Trêve donc de vos réclamations. N'allumez point la guerre

Où se jetant de loin un regard irrité

Les deux sexes mourront chacun de son côté[37].

[37] Alfred de Vigny: _La colère de Samson_.

Continuez à être l'aimable conseillère de l'homme, guidez-le avec

votre tendresse si douce, secourez-le dans les moments d'abattement;

soyez fières de votre rôle actuel dans la famille, laissez de côté

ces défis que vous lancez au bon sens et souvenez-vous que beaucoup

d'hommes disent avec Jules Simon: «Je repousse la domination des

femmes, mais j'accepte leur influence».

4e: La femme doit voter en France parce que les femmes votent dans

les autres pays

Si, à un point de vue peut-être très nouveau, le point de vue

électoral féminin, nous jetons les yeux sur la carte du monde, on

aperçoit l'hémisphère divisé en deux parties. D'un côté, les pays

où les femmes ont les mêmes droits politiques que les hommes; de

l'autre, ceux où elles se contentent d'être des épouses et des mères

de famille.

Les États accordant le droit de suffrage aux femmes sont:

La République de l'Equateur depuis 1861.

Le Wyoming depuis 1869.

L'Autriche, dans la classe de la grande propriété, depuis 1873.

L'Ile de Man depuis 1881.

La Finlande depuis 1893.

La Nouvelle-Zélande et l'État de Colorado depuis 1893.

L'Utah et l'Idaho.

En Angleterre, toutes les femmes votent pour les principaux corps

représentatifs locaux, qui sont:

Les conseils scolaires.

-- de gardiens.

-- paroissiaux.

-- municipaux.

-- de comté.

Elles sont éligibles seulement dans les trois premiers. La seule

liste dont les femmes soient exclues est la liste pour l'élection des

membres du Parlement.

Certains auteurs affirment que les résultats ont été excellents;

les élections ont toujours revêtu un caractère de calme et de

modération qu'elles n'avaient jamais eu. Les femmes ont accompli ce

nouveau devoir avec intérêt et conviction. Pourquoi donc une chose

fonctionnant si bien dans les autres pays ne donnerait pas d'aussi

bons résultats en France? Les femmes votent au-delà des mers; tout

le monde a trouvé cette nouvelle institution admirable. Qu'attend-on

pour l'appliquer chez nous. Ne sommes-nous pas des femmes comme les

Finlandaises, les Américaines ou les Anglaises?

La solution est simple, mais elle est fausse.

Il faut essentiellement se méfier de ces compte-rendus fantaisistes

des journalistes nous annonçant que 3.000 femmes ont participé au

vote, tandis qu'un confrère estime à 300 les suffragettes ayant usé

de leur nouveau droit politique. Tel enthousiaste féministe proclame

que la nouvelle loi a été accueillie avec joie; tel autre, plus

calme, annonce que cette réforme a passé complètement inaperçue. Nous

sommes encore trop près des événements pour pouvoir les juger; les

matériaux sérieux et les documents probants manquent pour essayer

même de porter un timide jugement sur les résultats obtenus et pour

juger les effets. Le mieux est d'attendre! mais un journaliste le

peut-il? Nous en doutons!

Le raisonnement que vous faites, Mesdames, n'est guère ingénieux. Les

femmes votent en Amérique, en Finlande, etc. Pourquoi les Françaises

ne feraient-elles pas de même?

Puisque les Chinoises portent le deuil en blanc, que les négresses

se mettent des anneaux dans le nez, ou que les Japonaises, pour

arrondir leur dot, font un an de stage dans les bateaux de fleurs,

en feriez-vous autant? Et puis, vous oubliez la chose principale,

la question des mœurs, de tempérament. «Erreur en deci, vérité en

deçà». Ce qui peut être raisonnable et naturel dans un pays, peut

être grotesque et fou dans un autre. Que la femme du Nord, plus

froide, plus calme; que l'Américaine, plus flegmatique, puissent,

avec leur éternelle indifférence, exercer leur nouveau droit sans

que rien dans leur vie ne soit changé, nous l'admettons. Mais vous,

Françaises, vous les enthousiastes, si sensibles, si changeantes,

vous extrêmes en tout, qui êtes la légèreté et l'insouciance même,

capables des pires résolutions comme des actes les plus fous, comment

pourriez-vous déposer un bulletin dans l'urne? Auriez-vous seulement

le désir de voter, d'exercer ce droit si fragile et si mobile, que

l'on fait dévier par une promesse ou par une menace, vous qui êtes à

la merci d'un sourire, d'une larme, d'une parole et d'un geste!

Ah! le joli résultat, le jour où vous pourrez avec un sérieux

imperturbable inscrire sur vos cartes: électrice! Quelle décadence!

Le _Mercure de France_ publiait dans son numéro du 1er février 1904

un article de Mme Charlotte Fabrier-Rieder, sur les «Femmes et le

Féminisme en Amérique». Entre autres choses plutôt tristes, cette

courageuse dame disait:

«Il n'y a plus de vie de famille en Amérique, plus de femmes

d'intérieur. L'homme travaille pour que la femme ait beaucoup

d'argent à dépenser. L'homme est le véritable esclave de la femme.

Partout elle est prépondérante, elle collabore à la vie sociale, elle

accède aux fonctions administratives et publiques, impose ses droits

aux professions libérales, à tel point qu'un journaliste de talent,

M. Cleveland Moffett, se plaint que l'Amérique soit de tous les pays

du monde celui où la femme reçoit le plus de l'homme et lui donne le

moins en échange. La femme, dit-il, passe sa vie dans la fainéantise,

ne raccommode jamais, fait tout aussi bon marché de ses devoirs

de mère que d'épouse et de ménagère. O femmes d'Amérique, prenez

quelques leçons de la vieille Europe et en particulier de la France!

»Prendre des leçons de la France, c'est un peu tard, puisque c'est

elle qui est en train de s'américaniser et de se féminiser»[38].

[38] _Mercure de France._

Paul Parsy, lui, est moins catégorique:

«Français et Françaises nous admirons en Norwège la femme qui

s'avance en souveraine dans la cité, mais les Norwégiens et les

Norwégiennes admirent et envient la Française, femme d'intérieur,

comme nous disons, souveraine de la maison et du foyer. Et peut-être

cette souveraineté-ci vaut-elle cette souveraineté-là. Et peut-être

aussi ces deux souverainetés sont-elles conciliables»[39].

[39] _Annales politiques et littéraires_, 7 novembre 1909.

A notre humble avis, nous croyons à l'éternelle séparation de ces

souverainetés. Et si le rêve contraire se réalisait un jour, qu'au

moins parmi nos sœurs françaises il en reste toujours quelques-unes

qui, selon le vers délicieux de Mme Fouqueux, veulent bien accepter

Ne vouloir être rien, être rien qu'une femme.

5e: La femme doit voter parce qu'elle ferait des lois contre

l'alcoolisme et de régénération sociale

S'il est une plaie hideuse qui ronge notre pays, c'est bien celle

de l'alcoolisme. De tous côtés, on entend répéter cette sinistre

constatation: «L'alcoolisme fait des progrès effrayants, le fléau

contamine notre sang le plus pur. La France est perdue!»

De toutes parts des cris alarmants sont poussés. Des cœurs bons,

des âmes généreuses, fondent des sociétés dites de tempérance ou

antialcooliques, pour enrayer le mal. La Chambre, devant le péril

croissant, augmente sans cesse les taxes sur les alcools et, anomalie

étrange, plus l'impôt est lourd, plus le nombre des consommateurs

augmente. Quel remède découvrir à ce chancre rongeur de notre vie la

meilleure et de notre force nationale? Comment arrêter le débordement

de ce vice effroyable qui mine, qui sape, qui brûle les énergies

indomptables, transformant un homme sain et vigoureux en une loque

pantelante, en un être condamné à perpétuer une race rabougrie et

dégénérée?

Ce remède, les femmes nous le proposent. Ce que vous n'avez pas le

courage de faire, vous autres hommes, nous, femmes, nous le ferons.

Donnez nous le droit de voter, et vous verrez si du jour au lendemain

nos représentantes ne demanderont pas la fermeture immédiate de ces

bars, de ces cafés où l'homme, sans souci de sa dignité, gaspille

et son argent et sa santé, pendant que nous, les travailleuses, les

héroïques, les courageuses, peinons pour élever nos enfants, pour les

nourrir et, malheureusement aussi, le plus souvent, pour permettre au

mari d'assouvir sa passion verte avec notre argent honnêtement gagné.

Ah! vos cabarets, messieurs les législateurs, quels admirables

soutiens d'élections, quel nid plus sûr où l'on est toujours certain

de trouver la voix qui assurera le succès, et cela moyennant une

pièce d'argent ou même un simple verre!

Un ivrogne? Mais pour une fine on a sa voix! Le bistro! quel gros et

influent électeur! En voilà un au moins connaissant ses clients et

sachant par une tournée effacer une opinion ou changer la couleur de

votre drapeau.

Voilà pourquoi, messieurs, vous permettez cette effrayante

multiplication de débits, de ces gouffres où meurent tous nos

plus beaux rêves de jeunesse, toutes nos espérances et toutes nos

illusions; de ces taudis infects où l'ouvrier vient s'empoisonner à

bon marché, oubliant dans sa griserie quotidienne femme, enfants,

famille, travail!

Et puis, c'est la misère, la faim, l'horreur et la peur des coups!

c'est pour l'homme le suicide ou le surin, pour la femme l'hôpital ou

le trottoir!

Ces enfers! messieurs, laissez-nous voter, et demain nulle trace

n'existera d'eux.

Pas plus que ces lois infâmes contre la prostituée qui, le plus

souvent, fille du peuple, bonne, commise ou trottin, a été jetée

sur le pavé des villes par un homme sans scrupule qui lâchement l'a

abandonnée. Pas plus que ces règlements de police soi-disant des

mœurs, qui traquent la fille publique comme une bête, qui l'enserrent

dans leurs filets, qui l'étouffent dans leurs mailles pour la lancer

dans la rue encore plus farouche, plus excitée, plus criminelle!

La belle apostrophe, mesdames! et quel beau rêve!

Reconnaissez tout d'abord avec nous qu'il existe de par le monde bon

nombre de ménages heureux, dans toutes les classes de la société,

ainsi que des hommes non alcooliques constituant même une imposante

majorité.

Reste donc une minorité, élevée, il est vrai, d'hommes pour lesquels

le café est tout, et qui sont par conséquent des alcooliques

invétérés.

Sans crainte de trouver un démenti, nous pouvons affirmer que la

moitié de cette minorité d'alcooliques est composée d'ivrognes de

naissance ou de tempérament, c'est-à-dire que malgré toutes les

lois, toutes les sociétés et toutes les défenses, ils continueront

à boire... parce qu'ils ont toujours bu. Un joueur invétéré cesse

le jour où il n'a plus d'argent, un fumeur quand il n'a plus de

souffle, un alcoolique quand il est mort. A ces indéracinables

auxquels vous ne pouvez rien opposer, ni le sentiment de leur

bassesse, ni le respect de la famille, ni l'amour des enfants, ni les

devoirs d'époux, le seul moyen raisonnable est de les laisser finir

lamentablement leur vie de brute éternelle.

Mais, dites-vous, nous fermerons les cafés! Croyez-vous qu'ils ne

seront point forcés d'abandonner leurs tristes habitudes?

Non! raisonnablement, Mesdames, croyez-vous qu'à l'heure actuelle il

soit moralement possible de supprimer en France «une habitude», une

nécessité, qui est dans les mœurs, et qu'on appelle le café?

Ou de deux choses l'une! ou il faut les supprimer tous sans

exception, ou il ne faut en fermer aucun.

Si vous n'en supprimez que la moitié, par exemple, vous n'éteindrez

pas le vice, vous l'aviverez, en canalisant tout simplement les

ivrognes vers les bars ouverts, et n'en resterait-il qu'un tous les

alcooliques s'y donneraient rendez-vous!

Quant à les supprimer tous, n'y comptez pas; vous auriez contre vous

la majorité formidable des gens raisonnables qui vont au café pour

leur bon plaisir, pour passer un instant, y voir des amis; l'ouvrier

pour y faire sa partie ou sa causette; en un mot tous ceux pour qui

le café est une distraction, un second chez soi, un complément de la

vie.

Quant à la deuxième catégorie, nous les appellerons les apprentis

alcooliques; ce sont tous ces ouvriers, dignes d'intérêt, se laissant

petit à petit entraîner vers les bars et se faisant à la longue une

gloire de savoir savamment «étrangler un perroquet ou étouffer un

petit verre».

Que faire pour préserver ces hommes? La question est difficile

pratiquement. Les solutions des problèmes sociaux sont trop complexes

pour pouvoir dire catégoriquement: Il faut faire telle ou telle chose.

Fermer tous les cafés! le pourriez-vous? vous n'oseriez pas le faire.

Leur montrer par des conférences, des brochures, des avertissements,

le gouffre vers lequel ils se précipitent! Ils n'y assisteront pas;

ils ne vous écouteront pas.

Les enrôler dans une société antialcoolique? Ils en riront! en auront

honte.

Un remède contre l'alcoolisme pour le supprimer? C'est chimère! il

n'existera jamais. Mais alors essayons de l'amoindrir.

Commençons par donner à nos enfants une éducation non scientifique,

mais pratique; sans trêve ni repos, montrons-leur tous les dangers

de ce mal affreux; à nos petits soldats apprenons chaque jour,

au lieu d'une stupide théorie militaire, les conséquences de ce

vice effroyable; enfin que nos législateurs, avec une indomptable

énergie, votent des lois plus sévères et plus rudes et surtout

fassent impitoyablement la guerre à ces alcools frelatés, permettant

de donner le verre à 10 centimes! Quand on songe que les droits par

hecto sont de 220 francs.

Voilà le point faible de l'alcoolisme. Supprimez les mauvais

alcools, traquez les eaux-de-vie bon marché, empêchez tous les

vulgaires bistros de servir pour deux ou trois sous un soi-disant

apéritif ou liqueur qui n'est autre chose que du poison; si l'impôt

sur l'alcool, existant actuellement, ne suffit pas à enrayer le vice,

eh! bien augmentez-le toujours[40]. Mais en même temps resserrez les

mailles du filet qui enlacera les débitants et les cafés d'ouvriers,

et si quelqu'un trouvait, par hasard, cette mesure antidémocratique,

nous répondrions que de l'antidémocratie on n'en a cure, pourvu que

le sang du peuple français soit fort et pur.

[40] Les droits de consommation sont de 220 francs par hectolitre

d'alcool pur, plus 50 francs de surtaxe pour absinthes, bitters

et amers.

A ce droit s'ajoute un droit d'entrée perçu dans les villes de

4.000 âmes et au-dessus qui varie de 7 fr. 50 à 30 francs selon

la population. Dans les villes sujettes à octroi, les alcools

sont encore frappés d'un droit qui peut être le double des droits

d'entrée.

Paris peut arriver à 85 fr. 20, ce qui porte les droits à Paris à

385 francs par hectolitre d'alcool.

Et, maintenant, ne répétez pas cette énorme sottise que les

législateurs conservent les cafés et les bars pour leur permettre

d'être réélus; non, ne croyez point, Mesdames, que des hommes

politiques, qui pour être politiques n'en sont pas moins cependant

des gens honnêtes et respectables, s'abaissent à ce point.

C'est peu connaître l'esprit français que de prêter un seul instant

de semblables intentions à nos représentants.

N'écoutez point en cela les voix réactionnaires vous chantant

l'éternel couplet de la pourriture, de la dégradation des mœurs

parlementaires. La République aurait-elle donc le triste apanage

d'être un régime de honte et de boue? Et ne pourrait-on pas sans

peine démontrer que les empires et les royautés n'ont été qu'une

longue théorie de sang et qu'un amas de ruines.

Mettons les choses au point et disons qu'en ce siècle de lutte pour

la vie les actes les plus simples revêtent toujours un caractère

d'égoïsme bien caractérisé. Si le candidat parcourt les cafés,

accusez les mœurs de notre siècle, voulant que ce soit là que le

député fasse sa conférence, voit ses électeurs, leur cause, leur

développe ses idées! De là à soutenir l'alcoolisme, il y a loin, très

loin!

Quant aux diatribes contre les règlements des prostituées, je vous

dis: Attention! fausse sensibilité. Qu'il y ait des hommes lâches et

sans cœur abandonnant de pauvres filles sur le trottoir, il y en a,

et la seule vengeance contre leur lâcheté, c'est de les dénoncer à la

vindicte publique. Mais quant aux autres:

«Les femmes qui vivent de la prostitution, eh bien! ce sont tout

simplement celles qui trouvent ce moyen d'existence moins pénible

que le travail. Elles bénissent, dans leur for intérieur, la nature,

cette bonne mère, qui les a fait naître d'un sexe où l'on gagne sa

vie et où même parfois l'on s'amasse des rentes sans se donner du

mal. Cela leur coûte si peu et cela leur fait tant de profit. La

preuve en est que lorsque des âmes charitables tirent ces marchandes

de sourires de la fange et cherchent à les réhabiliter par le

travail, à la première occasion, elles retombent.

»Tout ce que la Société peut faire à cet égard, c'est d'exercer une

surveillance rigoureuse sur l'infâme métier qu'on appelle la traite

des blanches»[41].

[41] _Les Mensonges du féminisme_, par Théodore Joran.

Et nous ajoutons: d'essayer de rendre plus humains les règlements de

la police des mœurs.

Laissez donc de côté, Mesdames, ces drapeaux que vous déployez à

toutes occasions: Le drapeau de l'alcoolisme et de la régénération

sociale! Un humoriste, nous ne savons plus lequel, a dit que

c'étaient des bateaux! Nous avouons partager son opinion.

Vous avez de si beaux sujets pour réclamer, où tout votre cœur et

toute votre sensiblerie pourront se donner libre cours; mais de grâce

ne continuez plus à vous poser comme les rénovatrices des mœurs et de

la morale.

Vous n'auriez aucun succès..., car rien n'est plus fastidieux qu'une

femme savante, politique, économiste, éloquente et féministe..., même

jolie!

6e: La femme doit voter parce qu'elle vote déjà pour les Tribunaux de

commerce.

Prenons une femme directrice d'un magasin, d'un commerce, d'une

entreprise. Avec régularité et sérieux, elle dirige tout, sait faire

face à toutes les difficultés; la maison prospère et s'agrandit,

menée par une tête intelligente et une volonté ferme. Il lui manque

cependant quelque chose, c'est d'être l'égale de l'homme devant

les tribunaux de commerce dont elle relève directement. Pourquoi

n'aurait-elle pas, elle la femme honnête et travailleuse, les mêmes

droits que son voisin, commerçant, déjà failli, mais réhabilité. En

portant un procès devant des juges qu'elle n'avait pas choisis ne

pouvait-elle avoir une cause de suspicion légitime et même les juges

pourraient-ils rendre un jugement en leur âme et conscience sans être

taxés de partialité.

La loi du 23 janvier 1898 a comblé cette lacune; désormais les femmes

participent aux élections des Tribunaux de commerce, des membres de

la Chambre de commerce et des Chambres consultatives.

Une loi du 15 novembre 1908 rend les femmes éligibles aux Conseils de

prud'hommes.

Les résultats ont été excellents. La femme est dorénavant l'égale de

l'homme, et cela sans entraîner une révolution, un bouleversement

des mœurs. Le public ne s'est même point douté de ce changement qui

a donné toute satisfaction. Pourquoi donc alors ne pas accentuer le

mouvement et étendre petit à petit les droits électoraux féminins:

droit de vote pour les élections municipales, puis d'arrondissements,

conseillers généraux, etc., etc.

N'exagérons rien. Si la réforme est passée inaperçue, c'est que les

élections des tribunaux de commerce sont celles où les hommes se

dérangent le moins pour voter. Il n'est pas rare de voir plusieurs

tours de scrutin afin de réunir le nombre de suffrages exigés par la

loi. Et du jour où les femmes ont été admises à l'insigne honneur de

venir déposer un bulletin de vote dans l'urne de Mercure le résultat

n'a pas changé, l'éternelle indifférence a subsisté.

Ecoutons M. Turgeon, un féministe convaincu cependant:

«C'eût été tout profit pour la magistrature consulaire si l'admission

des femmes au scrutin avait réveillé le zèle endormi des commerçants.

Cet espoir a été déçu. L'expérience toute fraîche de la nouvelle loi

a montré que les femmes préfèrent autant que les hommes la maison

de famille à la salle de vote. D'abord les commerçantes ont mis

bien peu d'empressement à se faire inscrire sur les listes; puis,

au jour du scrutin, l'abstention a été générale. Même à Paris, il

n'est guère que les dames de la Halle qui aient pris à cœur de

déposer leurs bulletins dans l'urne; ce qui prouve qu'en dehors de

quelques personnalités bruyantes pour lesquelles le féminisme est

une profession ou une distraction, les Françaises qui sont simplement

femmes se soucient médiocrement des revendications, même légitimes,

autour desquelles on mène si grand tapage»[42].

[42] Turgeon: _Le féminisme français_.

Quant à la marche insensible du passage d'un vote à l'autre, c'est

tout simplement un leurre. Ce dosage savamment indiqué entraînerait

de grosses perturbations dues surtout aux ambitions des différents

partis politiques. Chacun d'eux voudrait s'accaparer les voix

féminines, et cela ne se ferait pas sans un bouleversement complet

des mœurs. Nous assistons déjà à un curieux mouvement féministe dans

les partis les plus rétrogrades comme les plus avancés, mouvement à

l'heure actuelle insensible, mais qui se ferait profondément sentir

le jour où le sexe féminin pourrait voter.

Chaque opinion, royaliste, bonapartiste, radicale, socialiste,

anarchiste a son revers de médaille féministe. Ces messieurs prennent

ainsi position dans la nouvelle bataille. Chaque camp arbore le

drapeau des revendications féministes.

Et du jour où l'égalité politique sera proclamée, nous assisterons

alors à cette énorme ruée de tous les partis vers les voix féminines.

Nous verrons l'assaut des votes du sexe faible mené par les

fort-ténors de la droite, les leaders du centre et les pétroleurs

de la gauche! Adieu alors retenue, galanterie, tendresse, respect,

amour, famille!

La femme deviendra une voix qu'on accapare, qu'on achète, ou qu'on

vole! Girouette, ou article de bazar! Navrante réalité!

Et dans quelques années, lasses, fatiguées, annihilées par ces

luttes incessantes pour lesquelles vous n'êtes pas faites, vous vous

cloîtrerez dans l'immuable abstention, organisant très originalement

la grève des suffragettes, vous les tristes désenchantées!

Le poids d'un tel fardeau sur de frêles épaules

Pourrait bien les faire ployer,

Mesdames, croyez-moi, ne changeons pas les rôles,

Restez les anges du foyer[43].

[43] Louis Fréchette: Le coin du feu (_Revue de Montréal_, 1893).

La Femme doit-elle voter? (Le pour et le contre) Thèse pour le doctorat ès sciences politiques et économiques · 第 21 / 52 题