[Note 160: Auneau est un gros bourg de l'arrondissement

de Chartres. Les reîtres y étoient venus après avoir

pillé Château-Landon. Ils avoient emporté le village;

mais le château, dont il ne reste plus qu'une tour située

au midi, à l'entrée d'un parc, avoit tenu bon. C'est ce

qui les perdit. Pendant qu'ils faisoient «bonne chère à

l'allemande,» le capitaine du château s'entendit avec

Guise; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes

de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pénétrer dans

le village et surprendre les reîtres le lendemain matin,

«à la diane... Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier

(_ibid._), non chemise blanche, mais rouge.» Cette fois

le carnage fut grand et à peu près tel qu'on le dit ici.

12 ou 1500 hommes furent tués, selon Pasquier, et il y

eut 80 chariots pris. Au dire de L'Estoile, le baron de

Donaw, chef de ce parti de reîtres, auroit été pris. Il

est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu'il put

se sauver de vitesse. Il paroît que ce fut la mousqueterie

qui fit le plus de mal aux reîtres. Le duc de Guise ne

manquoit jamais d'en tirer bon parti: «C'estoit, disoit-il

à Brantôme, un vray moyen pour attraper et deffaire un

battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant

des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans

leur gros.» Il ajoutait qu'avec de gentils arquebusiers

basques, biscains, béarnois, «bien legers de viande et de

graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes», avec de

bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison

de ces grands et gros bataillons de Suisses, «qu'il les

perceroit à jour et larderait d'arquebuzades, comme

canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres,

qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui

se rencontreroient, ainsin qu'il attrappa ceux de M. de

Thoré en belle campagne, où nos mousquets leur nuisirent

beaucoup, et à _Aulneau_, de qui l'harquebuzerie fit si

grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu'il

fit à ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir à ce

brave general.» _Oeuvres de Branthôme_, édit. elzevir., I,

p. 380.]

Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'armée ennemie; il sembloit

qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.

Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoyé à

Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy

avoit faict d'avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces

reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe

chantée avec le _Te Deum laudamus_[161]. A peine fut parachevée

l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus

au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer,

s'acheminoient droict à Angerville[162] pour prendre deliberation

de ce qu'ils devoient faire; et là faisoient estat d'y sejourner

le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte

d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit

volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party

d'Estempes avec ses forces.

[Note 161: Le peuple chanta des _Te Deum_ à sa manière.

Dans le _Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles,

tant amoureuses, rustiques, que musicales_ (1590, in-16)

se trouve, fol. 9, _Cantique chanté à la louange de M. le

duc de Guyse, sur la victoire qu'il a obtenue contre les

Reistres_. Le même recueil contient trois autres chansons

sur le même sujet.]

[Note 162: Angerville, sur la route d'Orléans, chef-lieu de

canton du département d'Eure-et-Loir, est à cinq lieues au

sud-ouest d'Auneau. Ils y étoient venus tout fuyant pendant

la nuit, après avoir brûlé ce qui les gênoit, et avoir pris

leurs lansquenets en croupe. (_Lettres_ de Pasquier, t. II,

p. 302.)]

Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir

meilleur marché que leurs compagnons d'Auneau.

Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui,

voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l'eschelle

du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d'eux on

s'informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte,

vous pourrez vous représenter ces reistres; ils avoient veu quel

traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons,

tant à Villemory qu'à Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un

qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait

en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu

asseuré qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation

de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient

attaché du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne

peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent

bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier

la verité, ont recours à la misericorde de la justice; les autres,

comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts,

desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et

misericorde, brisent et rompent les prisons.

De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France.

Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offensé griefvement contre

la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser; il n'ont cessé à le

poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu'ils

eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne

porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre

l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit

qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si

croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit

par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du

pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis

mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire

très signalée de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à

ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.

Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré

avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont

osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy

très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils

ne se sont osé asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont

mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont levé

le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et

bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du

courage et de la force par les talons.

[Note 163: Vieux mot que la littérature romantique a tâché

de reconquérir, d'après un conseil de Voltaire. Il signifie

_angoisse_, _frisson_. On le trouve employé dans le sens

de _terreur_, dans la 75e des _Cent Nouvelles nouvelles_.

Saint Simon s'en servoit encore: «Elle étoit, de plus,

dit-il, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle

payoit plusieurs femmes dont l'emploi unique étoit de la

veiller.» (_Mémoires_, édit. Sautelet, t. V, p. 406.)]

Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois,

qui nous a mis la victoire en main? Qui a humilié ces Suisses? Qui

a estouppé et bridé ces pistoliers? Ce ne sont point les forces

françoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras

humain: le prince du monde avoit desployé sa puissance contre

l'estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de

ruine à l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz

ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En

un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la

France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien à la prudence

humaine: elle ny voyoit goutte; moins à noz forces: elles estoient

trop foibles; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a

voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la

griffe du lyon. N'espère qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de

l'extérieur. Dieu fait ses miracles et oeuvres prodigieuses lors que

toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage,

mes voeux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre

France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance

de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.

Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux

estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si

tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous

a esté annoncée, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit

bandé pour en remercier humblement la majesté divine; et pour plus

particulièrement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous

avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous

nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l'hymne

_Te Deum laudamus_, messieurs de la cour et autres corps de la ville

y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.

Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité,

et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de

nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que

ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à

l'edification de sa sainte Eglise.

Courage donc, peuple françois! Tu vois le Dieu des armées de ton

costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne

du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour

chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton costé, que tu

jouis de la victoire, que noz ennemis ont reçeu la perte, le dommaige

et le joug; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut

en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il

luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à

sa bonté.

FIN.

_La Promenade du Cours[164] à Paris._

M.DC.XXX

[Note 164: Ce cours, dont nous avons déjà parlé (t. VII,

p. 200, note), n'est pas le _Cours-la-Reine_, mais celui

qu'on appeloit le cours «hors la porte Saint-Antoine». En

1630, c'étoit encore la promenade par excellence. Pour lui

disputer la vogue, celui de la reine-mère étoit encore

trop nouvellement planté. (V. à ce sujet les _Lettres

patentes_ du 2 avril 1628, et Lemaire, _Paris ancien et

moderne_, t. III, p. 386). Quand le succès de l'un, dû

surtout à Bassompierre, s'il falloit en croire ce que

dit Tallemant (1re édit., t. III, p. 18), eut remplacé

le succès de l'autre, le cours de la porte Saint-Antoine

ne fut pourtant pas tout à fait abandonné; chacun eut sa

saison. Quelle étoit celle de l'un, quelle étoit celle de

l'autre? C'est ce que tout homme du bel air ne devoit pas

se permettre d'ignorer; aussi proposoit-on, dans les _Loix

de la galanterie_ (édit. L. Lalanne, p. 20), de dresser

un _Almamach_ où «les vrais galands» eussent vu, entre

autres choses, «quand commence le cours hors la porte

Saint-Antoine et quand c'est que celuy de la reyne-mère a

la vogue.» Vers 1672 le cours de la porte Saint-Antoine

fut définitivement délaissé, les promeneurs restèrent dans

la ville, lorsque, par un arrêt du 7 septembre de cette

année-là et par un autre du 11 mars 1671, il eut été décidé

qu'un nouveau cours seroit _dressé_ et planté à quatre

rangées d'ormes, à partir de la porte Saint-Antoine jusqu'à

la porte Saint-Martin. C'est aujourd'hui le boulevard.

(Germain Brice, _Description de Paris_, 1752, in-8, t. II,

p. 242.)]

Ces carosses dont la rencontre

Contente si fort nos esprits,

Tous ces beaux objects que Paris

Meine au Cours pour en faire montre,

Tirsis, est-ce pas un plaisir

Qui merite que ton plaisir

Luy donne une heure en la journée?

Comme l'hyver meine au printemps,

Le travail de la matinée

Nous convie à ce passe-temps.

Le Cours n'est pas chose nouvelle,

Puisque tout court en l'univers

Et que ses mouvemens divers

En rendent la face plus belle.

Ne voyons nous pas mesme un cours

Au ciel, aux planettes, aux jours?

Les eaux courent dessus la terre,

Les vents courent parmy les airs;

Voit-on pas rouler le tonnerre

Après le signal des esclairs?

Entrons dans ce palais de Flore[165]

Où son soin entretient des fleurs

Avec de plus vives couleurs

Que les lumières de l'aurore:

On diroit, à voir l'ornement

De ce pompeux ameublement,

Que la terre toute orgueilleuse

Veuille combattre avec les cieux,

En cette saison amoureuse,

A qui se parera le mieux.

Ce champ de tulipes diverses

Retire l'ame du soucy,

Et plusieurs viennent perdre icy

La mémoire de leurs traverses.

La nature en ces beaux effects,

Pour nous rendre plus satisfaits,

Semble avoir usé d'artifice:

Mesme elle en tire de son sein

Quelques fois plutost par caprice

Que non pas avec du dessein.

Mais ce sont subjets d'inconstance

Qui se laissent aller au temps;

Cherchons des objets plus constans

Et qui luy fassent resistance.

Toute cette confusion

N'est qu'une vaine illusion:

Au sentiment des hommes sages,

Un esclat qui dure si peu

Vaut bien moins que ces beaux visages

Qui cachent un coeur tout de feu.

A voir du haut de la Bastille

Tant de carosses à la fois,

Qui ne croiroit que quatre roys

Font leur entrée en ceste ville?

Le soleil, dans l'estonnement

De les voir si superbement

Fouler une mesme carrière,

Voudroit bien descendre icy bas

Avec son coche et sa lumière

Pour y prendre aussi ses esbats.

Icy les dames plus discrettes

Communiquent à leurs amans,

Par de certains allechemens,

L'effect de leurs flames secrettes.

De leurs regards, sans discourir,

Elles nous font vivre et mourir;

Et cette aggreable licence

De s'entendre avec leurs appas

Est si juste que l'innocence

Ne nous en destourneroit pas.

Tirsis, tu seras idolatre,

De ce bel oeil qui va passer.

Pour moy, je viens de trepasser

Devant ceste gorge d'albastre;

Cette déesse a des cheveux

Qui me ravissent mille voeux;

Mais que cet autre objet me touche!

Celui-cy sera mon vainqueur,

Mon ame est desjà sur ma bouche,

N'as-tu point veu sortir mon coeur?

Tu cognois bien cette rieuse?

Son roquentin[166] n'est pas mal faict:

Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;

Mon humeur devient plus joyeuse

A voir cette bouche et ces yeux.

Le ciel ne sauroit faire mieux;

On peint ainsi les belles choses,

Comme le soleil et l'Amour,

Ou l'Aurore en un lict de roses

Quand elle accouche d'un beau jour.

Ce resveur au fond du carosse

Medite sur ses pensions,

Et ses plus fortes passions

Regardent la mithre et la crosse;

S'il voit venir un cardinal

C'est là le seul objet fatal

Oui passe jusques dans son ame;

Et, comme il est ambitieux,

Cette vive couleur de flame

Est la plus charmante à ses yeux.

Amy, voicy venir les reines[167],

Avec autant de majestez

Que toutes les divinitez

Qui sortent du bois de Vincennes.

Il faut que tant d'astres errans

Qui paroissent dessus les rangs

Deviennent fixes à leur veue:

Il se faut descouvrir icy.

Que Cloris n'est-elle venue?

Je la verrois sans masque aussy[168]!

Qui vit jamais une des Graces,

Et tout ce qu'elle avoit de beau,

Dira que voicy son tableau,

Que ce visage en a les traces.

Encor si ce fascheux cocher,

Quand nous le pouvons approcher,

Rendoit sa course un peu plus lente!

Que n'ay-je quelque invention

Pour arrester ceste Athalante

Où j'ay mis mon affection!

Cette coquette, à la portière,

Fort mal instruite en son devoir,

Dans l'impatience de voir,

Regarde devant et derrière;

On l'accuse de tous costez,

Et des collets qu'elle a gastez,

Et de la peine qu'elle donne;

Mais, son esprit suivant ses yeux,

Elle est sourde, et n'entend personne

Que ses desirs trop curieux.

Qu'Aminthe sera regardée!

Mais je n'en ay point de soucy,

Pourveu qu'on n'emporte d'icy

Que sa memoire et son idée;

Pourveu qu'elle garde sa foy,

Sa constance et ses feux pour moy,

Je me plairay dans sa victoire,

Et ceux que j'en verray mourir,

Je m'empescheray bien de croire

Qu'ils en puissent jamais guerir.

Ce fanfaron croit que les dames

Ne vont au Cours que pour le voir,

Et qu'on ne peut pas concevoir

Combien il leur donne de flame.

Ce cavalier vit de credit,

Car ces jours passez il perdit

Tous ses biens dessus une carte.

Cet autre, durant tout le Cours,

N'a songé qu'a la fièvre quarte,

Qui l'a quitté depuis huict jours.

Considère cette mignarde:

Elle a de quoy se faire aymer,

Et ses yeux me pourroient charmer

Si ce n'estoit qu'elle se farde.

Enfin, tous ses attraits pipeurs,

Se reduisans en des vapeurs,

Se perdront comme une fumée,

Et ceste merveille en beauté

N'aura plus que la renommée

De l'avoir autrefois esté.

Ce faiseur de vers, que l'estude

A rendu si pasle et défaict,

Est bien dans le Cours en effect,

Mais comme dans sa solitude;

Il medite certaines loys

Qu'il mesure dessus ses doigts,

Et roule dans sa fantaisie

Quelques vieux fragmens mal appris,

Que la meilleure poësie

Condamne aux Chansons de Paris.

Approuve-tu cette fantasque,

Qui n'a point d'attraicts si puissans

Qu'elle en puisse ravir les sens,

Et ne met pourtant point de masque?

Regarde ces petits amours

Dessus des carreaux de velours:

Que j'ayme ces jeunes visages,

Qui dans la fleur de leur printemps

Donnent desjà de beaux presages

De se faire aymer en leur temps!

Ces gens d'estat et de finances

Passent dedans le souvenir

Tous les moyens de parvenir

Et d'asseurer les espérances.

Ces cordons bleus, dans leurs discours,

Au milieu des plaisirs du Cours

Parlent du succez de la guerre;

Ils condamnent les factieux;

Et ces petits dieux de la terre

Font des desseins dignes des cieux.

Que ces deux mouches[169] à la face

Et sur le beau sein de Philis,

Parmy les roses et les lys,

Luy donnent une bonne grace!

Cette autre avec tout son caquet

Fait plus de bruit qu'un perroquet;

Je la trouve un peu trop folastre,

Et tous ses gestes affetez

Ressentent trop l'air du theatre

Pour arrester mes volontez.

Ces respects, ce profond silence.

Ces devoirs, et ces doux regards

Qu'on eslance de toutes pars

Avec un peu de nonchalance,

Ces charmes, ces enchantements,

Sont-ce pas des contentements

Qui flattent doucement une ame

Et la font resoudre à chérir

Tous les mouvemens d'une flame

Que la raison ne peut guerir?

Cependant le jour diminue;

Luy mesme a tantost fait son cours,

Sans avoir donné du secours

A nostre fievre continue.

A moins que d'aymer des prisons,

On ne doit rentrer aux maisons;

Mais chacun retourne à la sienne.

O douceurs! plaisirs sans pareils!

Dieux! se peut-il que la nuit vienne

Au milieu de tant de soleils?

[Note 165: C'est du jardin de l'Arsenal qu'il doit être

ici question. Il régnoit en effet, dit G. Brice (t. II, p.

296), «sur le fossé de la ville», et avoit par conséquent

vue sur le _Cours_. De toutes les parties de l'Arsenal,

c'est ce jardin qui occupoit l'espace le plus considérable;

aussi Cl. Le Petit disoit-il dans son _Paris ridicule_:

Le sujet quadre-t-il au nom?

On y compte plus de mille arbres,

Et l'on n'y voit pas un canon.

Les jardins ne manquoient pas d'ailleurs à proximité de ce

cours. Un célèbre opérateur de ce temps-là, le dentiste

Dupont, dont parle Tallemant (édit. in-12, t. X, p. 136),

en avoit ouvert un à la Roquette, qui fut le _Pré-Catelan_

du 17e siècle. Il y donnoit des fêtes publiques, avec

danses, feu d'artifice, etc. Les piétons payoient une

livre, les carrosses en payoient deux. C'étoit trop cher,

il fut forcé de diminuer ses prix de moitié. (V. Loret,

juin 1664.)]

[Note 166: Cest-à-dire le muguet qui lui fait la cour. Ce

mot _rocantin_ avoit des sens bien différents: il signifoit

tantôt une espèce de chanson, tantôt un jeune beau à la

mode; plus tard, quand les galants qu'il avoit servi à

désigner eurent vieilli sans cesser de vouloir plaire

encore, il partagea leur ridicule. On n'employa plus le mot

_rocantin_ sans le faire précéder de l'épithète de _vieux_,

et il devint ainsi le synonyme de _vieux fat_.]

[Note 167: Marie de Médicis et Anne d'Autriche. Quand le

roi étoit à Saint-Maur, celle-ci, pour l'aller trouver,

suivoit le Cours, et tous les prisonniers alors dans la

Bastille montoient à la terrasse pour la regarder passer.

Souvent il s'en trouvoit qui étoient là pour son service,

et elle tâchoit, par quelque bon regard, de les consoler de

cette captivité dont elle étoit la cause. La Porte fut dans

ce cas, et voici ce qu'il raconte: «La reine vint à Paris,

et passa par la porte Saint-Antoine, pour aller trouver le

roi à Saint-Maur; de quoi ayant été averti, je montai sur

les tours pour la voir passer. Aussitôt qu'elle m'aperçut,

elle descendit du devant de son carrosse et se mit à la

portière pour me faire signe de la main, et me témoigner

autant qu'elle pouvoit par ses signes de tête qu'elle étoit

contente de moi et de ma conduite.» (_Mémoires_, anc.

édit., p. 182.)]

[Note 168: On sait que l'usage des dames étoit alors

de porter le masque dans les promenades, et que les

bourgeoises, en cela comme en toutes choses, s'efforçoient

de les singer, (_Caquets de l'Accouchée_, p. 47, 105.)

C'est en France surtout que cette mode étoit répandue;

aussi disoit-on en Espagne que c'étoit une mode françoise.

(_Roman comique_, édit. V. Fournel, t. I, p. 49.) Quand les

reines passoient, les hommes se découvroient, les dames

ôtoient leurs masques.]

[Note 169: Sur la mode des mouches, V. t. VII, p. 9. etc.]

FIN.

_Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme, paysant, sur la

défaicte de 35 poulles et le cocq faicte en un souper par 3 soldats._

M.DC.XIV

MAISTRE GUILLAUME. L'impatience me faict mourir d'un extreme desir de

te cognoistre, Jacques, affin d'emploier tout ce qui est en moy pour

honorer le brave et rustique jugement de ta venerable vieillesse de

quatre-vingts dix sept ans.

BON-HOMME. Ce n'est pas moy, Guillaume, de qui il se faut railler:

car, combien que tous les jours je ne sois comme toy à caymander de

porte en porte, de palais en palais des seigneurs de la cour[170],

humant l'odeur et la fumée de leurs marmites bouillantes, passant

par devant leurs cuisines, desquelles tu es assez souvent chassé,

néantmoins je ne laisse pourtant d'estre assez estimé, voire plus que

toy, pour la vérité que souventefois je persuade à plusieurs qui se

sont assez bien trouvez de m'avoir creu[171].

[Note 170: On savoit bien que M{e} Guillaume étoit un

bouffon à gages (V. t. VI, p. 129), que, de plus, il

vendoit lui-même sur le Pont-Neuf les _Pasquils_ publiés

sous son nom (L'Estoile, édit. Michaud, t. II, p. 405);

mais on ignoroit qu'à ces métiers il joignît celui de

quémandeur chez les seigneurs, et qu'il fît en cela

concurrence au comte de Permission (V. t. VIII, p. 81-83).]

[Note 171: Cela fait allusion aux pasquils qui se

publioient sous le nom de _Jacques Bonhomme_, considéré

toujours comme la personnification du peuple souffreteux.

(V. t. VI, p. 53, note.) En cette année 1614, et au sujet

des troubles dont il est parlé ici, on avoit justement vu

paroître une pièce de ce genre. Jacques Bonhomme y étoit

donné comme un paysan des campagnes qui avoient eu alors le

plus à souffrir. Voici le titre de ce petit livret, qui est

rare: _Lettre de Jacques Bonhomme, paysan de Beauvoisis, à

Mgrs les princes retirés de la cour_. Paris, Jean Brunet,

1614, in-8.]

GUILLAUME. Je trouve ma condition feneante plus aisée que la tienne,

car avec quelque cartel de ma fantaisie mal timbrée j'ay plustot

acquis une pistole que toy un teston avec tes caquets persuasifs[172].

[Note 172: Il falloit toutefois que M{e} Guillaume fît en

un jour grand débit de ses pasquils pour arriver à gagner

une pistole, car il ne les vendoit pas cher. «J'ay, dit

L'Estoille (mardy 16 sept. 1606), baillé ce jour à maistre

Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu'il portoit

et distribuoit luy-mesme, cinq sols; qui ne valent pas cinq

deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne

valent.»]

BON-HOMME. Il est vray, et croy bien ce que tu dis; mais pourtant

avec mon hocqueton de treillis[173] qui ne ressent que paix et

amitié, j'ay plus de reputation entre les bons François que toy avec

ta casaque rouge plissée à la turquesque.

[Note 173: Sur ce genre d'étoffe, dont on faisoit les

habits des pauvres gens, V. t. VII, p. 99.]

GUILLAUME. Tes parolles et ton habit demonstrent la capacité de ta

cervelle et de ton beau jugement, qui est tout radouté[174], ramenant

par tes devis les vieilles neiges du grand hyver passé.

[Note 174: C'est-à-dire qui radote.]

BON-HOMME. Et les tiennes, Guillaume, procedant de ta cervelle pleine

de follie, sont vrayes frivolles, badineries et discours qui ressent

la bave comme les devis ordinaires des petits enfants.

GUILLAUME. Tout beau, Bon-homme! tu es cause de ma misère; ne te

mocque de moy, car on s'amuse à tes lettres, qui, comme follies,

courent les rues de Paris, et moy on me laisse passer sans me dire,

comme on souloit: «Monsieur Guillaume, qu'avez-vous de nouveau?»

Ainsi parloient à moy nos bons seigneurs de la cour, devant ces

querelles d'Allemand.

BON-HOMME. Ne te fasche non plus que moy: nous serons doresnavant

aussi contens l'un que l'autre. Je croy que tu n'es non plus envieux

de ma condition que je suis de la tienne. Voylà la paix, par la grace

de Dieu, remise en la France[175]: tu seras comme devant aussi bien

receu en ton estat de caymandier que devant; on prendra doresnavant

plaisir à lire tes rapsoderies, de quoy tu retireras argent; et moy,

paisible en ma maison rustique, sans crainte de gens d'armes ny de

soldats pilleurs et poullaillers, revisiteray mon petit clos et mes

vingt cinq arpens de terre que j'ay herité de mon grand père. La

fortune et la chance sont retournez et pour toy et pour moy, selon

tes desirs et les miens.

[Note 175: Le 15 mai 1614, la paix avoit été faite entre le

roi et les princes par le traité de Sainte-Menehould.]

GUILLAUME. Desjà voudrois avoir veu cela, car il me desplaist

assez d'ouyr parler de la guerre, source de toute misère, et

particulièrement de la mienne.

BON-HOMME. Je t'apprend pour certain que cela est. Je ne le sçay que

par un de mes enfants que j'envoyay hier à Paris solliciter un mien

procez. Pour toy, qui hante et entre partout malgré que l'on en aye,

qui hume le vent de toutes les rues de Paris, tu en peux plus que moy

savoir des nouvelles.

GUILLAUME. On le dit ainsi.

Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 6 / 19 段