Outre tout ce que de cet element a esté escrit par infiniz

historiens (aucuns desquels je citeray ci-après, parlans de telles

innondations), je diray premièrement ce que j'ay entreprins faire

sçavoir à ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite

rivière (dite de Gentilly) descendant ès faulxbourgs S. Marcel, à

Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre

ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.

Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre

unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere,

laquelle prend son cours ès faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nommée

la rivière de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing

elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement à

cause des pluyes tombées par deux jours entiers, sans cesser, que

de mémoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et

dommageable que celle-là; et par ce que ceste petite rivière passe,

par une infinité de canaux fort estroictz, soubz les maisons de

plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner

assez de liberté pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins),

elle rompit plusieurs bâtimens de maisons, murailles et autres

plusieurs edifices faisans obstacle à son cours, si que, à cause

qu'il estoit toute nuict et à heure de repos, elle saisit plusieurs

personnes dormans ès lieux bas, grande partie desquels seroyent peris

par telle sinistre aventure.

[Note 71: Dubreuil donne les mêmes détails. (_Le Théâtre

des antiquitez de Paris_, 1639, in-4, p. 306.)]

[Note 72: V., pour une autre cause des inondations de la

Bièvre, notre t. 2, p. 223, note. Aujourd'hui, rien de

semblable n'est plus à craindre. La canalisation de la

Bièvre dans Paris est une des dernières mesures qui aient

été prises. En faisant les travaux nécessaires, on a trouvé

un certain nombre de médailles de l'empereur Julien.]

De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle

sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez ès chambres

ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent

incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des

maisons, les uns à nage, desquels les moins foibles, soit pour

la force de l'eau precipitée et inaccessible, furent incontinent

submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres,

pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez à

demy noyez et prests à expirer[73].

[Note 73: «Il y eut, dit Du Breul, vingt-cinq personnes,

tant hommes que femmes et petits enfants, que noyées, que

tuées et accablées sous les ruines; quarante qui furent

seulement blessées, quantité de bétail noyé et perdu.»]

Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante

maisons[74] dessoubz lesquelles ont esté accablez plusieurs corps

peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en

trouve encor lorsque l'eau sera retirée d'avantage.

[Note 74: L'inondation s'étendit, selon Du Breul, jusqu'au

couvent de Sainte-Claire, occupé par les cordelières de

Saint-Marcel, c'est-à-dire par conséquent jusqu'au nº 95

de la rue de Loursine. Le _Pont-aux-Tripes_, jeté sur la

Bièvre, entre les nº{s} 166 et 168 de la rue Mouffetard,

et qui marquoit le point de jonction des deux bras de la

petite rivière, fut renversé, ainsi qu'un certain nombre

de maisons. On lit soixante ici. Du Breul va moins loin:

il n'en compte que douze. «Et enfin, ajoute-t-il, tous

les dommages que fist cette subite inondation furent

estimez à peu prez à soixante mil escus, non compris et

evaluez les autres degats et ravages qu'elle fist aux

villages voisins.» Selon Sauval (t. 1, p. 210), l'eau

dépava Saint-Médard, et l'église des Cordelières. En 1573,

une inondation de la même rivière avoit détruit les murs

du couvent du _Val-Parfond_, le Val-de-Grâce (Félibien,

_Preuves_, t. 4, p. 835).]

O cas estrange! il s'y est trouvé une dolente et pitoyable mère,

laquelle, pensant sauver la vie à son enfant bien jeune et delicat, a

esté offusquée de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son

tendre enfant embrassé, lequel on a sauvé respirant encor: ce qui

doit veritablement estre esmerveillable, la mère y finer plustôt que

l'enfant.

On ne sçait au vray le nombre des personnes qui y sont peris,

parce que l'eau n'est du tout retirée et que plusieurs de ceux qui

estoyent logez ès bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement

on a cognoissance de ceux qui ont esté retirez morts de l'eau, et

grand nombre qui ont esté secourus par les voisins, à quoy entre les

autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nommé Videcoq,

demeurant là auprès (et fidèlement), pourquoy il est grandement à

louer.

Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont esté trouvez

noyez ès estables où ils estoyent. Tellement que la perte advenue a

ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estimée à

plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict ès jardins et lieux

de plaisance estans en ceste part.

[Note 75: Du Breul, comme on l'a vu dans la note

précédente, n'évalue pas le dommage à une aussi forte

somme.]

Le dommage de ces grandes eaux n'a esté seulement en un lieu, mais

en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus

dicte, ont esté perceuz sur la rivière de Seine grande quantité

de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et

inopinée de ces eaux.

Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent

estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts

et prospères, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que

tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par

la volonté divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres

moindres, et aussi que cela ne sçauroit sinon de tant plus inciter

le peuple à contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay

voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation

d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et

que l'on sache que ses faits sont si incompréhensibles que nul n'en

peut avoir aucune cognoissance.

Au surplus, c'est pitié de voir les maisons champestres abbatues,

lesquelles sont du long de la rivière de Seine, et croy pour certain

que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation:

les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens,

estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez

noyez, leur espérance de recueillir assez vaine (n'est la grace

du Tout-Puissant), leur bestial en partie emporté et noyé par la

violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyné entièrement plusieurs

villages, abattu et desraciné infini nombre de grands arbres, emporté

plusieurs ponts et grande quantité d'hommes, femmes et enfans

submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire

à penitence, car depuis plusieurs années n'en a esté veu une en

laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et

ravages des eaux qu'en ceste cy.

Plusieurs deluges sont advenus par le passé, comme celuy en l'aage

de Noé, auquel je ne m'arresteray, ny à celuy de Thessalie, du temps

de la captivité des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant

Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par

plusieurs historiens tant anciens que modernes.

En l'an 200 auparavant la nativité de nostre Seigneur Jesus-Christ,

y eut à Rome telle innondation du Tibre que l'armée du consul Appie

en fut quasi toute submergée; et depuis par plusieurs fois s'est le

dit fleuve tellement desbordé, que ce est grand merveille, quand puis

après on remarque les endroits jusques où les dites eaux se seroyent

haulsées. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du

deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se

desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis

ès environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les

ondes, et une infinité de personnes peries par ce ravage.

N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens

d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages

qu'ils auroyent causé, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy

de quelques maladies et cherté de vivres; mais je n'ay escrit ce peu

pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les

yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu

nous envoye à fin de nous inciter à penitence, auquel je supplie très

humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].

[Note 76: Par arrêt du vendredi 10 avril 1579, le Parlement

décida qu'il iroit le lendemain en corps à Notre-Dame

«pour appaiser l'ire de Dieu»; ainsi qu'il est dit dans

l'ordonnance conservée par Félibien, t. 5, _Preuves_, p.

9.--La cérémonie eut lieu, «et à mesme fin, dit L'Estoile,

fut le lundi ensuivant faite procession générale à Paris.»

(_Collect. Michaud_, t. 14, p. 114.) Une courte relation

de ce sinistre, rédigée en latin, se trouve aux premiers

feuillets d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale,

_Anonymi Visiones_ (manuscrits latins, nº 3770). M. Maurice

Champion en a donné une traduction dans son curieux livre,

_les Inondations en France_, etc., 1858, in-8, t. 1, p.

238-239.]

FIN.

_La Bravade d'amour, contenant sonnets où sont naïfvement escrites

les ruses et les appasts des dames, beautés orgueilleuses, et le

mespris qu'on en doit avoir._

Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi

absynthium sapientiæ.

_A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles._

1611.--In-8.

_Avec Permission._

Suivant l'erreur commune où guide l'ignorance,

Je me pasmois aymant une ingrate beauté,

Et, aveuglé d'esprit, en ma naïfveté

Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;

J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance

Vers l'objet qui m'estoit object de cruauté,

Et ne pensois qu'à l'oeil qui m'avoit arresté,

Comme chacun s'adonne à ce que son coeur pense.

Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis,

Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts,

Furieux, n'ayant rien qu'en l'âme une maistresse,

Et ne descouvrant pas que les dames faisoient

Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient,

Trompé par un bel oeil, je mourois de destresse.

II.

Maintenant que je sçay (commençant mon bonheur)

De quel esprit fascheux les dames sont menées,

Suivant en liberté meilleures destinées,

Je me donne plaisir de ma première erreur;

Je recognois l'abus dont cette folle humeur

Agitoit quelquefois mon âme et mes pensées,

Et sans plus me former au coeur telles idées,

Je vivray triomphant, et non pas serviteur.

Je braveray l'amour, et d'une belle audace,

Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace,

Des dames je prendrai tout ce que je pourray;

Je les feray resoudre à oublier leur gloire,

A se laisser conduire, à prier et à croire

Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.

III.

Lors que premièrement nous abordons les dames,

Nous qui avons l'honneur de la perfection,

Elles ont (je le sçay) de toute esmotion

Pour nous vouloir du bien les agreables flames.

On cognoist aussi tost les delicates ames

Donner lieu doucement à leur affection,

Et si elles osoient, plaines de passion,

Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.

Cependant, finement par l'art de leur beauté,

Elles sapent nos coeurs, et nostre volonté,

Aise, se laisse aller à leur bel artifice,

Et nous ne voyons pas combien dedans leur coeur

Se logent de desdains, de mepris et d'erreur,

Mais nous sacrifions nostre âme à leur malice.

IIII.

Leur faisant les doux yeux, nos voeux elles reçoivent,

Et d'un soupir larron feignans mesme desir,

Nous tirent doucement pour se donner plaisir

Par les evenemens qu'au coeur elles conçoivent.

Vrayment, quand doucement nostre âme elles deçoivent,

De je ne sçay quel bien nous nous sentons saisir;

Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir

De voir en leurs façons ce que tous apperçoivent.

Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons;

Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons,

Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;

Et lors elles, qui sont d'un coeur rude et hautain,

Se jouent de nos pleurs, et, fières en desdain,

Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.

V.

Il faut avoir un coeur pour aller à la guerre,

Et non pour se laisser aux femmes abuser.

Il ne faut aux appas d'un bel oeil s'amuser,

Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.

Il ne faut pas qu'une âme indiscrettement erre

Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser,

Mais il faut vivement son courage atiser

A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.

Quand nous aurons les coeurs si dignement formez,

Pour des vaines beautez ne serons animez,

Mais sçaurons à propos gouverner nos pensées.

Alors, pleines d'amour, les dames nous prîront;

Humbles, elles viendront à ceux qui les voudront,

Et si s'estimeront encore bien prisées.

VI.

Si quelque dame est belle, elle aura le coeur fier,

Heureux estimera ceux qui parleront d'elle,

Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle,

A ses pieds osera humble s'humilier.

S'elle pense sçavoir en son esprit leger,

Imaginant tousjours quelque chose nouvelle,

Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle,

Rude à qui la voudra doucement supplier.

Si elle a des moyens, fondée en sa richesse,

Triomphera galande[77] en faisant la maistresse,

Et, pleine de fierté, fascheuse, bravera.

Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78],

Elle aura de l'orgueil, car elle pensera

Qu'elle a je ne sçay quoy dont nous avons affaire.

[Note 77: On écrivit d'abord _galand_, et l'on disoit par

conséquent _galande_ au féminin. La Fontaine fut celui qui

conserva le plus longtemps cette forme. V. sa fable de la

_Belette_ et son conte _l'Anneau de Hans Carvel_. V. aussi

_Ancien Théâtre_, t. 2, p. 148, et 5, p. 252.]

[Note 78: _Maigre_, _misérable_. Nous ne connoissions

ce mot que pris substantivement et au masculin, comme

lorsqu'on dit, par exemple, _un pauvre hère_.]

VII.

Je ne regrette point, douce-belle maistresse,

De vous avoir servy, car vous le meritiez;

Mais, loin de ce bel oeil duquel vous m'allumiez,

Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;

Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse,

Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez;

Mais vous dont le coeur feint fait que fière soyez,

Perissez de fureur, de despit, de tristesse.

Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux,

Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux;

Mais les autres beautez indignes qu'on admire

Pour se faire valoir font mourir un amant,

Et à plusieurs amis octroyent librement

Ce qu'un pauvre abusé mal à propos desire.

VIII.

Vous ne sçavez que c'est, vous qui blasmez amour;

Vous n'avez point senty d'un bel oeil la blessure,

Mais vains et paresseux ennemis de nature,

Passez loing de l'honneur indignement le jour.

Vous sçavez bien que c'est, vous qui prisez l'amour,

Qui dans le coeur avez d'un bel oeil la blessure,

Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature,

Passez selon vertu heureusement le jour.

Tous ces propos sont beaux et faits à fantaisie;

Un chacun eslira le sentier de la vie,

Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.

Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage

Qui gentil, jouyssant de son libre courage,

Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.

IX.

Lamenter à part soy pour une beauté vaine,

Importuner le ciel de ses cris amoureux,

Sans cesse regretter, se plaindre malheureux,

Et se feindre à son gré la douleur d'une gesne,

Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine,

Appeler un bel oeil, or doux, or rigoureux,

Idolâtrer l'objet pour qui, tout langoureux,

On souspire son mal d'une piteuse aleine;

Prier honteusement une femme qui n'est

Ny beauté ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist,

Et, souffrant son dédain, en tourmenter sa vie,

Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir

A la femme, qui n'est née que pour servir,

Ce sont, à dire vray, des effects de folie.

[Note 79: Ce mot, dont nous avons déjà trouvé un exemple

a la même époque, est donc plus ancien qu'on ne pense.

Lorsque Noël et Carpentier ont dit, dans leur _Dict.

étymologique_ (t. 2, p. 563), qu'il était nouveau en 1728,

non-seulement ils ne connoissoient pas ces passages, mais,

ce qui est plus grave, ils ne se rappeloient pas ce vers du

_Tartuffe_:

Et vous ne deviez pas vous tant passionner.]

X.

Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux!

Si vous aviez senti de la gesne la presse,

Vous n'auriez point au coeur le nom d'une maistresse,

Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.

C'est bien faute de coeur à l'homme langoureux

De se forger ainsi une dure destresse;

Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse,

On se doit monstrer fort, prudent et genereux.

Qui est celuy qui nous irrite,

Dira quelque belle depite,

Et ne trouve en nous rien de bon?

C'est un qui à tous fait entendre

Que, si ne vouliez nous le vendre,

N'en mettriez à l'air le bouchon.

FIN.

_Description du Tableau de Lustucru_[80].

[Note 80: Cette pièce fait partie d'une sorte de cycle

plaisant, tout composé de satires du genre de celle-ci, ou

de caricatures. Il date du règne de Louis XIII, et rien

n'en a survécu chez le peuple que le nom du principal

personnage, _Lustucru_. C'étoit l'époque où l'extravagance

des _précieuses_ faisoit croire plus que jamais à la folie

des femmes. Qui donc redressera ces cervelles tortues?

disoit-on. On inventa un type de forgeron, à qui l'on prêta

le talent nécessaire, et, pour preuve de l'incrédulité

qu'on devoit avoir en ses prodiges inespérés, on l'appela

comme je viens de dire. «Or, depuis cela, écrit Tallemant

(2e édit. t. X, p. 203), quelque folâtre s'avisa de

faire un almanach où il y avoit une espèce de forgeron,

grotesquement habillé, qui tenoit avec des tenailles

une tête de femme et la redressoit avec son marteau.

Son nom étoit _L'Eusses-tu-cru_, et sa qualité _médecin

céphalique_, voulant dire que c'étoit une chose qu'on ne

croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la

tête d'une femme. Pour ornement, il y a un âne chargé de

têtes de femmes, et mené par un singe. Il en arrive par

eau, par terre, de tous les côtés. Cela a fait faire mille

folies.» On trouve à la Bibliothèque impériale plusieurs

gravures du genre de celle dont il est ici question.

Ainsi il en est une dans le _Recueil des plus illustres

proverbes_, portant, le nº 2239 du cabinet des estampes, au

bas de laquelle on lit: «_Céans, M. Lustucru a un secret

admirable, qu'il a rapporté de Madagascar, pour reforger et

repolir, sans faire mal ni douleur, les testes des femmes

acariastres, bigeardes, criardes, dyablesses, enragées,

fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes,

testues, volontaires, et qui ont d'autres incommoditez, le

tout à prix raisonnable, aux riches pour de l'argent et aux

pauvres gratis_. A la page 24 d'un autre volume du même

cabinet, portant le nº 2133, se trouve une image sur le

même sujet. C'est l'illustre Lustucru en son tribunal. Des

maris venus de tous les coins du monde le remercient et lui

offrent des présents, en reconnoissance des services qu'il

leur a rendus. Mais bientôt la farce se fait tragédie; le

sexe se venge: sur une gravure des _Illustres Proverbes_

(nº 69), on voit _Lustucru massacré par les femmes_. Bien

plus, elles s'en prennent aux époux ses complices; et

une dernière estampe représente _l'Invention des femmes,

qui font ôter la méchanceté de la tête de leurs maris_.

Somaize connut cette dernière pièce, et y fit allusion

dans sa comédie des _Veritables Pretieuses_ (Paris, Jean

Ribou, 1660, in-12). On y voit un poëte qui vient réciter

le commencement d'une tragédie intitulée: _La Mort de

Lustucru, lapidé par les femmes_. Le médecin céphalique

trouve où se venger à son tour de ces pédantes. Quelqu'un

lui ménage une apparition, où il leur dit bel et bien leur

fait; voici le titre de cette pièce d'outre-tombe: _L'ombre

de Lustucru apparue aux Précieuses, avec l'histoire de

dame Lustucrue sa femme, qui raccommode les testes des

méchants maris_, s. l. n. d., in-4º. «Eh! quoi! précieuses

à la mode, leur dit-il entre autres choses, avez-vous cru

que je sois sorty de ce monde-cy pour n'y plus revenir?...

Reformez vostre chaussure trop haute et trop estroite, et

fort incommode pour aller gagner les pardons, desquels vous

avez tant besoin. Ne portez plus de si riches habits, parce

qu'on diroit que l'estuy veut mieux que ce qu'il renferme.

Vous n'estes pas toutes si belles que vous croyez: vostre

miroir vous en peut dire la vérité, et quelquefois les

petites boettes de vostre cabinet vous fournissent une

beauté empruntée qui ne passe point avec vous dans vostre

lict, et que vous laissez le soir sur la toilette.»

Remarquons en passant que Boileau, dans sa 10e satire, a

dit plus tard presque textuellement la même chose:

Attends, discret mari, que la belle en cornette,

Le soir ait étalé son teint sur sa toilette,

Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,

Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.

On sait d'ailleurs, par une indiscrétion de Brossette, que

Boileau connoissoit la pièce que nous citons ici, et qu'il

y prit encore autre chose pour sa 43e épigramme. C'est

Chapelle un jour qui la lui avoit indiquée, en lui récitant

les vers baroques imprimés à la fin. (V. _Oeuvres_ de

Boileau, Desoer, 1823, in-8, p. 249, note.) Voici ces vers:

Il n'est si pauvre malotru

Qui ne trouve sa malotrue.

Aussi le bon L'Eusse-tu-cru

A trouvé sa L'Eusse-tu-crue.

On vit encore paroître contre les précieuses une pièce

où Lustucru avoit le principal rôle: _Le Carnaval des

Précieuses de ce temps, avec leur entretien facetieux, et

un plaisant remède de la boutique de Lustucru pour guérir

le mal de teste des femmes_. S. l. n. d., in-4º. Terminons

par quelques autres titres la bibliographie que tout cela

nous a conduit à faire: _La Requeste des femmes presentée à

Vulcan, prince des forgerons, contre l'opérateur céphalique

dit Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte des hommes

faicte à Lustucru, contre la Requeste presentée par les

femmes_, s. l. n. d., in-4º; _La Gazette de la moustarde

à Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte de Lustucru

constitué prisonnier par les femmes dans la plaine de

Longboyau_, s. l. n. d., in-4; _Le Marteau salutaire_, s.

l. n. d., in-4º.--Lustucru fut bientôt oublié. Poisson fait

encore allusion à son industrie dans le _Sot vengé_, et je

le retrouve dans _La Muse en belle humeur_, 1660, in-4, p.

9. Un coq-à-l'âne inséré dans l'un des recueils de chansons

de la veuve Oudot renferme un quatrain qui le rappelle

aussi:

Il a vu

Lustucru

Qui forgeoit des testes

Prestes.

Une autre chanson populaire, citée dans l'_Ane de Crités_,

p. 109, parle aussi du compère; enfin la chanson _de la

mère Michel_ nous l'a fait connoître, du moins de nom;

mais voilà tout. Il ne figure même plus sur les gravures

populaires imitées de celles du 17e siècle, et qui

circulent encore. Je ne vous citerai que la plus connue:

_La Forge merveilleuse_, où l'on voit des femmes forgeant

la tête de leurs maris pour la rendre meilleure. Ces dames,

comme vous voyez, se sont donné leur tour. Dieu merci, la

vieille enseigne, encore fameuse dans quelques villes de

province, et à laquelle une des rues de l'île Saint-Louis

doit son nom, continue de nous venger. Elle représente une

_femme sans tête_, et on lit au bas: _tout en est bon_.]

Amy, si tu es curieux

De voir une pièce plaisante,

Escoute, jette un peu les yeux

Sur cette image icy presente:

En ce Tableau plusieurs sujets

Sont representez et portraits

Par une excellente graveure;

Et chaque chose au naturel

Est tracée en cette figure

Par l'art d'un burin immortel.

Il faut qu'à rire tu t'apreste

Voyant qu'un nouvel ouvrier

Bon forgeron de son mestier

S'exerce à forger une teste:

Si Boudan, ce sçavant graveur,

Est de vray le père et l'autheur

De son nom et de sa naissance,

Ce beau nom qui va triomphant

Signale autant sa suffisance

Que l'estre de son propre enfant.

Ce gros vallet refond icy

Une teste fière et facheuse,

Dont l'espoux matté de soucy

Souffroit l'humeur capricieuse:

Un sang fumeux et bouillonnant

Sort des veines abondamment

Brûlé d'une ardeur colerique,

Il s'efforce avec action

A la faire plus pacifique,

Et la rendre sans passion.

Variétés Historiques et Littéraires (09/10) Recueil de piéces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 3 / 19 段