quelque frère ou sœur désire faire un pèlerinage à Rome, à Saint-Jacques
de Galice ou en Terre Sainte, il en avertira la guild, et tous les frères
et sœurs l'accompagneront aux portes de la ville et chacun lui donnera
un demi-penny au moins.» Même règlement dans la guild des foulons de
Lincoln, fondée en 1297; on accompagne le pèlerin qui va à Rome jusqu'à
Queen's Cross, hors de la ville, s'il part un dimanche ou un jour de
fête; et s'il peut annoncer d'avance son retour et qu'il ait lieu aussi
un jour où on ne travaille pas, on se rend à sa rencontre au même endroit
et on l'accompagne au monastère. De même aussi les tailleurs donnent un
demi-penny à celui d'entre eux qui va à Rome ou à Saint-Jacques, et un
penny à celui qui va en Terre Sainte. Les règlements de la guild de la
Vierge, fondée à Hull en 1357, portent: «Si quelque frère ou sœur de la
guild se propose par aventure de faire un pèlerinage en Terre Sainte,
alors, afin que la guild ait part au profit de son pèlerinage, il sera
dispensé de toute sa contribution annuelle jusqu'à son retour.»[247]
[247] Toulmin Smith, _English gilds; the original ordinances_,
etc., pp. 157, 177, 180, 182, 231.
Il y avait aussi des guilds qui tenaient maison ouverte pour recevoir les
pèlerins, toujours dans le même but de s'associer par une bonne œuvre à
celle du voyageur. Ainsi la guild marchande de Coventry, fondée en 1340,
entretient «un comune herbegerie de tresze lites», pour recevoir les
pauvres voyageurs qui traversent le pays allant en pèlerinage ou pour
tout autre motif pieux. Cette hôtellerie est dirigée par un homme,
assisté par une femme qui lave les pieds des voyageurs et prend soin
d'eux. La dépense annuelle pour cette fondation est de 10 livres
sterling.
Quand un des serviteurs du roi avait un pèlerinage à faire, le prince,
tenant compte du motif, l'autorisait volontiers à partir, et même
l'aidait de quelque argent. Édouard III donne à Guillaume Clerk, un de
ses messagers, une livre six shillings et huit pence «pour l'aider dans
sa dépense durant le pèlerinage qu'il entreprend à Jérusalem et au mont
Sinaï[248]».
[248] _Issues of the exchequer_, p. 159.
Cependant, ainsi qu'on l'a pu voir, le quatorzième siècle n'est pas un
âge de dévotion sérieuse et réelle. Les papes habitent Avignon; leur
prestige décline et, en Angleterre en particulier, les prélats mêmes
montrent parfois bien peu de respect pour la cour romaine. On ne trouvera
nulle part, même chez Wyclif, des accusations plus violentes ni des
anecdotes plus scandaleuses que dans la chronique rédigée par l'abbé
Thomas de Burton[249]. Sa façon de parler des indulgences est aussi très
libre. Par faveur spéciale pour les fidèles qui mouraient pendant un
pèlerinage à Rome, Clément VI «ordonna aux anges du paradis, écrit
l'abbé, d'amener leurs âmes droit aux portes du ciel, sans les faire
passer par le purgatoire[250]». Le même pape accorda, ce que le pèlerin
de tout à l'heure semble avoir ignoré, à ceux qui verraient le saint
suaire de revenir à leur état d'avant le baptême. Enfin «il confirma
toutes les indulgences accordées par deux cents souverains pontifes ses
prédécesseurs, et elles sont innombrables».
[249] _Chronica monasterii de Melsa_, édition de E. A. Bond,
Londres, 1868, 3 vol. 8º. L'abbé de Meaux prétend que Clément VI
répondait aux reproches de son confesseur sur ses mauvaises
mœurs: «Quod facimus modo facimus consilio medicorum» (t. II, p.
189).
[250] T. III, p. 88.
A l'époque où les chroniqueurs monastiques inscrivaient sans scrupule
dans leurs livres des anecdotes sur la cour romaine semblables à celles
de Thomas de Burton, la dévotion générale n'était pas seulement
amoindrie, elle était désorganisée, affolée. Les chroniques montrent en
effet que les excès d'impiété se heurtaient aux excès de ferveur, et
c'est ainsi par exemple que le faux pardonneur, marchand au détail des
mérites des saints, rencontrait sur la grand'route le flagellant
ensanglanté[251]. La papauté a beau montrer un grand bon sens par les
condamnations qu'elle lance contre les uns et contre les autres[252], ses
arrêts ne suffisent pas à rétablir l'équilibre des esprits, et les
limites de la raison continuent à être perpétuellement dépassées; dans la
piété ardente, comme dans la révolte impie, on va jusqu'à la folie. On a
peine à lire le récit des sacrilèges obscènes commis dans la cathédrale
d'York par des partisans de l'évêque de Durham, et cependant les faits
sont réels et c'est l'archevêque lui-même qui les rapporte[253].
La foi disparaît ou se transforme; on devient à la fois sceptique et
intolérant: il ne s'agit pas du scepticisme moderne d'une sérénité froide
et inébranlable; c'est un mouvement violent de tout l'être, qui se sent
pris d'envie de brûler ce qu'il adore; mais l'homme est incertain dans
son doute, et son éclat de rire l'étourdit; il a passé comme par une
orgie et, quand viendra la lumière blanche du matin, il y aura pour lui
des accès de désespoir, un déchirement profond avec des larmes et
peut-être un vœu de pèlerinage et une conversion éclatante. Walsingham
voit une des causes de la révolte des paysans dans l'incrédulité des
barons: «Quelques-uns d'entre eux croyaient, dit-on, qu'il n'y a pas de
Dieu, niaient le sacrement de l'autel et la résurrection après la mort,
et pensaient que telle la fin de la bête de somme, telle la fin de
l'homme lui-même[254].»
[251] «Quo quidem anno (1350) venerunt in Angliam pœnitentes,
viri nobiles et alienigenæ, qui sua corpora nuda usque ad
effusionem sanguinis nunc flendo, nunc canendo, acerrime
flagellabant: tamen ut dicebatur, nimis hoc faciebant inconsulte,
quia sine licentia sedis apostolicæ.» (Walsingham, _Historia
anglicana_. Collection du Maître des Rôles, t. I, p. 275.) Cf.
Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, Oxonii, 1720, 8º,
p. 179: les flagellants se fouettaient avec des cordes à nœuds
garnies de clous; ils se prosternaient à terre, les bras en croix
et en chantant.
[252] Les flagellants furent condamnés par Clément VI en 1350; il
prescrivit aux archevêques, évêques, etc., de les faire
emprisonner (Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence,
t. XXV, col, 1157).
[253] Lettre de l'archevêque d'York à son official (_Historical
papers from the northern registers_, édition Raine, pp. 397-399).
Les coupables n'étaient pas des vagabonds sans importance: l'un a
le titre de _magister_; l'autre est professeur de droit civil.
[254] «Nam quidam illorum credebant, ut asseritur, nullum Deum
esse, nihil esse sacramentum altaris, nullam post mortem
resurrectionem, sed ut jumentum moritur, ita et hominem finire.»
(_Historia anglicana_, t. II, p. 12.) Langland se plaint de même
du scepticisme des nobles qui mettent les mystères en question et
font de ces graves matières le sujet de conversations légères
après les repas. (texte C, _passus XII_, vers 35.)
Mais cette incrédulité n'était pas définitive et n'empêchait pas les
pratiques superstitieuses. On ne savait pas aller _droite voie_: au lieu
de s'ouvrir la porte du ciel de ses propres mains, on imagine de se la
faire ouvrir de la main des autres; de même qu'on fait labourer ses
terres par ses tenanciers, on se fait gagner le paradis par le monastère
voisin; les biens éternels sont tombés dans le commerce avec les lettres
de fraternité des frères mendiants et les indulgences menteuses des
pardonneurs. On vit à son aise et on se tranquillise en inscrivant des
donations pieuses dans son testament, comme si on pouvait, selon les
paroles d'un de nos compatriotes du temps de la Renaissance, «corrumpre
et gaigner par dons Dieu et les sainctz, que nous devons placquer par
bonnes œuvres et par amendement de noz pechez[255]». C'est une lecture
très instructive que celle des actes de dernière volonté des riches
seigneurs du quatorzième siècle. Les legs pour des motifs de dévotion
remplissent des pages; on donne à toutes les châsses, à tous les
couvents, à toutes les chapelles, à tous les ermites; et on parvient, en
payant, à faire des pèlerinages après sa mort, par procuration. Ce même
Humphrey de Bohun, qui envoyait «un bon home et loial» à la tombe de
Thomas de Lancastre, ordonne aussi qu'après son décès on fasse partir un
prêtre pour Jérusalem, «principalement, dit-il, pur ma dame ma miere, et
pur mon seignour mon piere... et pur nous,» avec obligation de dire des
messes, pendant son voyage, à toutes les chapelles où il pourra[256].
[255] _Les louenges du roy Louys XII_, par Claude de Seyssel.
Paris, 1508, 4º.
[256] _A collection of the wills.... of the kings and queens of
England_; édition Nichols, Londres, 1780, 4º. Testament
d'Humphrey de Bohun, comte d'Hereford et d'Essex, mort en 1361.
Quant à la croisade, on en parlait toujours et même plus que jamais,
seulement on ne la faisait pas. Au milieu de leurs guerres, les rois se
reprochaient l'un à l'autre d'être le seul empêchement au départ des
chrétiens; toujours il y avait un incident utile qui les retenait.
Philippe de Valois et Édouard III protestent que sans leur adversaire ils
iraient combattre le Sarrasin. C'est par la faute de l'Anglais, écrit
Philippe, que «a esté empêché le saint voyage d'oultre mer[257]»; c'est
le fait du roi de France, déclare de son côté Édouard III dans
un manifeste solennel, qui l'a détourné du «sancto passagio
transmarino[258]». Sans doute le temps de saint Louis n'est pas si
éloigné qu'on ait pu déjà perdre le sens de ce grand devoir, la guerre
contre l'infidèle, et l'on pense toujours que, si c'est quelque chose de
se mettre en route pour Saint-Jacques ou Notre-Dame, le vrai chemin du
ciel est celui de Jérusalem. Et cependant, sur ce point encore, nous
voyons se faire jour quelques-unes de ces idées qui semblent inspirées
par les vues pratiques de l'âge moderne et qui, au quatorzième siècle, ne
sont pas rares. Nous écrasons l'infidèle; pourquoi ne pas le convertir?
N'est-ce pas plus sage, plus raisonnable et même plus conforme à la
religion du Christ? Les apôtres qu'il nous a envoyés, à nous Gentils,
étaient-ils couverts d'armures et pourvus d'épées? Des réflexions
pareilles n'étaient pas seulement faites par des réformateurs comme
Wyclif et Langland[259], mais par des gens d'un esprit habituellement
calme et d'une grande piété comme Gower:
«Ils nous prêchent de combattre et de massacrer--ceux qu'ils devraient,
selon l'Évangile,--convertir à la foi du Christ.--Mais je m'émerveille
grandement--de ce qu'ils me prêchent le voyage:--si je tue un
Sarrasin,--je tue son âme avec son corps.--et ce n'est pas ce que le
Christ a jamais voulu[260].»
[257] Robert de Avesbury, _Historia Edvardi tertii_, édition
Hearne, Oxford, 1720, 8º, p. 63.
[258] _Ibidem_, p. 115.
[259] Langland parle des Sarrasins sans les maudire: ils
pourraient être sauvés; c'est Mahomet qui les a trompés, par
colère de n'avoir pu être pape; on devrait les convertir; le pape
fait bien des évêques de Nazareth, de Ninive, etc., mais ils se
gardent d'aller visiter leurs ouailles indociles. (Texte C de
l'édition de Skeat, _passus XVIII_, pp. 314-318.)
[260] To sleen and fighten they us bidde
Hem whom they shuld, as the boke saith,
Converten unto Cristes feith.
But herof have I great merveile,
How they wol bidde me traveile.
A Sarazin if I slee shall,
I slee the soule forth withale,
And that was never Cristes lore.
(_Confessio amantis_, édition Pauli, t. II, p. 56.)
Seulement on trouve convenable de parler croisades, et quelques-uns
comptent encore qu'on en fera. Ainsi Élisabeth de Burgh, lady Clare,
désire que cinq hommes d'armes se battent en son nom au cas où, dans les
sept ans qui suivront sa mort[261], il y aurait «comune viage». Le mérite
de leurs travaux lui sera appliqué et ils recevront cent marcs chacun.
Mais le commun voyage restait toujours en projet, et les seules
expéditions mises sur pied étaient des entreprises particulières. Dans ce
cas l'enthousiasme religieux n'était pas le seul mobile; les instincts
chevaleresques et remuants qui remplissent ce siècle de combats faisaient
la moitié de la dévotion qui poussait ces petites troupes à partir. Il en
venait bon nombre d'Angleterre; les Anglais, déjà à cette époque et même
auparavant, étaient comme aujourd'hui de grands voyageurs. On les
rencontrait partout et, comme aujourd'hui encore, leur connaissance du
français leur servait un peu dans tous les pays sur le continent.
C'était, comme nous le rappelle Mandeville, la langue de la haute
classe[262]; c'était aussi celle que parlait en Orient l'Européen, le
_Franc_. Trevisa, en constatant que les Anglais oublient cette langue, le
déplore[263]: comment feront-ils s'ils vont à l'étranger? «That is harme
for hem and they schulle passe the see and trauaille in straunge landes
and in many other places.» Cependant, si les Anglais ne savaient plus
couramment le français, ils se rendaient compte de l'utilité de notre
langue et ils tâchaient d'en acquérir quelques notions avant de se mettre
en route. Ils se faisaient composer, par des gens compétents, des
manuels de conversation, pour apprendre «à parler, bien soner, et à droit
escrire doulz françois, qu'est la plus bel et la plus gracious langage et
plus noble parler, après latin d'escole, qui soit ou monde, et de tous
gens mieulx prisée et amée que nul autre; quar Dieux le fist si doulce et
amiable principalement à l'oneur et loenge de luy-mesmes. Et pour ce il
peut bien comparer au parler des angels du ciel, pour la grant doulceur
et biaultée d'icel[264].» Les Anglais allaient beaucoup à l'étranger;
tous les auteurs qui font leur portrait constatent chez eux des goûts
remuants et un grand amour pour les voyages lointains; aussi leur
donnent-ils pour planète la lune. D'après Gower, c'est à cause d'elle
qu'ils visitent tant de pays éloignés[265]. Wyclif les place sous le
patronage du même astre, mais en tire des conséquences différentes[266],
et Ranulph Higden, le chroniqueur, s'exprime en ces termes, qui semblent
prophétiques, tant ils se sont trouvés exacts: «Cette race anglaise
sillonne tous les pays et réussit mieux encore dans les terres lointaines
que sur la sienne propre.... C'est pourquoi elle se répand au loin à
travers le monde, considérant comme sa patrie tout sol qu'elle habite.
C'est une race habile dans les industries de toute espèce.» Il dit aussi
que les Anglais de son temps aimaient la table plus qu'aucun autre peuple
et dépensaient beaucoup en nourriture et en habits[267]. Mais le point
important ici est ce goût des voyages qui était si marqué. Leurs petites
troupes à destination de la Terre Sainte allaient saluer au passage le
roi chrétien de Chypre et s'aventuraient ensuite dans l'Asie Mineure.
[261] Elle mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of the
wills_, etc., édition Nichols, 1780, 4º.)
[262] «Et sachetz que ieo vsse mis ceste liverette en latyn pour
plus briefment deviser, mes pour ceo que plusours entendont
mieultz romanz que latin, ieo lai mys en romanz pour ceo que on
l'entende et que li seignours et li chiualers et lez autres
nobles hommes qui ne scevent point latin ou poi et qui ount esté
outre mer sachent et entendent si ieo dye voir ou noun.» Ms.
_Sloane_, 1464, fol. 3, au British Museum (ms. du commencement du
XVe siècle). V. _infra_, p. 239.
[263] Dans sa traduction du _Polychronicon_ de Ralph Higden,
Collection du Maître des rôles.
[264] _La manière de langage_ texte publié par M. Paul Meyer dans
la _Revue critique_, t. X, p. 373. Ce manuel est l'œuvre d'un
Anglais. La dédicace est datée du 29 mai 1396.
[265] What man under his powere
Is bore, he shall his place chaunge
And seche many londes straunge
And as of this condicion
Upon the londe of Alemaigne
Is set and eke upon Britaigne
Which now is cleped Englonde
For they travaile in every londe.
(_Confessio amantis_, t. III, p. 109.)
[266] «Et hinc secundum astronomos lunam habent planetam
propriam, quæ in motu et lumine est magis instabilis.»
(_Fasciculi Zizaniorum_, édition Shirley, p. 270.) Caxton, au
moment de la Renaissance, considère également la lune comme étant
par excellence la planète des Anglais: «For we englysshe men ben
borne vnder the domynacyon of the mone, whiche is neuer stedfaste
but euer wauerynge. (Prologue de son _Boke of Eneydos compyled by
Vyrgyle_, 1490.)
[267] _Polychronicon Ranulphi Higden_, edited by C. Babington,
Londres, 1865, 8º, t. II, p 166.
On ne quittait pas l'Angleterre pour une si lointaine expédition sans
s'être muni de lettres de son souverain, qui pouvaient vous servir de
passeport et de recommandation au besoin. La teneur de ces pièces était à
peu près pareille à celle de la lettre suivante, accordée par Édouard III
en 1354: «.... Sachez tous que le noble Jean Meyngre, chevalier, dit
Bussigaud[268], notre prisonnier, doit se rendre avec douze chevaliers à
Saint-Jacques et de là marcher contre les ennemis du Christ en Terre
Sainte, et qu'il part avec notre agrément; que pour cela nous l'avons
pris, lui et ses douze compagnons, leurs domestiques, chevaux, etc., sous
notre protection et sauf-conduit[269].» On était bien reçu du roi de
Chypre et on l'aidait dans ses difficultés qui étaient nombreuses. Le roi
se montrait charmé de ces visites et exprimait quelquefois son plaisir
dans des lettres où perce une joie très vive. Il écrivait ainsi de
Nicosie, en 1393, à Richard II, et lui disait qu'un chevalier n'a pas
besoin de recommandation personnelle auprès de lui pour être le bienvenu
dans l'île: tous les sujets du roi d'Angleterre sont pour lui autant
d'amis; il est heureux de la présence d'Henri Percy, qui lui sera très
utile[270].
[268] Jean le Maingre, dit Boucicaut, plus tard maréchal de
France.
[269] Rymer, _Fœdera_, t. V, p. 777. Ces lettres devaient être
délivrées assez fréquemment, car on trouve qu'elles sont rédigées
d'après une formule uniforme, comme nos passeports. Voir celle
que Rymer donne encore t. VII, p. 337, année 1381. En novembre
1392, le comte de Derby (le futur Henri IV) se trouvait à Venise
et partait de là pour aller en Terre Sainte; il avait, pour la
république, des lettres d'Albert IV, duc d'Autriche, et le Grand
Conseil lui prêtait une galère pour faire son voyage. C'était
aussi de Venise qu'était parti pour la Palestine Thomas Mowbray,
duc de Norfolk, en février 1398-1399; il s'était présenté au
Sénat vénitien muni d'une lettre de Richard II. (_Calendar of
state papers relating to english affairs.... existing in
[various] libraries of Italy_, publié par Rawdon Brown, 1864,
etc., 8º, p. LXXXI.)
[270] _Historical papers from the northern registers_, édition
Raine, p. 425.
A l'idée du pèlerinage on associait pour une large part celle des
aventures qu'on allait avoir sur les lieux et tout du long de la route;
au besoin on les faisait naître, et le but religieux disparaissait alors
dans la foule des accidents profanes. Ainsi en 1402, de Werchin,
sénéchal de Hainaut, publie son projet de pèlerinage à Saint-Jacques
d'Espagne et son intention d'accepter le combat à armes courtoises contre
tout chevalier qui ne le détournera pas de sa route de plus de vingt
lieues. Il indique son itinéraire d'avance, afin qu'étant averti on se
prépare[271].
[271] _Chronique_ de Monstrelet, liv. I, chap. VIII.
C'est un peu avec des idées semblables qu'était parti pour
l'Orient, dans la première moitié du quatorzième siècle, le fameux
Jean de Mandeville ou le voyageur, quel que soit son véritable nom
qui nous a laissé les récits attribués à ce chevalier[272]. Cet
amusant écrivain était allé en Palestine à moitié pour se
sanctifier, à moitié pour connaître le monde et ses étrangetés et
pouvoir en parler, car beaucoup de gens, dit-il, se plaisent fort à
entendre décrire les merveilles de pays divers. S'il publie ses
impressions, c'est d'abord parce que foule de personnes aiment les
récits de la Terre Sainte et y trouvent grande consolation et
confort, et c'est aussi pour faire un _guide_, afin que les
petites caravanes dans le genre de la sienne et de celle de
Boucicaut profitent de son expérience. Il n'apporte certes pas
dans son ouvrage la précision des livres modernes, mais il ne
faut pas croire que ses idées sur la route à suivre soient si
déraisonnables. Ainsi, «pour aler droite voie» d'Angleterre en
Palestine, il conseille l'itinéraire suivant: France, Bourgogne,
Lombardie, Venise, Famagouste en Chypre, Jaffa, Jérusalem. Outre le
récit d'un voyage en Palestine qu'il semble avoir réellement
accompli, il donne la description d'une foule de pays peuplés par
des monstres imaginaires. Cette partie fantastique de son ouvrage
n'en diminua pas le succès, bien au contraire, mais moins confiants
que nos pères nous n'acceptons plus de bonne grâce aujourd'hui le
récit de tant de prodiges et nous jugeons même insuffisante pour
garantie de la bonne foi de l'auteur l'excuse qu'il nous donne.
«Chose de longe temps passé par le vewe tournet en obli et memorie
de homme ne poet mie tout tenir et comprehendre[273]».
[272] Les voyages appelés _Voyages de Mandeville_ ont été
sûrement écrits au quatorzième siècle, en français, puis ils ont
été traduits en latin et en anglais. La partie relative à
l'Egypte, à la Palestine et à la Syrie semble seule avoir pour
fondement un voyage véritable. L'article «Mandeville» par MM. E.
B. Nicholson et le colonel Yule dans la nouvelle édition de
l'_Encyclopædia Britannica_ (neuvième éd.) ainsi que la lettre de
M. E. B. Nicholson dans l'_Academy_ du 12 avril 1884 font
connaître le dernier état de la question.
[273] Ms. _Sloane_ 1464 (British Museum.)
Beaucoup de livres vinrent après le sien, plus détaillés encore et plus
pratiques. Tandis que le renouvellement des croisades paraissait de moins
en moins probable, le nombre des pèlerinages individuels allait
croissant. La parole du prêtre, qui ne pouvait plus arracher du sol des
nations entières, en détachait seulement par places de petits groupes
d'hommes pieux ou de coureurs d'aventures qui allaient visiter les lieux
saints à la faveur de l'esprit tolérant du Sarrasin. La plupart en effet
ne partaient plus pour combattre l'infidèle, mais pour lui demander
permission de voir Jérusalem. On trouve, au quinzième siècle, tout un
service de transports organisé à Venise à l'usage des pèlerins; il y a
des prix faits d'avance; on revend au retour sa couchette et ses
matelas[274]; bref, une foule d'usages se sont établis qui montrent la
fréquence de l'intercourse. Pour tous ces détails, l'Anglais en partance
n'avait qu'à consulter l'excellent manuel de son compatriote William
Wey[275], le meilleur qu'il y eût au quinzième siècle dans aucun pays, et
le plus pratique.
[274] On achetait cela près de l'église Saint-Marc et on avait le
tout pour 3 ducats, y compris les draps et les couvertures. Le
voyage fait, le vendeur vous reprenait ces objets pour un ducat
et demi: «Also when ye com to Venyse ye schal by a bedde by seynt
Markys cherche; ye schal have a fedyr bedde, a matres, too
pylwys, to peyre schetis and a qwylt, and ye schal pay iij
dokettis; and when ye com ayen, bryng the same bedde to the man
that ye bowt hit of and ye schal haue a dokete and halfe ayen,
thow hyt be broke and worne.» (_Itineraries of William Wey_, ut
infra.)
[275] _The Itineraries of William Wey, fellow of Eton College, to
Jerusalem, A. D. 1458 and A. D. 1462 and to Saint James of
Compostella A. D. 1456._ Londres, 1857, 4º, _Roxburghe Club_.
Dans son premier voyage, Wey partit de Venise avec une bande de
197 pèlerins, qui furent embarqués sur deux galères.
William Wey a déjà pour le voyageur toutes les attentions auxquelles nous
sommes aujourd'hui accoutumés; il compose des mnémotechnies de noms à
apprendre[276], un vocabulaire des mots grecs qu'il importe de savoir et
il donne à retenir les mêmes questions toutes faites que nos manuels
répètent encore dans une langue moins mélangée:
«Good morrow. -- _Calomare._
Welcome. -- _Calosertys._
Tel me the way. -- _Dixiximo strata._
Gyff me that. -- _Doys me tutt._
Woman haue ye goyd wyne? -- _Geneca esse calocrasse?_
Howe moche? -- _Posso?_»