, ce seroit un grand ennuy
pour vous.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Ouy, ma foy! Qu'est-ce qu'un homme sert? Ils sont si desbauchés!
L'autre jour je pensois aller aux champs, j'avois donc oublié quelque
chose au logis: je retournay sur mes pas, tellement que je le trouvay
couché avec nostre chambrière[196]; et bien c'estoit encore à moy à
me taire, autrement il m'eust fait beau bruict.
[Note 196: Sur ces accointances des maîtres et des
chambrières, scandale si fréquent alors, V. t. I, p. 313,
320, et aussi la vingt-neuvième pièce du t. III, p. 343. Il
y est question d'une aventure qui avoit réellement eu lieu
à Bordeaux, comme nous l'avons appris depuis par un passage
de Tallemant, édit. in-12, t. II, p. 139.]
LA SECONDE VOISINE.
Il y a huict ans que si Dieu m'eust osté le mien, je n'eusse pas
l'ennuy que j'ay.
LA TROISIESME VOISINE.
Jesu! comment dites-vous cela? Pour moy, je trouve que c'est une
grande consolation qu'un mary: il n'y a si petit buisson qui ne porte
ombre. Toute l'apprehension que j'ay, c'est que le mien aille devant
moy; il n'est point desbauché; si je sors de la maison, je suis en
repos, je n'ay point peur qu'il la quitte.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Helas! ma commère, que vous estes heureuse d'avoir si bien
r'encontré! Le mien n'est pas de mesme: le premier qui vient
l'emporte. Qu'on luy dise beuvons demy setier, il dira beuvons en
cinq.
LA TROISIESME VOISINE.
Ils ne sont pas pour manger leur pain en leur sein, encore faut il
qu'ils se resjouissent; je n'en aymerois point un qui crachast tout
le jour sur les tizons; on ne sçauroit tourner un oeuf qu'il ne le
voye.
LA SECONDE VOISINE.
J'en voudrois bien un, moy, qui gardast la maison: je ne serois point
en peine qu'il fist des noises ny des querelles, et qu'il perdist
son argent. L'autre jour le nostre revint après avoir tout perdu; il
veid que j'avois reçu une demi-pistole et huit demi quarts d'escus,
tellement qu'il les vouloit encore pour aller joüer. Je lui dis:
«Vous ne les aurez pas, pas vous ne les aurez; vous voulez encore les
perdre.» Il me dit. «Je les auray, ou si tu ne me les bailles, je
joüeray tout ce qui est à la maison.» Je fus donc contraincte de les
luy bailler; quand je ne les luy eusse pas baillé, il eust fait un
beau miracle, il eust tout hagé: en eussé-je eu meilleur marché? Ce
n'est que sa mode; toutes les fois qu'il m'a arraché ma bourse de mon
costé, ç'a bien encore esté à moy à me taire; quand on est avec eux,
on n'est pas maistre de son bien.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Helas! ma commère, qu'il est heureux qui n'a point de tels hommes que
cela!
LA SECONDE VOISINE.
Maudits soient ceux qui m'en ont emplastrée et qui m'en ont jamais
porté les premières paroles; s'ils eussent esté endormis à l'heure,
j'eusse encore assez gagné; je ne m'esbahy pas si on le faisoit si
bon et si riche! Il est marqué à l'A, il est des bons[197] encore pas.
[Note 197: «J'ay ouy dire maintes fois qu'un homme est
marqué à l'A quand on le veut qualifier très homme de
bien; et si je sçavois bien que cela estoit emprunté
des monnoyes... En toutes les villes esquelles il est
permis de forger monnoies, on les marque par l'ordre
abécédaire, selon leurs primautez... Paris, pour estre la
métropolitaine de la France, est la première, et pour ceste
cause la monnoye que l'on y forge est marquée à l'A... On
y a tousjours fait monnoye de meilleur aloy et poids qu'ès
autres villes: qui a donné lieu à cest adage.» (Pasquier,
_Recherches de la France_, liv. VIII, ch. 23.)]
LA PREMIÈRE VOISINE.
Jesu! s'il plaisoit au bon Dieu nous separer, plustost moy que luy.
LA TROISIESME VOISINE.
Jesu! Madame, je ne sçay comment vous parlez, ainsi; il faut qu'il y
ayt de vostre faute; les bonnes femmes font les bons hommes. Il faut
dire: «J'en ai un qui est bon, mais si je faisois comme j'en voy qui
font, il ne me seroit pas meilleur qu'un autre.»
LA PREMIÈRE VOISINE.
Hen, Madame, il faut dire: «Vous cognoissez bien le vostre, mais vous
ne cognoissez pas celuy aux autres.» En voilà une de nos voisines qui
a bien à souffrir, la pauvre jeune femme! Je vous promets qu'avec sa
grande jeunesse elle supporte bien du sien; depuis qu'elle est en
mesnage, elle n'a pas mangé tout ce qu'il luy a donné, il s'en faut
de bons coups. Elle ne manie pas un double, et si il faut qu'elle
face bonne mine en mauvais jeu.
LA SECONDE VOISINE.
Quand a de moy, je faits plus souvent de mine que je n'ay d'argent.
Mais quoy! quand je m'en iray plaindre à nos voisins, qu'est-ce qui
m'en fera raison? O bien j'y suis, je l'ay voulu: où la chèvre est
liée, il faut qu'elle broute[198]. La, la, je voulois un homme à ma
fantaisie, mais j'en ai un à mes despens.
[Note 198: C'étoit alors un proverbe dont nous avons déjà
trouvé une variante (t. IV, p. 9). Molière l'a employé, tel
qu'il est ici, à la scène 3e du 3e acte du _Médecin malgré
lui_. G. Bouchet avoit dit, dans sa 3e _sérée_: «Et ne faut
point faire du cholère ou mauvais, car là où la chèvre est
attachée, il faut qu'elle broute: c'est-à-dire que le mal
qu'on a avec sa femme est domestique et nécessaire.»]
LA TROISIESME VOISINE.
Pour moy, je n'ay rien à me plaindre, Dieu mercy! Nostre maison iroit
bien, n'estoit nostre chambrière; mais c'est la plus franche teste:
elle parle à moy comme si j'estois sa servante.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Pour nous, nous en avons une assez bonne, mais elle est si amoureuse
que sçavouquoi. Mais quoi, où est-ce que j'en prendray une autre? On
y est si bien empesché, Jesu! qu'il est heureux qui s'en peut passer.
LA SECONDE VOISINE.
Ah! que je craindrois ces chambrières amoureuses! Je n'aimerois point
à voir tant de trains de garçons qui sont tousjours après.
LA TROISIESME VOISINE.
Pour moy, j'en aimerois mieux une amoureuse que de ces meschantes
testes; on ne leur oseroit rien dire. La mienne parle plus haut que
moy. Vramment, si ce n'eust été mon mary, qui ne veut pas, il y a
longtemps que je l'eusse envoyée.
LA PREMIÈRE VOISINE.
Je ne voudrois point de ces amoureuses-là, moy: car dans deux ou
trois jours cela se marira, cela aura une troupe d'enfans, qui
viendront gueuser à nos huis; dès qu'il y a trois jours qu'elles sont
en service, elles se veulent marier, et n'ont pas une chemise à
mettre à leur dos.
LA SECONDE VOISINE.
La nostre seroit assez bonne mesnagère, n'estoit qu'elle est mangée
des palles couleurs, aussi bien que nostre fille Jacqueline, qui en
est au mourir.
LA TROISIESME VOISINE.
Madame, il la faut marier. Qu'est-ce, que vous y ferez davantage?
C'est le meilleur remède que vous luy puissiez trouver.
LA SECONDE VOISINE.
Voilà qui est bien aisé à dire: Il faut marier les filles, il faut
marier les filles. La marchandise est belle et bonne, mais il faut
de l'argent pour s'en deffaire; quand il faut partir[199] le gasteau
entre sept ou huit, les parts en sont bien petites.
[Note 199: _Partager_, du latin _partiri_. Nous disons
encore _avoir maille à partir_, pour _avoir argent à
partager_, et, par extension, querelle à craindre, l'un ne
manquant jamais d'amener l'autre.]
LA TROISIESME VOISINE.
Jesu! que je craindrois tant d'enfans!
LA PREMIÈRE VOISINE.
Que diriez-vous donc, si vous estiez comme moy, qui en unze ans que
j'ay esté mariée ay accouché douze fois?
LA PREMIÈRE VOISINE À L'ACCOUCHÉE.
Mon Dieu, Madame, nous vous avons bien elourdée[200]. Il s'en va
tantost nuit, il est temps de s'en aller; car si nostre homme ne me
trouve à la maison, ce sera pitié que de l'entendre: il dira que je
n'auray point de soing de la maison. Je m'en va vous dire à Dieu.
[Note 200: C'est-à-dire nous vous ayons bien ennuyée, nous
vous avons bien été _à charge_, comme on dit encore dans
quelques provinces.]
LA SECONDE VOISINE.
O bien, ma commère, Dieu vous vueille donner bonne gesine et bonne
relevée!
LA TROISIESME VOISINE.
Bon soir, ma commère; Dieu vous donne bonne garde de vostre enfant.
L'ACCOUCHÉE.
Bon soir, Mesdames; en vous remerciant de la peine que vous avez
prise de me venir veoir.
* * * * *
DIALOGUE VI.
La Bourgeoise.
Le Boucher.
La Femme du Boucher.
* * * * *
LA BOURGEOISE.
Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne viande? Donnez-moy un bon
quartier de mouton et une bonne pièce de boeuf, avec une bonne
poictrine de veau[201].
[Note 201: Parmi les _Lettres_ de Montreuil il s'en trouve
une à son boucher, maître Olivier, qui fait voir que de
tout temps on a promis aux chalands de la bonne viande,
sans jamais leur en livrer.]
LE BOUCHER.
Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d'aussi bonne qu'il y en ayt
en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que
vous demandez; voilà une bonne pièce de nache du derrière[202], bien
espaisse; cela vous duit-il?
[Note 202: _Nache_, du latin _nates_, c'est la fesse; _du
derrière_ me semble faire pléonasme en pareil cas.]
LA FEMME DU BOUCHER.
Madame, voila un bon colet de mouton: tenez, voila qui a deux doigts
de gresse; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si
encore on n'en sçauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos
boutiques.
LA BOURGEOISE.
Combien voulez-vous vendre ces trois pièces-là?
LE BOUCHER.
Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un escu; voilà de belle et
bonne viande.
LA BOURGEOISE.
Jesu! mon amy, vous mocquez-vous? et vramment prisez mon vos pièces.
LE BOUCHER.
Madame, je ne sommes pas à cette heure à les priser; il y a
longtemps que je sçavons bien combien cela vault: ce n'est pas
d'aujourd'huy que nous en vendons.
LA BOURGEOISE.
Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant à moy, de faire
cela un escu; encore pour quarante sols je me lairrois aller.
LA FEMME DU BOUCHER.
Ah! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande; il faut que vous
alliez querir de la cohue[203], on vous en donnera pour le prix de
vostre argent; je n'avons point de marchandise à ce prix là, il vous
faut de la vache et de la brebis.
[Note 203: C'est-à-dire de celle qui se vend à la _criée_.]
LA BOURGEOISE.
Tredame, m'amie, vous estes bien rude à pauvres gens[204]! Je vous
en offre raisonnablement ce que cela vaut; vous me voudriez faire
accroire, je pense, que la chair est bien chère.
[Note 204: C'est ce que Molière, dans _Georges Dandin_,
fait dire par Lubin à Claudine.]
LE BOUCHER.
Madame, la bonne est bien chère; voirement, je vous asseure que tout
nous r'encherit: la bonne marchandise est bien chère sur le pied.
Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel
mouton est cela? Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne
faictes que le marché d'un autre.
LA BOURGEOISE.
Mon ami, tout ce que vous me dittes là et rien c'est tout un; je voy
bien ce que je voy; je sçay bien ce que vaut la marchandise; je ne
vous en donneray pas un denier davantage.
LA BOUCHÈRE.
Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l'autre bout, on en
y vend: vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre
argent. Il ne faudroit guières de tels chalans pour nous faire fermer
nostre estau.
* * * * *
DIALOGUE VII.
Le Medecin.
L'Apotiquaire.
Le Chirurgien.
La Bourgeoise maladie.
Son Mary.
Sa Servante.
Deux Servantes malades.
* * * * *
LA BOURGEOISE MALADE.
Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne sçay qui m'a pris cette
nuit, c'est à dire que tout me fait mal; je serois bien aise qu'on
entendist à moy plustost que plustard.
LE MARY.
Et bien, m'amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le
medecin. Perrette, va-t'en dire au medecin que je le prie de venir
jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.
PERRETTE AU MEDECIN.
Bon jour, Monsieur; M. Bourgeois m'a envoyée par devers vous pour
vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.
LE MEDECIN.
Allez, allez, m'amie, je m'y envois tout à cette heure; j'y seray
aussi tost que vous.
LE MARY.
Monsieur, je vous ay envoyé querir pour voir nostre femme qui est
toute desbauchée.
LE MEDECIN.
Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame; eh bien, comment
vous trouvez-vous?
LA BOURGEOISE MALADE.
Monsieur, je me trouve grandement mal, j'ay de si grandes douleurs
que ne sçaurois durer.
LE MEDECIN.
Hon! Que je taste un peu vostre poux? Elle a de la fiebvre. N'a
t'elle rien pris aujourd'huy?
LE MARY.
Vous m'excuserez, Monsieur: nous luy avons fait prendre un bouillon à
toute force.
LE MEDECIN.
Ah! ah! ah! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre
langue? Voilà de l'ardeur; elle est bien chargée. Avez-vous le ventre
libre?
LA BOURGEOISE MALADE.
Nany, Monsieur; il y a deux ou trois jours que je n'ay esté à la
selle; je suis si recuite dans le corps!
LE MEDECIN.
Hon! Comment vostre mal vous a t'il pris?
LA BOURGEOISE MALADE.
Monsieur, cela m'a prise à mon resveil cette nuit; je me suis trouvée
avec un si grand mal de coeur et une si grande douleur de teste,
j'estois toute de glace: jamais on ne m'a pensé eschauffer.
LE MEDECIN.
Hon! il y a bien là de la repletion d'humeurs. Y a il longtemps que
vous n'avez rien veu?
LA BOURGEOISE MALADE.
Monsieur, à la verité, cela m'a un peu tardé plus que de coustume.
LE MEDECIN.
Hon! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j'aurois
peur que vous fussiez empeschée et que cela vous fist tort; il vous
faudra seulement donner un petit lavement[205], et puis après on vous
tirera un petit de sang.
[Note 205: Jusqu'au temps de Molière, on le sait, ce fut
l'expression admise, le mot propre. Sur la fin du règne de
Louis XIV, on s'avisa de le trouver malséant, et il fut
décidé qu'on lui substitueroit le mot _remède_. Le roi, sur
les observations du Père Le Tellier, ne se permit plus que
cette dernière expression; et s'il faut en croire Mirabeau,
en son _Erotica Biblion_, l'Académie françoise eut ordre
de l'insérer dans son dictionnaire avec cette nouvelle
acception.]
LA BOURGEOISE MALADE.
Mon Dieu, Monsieur, j'apprehende bien cela.
LE MEDECIN.
O la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien aisé à prendre;
il y en a bien d'autres que vous qui en prennent: cela ne vous
sçauroit faire de mal. Je crois qu'après cela vous vous trouverez
bien.
LA BOURGEOISE MALADE.
Hé, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n'en prendre point;
j'apprehende trop cela.
LE MARY.