Jules Simon, de l'Académie Française, écrivait: «La famille a un
vote, si elle en avait deux elle périrait». Et Jules Simon était loin
d'être un sot.
Que l'on ne nous accuse point de sentiments arriérés et vieux jeu,
que l'on ne nous traite point de rétrograde ou de bourgeois! Nous
avons une trop haute idée de la famille pour que nous ne disions
le profond bouleversement qui serait occasionné par cette nouvelle
réforme: le vote des femmes!
Nous entendons déjà les mille et une réponses faites à cette
objection! La femme électrice! Et après! Croyez-vous que dans un
ménage il n'y ait pas de nos jours des sujets plus importants de
discussion et qui n'entraînent pas pour cela la faillite de la
famille?
Attribuez-vous à un simple bulletin de vote le pouvoir anormal
d'introduire sous le toit familial la discorde? Les enfants! mais
aucun changement ne sera apporté dans leur éducation ou dans les
soins à leur donner! Quant à l'amour des deux époux, il ne sera point
diminué par le nouveau régime: égalité des droits sans distinction de
sexe!
Dès le moment où les femmes voteront, elles auront conscience
de leurs devoirs. Sollicitées de donner leurs voix, elles se
demanderont pourquoi. Dès cet instant, il s'échangera entre l'homme
et la femme des inspirations qui loin de nuire à leurs rapports
réciproques ne feront au contraire que de les améliorer dans une
large mesure. La femme, moins instruite, aura recours à l'homme qui
le sera davantage. Il s'en suivra un échange d'idées, de conseils, un
état de choses enfin comme il n'en aura existé que dans les cas très
rares[48].
[48] Bebel.
Les grands-prêtres du féminisme ont beau jeu pour idéaliser en
phrases ronflantes et illuminées le sanctuaire d'amour que sera le
ménage moderne; la femme, enfin, libérée de son rôle honteux de bonne
légale à tout faire; l'homme n'ayant plus une compagne, mais une
semblable, un homme-femme!
Nous avouons ne point partager ce vibrant enthousiasme. S'il existe
déjà dans la famille de nombreux sujets à discussion, on ne voit
guère le besoin d'en introduire de nouveaux.
Quand on aborde la question suivante, qui est en somme le nœud de
tout raisonnement: «Le vote de la femme détruira-t-il la famille?»
les uns haussent les épaules, en souriant, sans répondre; ce sont nos
grands intellectuels et intellectuelles, démolisseurs des préjugés
bourgeois et créateurs des grands systèmes sociaux! Ce sont les
fortes têtes de la société, ayant l'intime conviction d'être des
gens d'essence supérieure! _Beati pauperes spiritu!_
D'autres, plus sérieux, discutent, approfondissent, travaillent
la question, ne se contentant pas de phrases prophétiques ou
d'affirmations embrumées! Ils se disent: «Supposons du jour au
lendemain l'égalité politique proclamée. Prenons un ménage type où le
mari aura des idées avancées, la femme peut-être pas bien définies,
comme presque toutes les idées des femmes, mais enfin plutôt
rétrogrades ou conservatrices. Jusqu'ici aucune ombre n'était venue
assombrir la joie et le bonheur de cet heureux ménage; les enfants
étaient très bien élevés, les relations entre les différents membres
de la famille étaient sympathiques, on était heureux!
Mais le jour des élections approche, une fièvre intense gagne tous
les cerveaux; des amies viennent causer à Madame; on l'entraîne dans
des réunions; dans des conférences où luttent, acharnés, _onguibus
et rostro_, les deux candidats. Timidement, le mari fait observer
à sa femme qu'il serait peut-être plus convenable, il n'ose dire
nécessaire, que son vote soit conforme au sien, et cela eu égard
à sa position, à ses relations, à son avancement. La femme, par
amour-propre ou par conviction, répond catégoriquement que son
opinion est arrêtée et que le choix de son candidat est déjà fait.
Le mari émet quelques observations; le ton de la discussion s'élève;
les pointes et les répliques de la femme achèvent de mettre le feu
aux poudres; si les parents, les frères, les sœurs s'en mêlent, le
ménage devient alors un véritable enfer et cela simplement parce que
Madame veut voter pour un royaliste et Monsieur pour un républicain.»
Que dire des querelles qui éclateront dans un ménage ouvrier ou dans
une famille de paysans! La lutte sera là encore plus âpre, plus
serrée, plus cruelle!
Qui pourra se figurer les innombrables discussions et les
froissements inévitables qui existeront entre les amis, les parents
et toute la lignée d'étrangers mise en communion d'idée par le
mariage!
Ce sera charmant et le nouveau régime aura des conséquences
magnifiques!
Et cette description, nullement exagérée, pourra s'appliquer du
jour au lendemain à des milliers de ménages! Cela malgré toutes les
dénégations des féministes.
Du jour où vous permettrez à la femme de voter, elle commencera par
s'immiscer dans les réunions politiques, à parler, à discuter, et
avec son caractère enflammé et extrême, s'enthousiasmant pour un
rien, elle sacrifiera son intérieur et sa tranquillité à la défense
d'une opinion. Cela, parce que de nos jours quand la politique vous
enserre dans ses tentacules redoutables, elle vous absorbe, vous
étreint, vous broie; parce qu'en politique toute tendresse, tout
amour, toute sympathie s'évanouissent; parce qu'en politique on
oublie tout, famille, enfants, situation, vous surtout, femmes, les
exagérées éternelles, capables des résolutions les plus folles comme
des actes les plus extravagants; parce qu'en un mot, on change de
sexe, on n'est plus un homme ou une femme: on est politique.
Et nous assisterons alors à cette chose lamentable, la décrépitude de
la famille française; nous verrons des intérieurs autrefois si calmes
et si heureux changés en salles de conférence où devant des enfants
pleurant et apeurés par les cris, un homme et une femme, un père
et une mère, discuteront les mérites de leurs candidats, avec des
gestes fous et des expressions malsonnantes. Nous assisterons à cette
destruction lente mais sûre de la tendresse maternelle.
Quant aux enfants, abandonnés, livrés à eux-mêmes, élevés dans la
liberté, l'émancipation et la libre-pensée, entre une tirade radicale
et un discours royaliste, tirés d'un côté, tiraillés de l'autre, ils
seront les spectateurs impuissants de ces luttes ridicules, jusqu'au
jour où blasés et cyniques ils considéreront d'un œil froid et terne
leur mère comme une folle et leur père comme un détraqué.
Oh! les grands rêves révolutionnaires, les grands mots d'égalité
sexuelle, de liberté, d'émancipation, de rénovation sociale. Oh!
modernes entrepreneurs de changement des mœurs! quelle triste figure
serait la vôtre devant l'application réelle du programme de vos
futures constructions! Quelle inquiétante responsabilité pèserait
sur vos frêles épaules, le jour où l'on vous dirait: ouvrez vos
chantiers! combien d'ouvriers ou d'ouvrières auriez-vous? Peu,
très peu, car le bon peuple français se contenterait de regarder
par-dessus les palissades la cité future que vos folles conceptions
tentent d'élever!
Non, de grâce, ne touchez point à cette chose sacrée: la famille.
Croyez, malgré tout votre scepticisme, qui pour la plupart d'entre
vous n'est que de la pose ou du snobisme, que le vote des femmes
aurait dans la majorité des foyers des conséquences désastreuses.
On ne peut émettre une opinion d'avenir, nous l'avouons, mais
regardez simplement de nos jours dans les villes et les villages
l'action des femmes. A la campagne surtout elle est énorme, car là
on ne vote plus pour une opinion, on vote pour un tel ou tel autre.
Les élections se font pour un nom contre un nom. Et les femmes se
lancent dans la lutte, féroces, exaltées, entraînantes, poussant aux
dernières folies! Que sera-ce le jour où elles pourront manier l'arme
dont elles ne peuvent aujourd'hui que frôler le manche? Ce sera la
débâcle de la famille, le renversement de la femme de son piédestal
de gloire et de bonté.
Et maintenant, mesdames, vous les sensées, vous les normales,
opposez toute votre énergie, toute votre force, à ces démolisseurs
de tendresse et de bonheur. Rappelez à ces échevelées la phrase de
Jules Simon: «La femme doit régner dans l'intérieur de sa maison,
mais elle ne doit régner que là», et si prétentieuses et arrogantes,
certaines mercantilistes du féminisme, avec des gestes tragiques
et une face convulsée, s'écriaient: «mes sœurs, révoltons-nous; la
famille vivra plus belle et plus puissante après notre émancipation»,
faites-leur la réponse ronde et franche que l'épouse de Jérôme
Paturot lançait dans un club de femmes en 1848:
«Comment, ce n'est pas assez que les hommes aient la cervelle sens
dessus dessous, il faut encore que les femmes s'en mêlent? On vous
parle de vos droits. Vous avez celui de tenir en ordre votre maison,
de raccommoder les chausses de votre mari, d'élever vos enfants,
de commander aux bonnes et de veiller à ce que le dîner soit cuit
à point? Et qu'aurez-vous gagné en venant ici? Que la maison ira
à vau-l'eau, que tous les enfants seront mal tenus, les nippes en
mauvais état et les bonnes maîtresses chez vous!!»
Oh! diront, mesdames les féministes, quel idéal trivial et banal! et
surtout, en «quels termes grossiers ces choses-là sont dites.»
Mon Dieu! mesdames, nous avouons humblement préférer ce style sans
gêne, délicieux dans sa rondeur bonhomme, à vos phrases prétentieuses
et économico-sociales, dignes tout au plus de figurer dans le Parc
aux Huîtres de _Fantasio_.
Quant à l'idéal de l'épouse de Jérôme Paturot, pour si terre à terre
et si peu élevé qu'il soit, il a sur le vôtre, révolutionnaire et
pédant, l'avantage d'être censé.
Et cela, croyez-nous, n'est point à dédaigner.
2e: La femme ne doit point voter parce qu'elle demanderait
l'éligibilité.
Les femmes sont comme les enfants. Accordez-leur un petit bout de
liberté, elles en demandent le lendemain un gros morceau! Et dire
qu'il est inutile de leur donner le droit de vote parce qu'elles
demanderaient tout de suite celui d'être éligibles, me paraît tout
naturel! Dès qu'elles seront électrices, elles voudront être élues!
Quelques-unes même mettent la charrue avant les bœufs! Mesdames
Marguerite Durand, Hubertine Auclert, etc., etc., se présentent dans
divers arrondissements de Paris. «Leur ouvrirez-vous débonnairement
les mairies, les conseils généraux, le Parlement, toutes les
fonctions officielles du gouvernement?[49].»
[49] Turgeon: _Le féminisme français_.
Mais certainement, répondent ces dames! A quoi nous servirait
l'usage du bulletin de vote s'il nous était impossible de faire
triompher nos candidates? Et puis, croyez-vous que certaines femmes
n'auraient pas autant de talent pour discuter une loi, faire une
interpellation, etc., que la plupart des députés? Mais pour être
conseiller municipal, maire, député, sénateur ou ministre, point
n'est nécessaire d'être un aigle ou un génie? Et pour faire le
travail que ces messieurs font, une dame en est aussi bien capable.
Nous ne discuterons point, mesdames, la comparaison et l'appréciation
que vous portez sur le travail d'un député ou d'un sénateur. Nous
dirons simplement que ce travail parfois énorme, mais toujours
sérieux et à la longue ennuyeux, n'est point fait pour vous, à cause
de votre tempérament. Il vous serait impossible de dresser des actes
de l'état-civil, de faire des discours, de discuter des rapports, de
répondre à tous les solliciteurs, de faire, en un mot, un travail de
tous les instants, continu, sans trêve ni relâche, car vous êtes des
femmes et qui dit femme, dit légèreté, étourderie, inconstance!
Que diriez-vous d'un conseil municipal composé de femmes! D'un
maire-femme! D'un député-femme! D'un sénateur-femme (ceci est plus
douteux; une femme étant en principe toujours jeune éprouverait
quelque difficulté à découvrir son âge en s'asseyant dans l'auguste
assemblée des pères conscrits!)
Mais, nous répondent les féministes, ce ne serait pas si ridicule!
Dans les conseils elles apporteraient l'appui de leur tendresse, de
leur impartialité; à la Chambre elles sauraient être indépendantes,
donneraient leurs avis compétents sur les questions d'intérêt
pratique ou d'économie!
Et puis enfin, n'avons-nous pas déjà la femme avocate, la femme
docteur, la femme-écrivain, pourquoi n'aurions-nous pas la femme-maire
ou la femme-député?
Le raisonnement est ingénieux, mais il est faux! Il ne s'ensuit pas
de ce que nous avons déjà des femmes avocates ou médecins que nous
soyons obligés de subir des femmes politiques. Ce serait une corde de
plus à leur arc pour se rendre encore plus ridicules!
Les avocates! La plaie des tribunaux! l'épouvantail des confrères et
des prévenus, la bête noire des juges!
Valère Maxime nous dit que de son époque, déjà, on comparaît les
clameurs d'une femme avocate à des aboiements! Et ajoutant qu'elle
était née en 48 avant Jésus-Christ, il dit: «Lorsqu'il s'agit d'un
pareil monstre, l'histoire doit plutôt enregistrer la mémoire de sa
destruction que la date de sa naissance»[50].
[50] Turgeon: _Le féminisme français_.
La doctoresse! Qui nous dira l'aversion qu'elle inspire à tous les
médecins. La plus grande découverte du siècle, nous disait un docteur
célèbre de Montpellier, serait de découvrir le microbe des étudiantes
en médecine!!
L'écrivain! Elles sont trois mille en France, nous annonce
tristement le _Figaro_! Et sur ce nombre, combien d'inconnues!
combien d'ignorées. C'est la lente submersion de la littérature sous
la production énorme: «de ces vaches écrivassières aux mamelles
gonflées d'encre», comme les appelle irrévérencieusement Nietzsche.
«Lorsque dans une société, dans une littérature l'élément féminin
domine, ou seulement domine l'élément masculin, il y a arrêt dans
cette société et cette littérature est bientôt décadente. L'élément
féminin produit une rétrogradation humaine»[51].
[51] Proud'hon: _Amour et Mariage_.
Après cela vous voulez nous donner la femme maire ou la femme député!
Non, Mesdames; sans parler des nombreux et énervants conflits de tous
ordres que vos candidatures susciteraient, il est une question plus
sérieuse qui doit vous faire renoncer à ceindre l'écharpe tricolore!
C'est votre légèreté.
Une femme, disait Lamartine, est incapable de suivre un raisonnement
plus d'un quart d'heure! Vous entendriez-vous à réviser des comptes,
à compulser des dossiers! Croyez-vous sincèrement à l'autorité morale
d'une fonction publique exercée par une femme? Ne trouveriez-vous pas
dégradant de vous voir dans les luttes politiques d'où est bannie
toute galanterie, huées, insultées, vilipendées et traînées dans la
boue?
Auriez-vous le courage le jour où l'ordre serait troublé de le
rétablir! Seriez-vous assez sérieuses et assez calmes pour prendre
aux heures du danger des décisions énergiques et sûres? Non, car
votre légèreté, votre nervosité compromettraient en vous la voix
de la raison et du bon sens! Et puis nous autres, les hommes, que
ferions-nous? La cuisine, le travail de la maison, l'éducation des
enfants, pendant que vous approfondiriez les comptes des mairies ou
que vous prépareriez un rapport sur la marine ou sur les Beaux-Arts.
Vous seriez la grande armée des femmes politiques dont nous ne
serions que les serre-files! Non, Mesdames, ayez le bon esprit de
reconnaître que les rôles de chacun ne peuvent s'intervertir.
On ne change point les décisions de la nature. Restez ces êtres
charmants et doux, tendres et bons, embellissez un foyer par votre
tendresse et souvenez-vous que malgré toute votre beauté, toute votre
grâce, vous feriez toujours à la mairie ou à la Chambre des députés
piètre figure! Vous n'y auriez aucun succès! Ecoutez du reste M.
Claude Mill, un de nos chroniqueurs les plus spirituels:
«Tout de même est-ce que vraiment les femmes ont besoin d'entrer au
Parlement pour que nous les appréciions davantage? Elles étaient
charmantes avant de représenter le peuple; elles le seront évidemment
après: mais elles ne le seront pas davantage. Tremblons donc
qu'obligées d'assister aux doubles séances, contraintes d'arriver à
neuf heures, de déjeuner à la hâte en étudiant des rapports et de
s'en revenir dès le dessert pris, pour discuter de la décadence des
haras, tremblons qu'elles ne donnent plus le même temps--oh le bon
temps--à l'étude de l'ondulation et à la science du chichi. On me
dira que les femmes sont essentiellement pratiques, qu'elles n'iront
pas comme les hommes perdre six mois à discuter un budget assommant
sous le couvert de réformes que la démocratie n'attend pas. Les
femmes savent au moins le prix du beurre et encore plus la valeur du
pain que l'on met dessous et ce n'est pas elles qui nous parleront
cinq heures d'horloge de la politique du gouvernement en Cochinchine
pour aboutir à l'ordre du jour pur et simple.
»Je veux bien croire aussi que le jour où la femme sera admise à
délibérer et à voter, la Chambre deviendra un séjour charmant. Les
complots sentiront un peu la verveine et la poudre de riz. On fera
ou on défera un ministère pour un regard ou pour un baiser. Si la
corruption continue à planer sur les assemblées politiques, elle se
prodiguera sous la forme gracieuse de l'amour. Et le pot de crême
remplacera le pot-de-vin!
»C'est entendu mais au fond tout cela est-il bien sérieux?
»Tout d'abord, impossible d'ouvrir la moindre session, malgré le
proverbe qui veut qu'une session soit ouverte ou fermée?
»Quelle est la coquette, en effet, qui consentira jamais à être
présidente d'âge? Et que de potins! La médisance ira bon train. On
dira l'Aube a ses vapeurs. La Manche fait la tête car le Doubs parle
bas à l'Eure! Et l'Isère est-elle mal fagotée. La séance sera-t-elle
houleuse? Le président rappellera-t-il ces dames à l'ordre? Quel
incident s'il se permet de déclarer qu'elles manquent de formes?
»Non, non. Mesdames! Croyez-moi, abstenez-vous. L'abstention est
toujours chose facile, trop facile. Demandez aux hommes, ils en
savent quelque chose. Et voulez-vous un bon conseil? En fait de loi,
contentez-vous de faire à vos maris celles que nos mères faisaient à
nos pères, c'est la plus douce et la meilleure».
Et personnellement nous ajoutons, c'est la seule que nous supportions
de vous avec joie et bonheur!
3e: La femme ne doit point voter parce que cette nouvelle conception
n'est point dans nos mœurs.
Depuis quelques années, des voix de femmes se sont mêlées aux justes
revendications d'une démocratie jusqu'ici ignorée, les unes graves
et pondérées, d'autres révolutionnaires et exaltées. Certaines
militantes, comme Mmes Maugeret et Chenu, ont pris la direction du
féminisme chrétien; mais, comme leur patron saint Jean-Baptiste,
elles prêchèrent dans le désert. Quelques-unes, le bonnet rouge sur
l'oreille et les deux mains sur les hanches, comme Mme Pognon ou la
doctoresse Pelletier, se firent les propagandistes d'un féminisme
rouge. Et de l'extrême-gauche à l'extrême-droite de la politique,
l'arc-en-ciel féministe a resplendi.
Les Congrès de 1889, 1891, 1903 et 1904 commencèrent à mettre mieux
en relief les revendications du sexe faible. Avec la naissance de
la 3e République coïncide la création de nombreuses associations,
l'Union universelle des femmes (Mme Cheliga-Lévy), l'Avant-Courrière
(Mme Schmall), la Ligue française pour le droit des femmes (Mme
Pognon), l'Egalité (Mme Vincent), etc., etc.
De nombreux périodiques ou revues viennent soutenir l'ardeur des
combattantes et stimuler le zèle des néophytes: _La Fronde_, _Le
Droit des Femmes_, _La Femme_, _L'Avant-Courrière_, _Le Pain_, _Le
Journal des Femmes_, _La Femme Socialiste_, _La Revue Féministe_,
_L'Harmonie Sociale_, _La Ligue_, etc., etc.
En littérature, MM. Hervieu, Turgeon, Marguerite, Brieux, Donnay,
Beaubourg, Prévost, Bourget, Jules Bois exaltent le rôle futur de la
femme libre et affranchie et idéalisent sa mission de demain.
Des hommes politiques, comme MM. Vaillant, Allemane, Viviani, Sembat,
d'Estournelles de Constant, etc., se font les porte-paroles éloquents
des revendications du sexe faible. Bref, la vague féministe monte,
monte sans cesse.
«Une évidence domine, c'est que le but se rapproche, c'est que la
voix longtemps étouffée, la voix innombrable des femmes retentit plus
distincte et qu'on peut prévoir désormais sans erreur l'époque où
elle apportera dans nos assemblées le poids de son ingéniosité, de sa
prévoyance, de sa pitié, un sûr et ardent levier pour le travail et
pour la paix»[52].
[52] Victor Marguerite, _Le Journal_, 29 mars 1910.
Ça sonne bien, c'est joli, c'est bien écrit! Mais voilà, grattez un
peu... il n'y a rien dessous. M. Victor Marguerite est simplement un
merveilleux écrivain.
On serait tenté de croire après cette revue rapide des forces
féministes à l'existence d'un courant profond, modifiant nos mœurs
et orientant l'opinion vers cette nouvelle perspective: les femmes
électrices. A prendre au pied de la lettre les articles enthousiastes
des devins féministes, il semble que la masse du peuple français soit
prête à ce changement, et qu'il suffirait d'un simple coup de pouce
donné à l'évolution de la société pour faire des femmes nos égales.
Un petit tour de manivelle et crac, sans à-coups, sans oscillations
ni secousses, insensiblement, glissante et souple, la réforme
s'adapterait, inaperçue. Tous Français, tous électeurs.
La réalité serait plus mouvementée. Ce serait une profonde erreur
et un leurre dangereux de supposer à l'heure actuelle les mœurs
françaises suffisamment préparées à l'acceptation d'une semblable
réforme.
Non, malgré toutes les affirmations, notre esprit n'est point encore
accoutumé à considérer comme une chose sérieuse et réalisable le
suffrage des femmes: La réforme n'est pas mûre, elle est verte,
horriblement verte.
Et les années se succéderont longtemps encore avant que cette chimère
ait pu prendre consistance, avant que cette idée fausse et anormale
soit acceptée par des cerveaux équilibrés et raisonnables.
Cela parce que dans notre terre de France, où le bon sens est encore
le meilleur juge, il existe des hommes sincères et sérieux, ne
craignant point d'élever leurs voix autorisées pour proclamer folie
ce rêve de quelques exaltées.
Cela, parce que la majorité des femmes se désintéresse complètement
de cette réforme que l'on ne prend pas au sérieux; femmes du peuple
ignorant et ne soupçonnant même pas la portée des revendications;
bourgeoises effrayées dans leur simple jugeotte par ces grands mots:
égalité des sexes; aristocrates dédaignant, pour une fois avec juste
raison, ces luttes du sexe faible, bonnes tout au plus pour des
institutrices.
Enfin parce que toute l'énorme majorité des Français et des
Françaises intelligents, normaux et doués d'un solide bon sens ne
peuvent accepter cette conception nouvelle du rôle de la femme, se
mêlant aux luttes politiques et descendant dans la rue!
«Ce que nous voulons supprimer, ce n'est pas le sexe féminin, mais
la servitude féminine, servitude que perpétuent la coquetterie,
la retenue, la pudeur exagérée, les mièvreries de l'esprit et du
langage. La femme sera un individu avant que d'être un sexe»[53].
[53] Doctoresse Pelletier: _Revue socialiste_, 1906.
Le délicieux type de femme; désormais libre, sans frein, sans
moralité, sans coquetterie, sans amabilité, sans tendresse!
Mme la doctoresse Pelletier n'est pas heureuse, constatons-le dans ce
nouveau portrait de l'Eve future! Un ours! pas même léché!
A la lecture de cet idéal, nos pères auraient dit tout simplement:
«Les monstres, elles méritent d'être fouettées». Mais si efficace
qu'il puisse être, ce vieux traitement répugnerait à la douceur de
nos âmes. Nous avons fait nôtre le joli proverbe indou: Ne frappez
pas une femme, même avec une fleur! et puis les chères créatures
n'aiment plus à être battues. Mon docteur avait raison. «Mieux vaut
de toute façon les asperger que les meurtrir. L'hydrothérapie a du
bon»[54].
[54] Turgeon: _Le féminisme français_.
La mesure serait plus douce mais ne produirait pas de bons résultats.
Entre nous, mesdames, ne soyez pas si entêtées; convenez qu'à l'heure
actuelle nous ne sommes pas prêts pour cette réforme. Avouez-le! vous
avez contre vous tout un peuple et vos faibles forces viendront se
heurter longtemps encore contre le rempart du bon sens dont les bases
sont en France très solides.
Je n'en veux pour preuve qu'une confession d'un immortel féministe,
le provocateur des grands suicides moraux de notre époque et grand
directeur des consciences de nos demi-vierges, nous avons nommé
Marcel Prévost.
«Le suffrage des femmes est parmi les problèmes politiques et sociaux
de l'heure présente un de ceux qui agitent le moins l'opinion
française. On peut s'en étonner à une époque où les revendications
féministes ne sont nullement inactives ni négligeables. Les
conquêtes de la femme contemporaine dans le domaine de l'égalité
sociale sont tellement importantes depuis une vingtaine d'années
qu'elles dépassent les prévisions les plus optimistes. Mais dans
le sens de l'égalité politique, le changement fut quasi nul. La
raison de cette immobilité, c'est que les femmes se sont franchement
désintéressées jusqu'ici de leurs droits politiques»[55].
[55] _Le Figaro_, 20 mars 1910.
«La majorité des femmes n'est féministe à peu près dans aucun pays
du monde, 120 ans après la Révolution française. Et parmi les
revendications féministes, celle à laquelle les femmes tiennent
peut-être le moins, c'est le droit de suffrage législatif ou même
municipal»[56].
[56] Marcel Prévost: _Annales politiques et littéraires_, 7
novembre 1909.
Nous avions raison de vous dire, mesdames: l'idée n'est point
encore dans nos mœurs, la réforme n'est pas mûre, elle est verte,
horriblement verte et bonne tout au plus pour des... détraquées.
4e: La femme ne doit point voter car elle n'a pas reçu l'éducation
civique et politique
Supposons que du jour au lendemain, on accorde aux femmes le droit
de voter: Qu'arriverait-il? Tout simplement que la majorité des
femmes (et nous ne parlons que de celles ayant reçu une éducation)
éprouveraient quelque difficulté à se servir de cette nouvelle
attribution, car cette intelligence, malgré toute la science (?)
inculquée pendant des années par de savantes (?) maîtresses, n'aura
pas reçu (heureusement) une éducation politique suffisante. Ah!
disent les féministes, qu'à cela ne tienne, changeons les programmes
et préparons les générations féminines à leur rôle futur.
Non, Mesdames, ne faites point cette suprême bêtise! Examinons
en effet l'éducation de la femme moderne? Nous nous poserons
certainement cette question: où sont les fous? Chez les hommes qui
élaborent de semblables programmes, ou chez les jeunes filles qui les
apprennent!
On rit en pensant à ce que doit savoir une femme pour son certificat
primaire, on tremble quand on jette un coup d'œil sur le certificat
supérieur, on frémit à la lecture d'un programme d'école normale!
Quant au reste, cela dépasse l'imagination humaine!
Non seulement l'éducation pratique et intelligente est abandonnée,
mais encore, chose plus grave, elle est condamnée. Lire tout,
apprendre tout, mais ne savoir rien, tel est le grand critérium de
l'instruction féministe moderne.
«Il n'est pas rare de voir les jeunes filles faire dans une même
journée le commentaire d'une églogue de Virgile, l'analyse du système
de Kant, l'exposé des transformations du substantif de la langue
d'oil et le tableau du régime parlementaire des Anglais au XVIIIe
siècle ou expliquer le rôle du système nerveux périphérique, la
formation des carbures d'hydrogène et reliqua»[57].
[57] Turgeon: _Le féminisme français_.
C'est cela! l'instruction à haute tension, la concentration dans un
cerveau féminin des choses les plus abstraites et les moins utiles!
On fait de nos jeunes filles d'aujourd'hui des intellectuelles, des
doctoresses, des brevetées, des agrégées, c'est-à-dire des pédantes,
des prétentieuses, mais hélas on n'en fait pas des femmes!
Et si maintenant pour obtenir malgré tout votre fameux suffrage
vous joignez, Mesdames, à cette éducation savante, une éducation
politique; si à la théorie du système de Kant ou du tronc de cône
vous joignez les théories royalistes, impérialistes, républicaines ou
socialistes; si désormais une femme doit apprendre l'exposé radical
ou la doctrine communiste, le résultat sera admirable!
A la jeune fille pédante «qui n'a du dédain que pour les bourgeoises
préparant des conserves ou surveillant la blanchisseuse»[58], ajoutez
un troisième sexe, la femme politique, nous aurons alors un être
hideux, difforme, composé de pédantisme, de laideur, de prétention,
de science et de politique, qui ne sera même plus, selon l'expression
vulgaire, bonne à prendre avec des pincettes!
[58] Turgeon: _Le féminisme français_.
Quelques féministes désireraient pour arriver à ce résultat un autre
système. Ce serait la promiscuité de chaque jour des femmes avec les
hommes:
«La politique, le café, le cabaret, en mettant les hommes en contact,
leur font apprendre à s'apprécier et à se maîtriser. Mais pour les
femmes, actuellement écartées de la politique, il n'y a point de
contact civilisateur et l'habitude de n'avoir en vue que soi même
fatalement restreint leur sens moral»[59].
[59] _Le Matin_, 23 mars 1910.
Ainsi donc, pour compléter l'éducation de la femme, Mme Hubertine
Auclert nous propose comme contact civilisateur la politique, le
cabaret et le café. Pour notre part, nous croyons que si une pareille
éducation devait leur être donnée dans de semblables milieux, il
faudrait désespérer de les voir s'apprécier et se maîtriser; et il
serait à craindre de constater, le jour où elles prendront ce fameux
contact civilisateur, la ruine de la famille et une recrudescence
formidable d'aliénées.
Non, jeunes filles, restez simplement les petites intelligences
vives et alertes, ayant des aperçus rapides sur certaines branches
de la science, connaissant très bien notre littérature, écrivant un
français impeccable, sachant apprécier à sa juste valeur une œuvre
d'art; joignez à cela une éducation artistique, soyez des femmes
agréables, distinguées sans être pédantes, instruites sans être
précieuses.
Ce n'est point certes que nous soyons partisans du type classique
et ennuyeux de la femme de 1830 ou de la reproduction de cette
espèce inférieure de jeune fille appelée oie blanche! Mais de grâce,
ne brisez point brutalement cette auréole de tendresse et d'amour
qui font la femme douce et aimante. Laissez pour les hommes les
discussions théoriques, les analyses profondes et surtout cette
fameuse éducation civique ou politique dont vous espérez merveille et
qui ne fera que creuser plus profondément le fossé qui vous sépare de
la raison et du bon sens.
Ne soyez point, Mesdames les féministes, celles qui font toujours
semblant de croire à la vérité et à la beauté des doctrines que vous
préconisez car, parfois, dans la hardiesse et la nouveauté de vos
idées, vous confinez au ridicule et n'oubliez pas qu'en France le
ridicule tue toujours!