GUILLAUME. Je ne scay quel proffit. La guerre, qui avoit fait faire
tant de dépenses, aura tellement rendu les bourses flasques et
légères qu'on n'aura plus envie de me donner.
BON-HOMME. O! que le proffit de la paix est grand! En ceste
resjouissance publique, on ne demandera plus qu'à rire, et à ouyr des
comptes de plaisir comme les tiens, d'où retireras du lucre.
GUILLAUME. Pour vous cela est bon, car les soldats et gouvards[176]
seront par ce moyen cassez et congediez, et partant contraints par
les prevosts des villes d'abandonner vos maisons.
[Note 176: Pour _goujarts_ ou _goujats_, valets d'armée.]
BON-HOMME. Helas! que c'est une douce consolation pour nous! Car je
t'asseure, Guillaume, mon bon amy, qu'ils nous ont fait mille ruines.
Les marchands de la halle se pleignent de nous de quoy nous leur
encherissons les oeufs; mais les bonnes gens n'en sçavent pas la
cause: tous nos sacs sont vuidez, et nos pauvres poulles, helas! ont
esté mangées, sans en compter les plumes; c'est de quoy se plaignent
aussi bien que moy les autres paysans d'auprès Pontoise, Poissy et
Mante.
GUILLAUME. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy
douzaine: est-ce là si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus
avant, fais un voyage à Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que
l'on te dira prez de Laon[177].
[Note 177: Nous avons déjà dit que c'est la Picardie, où
s'étoient portées les troupes des princes mécontents, qui
avoit le plus souffert.]
BON-HOMME. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?
GUILLAUME. N'en sçais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste
grande occision de poulles?
BON-HOMME. Non.
GUILLAUME. Je t'en veux dire quelque chose.
BON-HOMME. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme
moy.
GUILLAUME. J'estois, il y a un jour ou deux, derrière deux laquais,
dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour
la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort
aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de
l'autre des nouvelles de leur voyage, entrèrent en une taverne, comme
c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre
de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me
presente à boire, l'autre à manger. Je m'assis à mesme table qu'eux,
et les oy volontiers discourir. L'un apprend à l'autre ce qu'il
a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui
s'estoit passé à Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oüy
un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy
et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit à l'autre qu'il
avoit logé en un certain village qui estoit le quartier de quelque
gendarmerie de nouveau enroollée. Il trouve en un certain logis trois
soldats qui faisoient une chère desespérée aux despens des pauvres
paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au coeur,
car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons à Paris;
voylà pourquoy alors je ne mangeois que du pain à la fumée de leur
souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire
par charité estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise,
je te prie; tu en devrois pleurer à chaudes larmes aussi bien que
moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy
saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient,
35 poulles à l'estuvée, sans compter le cocq, qu'ils faisoient
rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne sçay
quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust
bien esté chargé de porter un pannier plein de telles poulles grasses
comme etoient celles-cy. Je vous laisse à penser combien de beurre
et d'oeufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricassée
de goulus, sans faire compte de vin qui fut tiré pour arroser leurs
grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante
et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle pitié!
porter le chauderon à quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse à
penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage.
Le capitaine ou colonel à qui apartenoient ces trois poullaillers
soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir,
qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez,
se prit à rire et en tint ses discours partout où il alloit. Je te
laisse à penser, mon Bon-homme, quel ravage eût fait la guerre si
elle se fût allumée à bon escient! Dieu a eu compassion de telles
cruautez, et pource nous a redonné la paix, que nous devons à jamais
conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des François
et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et
émotion civile.
[Note 178: C'est là qu'au mois d'avril les chefs s'étoient
rassemblés pour entendre les propositions de paix qui leur
étoient faites de la part de la cour. Les soldats cependant
ravageoient la campagne et vivoient sur le bonhomme, qui,
dévoré par l'un et l'autre parti, ne savoit pas lequel des
deux étoit son plus cruel ennemi.]
[Note 179: M. de Vendôme, qui commandoit dans cette
province, avoit été le seul qui n'eût pas souscrit au
traité de Sainte-Menehould, sans doute pour se venger des
quelques jours de prison qu'on lui avoit fait subir au
Louvre, à la première nouvelle des troubles. Il fallut un
voyage du roi de ce côté pour que la paix s'y rétablît.]
BON-HOMME. Ainsi soit-il.
FIN.
_Le Bourgeois poli, où se voit l'abregé de divers complimens selon
les diverses qualités des personnes, oeuvre très-utile pour la
conversation._
_A Chartres, chez Claude Peigné, imprimeur, rue des trois Maillets._
M.DC.XXXI[180].
[Note 180: Nous publions ce livret d'après l'un des 70
exemplaires de la réimpression faite à Chartres, chez
Garnier, en août 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis.
Réimprimer cet opuscule à Chartres, c'étoit le faire
renaître où il étoit né; les personnages qui y jouent un
rôle sont Chartrains, on le verra bien à leur langage,
et l'auteur lui-même étoit, ou peu s'en faut, leur
compatriote. D'après la découverte un peu tardive qu'en
a faite M. Duplessis, il se nommoit François Pedoüe,
et il étoit chanoine de Chartres. Né à Paris en 1603,
il appartenoit à la Beauce par la famille de sa mère,
Françoise de Tranchillon, soeur de M. d'Armenonville. Il
fit ses études à La Fèche, chez les jésuites, et obtint,
n'ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal
de Retz, la prébende à la cathédrale de Chartres, dont il
prit possession en 1623. Il n'étoit pas encore prêtre, et
pendant douze ans il ne fit rien d'un prêtre. En 1626 il
publia, chez Peigné, à Chartres, un recueil de poésies fort
mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires
chez un bibliophile chartrain. C'est en 1631 qu'il donna
_Le Bourgeois poli_, qu'on ne croiroit certes pas avoir été
écrit par une plume ecclésiastique. Mais Fr. Pedoüe, alors,
n'étoit qu'un petit maître «vestu de satin, est-il dit
dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant
point coupé à son rabat, escorté de deux laquais, dont il
avoit appelé l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux, enfin
général de l'ordre des chevaliers de Sans-Souci», dont il
avoit été le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine
Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons
ici et du succès qu'il obtint dans toutes les classes de
la société. Il parle «d'un de ses ouvrages, entre autres,
intitulé _Le Bourgeois poli_, dans lequel étoit représenté
au nayf toutes les conditions; et il n'y avoit ni petit
ni grand qui n'en fust garni». Pédoüe donna plus tard un
sérieux démenti aux dissipations et aux oeuvres frivoles
de sa jeunesse: «Les grands services qu'il a rendus à la
cité, en qualité d'échevin, dit M. Duplessis, son rôle
de négociateur et de pacificateur dans les sanglantes
querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les oeuvres
de charité qu'il a fondées, et dont la principale subsiste
encore après plus de deux cents ans, l'austérité des trente
dernières années de sa vie, le zèle infatigable avec
lequel il s'est dévoué aux choses de son ministère, tels
sont les titres sérieux qui le recommandent à la postérité
chartraine.»]
A MONSIEUR DU CHARMOY,
Conseiller du Roy, son President en l'Eslection de Chartres, etc.
MONSIEUR,
_Entre mille belles qualités qui vous rendent aimable, celle du
bien dire eclate tellement que l'on ne peut pas avoir eu l'honneur
de vostre cognoissance, et n'avoir point esté pris aux charmes de
vostre conversation. J'en serois un foible tesmoing pour mon peu de
suffisance à cognoistre les choses principalement si relevées, et
n'aurois garde aussi de vouloir temerairement obliger le public à me
croire, si tant de bons esprits qui vous honorent ne confirmaient mon
dire, et ne tesmoignoient comme moy des merveilles qu'ils admirent en
vos discours. C'est, Monsieur, ce qui m'a fait vous dedier ce livre
des compliments polis[181], ne pouvant mieux addresser l'eloquence
qu'à un homme très-eloquent, ny des compliments bien faicts qu'à
celuy qui en est un parfaict maistre. La diversité ayant cela
qu'elle se rend tousjours agreable, je croy que ce livret ne vous
ennuyra pas. Vous y verrez toutes sortes de personnes representer
au naïf toutes sortes de civilités par les plus honnestes paroles
que la nature et le païs leur peuvent fournir: la simplicité règne
icy, on n'y voit point d'artifice: je m'asseure de vostre courtaisie
qu'elle verra de bon oeil le travail que fay pris à recueillir
des choses si dignes d'estre estimées, et que vous m'excuserés
facilement, si pour vous les dedier en ceste epistre je ne vous
faits des compliments davantage, puis que ce m'est chose entièrement
impossible, ayant mis dans le livre toutes les belles paroles que je
sçavois._
[Note 181: On fit, au 17e siècle, un grand nombre
d'ouvrages sur la bienséance, le bien dire, etc., où l'on
pouvoit constater les progrès que l'art de la politesse
avoit faits depuis le moyen âge, qui n'avoit eu guère
pour Code d'urbanité que la _Dictiée d'Urbain_ et les
_Contenances de table_. Au 16e siècle, en outre de la
_Civile honnesteté_, imprimée pour la première fois en
1560, un _Traité de civilité puérile_, par Saliat, avoit
été publié à Paris, chez Simon de Colines, d'après le
petit livret en latin écrit sur le même sujet: le _Quos
decet_, par exemple, relatif aux usages de la table; les
_Dialogues_ de Mathurin Cordier, et le livre d'Erasme
sur la _Civilité morale_. On donna de celui-ci un grand
nombre de traductions. Malherbe en cite une qu'il avoit vue
affichée, et dont l'auteur étoit un petit garçon de douze
ans. Il se moque du bambin traducteur, et par contrecoup
d'Erasme, qu'il n'admet pas pour juge en ces matières: «Je
ne sçaurois croire, écrit-il, qu'Erasme sût que c'est de
civilité, non plus que Lipse sait que c'est que de police.
Je serois bien aise de voir un premier gentilhomme de la
chambre écrire du premier point, et un roi du second; ils
en parleroient, à mon avis, plus pertinemment que des
pédants, et ce seroit ces livres-là que j'achèterois très
volontiers, comme faits par des gens du métier.» Malherbe
dit tout cela dans sa lettre à Peirèsc, du 10 octobre 1613,
à propos d'un livre des _Civilités puériles_ dont celui-ci
avoit entendu parler à Aix, et sur lequel il désiroit des
renseignements. C'étoit sans doute une nouvelle édition
du livre de Saliat, cité tout à l'heure. Les éditions des
ouvrages de ce genre se multiplioient à l'infini: le livre
d'Antoine Courtin, _Nouveau Traité de la civilité qui se
pratique en France, parmi les honnestes gens_, en étoit à
sa onzième en 1678; et Dieu sait à quel chiffre en sont
arrivées celles de la _Civilité puérile et honneste_ que le
P. Lasalle, instituteur des frères des écoles chrétiennes,
publia pour la première fois en 1713, et qui, depuis
lors, n'a rien changé ni à son texte, ni à son caractère.
(Dibdin, _Voyages bibliogr. en France_, t. II, p. 71.)
Nous citerons encore, parmi les livres de ce genre publiés
aux derniers siècles, le _Nouveau Traité de civilité
françoise_, Paris, 1695, in-8; les _Eléments d'instruction_
de Blégny, Paris, 1691; _Instruction chrétienne_, 1760; et
pour beaucoup d'autres nous renverrons à une longue note
du _Palais Mazarin_, 293-297. Pour le caractère dit de
_civilité_, qui est spécial au plus populaire de ces petits
livres, nous conseillerons de lire ce qu'en a écrit M. J.
Pichon, _Mélanges de littérature et d'histoire_, publiés
par la Société des bibliophiles françois, p. 330-337.]
_Le Bourgeois poli._
DIALOGUE I.
Le Gentilhomme.
L'Armurier.
La Femme de l'Armurier.
LE GENTILHOMME.
Dieu vous gard', mon maistre; y a t'il moyen icy de nous accommoder?
L'ARMURIER.
Ouy dea, Monsieur, que desirez-vous?
LE GENTILHOMME.
Je veux une paire d'armes.
LA FEMME.
Monsieur, on vous accommodera de tout ce qu'il vous faut.
L'ARMURIER.
Entrez, entrez, Monsieur, s'il vous plaist. Vous plaist-il que
nous montions à hault? vous verrez à la monstre si quelque chose
vous duit: il y en a encore plus de cinquante paires de toutes les
sortes. Vous en plaist-il à l'espreuve du mousquet? en desirez-vous
à l'espreuve du pistolet? Tenez, voyez, choisissez, et ne vous
deffendez que du prix: voila de la meilleure marchandise que vous
sçauriez jamais voir.
LA FEMME.
Monsieur, si vous ne vous accommodez içy, à grand' peine vous
accommoderez-vous ailleurs; il n'y a personne qui vous fasse meilleur
prix que nous.
LE GENTILHOMME.
Mordieu! voila qui est trop pesant. Dieu me damne si je n'aimerois
mieux aller en pourpoint à la mercy des mousquetades que de porter un
tel fardeau!
L'ARMURIER.
Monsieur, en voila de toutes les sortes, vous avez moien de choisir.
LA FEMME.
Monsieur, en voila de bien legères, il m'est à voir qu'elles vous
accommoderont bien; c'est tout vostre faict, vous n'en serez guières
plus chargé.
LE GENTILHOMME.
Et bien, mon maistre, combien ceste paire là?
L'ARMURIER.
Monsieur, je vous asseure que vous n'en sçauriez moins payer que
cinquante escus; encores, si c'estoit un autre, il ne les auroit pas
pour le prix; mais il me fasche de vous envoier, par ce que je sers
presque toute la noblesse du païs.
LA FEMME.
Monsieur, voila une paire d'armes que vous ne sçauriez payer de
bonté, aussi elles sont de commande, et faites pour un Gentilhomme
environ de vostre taille.
LE GENTILHOMME.
Mon maistre, dites le plus juste prix; encore ne serez-vous pas
marchand à vostre mot[182].
[Note 182: _Mot_ se dit dans le commerce du prix qu'on
demande d'une marchandise et de l'offre qu'on en fait.
(_Trévoux._)]
L'ARMURIER.
Monsieur, je ne surfaits point ma marchandise: je vous les vendray
ce que je vous les ay faites. Je ne suis point homme à deux paroles;
quand je vous les ferois cent escus, elles n'en vaudroient pas mieux.
LA FEMME.
Monsieur, quand vous iriez en cinq cens bouticques, on ne vous
accommodera pas mieux qu'icy.
LE GENTILHOMME.
Je pourray m'accommoder de ceste paire là; mais le dernier mot, je
vous en prie.
L'AMURIER.
Monsieur, je vous les vendray cens francs, autant en un mot qu'en
mille.
LE GENTILHOMME.
O bien, c'est donc un marché fait. Mais escoutez, je ne puis encor
vous donner de l'argent si tost.
LA FEMME.
Monsieur, j'en aurions pourtant bien affaire; des marchands à qui
j'en avons promis viendront bien tost en demander: il ne faut pas
qu'ils viennent en faute, il faut faire leur somme.
L'ARMURIER.
La la, tre-dame, hé mes amis, Monsieur est honneste Gentilhomme,
il ne nous manquera pas au temps qu'il nous promettra; il est trop
honneste homme, il ne voudroit pas le faire.
LE GENTILHOMME.
Non pardieu, j'en serois bien marry: ce que je vous promets, je le
vous tiendray, foy de Gentilhomme.
LA FEMME.
Au moins, Monsieur, si vous nous manquez, vous serez cause que je
demeurerons honteux, et que les marchands ne nous amarons[183] plus
rien.
[Note 183: Idiotisme chartrain pour ne nous _livrerons_
plus rien. _Amar_ est un mot celtique qui se retrouve dans
le bas breton, et dont, par une extension de sens, on a
fait le verbe _amarrer_. (Falconnet, _Mém. de l'Acad. des
Inscript._, p. 10.)]
LE GENTILHOMME.
Asseurez vous en ma parole, je ne vous manqueray point. Adieu.
LA FEMME À SON MARY.
Vous estes un fin marchand! Vous baillez vostre marchandise, et
si vous ne sçavez à qui: j'aymerois autant ma marchandise en ma
boutique que de la bailler de la façon; j'aymerois autant rien que
ces gentilhommes de Beausse: il en faudrait bien de tels pour nous
enrichir.
LE MARY.
Tay-toy, tay-toi, ma femme, il nous pai'ra bien.
LA FEMME.
C'est mon, ma foy, il nous payera comme un tas d'autres qui nous ont
affrontés[184].
[Note 184: _Trompés._ _Affronteur_ se disoit pour un
faiseur de dupes. (V. Charron, _La Sagesse_, liv. I, ch.
16.)]
LE MARY.
Tu ne te veux pas taire?
LA FEMME.
Non, hola, je ne me tayra ja; il y a bien de l'apparence que je me
taise et veoir perdre ce que j'avons.
LE MARY.
Si tu ne te tay, je m'en iray.
LA FEMME.
Ma foy, allez.
LE MARY.
Si je sors, je ne reviendray de huit jours.
LA FEMME.
Ne revenez de quinze si vous ne voulez.
* * * * *
DIALOGUE II.
Le Bourgeois.
Le Laboureur.
* * * * *
LE LABOUREUR.
Bon jour, bon jour, Monsieur nostre Maistre.
LE BOURGEOIS.
Ah! Dieu te gard', Pasquier. Et bien, qu'est-ce?
LE LABOUREUR.
Monsieur, des biens assez, mais ils sont ma partis[185].
[Note 185: _Partager._ V. plus loin, p. 177, note.]
LE BOURGEOIS.
Que dis-tu de nouveau?
LE LABOUREUR.
Monsieur, je ne sçauras que dire de peur qu'il n'advienne.
LE BOURGEOIS.
Tu ne me parles point de ce que tu me doibs? M'ameines-tu du bled?
Quand est-ce que tu me veux payer? il y a assez long-temps que je
t'attens.
LE LABOUREUR.
Monsieur, vous m'eussiez fait plaisir de ne pas tant m'attendre: il
n'est moyen que je vous puisse payer à cette heure que le bled est si
char; il en est si peu que je n'avons rien recueilly quasiment: si
vous ne voulez faire diminution pour la mauvaise année, j'ayme autant
quitter vos tarres.
LE BOURGEOIS.
Et bien, je te prends au mot: puisque tu ne me veux point payer, je
n'en sçaurois avoir moins d'un autre.
LE LABOUREUR.
Et bien, bien, Monsieur, je vois bien ce que c'est: vous me voulez
envoïer avec ma femme et mes enfans un baston blanc à la main. Un
autre ne fera pas mieux que moy; vos tarres sont trop chères, il n'y
a pas moyen de s'y sauver; voila trois ou quatre années que j'ay
semé, je n'ay pas seulement recueilly la semence et de quoy vous
payer: ce sont de belles tarres, des tarres à chardons.
LE BOURGEOIS.
J'ay eu d'autres fermiers que toy, qui s'y sont bien sauvez, et qui
m'ont bien payé.
LE LABOUREUR.
Voire, voire, Monsieur; mais vous ne dites pas tout: s'ils n'eussent
eu que vos tarres, ils y fussent morts de faim; ils y ont mangé de
bon bien qu'ils avoient; il estoit temps qu'ils en sortissent, ils
estoient bien à la flac. Monsieur, les fermiers n'enrichissent point
tant en vostre metarie; en voilà desja quatre ou cinq de cognoissance
qui n'en sont pas sortis avec la chesne d'or: on m'avoit bien dit
qu'il n'y avoit rien à profiter avec vous; si j'eusse creu le monde,
je ne feusse pas entré à vostre farme, vous regardez de trop près les
pauvres gens.
LE BOURGEOIS.
Mon amy, je ne te faits point de tort, je ne te demande que ce qui
m'appartient; encore faut-il que chacun vive de son bien; si les
autres ne me payoient non plus que toy, je serois reduit au bissac.
LE LABOUREUR.
O bien, Monsieur, si vous me voulez ruiner, cela depend de vous; mais
pourtant, si vous voulez avoir patience, vous n'y perdrés rien avec
le temps; vos tarres sont bien emblavées, cette année en vaut deux;
encore faut-il que nous vivions les uns avec les autres; je n'ay pas
envie de vous faire rien perdre; quand vous me consommerez en frais,
vous n'en serez pas plustot payé, la justice mangera tout.
LE BOURGEOIS.
Mon amy, si je pensois pour attendre n'y rien perdre, j'aurois encore
patience.
LE LABOUREUR.
Monsieur, je vous asseure vous n'y pouvés rien perdre; j'ay encore
deux ou trois septiers de tarres de mon propre jouxte les vostres qui
vous accommoderont bien, et me les faites valoir ce qu'ils valent, en
rabattant sur ce que je vous doy.
LE BOURGEOIS.
Ah! bien, mon ami, puisque tu te mets à la raison, tu seras encore
mon fermier; prens courage, tasche à te r'avoir, j'en seray bien
aise; j'ayme mieux m'accommoder avecque toy que de te ruiner; je ne
desire point ton mal, je ne veux que ton bien.
LE LABOUREUR.
Monsieur, je vous remarcie: je suis obligé à prier Dieu pour vous,
vous me donnez du pain à manger.
LE BOURGEOIS.
O bien, adieu, mon ami; recommande moy bien à Guillemette ta femme.
LE LABOUREUR.
Monsieur, je n'y feray faute, je la-salüeray de par vous.
* * * * *
DIALOGUE III.
La Bourgeoise.
La Marchande de soye.
* * * * *
LA BOURGEOISE.
Bon jour, Madame, et bonne santé. Vous portez-vous bien, Madame?
LA MARCHANDE.
Toute preste à vous obeir, Madame.
LA BOURGEOISE.
Monsieur vostre mary se porte-il bien, Madame?
LA MARCHANDE.
A vostre service et commandement, Madame; et vous aussi, Madame, chez
vous se porte t'on bien?
LA BOURGEOISE.
Tout se porte bien, Madame, Dieu mercy! Et vous, madame? Je viens
voir si vous avez point quelque beau satin pour habiller mon mary.
LA MARCHANDE DE SOYE.
Jesu, Madame, nous vous accommoderons de tout ce qu'il vous faudra:
nous en avons des plus beaux. Tenez, Madame, choisissez.
LA BOURGEOISE.
Madame, de quel prix est-il? Encore celui là ne me semble t'il pas
tant bon: il m'est avoir qu'il est empezé et qu'il n'a pas beaucoup
de lustre.
LA MARCHANDE.
Madame, je ne vous ay point voulu faire tant de monstres, à cause
que je sçay bien que vous voulez tousiours du meilleur, aussi est-ce
là le plus beau qui soit ceans, et ne croy pas qu'ailleurs vous en
trouviez de pareil.
LA BOURGEOISE.
Il m'est avoir pourtant que vous m'en avez baillé autresfois de
meilleur; celui-là n'est qu'à deux poils[186], et j'en voudrois bien
à trois; il me fasche pourtant d'aller chez un autre, car quand j'ai
accoustumé une personne, je n'aime pas à changer.
[Note 186: On disoit d'une étoffe de soie, peluche,
velours, ou satin, qu'elle étoit à deux ou trois poils,
selon le nombre des lignes jaunes marquées sur la lisière.
Celles qui en portoient trois étoient les plus belles. Par
extension, on disoit pour un vrai brave, en qui se trouvoit
l'étoffe d'un courage sans mélange, que c'étoit un brave à
_trois poils_.]
LA MARCHANDE DE SOYE.
Madame, il y a trop longtemps que nous vous fournissons pour
commencer à vous tromper; vous pouvez vous asseurer en moy comme en
vostre propre soeur: quand ce seroit pour moy mesme, je ne pourrois
pas mieux choisir.
LA BOURGEOISE.
Et bien, Madame, combien le voulez vous vendre? Encore qu'il ne soit
pas beaucoup à ma fantaisie, je seray bien aise d'en sçavoir le prix.
LA MARCHANDE.
Madame, je le vendray dix francs.
LA BOURGEOISE.
Jesu! Madame, dix francs! C'est bien là du satin à dix francs! J'en
ay veu à ma cousine la Conseillère qui estoit bien plus beau, et qui
n'avoit garde de luy couster le prix que vous me le faites.
LA MARCHANDE.
Madame, il y a de la marchandise à tout prix. Il y en a qui font
quelquesfois bon marché de leur bource; on ne leur donne pas la
marchandise non plus qu'à nous: j'ay le moyen de vous en faire aussi
bon marché qu'un autre.
LA BOURGEOISE.
Madame, je suis d'avis de n'en donner que sept francz, c'est tout ce
qu'il peut valoir; si je croiois qu'il valust davantage, je ne suis
point femme à barquigner[187] tant: ce n'est point moy qui regarde
pour cinq ou six sols par aulne.
[Note 187: _Barguigner._ Ce mot ne se prit d'abord que dans
le sens de _marchander_, qu'on lui donne ici. (R. Spifame,
_Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata_, arrest 224e, et
Rabelais, édit. Burgaud, t. 2, p. 68.) On trouve dans une
ordonnance de taxe du temps de Chartes VI: «Defense aux
_barguigneurs de barguigner_», c'est-à-dire de marchander
avant l'ouverture du marché. (Monteil, _Traité des
matériaux manuscrits_, t. II, p. 306, 307.) Il se retrouve
dans la 91e des _Cent Nouvelles nouvelles_, et en anglais
_to bargain_ signifie encore marchander. L'origine de ce
mot vient, selon quelques-uns, d'une métaphore employée
au jeu de l'Oie. (_Biblioth. de l'Ecole des Chartes_, 3e
série, t. II, p. 304.)]
LA MARCHANDE.