OPINIONS DE PERSONNALITÉS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES SUR LE SUFFRAGE
DES FEMMES
Nous avons essayé de grouper très impartialement les opinions de
quelques personnalités politiques et littéraires sur le suffrage des
femmes.
Nous nous plaisons cependant à constater l'absence presque complète
de partisans résolus et convaincus. La plupart n'ont pas osé
répondre; certains, et ils sont nombreux, ne disent ni oui ni non,
enveloppent leur pensée dans un tour de phrase mystérieux, reprenant
d'une main ce qu'ils accordent de l'autre: bref pour ne point se
donner l'air de vieux rétrogrades, biaisent, essayent de gagner du
terrain avec tellement de restrictions et de doutes qu'ils précisent
mieux encore leurs opinions.
Et c'est pour nous une des constatations des plus agréables à la
fin de ce travail, après avoir parcouru les principaux ouvrages des
grands féministes hommes, d'avoir l'impression très nette et très
franche du sentiment de gêne éprouvé par ces écrivains à se déclarer
partisans convaincus des revendications du sexe faible.
Nous n'en voulons pour preuve (au milieu de nombreuses) que
l'assertion de deux féministes acharnés, MM. Prévost et Jadin.
M. Marcel Prévost, après avoir exalté dans tous ses ouvrages la
nouvelle femme, l'Eve libre, fait dire à une de ces vierges fortes
(_Léa_, p. 154):
«Une voix intérieure m'a toujours dit: «Rien n'est meilleur que
d'avoir une famille, un mari qui travaille avec vous, beaucoup
d'enfants qu'on soigne et qu'on élève».
Plus loin:
«Cet attachement fétichiste de l'épouse à l'époux sera longtemps la
loi des meilleures entre les femmes.»
Enfin, étrange constatation, dans les lettres à Françoise:--«Vous,
Françoise, je crois vous définir assez justement en disant que vous
êtes antiféministe pour vous-même et volontiers féministe pour les
autres.»
On ne peut être plus franchement ironique.
Quant à M. Jadin, professeur à l'École de Pharmacie de Montpellier,
homme aimable et distingué, unissant à ses dons d'agréable
conférencier une érudition complète sur la question du féminisme,
après avoir louangé dans un discours d'ouverture des Facultés la
femme savante et doctoresse, ne put s'empêcher de nous dire:
«Loin de moi d'exalter la femme intellectuelle aux dépens de la
femme d'intérieur. Plus que tout autre, peut-être, je considère que
les rôles sacrés d'épouse et de mère auxquels sa nature la destine
suffisent à remplir glorieusement une carrière, que les qualités
mêmes de nos compagnes, leur grâce, leur joliesse, leur délicatesse,
leur sensibilité, les consacrent gardiennes d'ornements du foyer
domestique!»[78].
[78] La _Vie Montpelliéraine_.
Nous excusons volontiers M. Jadin, féministe convaincu, de son hymne
en l'honneur de la femme sensée et raisonnable. Cela ne nous surprend
pas outre mesure. Les hommes d'esprit savent toujours reconnaître
leur erreur, et M. Jadin est un de ceux-là!
Quant à nous, si ces Dames trouvaient ridicule notre aversion contre
leurs réclamations et leurs revendications, nous répondrions tout
simplement: Il faut toujours avoir le courage de ses opinions... et
de ses ridicules!
*
* *
Voici maintenant l'opinion de quelques personnalités sur le suffrage
des femmes:
De la _Revue Socialiste_, 1906:
Je suis convaincu qu'il en résulterait non seulement pour la femme
une libération rapide des lois et des usages qui économiquement
et civilement l'infériorisent à l'homme, mais aussi pour tout le
prolétariat une prompte croissance de force et de liberté morale
et sociale. Ce serait un pas de plus dans la voie du progrès
démocratique et humain!
Edouard VAILLANT, député.
C'est incontestablement le seul moyen pour que le suffrage mérite
d'être appelé universel! C'est aussi celui d'être d'accord avec la
justice et le bon sens, car il est aussi injuste de refuser à la
femme, parce que femme, tout ce qu'on accorde à l'homme. De là des
mésintelligences fort explicables!
Jean ALLEMANE, député.
Par le fait même de son affranchissement politique, la femme
sortirait de l'ombre des églises pour venir en plein soleil de la
place publique.
Emile VANDERVELDE, député à la Chambre belge.
Notre parti s'est prononcé avec enthousiasme pour l'affranchissement
politique des femmes. Il est difficile pour moi de comprendre que
cette revendication ne soit pas acceptée par tous les socialistes.
Keir HARDIE, membre du Parlement britannique.
Je pense que le droit de vote pour la femme est indéniable au point
de vue moral, social et politique.
Enrico FERRI, de la Chambre italienne.
A mon avis, la question du suffrage des femmes n'est pas de première
importance pour le socialisme et la classe ouvrière. C'est une
question de justice plutôt que d'intérêt pratique pour le mouvement
d'émancipation, la plupart des femmes se montrant très indifférentes
à ce sujet, même celles de la classe ouvrière.
Edouard BERNSTEIN, membre du Parlement allemand.
*
* *
A quoi sert-il de révolutionner le Code civil au profit des femmes
et de leur donner des droits si, pour conserver ces droits, elles ne
sont pas armées du bulletin de vote, si le suffrage politique ne leur
est pas donné. En parlant de la sorte, je vais peut-être froisser,
dans le féminisme même, les sentiments de quelques êtres timorés qui
nous accusent de compromettre notre thèse en demandant le suffrage
politique pour les femmes. Eh bien! que les femmes me permettent
de leur dire que toutes les lois que nous pourrons proposer seront
vaines si pour accroître et défendre ces lois elles ne sont pas
armées du bulletin de vote. Vous obtiendrez de la générosité des
hommes, de leur esprit de justice ou quelquefois de leur amour du
paradoxe, quelques réformes partielles, quelques menues modifications
du Code civil ou de Commerce, mais jamais vous ne recevrez le
bienfait total de l'émancipation. Au nom d'une expérience politique
et parlementaire assez longue, laissez-moi vous dire que les
législateurs font les lois pour ceux qui font les législateurs.
Tant qu'un suffrage féminin ne viendra pas se joindre au suffrage
masculin, tant que se complétant l'un l'autre ils n'auront pas
restitué à la société l'harmonie et l'équilibre, la société ira de
tourments en tourments et d'abîmes en abîmes.