Ce chapitre, qu'on pourrait intituler: de l'hypnotisme, est un de
ceux qui a réuni le plus grand nombre d'adversaires et de partisans.
Cette délicate question de l'influence du confesseur sur l'âme
de sa pénitente est si complexe et surtout soumise à tellement
de variations, à cause du tempérament et du milieu, qu'il est
matériellement impossible d'apporter des faits individuels permettant
de faire une preuve éclatante dans l'un ou l'autre sens.
Comment, disent certaines âmes charitables et naïves, pouvez-vous
supposer à un homme de religion le pouvoir pour ainsi dire surhumain
de guider les décisions des femmes, de diriger leurs actes, en un
mot de leur imposer sa façon de penser et d'agir. Mais de nos jours,
avec la liberté effrayante des mœurs, avec notre laisser aller, notre
indifférence et notre scepticisme, l'armée des illustres pécheresses
rachetant leurs fautes par de douces pénitences et suivant exactement
les conseils intéressés de leur confesseur n'existe plus.
La femme d'aujourd'hui est trop légère, trop insouciante, et surtout
trop avisée pour prêter une oreille attentive aux remontrances d'un
jeune abbé poudré, ou d'un vieux vicaire illuminé et bedonnant!
Par tradition, par habitude, par respect humain, elle lui débitera
l'éternel monologue de ses péchés mignons, bouclera aussi vite que
possible la douce pénitence et, plus légère qu'un oiseau, volera
vers d'autres dangers, vers d'autres chutes, ayant au cœur la douce
espérance d'être pardonnée et de re-recommencer.
Le confessionnal n'est plus aujourd'hui le point où mystérieusement
se réunissaient les fils qui guidaient les volontés des femmes;
l'indifférence et la raison ont brisé la trame de cette toile
immense, enserrant les âmes et les énergies féminines!
C'est mal comprendre la profonde influence qu'a toujours exercée sur
la volonté faible et molle de nos compagnes le caractère religieux
d'un confesseur. Depuis la juste loi de la Séparation, l'Eglise vit
en marge de la République, dissimulée mais non vaincue, rabaissée
mais non soumise. De n'avoir pas voulu se courber à l'instar des
autres dogmes sous le joug de la loi, d'avoir été forcée de se
soumettre, elle a gardé l'éternelle rancœur des vaincus et l'espoir
de relever un jour la tête.
Voilà pourquoi, malgré tout, sans chocs, sans heurts ses ministres
ont redoublé d'influence et de zèle! Sachant que la majorité des
femmes a reçu une éducation religieuse laissant en elles une trace
indélébile, ils savent réveiller au moment opportun les sentiments
qui s'endormaient dans la fièvre de notre siècle! Ils continuent à
guider les âmes et à avoir main mise sur leur volonté.
Dans les villes où la femme est absorbée par les exigences mondaines
ou la lutte pour la vie, leur tâche est peut-être plus difficile;
dans les villages où les lumières du ciel brillent encore dans l'âme
naïve et douce des paysannes, leur travail est simplifié. Et, comme
dans le passé, ils continuent à exercer une pression d'autant plus
dangereuse qu'elle est cachée, d'autant plus à craindre qu'ils font
miroiter l'éclat des palmes du martyre et la beauté d'une grande
revanche, jusqu'au jour où étant les directeurs de toutes ces âmes,
ils déclareront ouvertement la guerre à la République.
Que l'on ne nous dise point que ce sont là paroles légères ou
pronostics pessimistes. Ce que nous voulons montrer, c'est
la timidité, la faiblesse, la molle énergie d'une femme.
C'est la facilité avec laquelle on capte sa volonté. C'est
l'attrait mystérieux qu'exerce sur toute âme religieuse, même
superficiellement, la parole douce et chrétienne, psalmodiée dans un
confessionnal ombré avec des gestes bénisseurs et caressants.
C'est la facilité avec laquelle, sous prétexte de religion, le
confesseur peut dévier d'un sujet à l'autre, peut inspirer et imposer
sa façon de voir, peut en un mot se substituer à la volonté de sa
pénitente.
Et voilà pourquoi le jour où dans sa bonté magnanime la République
accordera aux femmes le droit de vote, ce jour-là des millions de
bulletins tomberont en avalanche sur elle; ce jour-là elle sera
submergée par les flots des opinions réactionnaires des femmes, qui
ne seront autres que les opinions de l'Eglise!
Raisonnement faux, dit-on, puisque la plupart des féministes
sont révolutionnaires et libre-penseuses! Mais quelle différence
faites-vous donc d'abord entre un révolutionnaire et un réactionnaire
ou un anti-républicain?
Il n'y en a pas! tous deux veulent renverser le régime existant, les
uns par le raisonnement et le coup d'Etat, les autres par la torche
et le pétrole! Tous deux rêvent à l'aube du grand soir, pour les
premiers elle est blanche; rouge pour les seconds!
Et puis croyez-vous que les féministes socialistes iraient
maladroitement se séparer du concours des catholiques? Leurs forces
sont déjà bien petites; qu'adviendrait-il si elles les divisaient?
Oui, nous avons l'intime conviction que le vote des femmes serait
défavorable à la République et cela parce que de nos jours encore la
volonté de la femme n'est point libre, elle est soumise à celle de
son confesseur. Ceci n'est point une opinion; c'est la constatation
de chaque jour, c'est un fait habituel! et nous croyons toujours à
l'éloquence des faits plus qu'à celle des discussions.
De là, cependant, à faire retentir la trompette anticléricale et
sonner à tous les échos le ralliement de la libre-pensée, nous
paraîtrait un moyen essentiellement faux et maladroit. N'essayons
point de jouer le rôle insipide de la mouche du coche, comme par
exemple Mme Nelly-Roussel:
«Tant que nos soi-disant libres-penseurs, dit-elle, se montreront
aussi misogynes que l'Eglise, tant qu'ils n'ouvriront à la femme
qu'une petite porte dérobée en lui recommandant d'être bien sage
et de s'asseoir humblement à l'écart, qu'ils ne lui feront pas
partout sa large place, nous pourrons craindre que nos tentatives
de laïcisation complète demeurent vaines et infructueuses! Mais
qu'espérez vous, ô anticléricaux! Chasser vos compagnes des églises
sans leur donner d'autres asiles! Les enlever à ce qui les console
sans faire en sorte qu'elles n'aient plus besoin de chercher les
consolations! Et dans leur âme où la résignation chrétienne endort la
dignité humaine, tuer cette résignation sans réveiller la dignité qui
défend de courber la tête sous aucun joug moral ou social? Sachez-le
bien, vous rêvez l'impossible!»[60].
[60] _Quelques lances rompues en faveur de nos libertés_,
Nelly-Roussel.
Sauf votre respect, Madame Nelly-Roussel, empruntant pour un instant
un vocabulaire populaire: C'est du battage! Voyez-vous, les phrases,
les grandes idées, les systèmes modernes sociaux, la refonte de la
morale, «l'Eglise remplacée par la dignité qui défend de courber
la tête», tout cela c'est un brillant galimatias, un merveilleux
assemblage de mots qui ne veulent pas dire grand chose et qui, une
fois réunis, veulent dire encore moins.
Laissez de côté, Madame, ces grandiloquentes théories de la porte
dérobée et du joug moral ou social! Vos sœurs, pas plus que vos
frères, du reste, ne pourraient vous comprendre! Pour combattre et
ruiner à jamais dans l'âme de nos femmes l'influence d'un confesseur,
point n'est besoin de ce bréviaire insensé de libre-penseuse ou de ce
manuel nébuleux de parfaite laïque!
Non! que le mari soit désormais le confident de son épouse, qu'il
l'entoure d'une affection franche et sincère, qu'il soit pour elle
un guide, un soutien; qu'à tous les instants il se penche vers son
cœur pour connaître ses souffrances et ses désirs, que son rôle ne
se borne point à celui du mari légal, qu'il soit aussi le confesseur
paternel et aimant, et désormais disparaîtra cette influence néfaste
du prêtre qui fausse les volontés et qui pourrait détourner à son
profit le suffrage des femmes!
Mais plus de ces harangues philosophiquement ennuyeuses, Madame
Nelly-Roussel! Ralliez-vous à notre système! C'est le meilleur, parce
que le plus simple et le plus naturel!