Le sexe constitue-t-il une infériorité ou une supériorité, selon
qu'il est mâle ou femelle? Non. La femme est l'égale de l'homme,
c'est-à-dire qu'entre ces deux créatures il n'existe aucune
différence, soit au point de vue physique, soit au point de vue
intellectuel et moral. Nous n'avons qu'un être subdivisé en deux
parties: l'homme et la femme. Ces deux parties sont identiques,
égales, se valent, et par conclusion auront les mêmes devoirs et
nécessairement les mêmes droits.
Examinons en premier lieu le côté scientifique.
La maternité n'est point, comme certains savants l'ont prétendu,
une des causes primordiales de l'état d'abaissement dans lequel la
femme est restée stationnaire. La maternité est une des fonctions
les plus belles et les plus sacrées qui donne à la femme son auréole
d'éternelle tendresse et nul ne songerait à prétendre sérieusement
qu'elle constitue à son égard une cause d'infériorité. Darwin,
Lombroso, le docteur Cleisz nous démontrent qu'elle n'oblige point la
femme de jouer un rôle social inférieur à celui de l'homme.
Si nous examinons le côté anthropologique, nous nous heurtons à des
discussions plus acharnées et plus vives. Les uns, se basant sur la
grandeur de la boîte cranienne et le poids du cerveau, soutiennent
que la femme est plus intelligente que l'homme. Le docteur Buchner
affirme que sous le rapport du poids, le cerveau féminin l'emporte
sur le cerveau masculin, par sa finesse, sa texture intime et la
délicatesse de chacune de ses parties[18].
[18] _L'homme et la science_, p. 259.
Havelock Ellis démontre que l'homme ne possède aucune supériorité
relative en ce qui concerne l'ensemble du cerveau. S'il y a
supériorité, elle est du côté de la femme[19].
[19] Etnographie, 1895.
M. Manouvrier nous fait toucher du doigt l'erreur dans laquelle
sont tombés les anthropologistes qui ont voulu voir, dans les 100
grammes de substance cérébrale que possède la femme, la preuve de son
infériorité[20].
[20] _Revue socialiste_, 1908, Docteur Madeleine Pelletier.
Un curieux exemple de supériorité de la femme sur l'homme est donné
par Elisa Faarham. Elle affirme que si le serpent s'est adressé à
la première femme, c'est que celle-ci était évidemment supérieure à
l'homme. De même la postcréation de la femme lui donne à penser que
l'homme en a été l'ébauche.
L'anthropologie criminelle nous montre la femme moins sujette à
la maladie, moins érotique, moins criminelle. Lombroso, après de
nombreuses observations, conclut: «Les progrès de la civilisation
tendent à l'égalité des sexes»[21].
[21] _La femme criminelle._
Au point de vue intellectuel, qui soutiendra que la femme, depuis
l'antiquité, n'a point produit des œuvres aussi fortes, aussi
puissantes que celles des hommes; n'a-t-elle point eu des figures
aussi nobles et aussi belles que les plus grandes illustrations
masculines? N'ont-elles point dans leur galerie: Jeanne d'Arc,
Charlotte Corday, Cécile Renault, Elisabeth d'Angleterre, Isabelle
Ier, Catherine II de Russie, Berthe de Bourgogne. Voici Clémence
Isaure, Marie de Gournay, Mme de la Fayette, Mme Deshoulières, Mme de
Sévigné, Mme de Staël, George Sand, la marquise de Châtelet, etc.,
etc. (Nous ne citons pas nos contemporaines de peur de froisser leur
modestie.)
La femme n'a-t-elle point eu d'illustres représentantes dans tous les
arts, dans toutes les sciences?
Pourquoi donc vouloir à tout prix qu'elle soit inférieure à l'homme?
Malgré ce faisceau de preuves et de noms, nous nous abstiendrons
de prendre position dans cette querelle, estimant, comme nous le
démontrerons tout à l'heure, qu'il n'y a pas lieu de rechercher si la
femme est égale, inférieure ou supérieure à l'homme. Pour répondre
à ces attaques, nous nous contenterons de résumer simplement les
réponses que l'on pourrait fournir.
Peu nous importe, malgré l'assertion des savants, de savoir si le
crâne de la femme est supérieur au crâne de l'homme, ou si le cerveau
féminin pèse plus que le cerveau masculin.
Peu nous importe, malgré les études approfondies de la doctoresse
Madeleine Pelletier, que la comparaison de la glabelle des arcades
sourcilières, des mandibules et des crêtes d'insertion, la conduisent
à la conclusion que l'homme se rapproche plus du singe que la
femme![22].
[22] _Revue socialiste_, 1908.
Cela nous rappelle la spirituelle réflexion d'une jeune fille arrêtée
devant les singes du Jardin des Plantes: «Après tout, il ne leur
manque que de l'argent». Peu flatteur, n'est-ce pas? Mais enfin,
Madame la doctoresse Pelletier, si nous sommes des dégénérés, ayez la
bonne grâce d'avouer que nous sommes des dégénérés supérieurs! Vous
ne pourriez en dire autant?
Donc transporter la discussion sur le terrain scientifique pour
savoir si la femme est l'égale ou l'inférieure de l'homme nous semble
téméraire. Les arguments sont purement théoriques, les conclusions
fantaisistes, et, de plus, il n'est nullement démontré qu'il existe
un rapport entre la capacité cranienne ou le volume du cerveau et
l'intelligence[23]. La question reste entière.
[23] Madaillac: _Les premiers hommes_.
Il n'en est point de même de la femme au point de vue intellectuel.
En toute sincérité, Mesdames, en envisageant la question de
sang-froid et avec impartialité, croyez-vous qu'une comparaison
puisse être faite avec l'homme? Non! Nous vous accordons et
reconnaissons volontiers la présence dans votre camp de femmes d'une
rare intelligence et d'un réel talent. Nous reconnaissons l'existence
d'œuvres fortes et puissantes créées par votre génie. Dans toutes
les branches de la science humaine, des femmes ont eu l'auréole de
la célébrité, mais ne sont-ce point là des types d'exception qui
tiendraient tous dans un salon? Et si nous envisageons en général,
toutes les femmes depuis le commencement des siècles en posant cette
question que vous doit l'humanité? nous sommes forcés de répondre:
Rien ou pas grand chose. Dans vos plus brillantes manifestations,
votre esprit n'a pas atteint les hauts sommets de la pensée, il est
resté pour ainsi dire à mi-côte[24].
[24] Madame d'Agout: _Revue Encyclopédique_, 1896.
«Les femmes n'ont fait ni l'_Illiade_, ni l'_Enéide_, ni la _Jérusalem
délivrée_, ni _Phèdre_, ni _Tartuffe_, ni _Athalie_, ni _Polyeucte_, ni
le Panthéon, ni la Vénus de Médicis, ni l'Appollon du Belvédère. Elles
font quelque chose de plus grand. C'est sur leurs genoux que se forme
ce qu'il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme[25].»
[25] Joseph de Maistre.
«Toute œuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de
l'homme»[26].
[26] Michelet.
Vous invoquez Jeanne d'Arc, Mesdames! Qu'aurait-elle été sans ses
prétendues voix? Et puis, à la fille à soldats, à l'héroïne coureuse
d'aventures, à l'immortelle française aux mœurs libres et au cœur
chevaleresque, oseriez-vous aujourd'hui, comtesses et nobles dames
tendre vos belles mains gantées, vous qui par pose et snobisme voulez
faire vôtre une femme que vous auriez dédaignée et repoussée.
Vous nous citez des noms de grandes reines! Savez-vous pourquoi
une reine gouverne mieux qu'un homme? C'est que sous une reine
c'est d'ordinaire un homme qui dirige, tandis que sous un roi c'est
généralement une femme[27].
[27] Réponse de la duchesse de Bourgogne à Madame de Maintenon.
Non, comme nous le disions tout à l'heure, la question est mal posée.
Chercher à comparer la femme à l'homme, savoir si elle lui est égale,
inférieure ou supérieure, est un faux départ, car la femme est autre
que l'homme.
Oui il serait fou, d'une folie sans excuse, de parler de la
supériorité d'un sexe sur l'autre, parce que l'on ne peut comparer
deux êtres ayant la même origine et qui diffèrent dans tous les
détails; parce que l'homme et la femme sont deux moitiés d'un
tout, semblables mais non égales; parce que la femme n'est ni le
_sexus sequior_ dont parle Schopenhauer, pas plus qu'elle n'est
l'homme-femme de Stuart Mill.
Et c'est heureux, car cette déformation accomplie l'humanité
périrait[28].
[28] Turgeon: _Le féminisme français_.
Et si ce n'est pas l'égalité que l'on cherche, si c'est l'identité
ou la suppression des différences, disons tout d'abord que cette
suppression est impossible. «L'esprit d'une femme et son cœur ne
sont ni l'esprit ni le cœur d'un homme»[29]. Combien on doit s'en
féliciter.
[29] Jules et Gustave Simon: _La femme au XXe siècle._
Voilà pourquoi la femme étant autre que l'homme et par conséquent
n'étant point son égale doit avoir seulement les droits de son sexe
et non ceux des hommes! Aussi ne devons-nous point sourire à la
lecture de ces phrases: «Dès que l'égalité sexuelle sera conquise, la
femme au contact de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage
jusqu'ici de l'autre sexe. Frappée, elle frappera; blessée, elle
blessera; spoliée, elle spoliera[30].»
[30] Madeleine Pelletier: _Revue socialiste_, 1908.
Oh! l'étrange et disgracieux type de femme que rêve Mme Pelletier!
Quel monstre! et quelle chose plus navrante que cet être asexué!
Mais vouloir enlever à la femme la seule chose qui la rende belle et
bonne: sa tendresse; vouloir la lancer dans les combats pour qu'elle
lutte, qu'elle frappe, et qu'elle... tombe! O! l'horrible cauchemar!
Non! de l'homme et de la femme n'en faites point des âmes ennemies;
ne proclamez pas le divorce des sexes, il y aurait trop de misères et
trop de deuils!
3e: La femme doit voter pour défendre ses intérêts attaqués et sa
liberté compromise
L'on nous dit: permettez aux femmes de voter, elles commenceront
par demander une augmentation de salaire. N'est-il pas navrant de
voir encore de nos jours des patrons, des directeurs de maison de
commerce, assez peu scrupuleux pour obliger leurs ouvrières à un
travail quotidien de douze et parfois quinze heures.
Regardons les journées d'une midinette: à 8 heures elle rentre à
l'atelier jusqu'à midi. Une heure pour réparer ses forces grâce à un
frugal repas n'excédant pas le plus souvent 75 centimes. De 1 heure à
7 heures 1/2 travail. Et dans les journées «à poussées», les veilles
jusqu'à minuit achèvent d'épuiser ses forces affaiblies. Tout cela
pour un modeste salaire de 20 à 30 sous par jour!
Que dire de ces millions de braves femmes peinant tout un jour pour
gagner péniblement 1 fr. 25, 1 fr. 50? «Six millions de femmes
manient à l'heure actuelle l'aiguille, la plume, l'ébauchoir, le
livre d'enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants,
les manettes à l'usine, la machine à écrire dans les bureaux. Songez
que près de trois millions de femmes se courbent sur la terre et
qu'on compte près d'un million de domestiques femmes. Refusera-t-on
à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou
conscientes de leurs intérêts?»[31].
[31] Paul Marguerite: _Le Journal_, 1909.
Pourquoi nous enlever en outre le droit de disposer librement de
nos salaires? La loi ne devrait-elle pas défendre le produit de
notre travail contre un mari peu scrupuleux, gaspillant et dissipant
au café le produit d'une semaine d'efforts. Oui les femmes ont
raison de dire: puisque vous, hommes et législateurs, vous vous
déclarez incapables de nous protéger contre des maris sans vergogne
et sans pudeur, puisque vos lois ne défendent que les intérêts de
vos semblables, donnez-nous au moins le droit de nous protéger, de
conserver ce que notre travail nous donne, accordez-nous le droit
de voter. Et puis que dire de cet asservissement, de cet esclavage,
de cette infériorité dans lequel le mari, grâce aux liens du
mariage, nous tient continuellement courbées? Notre opinion dans une
discussion n'est rien, notre volonté est sans cesse annihilée, nos
droits sont éternellement violés. Qui dit femme mariée dit esclave,
dit servante.
Vos réclamations, mesdames, sont justes, mais peut-être entourées par
instant d'une fausse sensibilité et d'un sentimentalisme excessif
nuisant à leur justesse. Il faut toujours se méfier du cœur, dans les
discussions; c'est un très mauvais conseiller, surtout chez vous,
mesdames, et examiner une question avec impartialité quand on fait
appel à ce viscère, nous paraît impossible.
Quand vous vous écriez: les salaires des femmes sont insuffisants en
comparaison de leur travail, nous sommes entièrement d'accord avec
vous. Il est, en effet, inadmissible que certains patrons exploitent
ainsi des jeunes filles sans guide et sans soutien. Et si dans vos
réclamations il est une note juste, une raison sérieuse qui milite en
faveur de votre révolte, c'est bien celle-là. Mais le remède à vos
maux n'est point dans le bulletin de vote.
Dites à ces femmes admirables, générales de votre armée, dites-leur
vos souffrances et vos misères. Que des brochures, que des
conférences dénoncent à la vindicte publique ces exploiteurs du
travail féminin, les grands couturiers, les grands tailleurs, les
grands patrons d'usines, les grands directeurs de salons de mode.
Traquez-les, nommez-les, intéressez des hommes influents, des
parlementaires actifs à vos malheurs. Soyez impitoyables dans vos
attaques et fermes dans vos résolutions; et si malgré toute votre
énergie le triomphe ne couronne pas vos efforts, n'hésitez pas:
proclamez la grève, le seul moyen légal qui vous reste. Et tous les
gens de cœur vous soutiendront.
Il ne faudrait point cependant, Mesdames, exagérer! Et quand vous
parlez dans toutes les branches de l'industrie de salaires de misère,
nous vous disons: casse-cou, le cœur commence à parler. Non, la
femme n'est point l'éternelle exploitée, comme vous vous plaisez à le
proclamer. Il n'est pas rare de trouver à Paris et dans nos grandes
villes des femmes gagnant 5 et 6 francs, sans fournir pour cela un
travail au-dessus de leurs forces. Les grandes administrations de
l'État, Postes, Ministères, les grandes Compagnies, les entreprises
privées, les exploitations agricoles, les maisons de commerce, les
écoles et les lycées paient normalement, sans affamer leurs employées.
Notons que sur cinq millions et demi de femmes exerçant une
profession, le nombre de femmes employées dans ces différentes
branches s'élève à près de trois millions et demi, leurs salaires
variant entre 5 et 8 francs, sans négliger, pour quelques-unes, le
précieux avantage d'une retraite.
Ainsi donc, le but vers lequel devraient tendre tous vos efforts
serait l'augmentation d'un salaire pour les femmes dont les travaux,
soit de jour, soit de nuit, sont rémunérés bien au-dessous de leur
valeur. Pour cela, point n'est besoin d'agiter incessamment au-dessus
de vos sœurs le drapeau des revendications de vos droits politiques.
Point n'est besoin de vous écrier tragiquement: Hors de l'urne, point
de salut!
Non, Mesdames, ce moyen est ridicule. Concentrez plutôt tous vos
efforts à vous grouper, à vous unir, à vous sentir les coudes;
commencez à ne plus vous dénigrer, à ne plus vous battre entre
illustres féministes; sachez savoir, vous les directrices du
mouvement, faire souvent abstraction de vous-mêmes et ne point
toujours ambitionner la place de généralissime ou de colonelle!
Faites-vous les champions de cette noble cause: le relèvement du
salaire de la femme; créez, par vos journaux, par vos revues, par vos
conférences, une agitation intense; faites appel aux noms illustres
et aux cœurs généreux, vous trouverez encore en France des hommes qui
sauront défendre vos droits. Mais de grâce, ne perdez pas votre temps
à de futiles discussions, descendez des brumes de vos rêves fous pour
rentrer dans le domaine des réalités. Et si, têtues et inflexibles,
vous n'aviez d'éloquence et d'énergie que pour la défense du bulletin
de vote vous permettant de faire des lois en votre faveur, nous vous
répondrions: «Mais enfin, les hommes peuvent bien en faire autant, et
si vous aviez su vous y prendre, ce serait déjà fait.»
Il en est de même de la libre disposition de vos salaires. La preuve
certaine des bons résultats obtenus par vos groupements féministes,
et de la sollicitude avec laquelle sont examinées vos justes
revendications, c'est la loi de 1907 donnant à la femme mariée le
droit de disposer comme il lui plaît de son salaire, loi obtenue
grâce au dévouement intelligent et à la persévérance sensée d'une de
vos plus illustres représentantes: Mme Jane Schmall. Alors pourquoi,
donc, encore une fois, perdre votre temps à trépigner comme des
enfants devant les urnes en disant rageusement: «Moi je veux un
bulletin de vote! na!» On rit, tout simplement, tandis que lorsque
vous parlez sérieusement, on vous écoute. La voie est ouverte! à vous
de savoir y pénétrer et ne pas dévier du droit chemin des justes
revendications.
Arrivons enfin à cette refonte du Code civil. Que proposent les
féministes le jour où elles auront le droit de voter: Obéissance au
mari, supprimée. Dorénavant, dans la famille moderne, deux têtes,
deux volontés, deux décisions; chacun agira à sa guise, la femme
de son côté, l'homme du sien. Nous n'aurons plus alors des femmes
esclaves, spoliées et enchaînées, elles seront libres, indépendantes,
marchant les cheveux au vent dans le soleil de la liberté!!!
Comme théorie ce sera superbe; comme pratique ce sera piteux.
Certes nous ne dirons point, avec M. Bonaparte, que nous aurons
la hardiesse, de contredire: «La nature a fait de nos femmes nos
esclaves; le mari a le droit de dire à sa femme: Madame, vous ne
sortirez pas, vous n'irez pas à la comédie, vous ne verrez plus telle
ou telle personne, c'est-à-dire, Madame, vous m'appartiendrez corps
et âme»[32].
[32] Thibaudeau: _Mémoires sur le Consulat_.
Général, vous exagérez, et comprendre ainsi son rôle de maître de
maison serait trop dégradant pour la femme... et pour l'homme!
Pas plus que la femme, l'homme ne doit commander dans un ménage.
L'unité de direction que vous réclamez doit être faite de deux
volontés qui s'accordent, qui s'harmonisent, de la volonté de
l'époux et de l'épouse. Elle ne doit former qu'un tout qui
n'atteindra sa perfection qu'après de multiples froissements et
d'innombrables heurts, mais enfin qui permettra au ménage de vivre
heureux! Et ne taxez pas tout de suite de bourgeois deux époux
qui s'aiment, qui vivent l'un pour l'autre, et dont les décisions
ne sont prises qu'après un consentement mutuel. Vous êtes faites,
Mesdames, non point pour commander, mais pour conseiller; non
point pour diriger, mais pour indiquer simplement la direction.
Commander, être directrice de votre intérieur, le pourriez-vous
avec votre sensibilité poussée jusqu'à l'exaspération, avec votre
nervosité, votre exaltation et votre volonté «sautillante comme les
mouches»[33]. Non, mille fois non! Et puis, soyez franches comme nous
allons l'être. Dans presque tous les ménages, qui dirige, qui conduit
moralement, insensiblement, et sans s'en douter la barque? Mais c'est
vous, Mesdames!
[33] Kant.
Les femmes égales de l'homme! Pourquoi? Elles nous font abdiquer
quand cela leur plaît: «Voyez-moi, ma fille! Etais-je assez
autoritaire, jadis? Eh bien, peu à peu, j'ai plié. Mais quand à
inscrire la déchéance de l'homme dans les lois de la femme! ah! non,
jamais, par exemple! Ce qui est sublime dans les femmes supérieures
qui nous dominent, c'est qu'elles dominent leurs maîtres»[34].
[34] _Tata_, A. Dumas.
«La femme est l'inspiratrice et la reine de la société. C'est d'elle
que dépend en grande partie la manière de penser des hommes»[35].
[35] Rousseau: _Lettre à d'Alembert_.
Oui, c'est vous qui grâce à votre tact, à votre finesse, à votre
habileté, savez petit à petit, par ce je ne sais quoi qui nous
enlace, faire de vos maîtres vos esclaves. Légalement nous vous
commandons. Pratiquement nous vous obéissons.
Et toujours et sans cesse, malgré vos réclamations et vos cris, il en
sera ainsi de par le monde, car aucune loi ne peut changer le cœur
humain.
Les gens heureux! Ils sont foule en notre beau pays de France.
«Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux
reste à sa place, le mari commandant sans en avoir l'air, la femme
obéissant sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés
qu'ils ne forment qu'un cœur et qu'une âme! Ils réalisent le mariage
parfait»[36].
[36] Turgeon: _Le féminisme français_.
Oui, en France, la femme est la maîtresse de maison malgré vos
déclarations, Mesdames les féministes. Vienne le jour où par un fait
du hasard le plus étrange elle soit déclarée légalement l'égale de
l'homme, ce jour-là il n'y aura rien de changé sous la coupole des
cieux! Nous resterons toujours vos subordonnés, «car la femme est une
esclave qui fait porter les chaînes à son maître».