Cela semble un paradoxe, une vérité de la Palisse; et cependant
nulle raison, à notre humble avis, n'est meilleure. De l'arsenal des
raisons, restreintes à volonté, militant en faveur de notre opinion,
aucune ne nous semble posséder plus de force, plus de bon sens, plus
de naturel et plus de vigueur.
La femme ne doit point voter parce qu'elle est femme.
Certes, il est assez téméraire de vouloir donner une explication de
la femme. Nous comptons, du reste, sur l'indulgence des critiques,
pour la seule et bonne raison que pas plus que nous ils n'arriveront
à donner la résolution de ce problème.
Impressionnable, est un de ses graves défauts. Son organisme délicat
la prédispose, en effet, plus que l'homme aux émotions. Un rien la
trouble, l'ébranle jusqu'aux larmes. La moindre impression laisse en
elle une trace profonde; une parole qui l'aura choquée, froissée,
restera gravée dans son esprit pour toujours. Il faut peu de chose
pour la rendre heureuse et une robe qui lui va mal la rend inquiète,
agitée, irascible. Le moindre petit détail qui cloche dans sa
silhouette la met dans des états de nervosité étranges; un malheur
profond la laisse calme, froide et résignée.
A côté de ces mièvreries qui constituent cependant une ambiance
nerveuse plus grande qu'elle ne paraît, il faut placer encore toutes
les secousses plus fortes auxquelles elle est en butte: maladies,
désillusions, misères, auxquelles son cœur généreux compatit
toujours; chagrins intimes qu'elle garde jalousement par fierté et
font d'elle l'éternelle blessée. Elle est en vibration continuelle
et son âme et son esprit sont sans cesse agités par le souffle de la
douleur et de la joie.
Et c'est à ce petit être ballotté, à la merci d'un sourire ou d'une
larme, que vous voulez donner un droit--celui de voter--droit
exigeant peut-être plus que tout autre le calme et la réflexion!
Oh! direz-vous, êtes-vous sûr que les hommes réfléchissent avant de
donner leurs voix à un candidat? Soit! faisons des concessions et
reconnaissons que bon nombre d'électeurs votent sans se douter du
droit sacré dont ils font usage; mais enfin, qu'on le veuille ou non,
il existe encore bon nombre de Français qui en leur âme et conscience
déposent, sans être impressionnés par les discours tapageurs ou
circonvenus par les promesses, leur bulletin dans l'urne.
Prenons, au contraire, la femme avec son extrême impressionnabilité,
mêlons-la aux luttes politiques, jetons-la dans des réunions, des
manifestations; pendant des semaines bourrons-la de professions
de foi, de proclamations, de déclarations, enflammons-la par de
violentes polémiques, et nous aurons le jour du vote devant nous une
malheureuse désemparée, brisée par les émotions, ne sachant plus à
quel candidat se vouer, ne comprenant plus ce qu'on exige d'elle;
nous n'aurons qu'une petite barque roulant, tanguant sur la mer
immense de la politique.
Oh! combien triste et pitoyable ce sera!
On comprend qu'avec un tel goût pour les émotions fortes, elle soit
inévitablement sentimentale. Cœur et nerfs, ainsi pourrait-on la
symboliser.
Elle subit continuellement cette double impulsion. Son cœur est
toujours plein de tendresse et de dévouement qu'elle répand sans
compter. Aimer, être aimée, se dévouer toute, se donner corps et âme,
voilà la véritable aspiration de la femme.
Certains féministes jugent parfois ce but dégradant, humiliant, parce
qu'il fait d'elle une esclave, et leurs théories sont vaines, car
aucun raisonnement n'empêchera la femme d'aimer et d'être une esclave
à laquelle nous obéissions.
Sa seule tâche ici-bas se nomme amour. Et qu'on le baptise comme
l'on voudra, sentimentalisme, romantisme, passion, tendresse, tout
cela n'est qu'une forme de l'amour qui remplit la vie de la femme.
Irez-vous rabaisser cet idéal, en faisant d'elle notre égale, du
moins en théorie.
Mais la femme, créature d'amour, n'est point faite pour ces grandes
théories modernes de l'émancipation sociale. Son cœur tout rempli de
tendresse ne peut comprendre ces aspirations illégitimes de liberté,
ces aspirations mal fondées d'égalité dans la question politique.
Éloignez d'elle toutes ces complications, ne la sortez point de son
cadre de beauté et d'amour, car le jour où elle viendra se mêler à
nos luttes, le jour où elle sera élue maire ou député, ce jour-là
sera pour elle l'ouverture d'une ère de rabaissement et de déchéance.
Elle ne sera qu'une pâle imitation de l'homme! Trahie par son cœur,
et voulant mettre la tendresse là où la raison, le droit et l'énergie
doivent seuls régner, elle sera renversée, piétinée, elle deviendra
la victime de l'amour!
Sentimentales, que deviendront leurs décisions! A quel parti
s'arrêteront-elles! Comment pourront-elles porter un jugement droit
et définitif? La passion, le sentiment fausseront toujours leurs
idées:
«Le sentiment peut tout faire rentrer dans l'esprit d'une femme»[61].
[61] Paul Bourget.
«L'homme est poussé par la passion, la femme par les passions;
celui-là par un grand courant, celle-ci par des vents changeants»[62].
[62] Jean-Paul Richter.
Voilà pourquoi jamais leur tempérament de grandes amoureuses ne
pourra s'adapter à celui de politique et de tous ses corollaires, y
compris surtout celui de voter.
La femme est de plus trop légère et trop inconstante. Aucune suite
ne se trouve dans ces décisions. Incapable de prendre par elle-même
une résolution, elle dispense son énergie entre de nombreuses idées
auxquelles, du reste, elle ne s'arrête particulièrement jamais. Et si
par hasard elle parvient à prendre une résolution ferme et énergique,
elle est absolument incapable d'en attendre le résultat?
«Vous causez avec une femme de sujets graves, tout de suite vous vous
apercevez que vous n'êtes ni compris, ni suivi. Sans cesse votre
interlocutrice vous échappe, se jette à côté, s'arrête à des détails,
se noie dans des lieux communs et sautille d'une idée à l'autre.
C'est que la femme n'est pas un cerveau, elle n'est qu'un sexe»[63].
[63] _Les Mensonges du féminisme_, par Théodore Joran.
Ah! qui nous dira l'insouciance de cette petite âme d'oiseau, la
légèreté de cet esprit «sautillant comme les mouches»[64], qui
touche à tout, goûte à tout, veut tout voir, tout entendre, tout
connaître, tout savoir sans rien approfondir. C'est que la femme ne
peut matériellement réfléchir plus de cinq minutes; sa devise est
frivolité. «La femme ébauche tout, n'achève rien»[65].
[64] Kant.
[65] Turgeon.
«Ma femme est charmante, provocante, seulement elle ne laisse rien
dans la main. Elle ressemble à ces verres de champagne, où tout est
en mousse. Quand on a fini par trouver le fond, c'est bon tout de
même, mais il y en a trop peu!»[66].
[66] Guy de Maupassant.
Rapprochons cette délicieuse réflexion de Guy de Maupassant d'une
déclaration fine et jolie qu'Henri Lavedan met dans la bouche d'une
de ses héroïnes:
«Des joujous animés, des êtres indécis et bizarres à caprices, à
vapeurs, à nerfs, voilà ce que nous sommes. Il y a des moments où
nous ne comprenons rien à nous-mêmes. Nous avons des cervelles de
petit lait, nous ne réfléchissons pas plus qu'une bête à Bon Dieu.
Moi, je me fais l'effet de ne peser rien, d'être un duvet; moins
qu'une chandelle... tu sais, cette fleur des champs sur laquelle on
souffle et puis qui s'est envolée»[67].
[67] Henri Lavedan: _Leurs sœurs_.
Et maintenant pourrez-vous, Mesdames et Messieurs les féministes,
être convaincus que la femme aura assez de bon sens et de raison pour
user du bulletin de vote que, malgré elle, vous voulez lui offrir.
Vous voulez faire de ce petit être mignon qui ne songe qu'à
s'habiller comme un champignon ou comme un parapluie, l'égale de
l'homme; vous voulez accorder des droits nouveaux à cette Eve si
mobile d'âme et d'esprit, qui ne s'arrête à rien de profond et de
sérieux, qui glisse sur les sujets pour ne peser que la bagatelle!
Allons, permettons aux enfants de s'amuser avec des armes à feu! Le
droit de vote est une arme que la femme ne saurait et ne pourrait
manier, elle la tuerait!
Et puis n'oubliez pas «que les femmes sautent toujours à pieds joints
par-dessus les longues chaînes des raisons froides»[68].
[68] Henri Marion: _Psychologie des femmes_.
Cela évite toute discussion en leur faveur!
En outre, que dire de leur exaltation. «Nerveuse, sensible, la femme
est extrême en tout, capable des pires folies comme des actes les
plus sublimes! La femme rêve toujours quelque chose de mieux que le
bien et de pire que le mal»[69].
[69] Octave Feuillet.
Accordez-leur le suffrage et vous comprendrez alors pourquoi des
hommes de bon sens vous crient: Casse-cou! Mais dans les villes, et
surtout dans les villes ouvrières et les villages, nous assisterons
pendant les élections à des résultats navrants: les femmes exaltées,
ayant au cœur la prétention de faire triompher leur candidat, se
livrant à toutes sortes d'actes que nous ne pourrons que réprouver.
Considérez-les, de notre époque, dans les grèves. Ce sont elles qui
mènent les ouvriers, qui se couchent sous les pieds des chevaux des
gendarmes ou sur les rails des chemins de fer! Le jour où elles
auront le droit de voter, les élections sombreront dans le ridicule
ou dans le sang. Pour notre part, nous trouvons les deux solutions
aussi grotesques l'une que l'autre! Et nous sommes sûr d'avoir de
notre côté tous les gens de bon sens.
N'êtes-vous point encore coquettes, et ce défaut qui parfois est
une qualité ne deviendra-t-il pas, quand vous serez électrices, une
sérieuse pierre d'achoppement?
Vaniteuses! accessibles aux compliments. Comme vous deviendrez bien
vite amorales! Que ne ferait-on pas d'une femme en lui vantant ses
jolis cheveux ou ses grands yeux noirs. Des compromissions! mais il
y en aura plus que jamais! Le premier joli candidat venu, au bagout
étincelant, à la fine moustache ou à l'allure crâne, vous fera
tourner comme des girouettes! Seriez-vous capables de résister à
l'offre alléchante d'un pot-de-vin qui pour la circonstance revêtira
les formes élégantes d'une robe de chez Paquin ou d'un superbe
chapeau!
Mais en faisant vibrer en vous la corde désespérément sensible de la
vanité, en vous montrant une rivale adulée, comblée d'honneurs, que
vous pourrez égaler et même surpasser, que n'obtiendra-t-on pas de
vous!
Les ennemis de la République rabâchent depuis déjà longtemps
l'éternelle complainte de la pourriture de nos mœurs politiques.
Ils savent bien malgré tout qu'en République aucune suspicion ne
peut-être jetée sur notre corps représentatif.
Le jour où vous aurez le droit de voter, mesdames, la pourriture
politique gagnera du terrain sûrement, lentement, car aucune de vous
n'aura ni le courage ni la force de résister aux tentations!
Et ce jour-là, les adversaires du régime auront beau jeu!
Nous le répétons, vous ne devez point voter, car vous êtes des
femmes! car la femme est ce qu'il y a de plus beau sur la terre et
peut-être dans le ciel, car les anges lui ressemblent idéalement.
«Elle mérite ici-bas des autels, des litanies, une adoration
spéciale. C'est la fleur humaine par excellence; et c'est aussi la
perle, l'étoile et le papillon et toutes les pierres précieuses,
le plus rare bijou de la couronne. Et c'est aussi tous les arts
réunis, fondus, le plus exquis tableau, la plus svelte statue, le
plus velouté pastel! Et c'est encore la musique animée, réalisée,
personnifiée, la mélodie et l'harmonie, l'éternelle et divine
romance!»[70].
[70] Henri Lavedan: _Leurs sœurs_.
Après cela, mesdames, aimeriez-vous devenir des hommes c'est-à-dire
des singes?
Et pour terminer, méditez cette pensée de Victor Hugo: «Si vous êtes
pierre, soyez aimant; si vous êtes plante, soyez sensitive; si vous
êtes femme, soyez amour!»[71]. C'est la seule chose que vous puissiez
être ici-bas.
[71] _Les Misérables_, Victor Hugo.