qui l'on a de si intéressants _Mémoires_, et qui joua un
rôle si important dans la diplomatie de ce temps-là par
ses négociations et ses ambassades. Il est donné ici comme
secrétaire et interprète. Il savoit, en effet, l'allemand,
chose fort rare à cette époque. (V. l'excellente brochure
de M. G. Hubault, _Ambassade de Michel de Castelnau en
Angleterre_, 1856, in-8, p. 19, note.) S'il n'alla pas plus
loin que Mayence, c'est que sans doute il s'étoit chargé
de recruter quelques corps de reîtres et de les ramener
en France, ainsi qu'il le fit plus d'une fois. (V. ses
_Mémoires_, t. VI, chap. 8, et L'Estoile, _coll. Michaud_,
t. I, p. 50.)]
_Rolle du nombre d'hommes qui sont à la première troupe, conduite par
monsieur le mareschal de Retz._
PREMIÈREMENT.
Le dict sieur mareschal[134],
Le colonel Stampiz[135],
Le grand aumosnier et les chapellains.
Le sieur Loys de la Mirande, capitaine de gens d'armes.
Monsieur de Montmorin, premier escuyer de la Royne[136].
Monsieur de Rissay[137].
Monsieur le conte de Chaulne[138].
Monsieur de Tavanes le jeune[139].
Le sieur de Nenny.
Le sieur de Beaumont.
Le sieur Petre-Paulo Tasimghi[140].
Monsieur de Nogerolles[141].
Monsieur de Gordes le jeune[142].
Monsieur de Sainct Denys[143].
Messieurs d'Aux, l'aisné et le jeune[144].
Monsieur de Briannes[145].
Monsieur Danglures[146].
Monsieur de la Tour[147].
Monsieur de Rostaing le jeune[148].
Monsieur de Suze[149].
Monsieur de Chamesson.
Son frère.
Le sieur de la Raverye.
Monsieur de Harlay.
Monsieur de Fontenay[150].
Monsieur le Normant.
La Hillière.
La Rouvette.
Blanchet.
Monsieur de Sainct Supplice[151].
Les gentilshommes polognois qui sont à la première trouppe.
Plus tous les gentilshommes servans de Sa Majesté.
[Note 134: Albert de Gondi, duc de Retz, mort, en 1601.]
[Note 135: Sans doute un commandant de troupes allemandes.]
[Note 136: Fils de M. de Montmorin, qui, étant gouverneur
d'Auvergne, auroit, d'après Voltaire, refusé de donner
dans sa province l'ordre des massacres, à l'époque de la
Saint-Barthélemy. Voltaire cite de lui, à ce sujet, une
lettre dont Lenglet-Dufresnoy met en doute l'authenticité.
(V. ses notes sur L'Estoile, t. II, p. 404.)]
[Note 137: De Riccé. Une famille de ce nom subsistoit
encore pendant la Restauration; l'un de ses membres, le
vicomte de Riccé, fut alors préfet du Loiret.]
[Note 138: D'Ailly, comte de Chaulne, le même à qui
Voltaire, au 7e chant de la _Henriade_, fait jouer un rôle
si dramatique. Le frère du connétable de Luynes épousa
l'héritière de sa maison, et le comté, plus tard duché de
Chaulnes, passa avec elle dans cette nouvelle famille.]
[Note 139: Jacques de Saulx, vicomte de Tavannes, fils
de Gaspard de Tavannes. Il fut, en effet, du voyage de
Pologne; il n'en revint que tard, après avoir guerroyé en
Hongrie et en Moldavie contre les Turcs, qui le firent
prisonnier et l'emmenèrent à Constantinople. Au retour il
fut fait capitaine de gendarmes.]
[Note 140: Capitaine italien, dont il est aussi question,
sous la date du 24 janvier 1577, dans le _Journal des
premiers Etats de Blois_, par M. de Nevers. Il y est nommé
le capitaine Pieter Paul Tassughy.]
[Note 141: Ne seroit-ce pas Fougerolles? Ce ne seroit
qu'une nouvelle altération de ce nom, qu'on trouve écrit
Joncquerolles dans les _Mémoires_ du duc d'Angoulême
(_coll. Michaud_, 1re série, t. XI, p. 85).]
[Note 142: Frère de celui qui servit longtemps, et avec
succès, dans le Dauphiné, notamment en 1575.]
[Note 143: Le baron de S.-Denys, qui commanda plus tard la
compagnie de gendarmes du duc de Montpensier, gouverneur de
Normandie. Il épousa la fille du marquis de Rouville, et il
en eut, entr'autres enfants, le célèbre S.-Evremond.]
[Note 144: François d'O, seigneur de Fresnes, premier
gentilhomme de la chambre du roi, successivement
surintendant des finances et gouverneur de Paris; et son
frère, Jean d'O, seigneur de Manou.]
[Note 145: Le comte de Briennes, qui étoit allé recevoir
à Metz les ambassadeurs de Pologne (_Rev. rétrosp._, 1re
série, t. IV, p. 49). Après la journée des Barricades,
où il avoit tenu pour Henri III, il resta prisonnier au
Louvre, et c'est là qu'il délivra à Jacques Clément un
passeport, avec lequel celui-ci put s'introduire près du
roi. Après sa mort, le comté de Brienne passa par alliance
dans la famille des Loménie, où il resta.]
[Note 146: Anne d'Anglures, seigneur de Givry, tué à Laon
en 1590. «C'étoit, dit de Thou (_Mémoires, coll. Michaud_,
1re série, t. XI, p. 329), le cavalier de la cour le plus
parfait, beau, bien fait, de bonne mine, agréable dans la
conversation, savant dans les lettres grecques et latines
(talent assez rare parmi la noblesse), surtout brave et
connu pour tel.»]
[Note 147: Peut-être Antoine de La Tour de Saint-Vidal,
gentilhomme qui étoit en effet du parti de Henri III.
(_Mémoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re série, t. XI,
p. 339.)]
[Note 148: Frère de Tristan de Rostaing, qui, en 1589, se
laissa prendre honteusement dans Melun, et fut obligé de
donner une rançon de 50,000 écus, ce qui lui mérita d'être
condamné par la commission établie à Bordeaux. (V. le
_Journal historique_ de P. Fayet, p. 44, et les _Mémoires_
de de Thou, _coll. Petitot_, 1re série, t. 37, p. 308.)]
[Note 149: Gentilhomme souvent nommé dans les _Mémoires_ du
duc de Nevers.]
[Note 150: Ce ne peut être Fontenay-Mareuil, qui étoit
trop jeune alors. C'est peut-être le fils de Fontenay, qui
étoit, en ce temps-là, trésorier de l'épargne.]
[Note 151: Jean d'Hebrard, baron de Saint-Sulpice, qui
avoit été gouverneur du duc d'Alençon, et qui étoit
capitaine de cinquante hommes d'armes. (V., sur lui,
_Mémoires_ du duc de Bouillon, _coll. Michaud_, 1re série,
t. XI, p. 8.) Son fils fut tué dans la basse-cour du
château de Blois par le vicomte de Tours. (L'Estoile, 20
déc. 1576.)]
FIN.
_Lettre circulaire à tous les seigneurs de la cour pour leur donner
advis de la mort du grand Macaty, singe de S. A. S. M. le C. D. C.,
et pour les inviter à sa pompe funèbre[152]._
[Note 152: Je serois tenté de croire que cette pièce est
de Piron. Sa rareté aura fait qu'elle a échappé à Rigoley
de Juvigny, qui, d'ailleurs, n'étoit pas un bien grand
chercheur. Piron connoissoit M. le comte de Clermont, à
qui appartenoit le singe dont la mort est ici pleurée. On
trouve dans ses _Oeuvres_ (édit. in-8, t. VII, p. 119) des
vers adressés à cette altesse sérénissime. Quant a M. de
Livry, on sait qu'il fut longtemps son plus cher commensal.
(V. notre _Notice_ sur Piron, _passim_.) Ce ne seroit pas
la première fois que l'auteur de la _Métromanie_ auroit
fait des vers du genre de ceux-ci et se seroit posé en
interprète poétique des bêtes. Au t. VII, p. 184, de ses
_Oeuvres_, vous pourrez lire l'_Envoi d'un panier par un
chien à une chienne_. Rien ne contredit donc sérieusement
mon opinion.]
De par Dragon[153], fidèle amy
Et compère de Macaty,
A la respectable jeunesse
Quy brille en ce beau sejour
Et d'un auguste roy compose la cour,
Salut! mais salut de tristesse.
Comme tout finit icy bas
Qu'il est un moment fixe où tout ce quy respire
Doit grossir de Pluton le sombre et vaste empire,
Quadrupèdes, humains, bergers et potentats;
Qu'à ce fatal arrest toute espèce asservie
Subit la même loy du sort,
Et qu'en tout ce qui nait le germe de la vie
Devient un principe de mort,
Macaty, né sujet à ceste loy sevère,
Vient de payer au Styx le tribut necessaire.
Macaty, singe en son vivant,
Mais singe d'illustre memoire,
Singe dont à jamais doit vivre ici la gloire,
Singe courtois, singe amusant,
Delices d'une cour fleurie,
Singe fleur de singerie,
Singe subtil, singe badin,
Faute de dents singe benin;
Singe enfin qui de son espèce
Avoit, sans les deffauts, toute la gentillesse,
Ce même Macaty n'est plus!
Mais du pauvre animal sur la funeste rive
L'ombre encore errante et plaintive,
Desdegnant des pleurs superflus,
Exige seulement qu'on se haste de rendre
Les derniers devoirs à sa cendre.
Et demain, par ordre du roy,
Pour soulager le mort, pour consoler ses mânes,
On doit celebrer son convoy,
D'où seront exclus tous profanes.
Vous seuls, habitans de la cour,
Dument instruits par ces presentes,
En habit noir, mantes traînantes,
Venez par votre hommage honorer ce grand jour.
Surtout qu'une honneste contenance,
Interprète de vos douleurs,
A travers un morne silence
Exprime aux yeux de tous ce que sentent vos coeurs.
Car, pour qu'aucun n'allègue excuse d'ignorance,
Nous, Dragon, nous faisons extrême deffence
A tout courtisan invité
De venir en ces lieux, par un ris sacrilége,
Profaner du convoy la noble gravité,
Insulter au deffunt et troubler son cortége.
[Note 153: Singe de M. de Livry, qui, en qualité de
légataire du défaut, fait les frais de l'invitation.]
* * * * *
ÉPITAPHE.
Macaty, ce pauvre animal,
Victime du ciseau fatal,
Est mort à la fleur de son âge;
Macaty, qui si joliment
Avoit fait, je ne sçay comment,
Un grand prince à son badinage,
Macaty n'est plus! Quel dommage!
* * * * *
AUTRE.
J'ai vécu, ma course est finie;
Mais, tombant sous ses coups, je triomphe du sort,
Et me console de ma mort
Par l'honneur dont elle est suivie.
Ce nouveau monument, qui s'élève à vos yeux
Par les soins de Louis, consacre ma mémoire;
Les plus fameux héros que célèbre l'histoire
Trouveroient mon sort digne d'eux.
* * * * *
AUTRE.
Singe sans fourbe et sans malice,
Singe de cour sans artifice,
D'un prince que j'aimois favori sans hauteur,
Son domestique sans bassesse
Et son complaisant sans fadeur,
Je sçus par mes talens mériter sa tendresse.
Homme, de qui le lot fut, dit-on, la raison,
Souffre que je te parle en maistre:
Mon portraict, utile leçon,
T'apprend ce que tu devrois être.
_De l'imprimerie de Jean Batiste Coignard,
Imprimeur ordinaire du Roy._
1723.
_Avec permission._
_Le vray discours sur la route[154] et admirable desconfiture des
Reistres[155], advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc
de Guyse, sous l'authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de
novembre 1587; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers._
_A Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l'allée de la Chapelle
Saint-Michel._
M.D.LXXXVII
[Note 154: Pour _déroute_. L'une vient de _rupta_, l'autre
de _dirupta_, qui ont le même sens en latin; il étoit donc
naturel que le même sens existât aussi en françois.]
[Note 155: Ces _reîtres_ étoient, comme on sait, des
cavaliers allemands, ainsi que l'indique leur nom,
_Reiter_, homme de cheval. Branthôme, qui ne savoit pas
assez d'allemand pour trouver l'étymologie véritable, en
avoit fait une à sa manière. Suivant lui «on les appeloit
_reistres_ parce que, disoit-on, ils étoient noirs comme
de beaux diables.» (Edit. du _Panthéon littér._, t. I,
p. 417.) Comme ils se recrutoient, pour le plus grand
nombre, dans les états protestants de l'Allemagne, ils se
trouvoient être des alliés naturels pour les huguenots de
France. Venir piller ce beau pays sous prétexte de servir
la foi étoit une trop excellente aubaine pour qu'ils la
laissassent jamais échapper. Au premier appel de leurs
frères de France ils accouroient. Dans les troupes que
Coligny mit en campagne, on comptoit un grand nombre
de reîtres; en 1576, 12,000 passèrent le Rhin, sur une
invitation de ceux de la religion, invitation qui n'auroit
pas eu besoin d'être pressante. Comme on les connoissoit,
«avis fut alors donné que le feu et sang se verra en
France.» (_Preuves de l'Estoile_, t. III, p. 201.) La
plus redoutable de ces invasions fut celle dont il est
question ici. Le 13 juin 1587, Schomberg, qui s'étoit
rendu en Allemagne pour suivre leurs mouvements, écrivit
au roi qu'ils s'armoient au nombre de 9,000, et que, vers
le 12 juillet, ils seroient sur le Rhin, où 12,000 Suisses
et 6,000 lansquenets devoient se joindre à eux. Le duc
Otto de Lunebourg les commandoit. Tout ce qu'on pouvoit
espérer, c'est qu'ils retarderoient leur marche jusqu'au
commencement d'août. Malheureusement la récolte ne seroit
pas faite alors, et, disoit Schomberg, il falloit être
assuré qu'elle seroit détruite partout où passeroient ces
pillards; ce qui eut lieu en effet, et la disette s'en
augmenta. Si du moins, ajoutoit-il, le roi avoit une armée
qui pût les arrêter à la frontière! mais les forces étoient
trop divisées pour cela, les finances trop pauvres. Un
espoir restoit, c'est que leurs alliés de France ne fussent
pas prêts à les joindre, et donnassent ainsi le temps de
les attaquer et de les détruire séparément: «Si les forces
françoises leur manquent, dit Schomberg, ils sont perdus.
On leur promet vingt mille François à pied et à cheval;
j'écris bien et fais dire partout qu'ils n'y trouveront pas
un, si ce ne sont ceux qui s'y trouveront pour leur rompre
la teste.» Et ici encore Schomberg disoit vrai.]
Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples
de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple
françois, si est-ce que nous sommes si prompts à nous deffier de la
grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne
nous viennent à poinct nommé et selon que nous les avons pourpensées,
nous nous laissons très-lachement couler en une desasseurance de la
bonté divine: il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences
du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes.
La saison nous a esté très-apre, la disette grande, la famine
universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.
Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse
celeste nous retient: la main de Dieu ouvre ses benedictions et
thresors d'abondance: il nous remplit de tant de biens, que nous nous
trouvons grandement empeschez à les resserrer. Pour cela, nostre
legereté ne peult estre asseurce avec solidité en la puissance
celeste; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d'une
très perilleuse tourmente, lorsqu'ils se trouvent à bord, ne se
ressouviennent du danger auquel ils ont esté; avons-nous des biens
à planté[156], il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels
estions battus de la famine, de la souffrette et nécessite.
[Note 156: _Planté_ est un vieux mot qui signifoit
multitude, abondance. On lit dans Monstrelet (liv. I,
ch. 77): «_Grand planté_ de clergé et de peuple.» Dans
Rabelais (I, ch. 4): «Gargamelle mangea _grant planté_ de
trippes.» De là, pour signifier _beaucoup_; _en abondance_,
l'expression _à planté_ qui se trouve partout (V. _Ancien
Théâtre_, t. II, p. 286), ou celle-ci: _à grand'planté_,
qui se lit notamment dans ce passage de Monstrelet (liv.
II, ch. 39): «Il le fit servir abondamment de tous vivres,
hors de vin; mais les marchands chrétiens lui en faisoient
delivrer secrètement _à grand'planté_.»]
Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l'aquilon a
chassé en nostre France une formillières de hannetons, deliberez
non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de
s'emparer de l'estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en
chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la
juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majesté estoit
grandement indignée contre le peuple françois, en ce qu'à peine
avoit-il le pied tiré hors de Scylle, qu'il choquoit Charybde; la
famine n'estoit presque appaisée, que la guerre venoit moissonner
le rapport de l'année, et qui pis est menaçoit l'estat françois de
submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et
romaine d'esbranlement.
Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin
ils ont tasché à semondre la clemence divine à prendre pitié et
commiseration des desolations de nostre France, et des restes de
son Eglise sacrée, par voeux, par penitences et par autres oeuvres
devotieuses. Les autres ont pensé qu'il failoit opposer la force à la
force, et monstrer à ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu
des François; ils y ont porté ce qui s'est peu, la générosité, la
magnanimité, l'adresse, leurs moyens, y ont exposé leur propre vie.
Les autres, faillis de coeur et tournans le dos à la masle dignité
du nom françois et de la magnanimité chrestienne, ont voulu que l'on
traictast avec l'estranger[157].
[Note 157: Il en avoit été en effet question dans le
conseil du roi, et l'auteur de cette pièce, aussi hostile à
Henri III qu'il est favorable aux Guise, ne pouvoit oublier
de le dire.]
Aucuns d'eux mesmes ont esté tellement pippez, que, se deffians
d'eux-mesmes et de l'assistance celeste, ils se sont rangez avec
eux, et de vrais et naturels François qu'ils estoient, ils se sont
lachement bandez contre la propre France. Qu'ils prennent tel masque
qu'ils vouldront, ils ne se sçauroient sauver que l'on ne les repute
pour estre tombez en deffiance de la bonté de Dieu.
Voire mais, ne taxons point. Bien peu d'entre nous se trouveront qui,
par l'apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du costé des
reistres c'estoit suyvre le party le plus fort, une armée estrangère
de trente à quarante mil hommes, despouillée de toute humanité, ne
respirant que le ravagement de cest estat, secondée des intelligences
que le party huguenot et de noz chrestiens à simple semelle avoit
pratiqué en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la
France, et renforcer l'ennemi de nostre France.
Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous
trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté
sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit
seulement dès qu'elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne
jusques au coeur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle
gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant
royaume françois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos
despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs
tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicité, luy
vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la
cigüe d'atheisme, d'huguenotisme, d'impiétée et heresie. He! pauvre
peuple françois, où estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la
franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.
[Note 158: Pour _Bruder_, frère, comme ces soudars
s'appeloient familièrement entre eux.]
Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux
abbois de perdre coeur, et que l'Alemand bransle son estendard au
milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre
qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gardé, qu'il a eu pitié
de toy; il nous a mis à l'esperance, non point pour nous perdre, ains
pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le
reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France;
elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui
l'habitent, à peine s'est trouvée une poignée de François qui ait
voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.
Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assisté,
mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques? Ce grand et
valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes,
mais qui n'esgalloient de beaucoup près en nombre celles des
estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien
paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister,
aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau
d'estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la
reputation et la vertu françoise et d'exterminer les espouvantaux
d'ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en
engraisser et fumer les champs françois, et qu'ils publioient que
c'estoit à luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa
generosité estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames
venales; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte
qu'il fit à Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre
la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens,
lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et
les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillèrent et
furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.
[Note 159: La défaite des reîtres à Vimory eut lieu, selon
L'Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son _Histoire
des Troubles_ (livre II), le 27 octobre. Leur but étoit
d'aller joindre au plus tôt le roi de Navarre au delà de
la Loire; Henri III le savoit, et, campé sur ce fleuve
tantôt à Gien, à Sully, ou à Jargeau, il les attendoit au
passage (Recueil A-Z, G, p. 227-241.) Guise cependant,
bien qu'il ne fût pas en force, les suivoit en queue et
les harceloit «par une infinité d'algarades». Un gros de
leurs troupes étoit à Vimory, sur la route de Lorris. Comme
il se trouvoit lui-même à Montargis, la distance n'étant
que de deux lieues, il pouvoit aisément les surveiller. Il
sut qu'ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau,
entre autres, lui dit «qu'il les avoit reconnus estant sur
le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur
aller porter le dessert». Le duc trouva l'avis excellent,
et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut
d'un grand secours, par son courage et par les soixante
cuirassiers qu'il lança dans la mêlée. Ce fut victoire
gagnée, mais on l'exagéra beaucoup ici. Selon P. Mathieu,
toute la perte des reîtres n'auroit été que de 500 hommes,
100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une
paire de timballes; tandis que M. de Guise auroit perdu
40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la
part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul
été tué parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory,
ainsi que tout le bagage des reîtres, nous seroient
restés. (_Lettre_, édit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise,
en chassant les reîtres du Gâtinais, travaillait pour lui;
Montargis lui appartenait.]
La deffaicte d'Auneau[160] est singulièrement remarquable, pour
y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable
reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs
chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter
les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens
hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du
village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce
ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez.
Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il
plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce
magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit)
le triomphe avant la victoire.