5e: La femme ne doit point voter à cause du danger confessionnel

Ce chapitre, qu'on pourrait intituler: de l'hypnotisme, est un de

ceux qui a réuni le plus grand nombre d'adversaires et de partisans.

Cette délicate question de l'influence du confesseur sur l'âme

de sa pénitente est si complexe et surtout soumise à tellement

de variations, à cause du tempérament et du milieu, qu'il est

matériellement impossible d'apporter des faits individuels permettant

de faire une preuve éclatante dans l'un ou l'autre sens.

Comment, disent certaines âmes charitables et naïves, pouvez-vous

supposer à un homme de religion le pouvoir pour ainsi dire surhumain

de guider les décisions des femmes, de diriger leurs actes, en un

mot de leur imposer sa façon de penser et d'agir. Mais de nos jours,

avec la liberté effrayante des mœurs, avec notre laisser aller, notre

indifférence et notre scepticisme, l'armée des illustres pécheresses

rachetant leurs fautes par de douces pénitences et suivant exactement

les conseils intéressés de leur confesseur n'existe plus.

La femme d'aujourd'hui est trop légère, trop insouciante, et surtout

trop avisée pour prêter une oreille attentive aux remontrances d'un

jeune abbé poudré, ou d'un vieux vicaire illuminé et bedonnant!

Par tradition, par habitude, par respect humain, elle lui débitera

l'éternel monologue de ses péchés mignons, bouclera aussi vite que

possible la douce pénitence et, plus légère qu'un oiseau, volera

vers d'autres dangers, vers d'autres chutes, ayant au cœur la douce

espérance d'être pardonnée et de re-recommencer.

Le confessionnal n'est plus aujourd'hui le point où mystérieusement

se réunissaient les fils qui guidaient les volontés des femmes;

l'indifférence et la raison ont brisé la trame de cette toile

immense, enserrant les âmes et les énergies féminines!

C'est mal comprendre la profonde influence qu'a toujours exercée sur

la volonté faible et molle de nos compagnes le caractère religieux

d'un confesseur. Depuis la juste loi de la Séparation, l'Eglise vit

en marge de la République, dissimulée mais non vaincue, rabaissée

mais non soumise. De n'avoir pas voulu se courber à l'instar des

autres dogmes sous le joug de la loi, d'avoir été forcée de se

soumettre, elle a gardé l'éternelle rancœur des vaincus et l'espoir

de relever un jour la tête.

Voilà pourquoi, malgré tout, sans chocs, sans heurts ses ministres

ont redoublé d'influence et de zèle! Sachant que la majorité des

femmes a reçu une éducation religieuse laissant en elles une trace

indélébile, ils savent réveiller au moment opportun les sentiments

qui s'endormaient dans la fièvre de notre siècle! Ils continuent à

guider les âmes et à avoir main mise sur leur volonté.

Dans les villes où la femme est absorbée par les exigences mondaines

ou la lutte pour la vie, leur tâche est peut-être plus difficile;

dans les villages où les lumières du ciel brillent encore dans l'âme

naïve et douce des paysannes, leur travail est simplifié. Et, comme

dans le passé, ils continuent à exercer une pression d'autant plus

dangereuse qu'elle est cachée, d'autant plus à craindre qu'ils font

miroiter l'éclat des palmes du martyre et la beauté d'une grande

revanche, jusqu'au jour où étant les directeurs de toutes ces âmes,

ils déclareront ouvertement la guerre à la République.

Que l'on ne nous dise point que ce sont là paroles légères ou

pronostics pessimistes. Ce que nous voulons montrer, c'est

la timidité, la faiblesse, la molle énergie d'une femme.

C'est la facilité avec laquelle on capte sa volonté. C'est

l'attrait mystérieux qu'exerce sur toute âme religieuse, même

superficiellement, la parole douce et chrétienne, psalmodiée dans un

confessionnal ombré avec des gestes bénisseurs et caressants.

C'est la facilité avec laquelle, sous prétexte de religion, le

confesseur peut dévier d'un sujet à l'autre, peut inspirer et imposer

sa façon de voir, peut en un mot se substituer à la volonté de sa

pénitente.

Et voilà pourquoi le jour où dans sa bonté magnanime la République

accordera aux femmes le droit de vote, ce jour-là des millions de

bulletins tomberont en avalanche sur elle; ce jour-là elle sera

submergée par les flots des opinions réactionnaires des femmes, qui

ne seront autres que les opinions de l'Eglise!

Raisonnement faux, dit-on, puisque la plupart des féministes

sont révolutionnaires et libre-penseuses! Mais quelle différence

faites-vous donc d'abord entre un révolutionnaire et un réactionnaire

ou un anti-républicain?

Il n'y en a pas! tous deux veulent renverser le régime existant, les

uns par le raisonnement et le coup d'Etat, les autres par la torche

et le pétrole! Tous deux rêvent à l'aube du grand soir, pour les

premiers elle est blanche; rouge pour les seconds!

Et puis croyez-vous que les féministes socialistes iraient

maladroitement se séparer du concours des catholiques? Leurs forces

sont déjà bien petites; qu'adviendrait-il si elles les divisaient?

Oui, nous avons l'intime conviction que le vote des femmes serait

défavorable à la République et cela parce que de nos jours encore la

volonté de la femme n'est point libre, elle est soumise à celle de

son confesseur. Ceci n'est point une opinion; c'est la constatation

de chaque jour, c'est un fait habituel! et nous croyons toujours à

l'éloquence des faits plus qu'à celle des discussions.

De là, cependant, à faire retentir la trompette anticléricale et

sonner à tous les échos le ralliement de la libre-pensée, nous

paraîtrait un moyen essentiellement faux et maladroit. N'essayons

point de jouer le rôle insipide de la mouche du coche, comme par

exemple Mme Nelly-Roussel:

«Tant que nos soi-disant libres-penseurs, dit-elle, se montreront

aussi misogynes que l'Eglise, tant qu'ils n'ouvriront à la femme

qu'une petite porte dérobée en lui recommandant d'être bien sage

et de s'asseoir humblement à l'écart, qu'ils ne lui feront pas

partout sa large place, nous pourrons craindre que nos tentatives

de laïcisation complète demeurent vaines et infructueuses! Mais

qu'espérez vous, ô anticléricaux! Chasser vos compagnes des églises

sans leur donner d'autres asiles! Les enlever à ce qui les console

sans faire en sorte qu'elles n'aient plus besoin de chercher les

consolations! Et dans leur âme où la résignation chrétienne endort la

dignité humaine, tuer cette résignation sans réveiller la dignité qui

défend de courber la tête sous aucun joug moral ou social? Sachez-le

bien, vous rêvez l'impossible!»[60].

[60] _Quelques lances rompues en faveur de nos libertés_,

Nelly-Roussel.

Sauf votre respect, Madame Nelly-Roussel, empruntant pour un instant

un vocabulaire populaire: C'est du battage! Voyez-vous, les phrases,

les grandes idées, les systèmes modernes sociaux, la refonte de la

morale, «l'Eglise remplacée par la dignité qui défend de courber

la tête», tout cela c'est un brillant galimatias, un merveilleux

assemblage de mots qui ne veulent pas dire grand chose et qui, une

fois réunis, veulent dire encore moins.

Laissez de côté, Madame, ces grandiloquentes théories de la porte

dérobée et du joug moral ou social! Vos sœurs, pas plus que vos

frères, du reste, ne pourraient vous comprendre! Pour combattre et

ruiner à jamais dans l'âme de nos femmes l'influence d'un confesseur,

point n'est besoin de ce bréviaire insensé de libre-penseuse ou de ce

manuel nébuleux de parfaite laïque!

Non! que le mari soit désormais le confident de son épouse, qu'il

l'entoure d'une affection franche et sincère, qu'il soit pour elle

un guide, un soutien; qu'à tous les instants il se penche vers son

cœur pour connaître ses souffrances et ses désirs, que son rôle ne

se borne point à celui du mari légal, qu'il soit aussi le confesseur

paternel et aimant, et désormais disparaîtra cette influence néfaste

du prêtre qui fausse les volontés et qui pourrait détourner à son

profit le suffrage des femmes!

Mais plus de ces harangues philosophiquement ennuyeuses, Madame

Nelly-Roussel! Ralliez-vous à notre système! C'est le meilleur, parce

que le plus simple et le plus naturel!

La Femme doit-elle voter? (Le pour et le contre) Thèse pour le doctorat ès sciences politiques et économiques · 第 27 / 52 题