Avant d'exposer les raisons pour lesquelles la femme, d'après nous,
ne doit point se mêler aux luttes politiques, nous voulons examiner
une objection à l'encontre du vote féminin, constituant, à notre
avis, une imposante erreur.
Les femmes, disent certains auteurs, ne font pas de service
militaire; elles doivent donc être dépourvues de tous droits
politiques. L'argument est détestable! Et la seule chose qui
étonne c'est de le voir si souvent répété. Comment, s'écrient ces
antiféministes aveugles, vous voudriez voter et vous ne payez pas à
la patrie l'impôt le plus lourd, le plus dur, l'impôt du sang! Qui
a fait la France belle et puissante? Nos soldats! Qui permet à la
République de se faire aimer et respecter? Notre armée! Tandis que
vous, Mesdames, vos champs de bataille sont le théâtre, le turf et
les boulevards; votre idéal une toilette splendide et vous ne savez
mourir que pour l'amour!
Nous le répétons, l'argument est complètement dépourvu de bon sens.
Comment est-il venu à l'esprit d'un homme intelligent de dire: «Vous
ne voterez pas, car vous ne serez jamais soldat!» Comme si par son
sexe et ses conséquences la femme avait été créée pour supporter
la fatigue des casernes, faire l'exercice, le pas gymnastique, les
grandes manœuvres et, au jour des sombres guerres, courir sus à
l'ennemi!
Comment peut-on faire un grief à la femme de ne pas mettre sac au
dos, de ne pas avoir des galons de caporal ou d'être un officier de
réserve. Reprocher cela à la femme, c'est comme si l'on disait à
l'homme: «A partir d'aujourd'hui, vous ne voterez plus parce que vous
ne savez pas faire la cuisine, coudre, nettoyer les casseroles, faire
le lit, torcher les bambins, parce que vous ne portez pas de chichis
ou des dentelles!!! parce qu'enfin vous n'êtes pas femme!!!»
Ce serait aussi ridicule.
En un mot, on dit aux femmes: «Vous ne voterez pas parce que vous
n'êtes pas des hommes.»
Combien l'on doit s'en réjouir!
Et croyez-vous alors que l'impôt du sang ne soit point compensé par
cette lourde charge: la maternité? Mais ces générations de héros, de
gloires illustres, de triomphateurs! Cette France belle, puissante,
éternellement jeune, qui l'a faite? sinon vous les femmes, sinon
vous les mères! Vous dont le droit serait de vous lever toutes pour
demander à ces grands mangeurs d'hommes, tels que les Napoléons, où
sont nos fils? Et ce geste, vous ne l'esquissez même pas, courbant
vos fronts voilés de deuil devant la réponse: Patrie!
Comprend-on maintenant ce mot de Michelet: «Qui paie l'impôt du sang?
La mère!»
L'impôt du sang! Nous le payons dans la personne de ceux qui nous
sont les plus chers, fils, frères, époux et amis. Si nous sommes
dispensées du service militaire, nous sommes condamnées en revanche
à toutes les douleurs de l'enfantement. Si nous ne faisons pas la
guerre, nous faisons des soldats[46].
[46] Turgeon: _Le féminisme français_.
Créer les futurs soldats au prix de mille souffrances, au péril de
sa vie; passer un tiers de son existence à préparer des citoyens,
tout cela n'équivaut pas à deux ans de régiment? Ne dites point à
la femme des choses qui la blessent dans ses attributions les plus
douloureuses mais les plus idéalement belles: la maternité. A ces
exaltées luttant pour leurs droits et leurs intérêts soi-disant
méconnus, à ces éternelles blessées, n'opposez point des raisons
aussi vaines et aussi sottes. Car parfois leur réponse: «Nous serons
puisque vous le voulez, soldats», est aussi ridicule, aussi dépourvue
de bons sens que l'objection.
Non, Mesdames, votre place n'est point à la caserne, pas plus du
reste qu'à la mairie ou à la Chambre des députés.
«Militaires, elles ne connaîtront jamais l'odeur de la poudre et le
sifflement des balles, car elles sont femmes et comme femmes elles
doivent avoir horreur du sang versé. C'est alors qu'on les verrait
toutes ces belliqueuses dépouiller un costume qui ne leur siérait
plus et il n'y en aurait pas une qui ne préférât aux attributs dont
elles s'étaient imprudemment parées le seul insigne qui convienne
à une femme, quand le canon tonne et le sang coule: le brassard
consolateur de la Croix-Rouge. C'est aux hommes qu'il faut laisser
l'uniforme et c'est à eux seuls que demeure le droit de le porter,
parce qu'il n'est pas sur eux l'indice d'un goût mais qu'il est
l'indice d'un devoir»[47].
[47] Henri de Régnier: _Revue française politique et littéraire_.
Ne répétons donc point avec le gros public envisageant la discussion
sous un angle étrangement étroit: Vous ne payez pas votre dette à la
patrie; nous vous refusons le droit de vote.
N'exaspérez pas les femmes! elles auraient raison de s'insurger et de
se révolter devant des raisonnements si peu chevaleresques et si peu
probants.
Car pour une fois nous serions capable de devenir féministe!