Pèlerinages de circonstance à part, en temps ordinaire, chez les Anglais,

on allait plutôt à Notre-Dame de Walsingham, ou bien on louait des

chevaux à Southwark, avec relai à Rochester et on partait pour

Saint-Thomas de Cantorbéry. Cette route étant la grand'route du

continent, un service régulier de chevaux de louage avait été établi sur

son parcours; on payait douze pence de Southwark (Londres) à Rochester,

douze pence de Rochester à Cantorbéry, six pence de Cantorbéry à Douvres.

Les chevaux étaient marqués au fer rouge d'une manière bien apparente

pour que des voyageurs peu scrupuleux ne fussent pas tentés de quitter la

route et de s'approprier leurs montures[228]. Le sanctuaire de Notre-Dame

de Walsingham et celui de Saint-Thomas avaient une réputation

européenne[229]; riches et pauvres s'y présentaient en foule; Chaucer,

qui nous montre tous les rangs de la société confondus pendant le cours

d'un voyage saint, ne doit pas être taxé d'invraisemblance. La grande

majorité de ces pèlerins étaient sincères et de bonne foi: ils avaient

fait un vœu et venaient l'accomplir. Dans ces dispositions, le

chevalier, qui trouvait sur sa route un pèlerin comme lui-même, devait

être moins disposé que jamais à le traiter avec hauteur; du reste, si

les distances étaient grandes de classe à classe à cette époque, la

familiarité l'était plus encore. La distance a bien diminué aujourd'hui

et la familiarité aussi, comme par compensation. Le seigneur se sentait

assez au-dessus des gens du peuple pour ne pas craindre d'user avec eux,

à l'occasion, d'une sorte d'intimité joviale; aujourd'hui que les

supériorités de rang ont moins d'importance, chacun se montre plus

attentif et prend garde de ne pas franchir une limite qu'on ne voit

presque plus.

[228] Patente de Richard II, la dix-neuvième année de son règne,

en appendice dans l'essai de M. Karkeek, _Chaucer's schipman and

his barge «the Maudelayne»_, Chaucer society, Londres, 1884.

[229] Les étrangers, comme les Anglais, avaient une grande

vénération pour saint Thomas de Cantorbéry et allaient faire

offrande à sa châsse quand ils pouvaient. Le 3 août 1402, un

décret du sénat vénitien autorisa Lorenzo Contarini, capitaine

des galères vénitiennes en partance pour les Flandres, à visiter

cette châsse conformément à son vœu. Il devait le faire quand

les galères seraient à Sandwich, et aller et revenir en un jour,

n'ayant pas le droit de dormir hors de son vaisseau. (_Calendar

of state papers and mss. relating to english affairs existing in

the archives and collections of Venice and in other libraries of

northern Italy_; edited by Rawdon Brown, Londres, 1864, 8º, t.

I, p. 42.)

Arrivé au but du voyage, on priait; on priait avec ferveur, dans la

posture la plus humble. Un émoi religieux remplissait l'âme quand du fond

de la majestueuse allée des grands piliers de l'église, dans le demi-jour

coloré des nefs, on devinait du cœur, sans le bien voir encore des yeux,

le mystérieux objet qu'on était venu vénérer de si loin, au prix de tant

de fatigues. Si l'homme pratique, accouru au galop de son cheval pour

marchander avec le saint la faveur de Dieu, si l'émissaire envoyé pour

faire offrande au nom de son maître gardaient la paupière sèche et l'œil

brillant, des larmes jaillissaient sur les joues du pauvre et du simple

d'esprit; il goûtait pleinement l'émotion pieuse qu'il était venu

chercher, la paix du ciel descendait dans son cœur et il s'en allait

consolé.

Les partisans de Wyclif, les non-croyants étaient le petit nombre; ils

étaient poursuivis sévèrement et dans l'abjuration solennelle de leurs

hérésies, à laquelle on les réduisait d'ordinaire, mention expresse

était faite des saints pèlerinages. C'est ce que montre le serment

d'abjuration du lollard William Dynet de Nottingham; il s'engage, le

1er décembre 1395, devant l'archevêque d'York, «de ce jour en avant, à

vénérer les images, à leur faire des prières et des offrandes en

l'honneur des saints qu'elles représentent, et à ne jamais plus mépriser

les pèlerinages.» A la réforme seulement, le doute deviendra général, et,

du paysan au baron, tout le peuple s'assimilera des raisonnements comme

ceux de Latimer:

«Que pensez vous de ces images dont les unes ont meilleure renommée que

les autres, vers lesquelles on se rend au prix de tant de peines et de

fatigues corporelles, qu'on fréquente à si grands frais, qu'on recherche

et visite avec une telle confiance? que dites-vous de ces images si

fameuses, si nobles, si célèbres, dont il y a en Angleterre une variété

et un nombre si grands? Pensez-vous que cette préférence de telle

peinture à telle autre, d'une image à une autre image soit, non pas un

abus, mais la façon dont il convient d'user des images?» (Ap. 28.)

En attendant, on prie dévotement. La prière achevée chacun fait, en

proportion de sa fortune, une offrande au saint. Quand le roi, dans ses

perpétuelles allées et venues, se détournait pour visiter une châsse

vénérée, il était d'usage qu'il donnât sept shillings. Les ordonnances

d'Édouard II sur la tenue de sa maison font mention expresse de la

somme[230]. Ensuite on achetait, comme aujourd'hui, des médailles en

souvenir du lieu. Seulement elles étaient en étain ou en plomb et à jour,

un peu comme celles de Sainte-Anne d'Auray en Bretagne, mais plus

grosses. A Cantorbéry, elles représentaient saint Thomas; à

Saint-Jacques, des coquilles; à Amiens, la tête de saint Jean-Baptiste; à

Rome, le saint suaire qu'on appelait _Vernicle_[231]. On portait ces

souvenirs, dont les collections d'antiquités renferment encore des

spécimens, bien apparents, cousus sur sa poitrine ou à son chapeau. Le

chapeau du roi Louis XI en était toujours garni; on sait jusqu'où ce

prince poussait la vénération pour les reliques, les médailles et les

images: «Et véritablement, écrit son contemporain, Claude de Seyssel, sa

dévotion sembloit plus supersticieuse que religieuse. Car en quelque

ymage ou église de Dieu et des sainctz et mesmement de nostre dame qu'il

entendist que le peuple eust dévotion ouquel se fist quelque miracle, il

y alloit faire ses offrandes ou y envoyoit homme exprès. Il avoit au

surplus son chapeau tout plain d'ymages la plus part de plomb ou

d'estain, lesquelles à tous propos quant il lui venoit quelques

nouvelles bonnes ou mauvaises ou que sa fantaisie lui prenoit, il

baisoit, se ruant à genoulx quelque part qu'il se trouvast si

soubdainement quelque fois qu'il sembloit plus blessé d'entendement que

sage homme[232].»

[230] _Ordinance for the state of the wardrobe and the account

of_ _the household_, Juin 1323 (_King Edward II's household and

wardrobe ordinances_, Chaucer society, éd. Furnivall, 1876, p.

62.)

[231] L'auteur de la suite des _Canterbury Tales_ (commencement

du XVe siècle) montre les pèlerins, une fois arrivés à

Cantorbéry, achetant de ces sortes de médailles, _signys_ ou

_brochis_. C. Roach Smith en décrit plusieurs des treizième et

quatorzième siècles, et il en donne le dessin (_Journal of the

archæological association_, t. I, p. 200). Le pardonneur de

Chaucer avait un vernicle à son chapeau.

[232] _Les louenges du roy Louys XII de ce noms_, nouvellement

composées.... par maistre Claude de Seyssel, docteur en tous

droits, Paris, 1508, 4º.

De même que le roi Louis XI, les pèlerins de profession portaient en

grand nombre des images et des médailles sur leurs habits. Car, à côté du

pèlerin de circonstance qui venait faire offrande à telle ou telle châsse

en accomplissement d'un vœu et retournait ensuite reprendre le cours de

sa vie ordinaire, il y avait le pèlerin par état, le _palmer_ ou paumier,

dont l'existence entière se passait à voyager d'un sanctuaire à l'autre,

toujours en route et toujours mendiant. Le frère, le pardonneur et le

_palmer_ sont les trois types les plus curieux de la race religieuse

nomade, parce qu'ils n'ont guère d'équivalent de nos jours. Tous

n'avaient pas une vie également errante: le _palmer_, qui changeait

constamment de pays, dépassait les autres sur ce point. Comme le

pardonneur, il avait une grande expérience des choses et des hommes; il

avait beaucoup vu, mais à ce qu'il avait retenu se mêlait une foule

d'imaginations nées de son cerveau. Lui aussi avait à édifier la

multitude à qui il tendait la main, et les belles histoires dont il était

le héros ne devaient pas lui manquer, sous peine de mourir de faim;

c'était son gagne-pain; à force de répéter ses contes il finissait par y

croire à demi, puis tout à fait, et sa voix prenait dès lors cet accent

de vérité qui peut seul faire naître dans l'auditoire la conviction. Du

reste il venait de si loin qu'il avait pu voir bien des merveilles:

autour de nous, pensait-on, la vie coule sans prodiges et presque sans

accidents dans sa plate monotonie; mais on sait que dans les pays

lointains il en est tout différemment[233]. Et la meilleure preuve est

que nul de ceux qui ont entrepris le voyage ne déclare avoir été déçu,

bien au contraire; au surplus, le plaisir de les croire est assez

innocent et nous aurions tort de nous le refuser.

[233] Ces histoires des pèlerins et des voyageurs revenant de

pays étrangers, Chaucer les avaient bien souvent entendues; loin

d'y croire, il en avait ri. Pèlerins, matelots, messagers

rivalisaient de son temps dans leurs récits de merveilles

lointaines:

And, lord! this hous in alle tymes

Was ful of shipmen and pilgrimes,

With scrippes bret-ful of leseyngs,

Entremelled with tydynges,

And eke allone be hemselve,

O, many a thousand tymes twelve

Sangh I eke of these pardoners,

Currours and eke messangers,

With boystes crammed ful of lyes:

As ever vessel was with lyes.

(_House of Fame_, vers 1031.)

Ainsi raisonnait machinalement la foule qui écoutait et riait

quelquefois, mais le plus souvent se recueillait et demeurait attentive.

Le pèlerin était assez respecté pour vivre, et il avait soin, par le

récit de ses misères, de se rendre plus vénérable encore; les médailles

de plomb cousues à ses habits en grand nombre parlaient haut en sa

faveur, et l'on recevait bien un homme qui avait passé par Rome et par

Jérusalem et pouvait donner des nouvelles des «adorateurs» de Mahomet. Il

avait un sac suspendu au côté pour les provisions, et un bâton à la main;

au sommet du bâton, une pièce de métal avec une inscription appropriée,

comme par exemple la devise d'un anneau de bronze trouvé à Hitchin, une

croix et ces mots: «Hæc in tute dirigat iter»; qu'elle te conduise et te

protège dans ta route.[234]

[234] Voir le dessin de cet anneau dans le tome VIII du _Journal

of the archæological association_, p. 360. Le bâton ou bourdon et

le sac ou «écharpe» étaient les insignes notoires des pèlerins.

Dans le roman de _King Horn_, le héros rencontre sur sa route un

_palmer_, et, pour se déguiser, change d'habits avec lui; dans

cette transformation, l'auteur ne signale que les points

caractéristiques, c'est-à-dire le bâton et le sac:

Horn tok burdon and scrippe.

(_King Horn, with fragments of Floriz and Blauncheflur_, ed. by J.

R. Lumby, Early english text society, 1866, 8º.)

Mais, comme nous l'avons remarqué, la race errante tout entière était mal

vue des officiers du roi; ces allées et ces venues inquiétaient le

shériff. Nous savons que les ouvriers las de leur maître le quittaient

sous prétexte de pèlerinages lointains et déposaient sans scrupule le

bâton voyageur à la porte d'un nouveau maître qui les payait mieux. Les

faux pèlerins n'étaient pas plus rares que les faux pardonneurs et les

faux ermites; aussi sont-ils condamnés au repos, sous peine de prison,

par les mêmes statuts que les mendiants et les ouvriers errants. Il leur

faudra désormais, comme à ceux-ci, ordonne Richard en 1388[235], des

lettres de passe avec le sceau spécial confié à certains prud'hommes.

Sans cela, qu'on les arrête, à moins qu'ils ne soient infirmes et

incapables de travail, car il est évident alors qu'ils ne vont pas à

Walsingham par amour du vagabondage et que leur voyage a un but sérieux:

«Et qe de toutz ceux q'aillent en pilrinage, come mendinantz et sont

puissant de travailler, soit fait come les ditz servantz et laborers

s'ils n'eient lettres testimoniales de lor pilrinage desouz les sealx

avantditz.» Même sévérité quand il s'agit de passer la mer; il faudra se

munir de passeports en règle, et la prescription comprend «toutes manères

des gentz, si bien clercs come autres,» sous peine de confiscation de

tous les biens. Les réserves faites par le roi montrent que c'est à la

race nomade seule qu'il en veut, car il y a dispense pour les «seignurs

et autres grants persones del roialme», pour les «verrois et notables

marchantz» et enfin pour les «soldeours le roi».

[235] 12 Ric. II, chap. 7, _Statutes of the realm_.

Ce passeport ou «licence», cet «especial congié le roi» ne se délivre

qu'à certains ports fixés, qui sont: Londres, Sandwich, Douvres,

Southampton, Plymouth, Dartmouth, Bristol, Yarmouth, Saint-Botolph,

Kingston-upon-Hull, Newcastle-upon-Tyne et les ports du rivage en face de

l'Irlande. Des peines très sévères sont prescrites pour tous gardiens de

ports, inspecteurs, capitaines de navires, etc., qui se montreraient

négligents ou, à plus forte raison, favorables aux nomades. L'année

suivante, 1389, le roi ne permet plus aux pèlerins qui vont sur le

continent de s'embarquer autre part qu'à Douvres et à Plymouth. Pour

prendre la mer ailleurs, il leur faudra avoir un «especial congié du roi

mesmes[236].»

[236] _Rotuli parliamentorum_, 13 Rich. II, t. III, p. 275.

Mais l'attrait des pèlerinages lointains était grand: avec ou sans

lettres on passait la Manche; on arrivait à Calais et on s'arrêtait

quelque temps dans une «maison-Dieu» qui y avait été construite et que

les âmes pieuses avaient dotée de revenus «pur sustentation des pilrines

et autres poverez gentz repairantz au dite ville, pur eux reposer et

refresher[237].» On repartait, on se rendait à Boulogne pour implorer une

vierge miraculeuse dont une main subsiste encore, enfermée dans un

reliquaire. La statue elle-même fut jetée dans un puits par les

protestants en 1567; replacée sur l'autel en 1630, elle en fut arrachée

de nouveau à la révolution et brûlée; mais un fidèle sauva la main que

l'église de Notre-Dame conserve aujourd'hui. La commère voyageuse de

Chaucer, entre autres pélerinages, avait fait celui de Boulogne[238]. On

allait encore à Amiens vénérer une tête de saint Jean-Baptiste[239]; à

Rocamadour, prier une madone célèbre; en Espagne, saint Jacques.

Quelquefois on se rendait directement par mer, de Sandwich, de Bristol où

d'un autre port, jusqu'en Espagne. A en juger par la complainte d'un

pélerin qui nous est parvenue, on ne pouvait pas s'attendre à un grand

confort sur les bateaux: «Il ne faut pas penser à rire,--quand on va par

mer à Saint Jacques» écrit ce pélerin; on a le mal de mer; on est

bousculé par les marins, sous prétexte qu'on gène la manœuvre; les

remarques railleuses des hommes de mer sont pénibles à entendre:

«Certains, je pense, vont tousser et geindre--avant minuit» observe le

capitaine, et s'adressant au cuisinier: «Cuisinier, sers notre

dîner;--quant aux pèlerins, ils n'ont pas envie de manger!» Les pauvres

passagers s'ennuyent beaucoup: ils essayent de lire un livre sur leurs

genoux, mais à la longue ils voient trouble, grâce aux mouvements du

bateau. Les malades réclament du malvoisie chaud pour se réconforter.

«Ah! ma tête se fend,» crie l'un d'eux, et voici justement un matelot

facétieux qui vient hurler à leurs oreilles: «Courage, dans un instant

nous serons en pleine tempête!» Bref, ils étaient bien malheureux et

comme le narrateur le disait au début, ils n'avaient guère envie de rire.

(Ap. 29).

[237] Pétition des bourgeois de Calais, _ibidem_, t. III, page

500, 4 Henri IV, 1402.

[238] Lettre de M. J. W. Hales à l'_Academy_, Avril 1882.

[239] L'auteur des voyages connus sous le nom de _Voyages de

Mandeville_ avait vu la tête d'Amiens et fut bien surpris d'en

rencontrer une autre à Constantinople. Quelle est la vraie? se

demande-t-il: «I wot nere, but God knowethe: but in what wyse

that men worschippen it, the blessed seynt John holt him a payd.»

(Édition Halliwell; p. 108.)

Partout dans les sanctuaires vénérés, des ex-voto étaient suspendus; si,

en frappant avec des incantations appropriées une statuette de cire, on

pouvait vous faire grand mal, en plaçant votre image dans la chapelle

d'un saint, on pouvait vous faire gagner de grandes faveurs et

particulièrement vous guérir en cas de maladie[240]. A Rocamadour[241]

on voyait des tresses de cheveux de femmes: c'étaient, raconte le

chevalier de la Tour Landry, celles de «dames et de demoiselles qui

s'estoient lavées en vin et en autres choses que pures lessives, et pour

ce, elles ne peurent entrer en l'esglise jusques à tant que elles eurent

fait copper leurs tresses qui encore y sont[242].» Mais ce qui attirait

beaucoup aussi, c'étaient les indulgences.

[240] _Paston letters._ Lettre de Marguerite Paston du 20 sept.

1443.

[241] Rocamadour était bien connu des Anglais; voir la _Vision

concerning the Piers Plowman_ (édition Skeat), texte B, _passus

XII_, vers 37.

[242] _Le livre du chevalier de la Tour Landry pour

l'enseignement de ses filles_, éd. Montaiglon, 1854.

Elles étaient considérables, et l'imagination populaire en augmentait

encore l'étendue. Le pèlerin qui revenait de Rome et regagnait son foyer

en exagérait le nombre aussi volontiers que celui des merveilles qu'il

avait vues ou cru voir. Un pèlerin de cette sorte a laissé dans un court

poème ses impressions de voyage; c'était un Anglais du quatorzième siècle

qui revenait d'Italie ébloui par ses souvenirs. Sa verve n'est pas très

poétique, mais il faut tenir compte de son intention qui est seulement de

réunir des chiffres exacts: aussi, sans s'attarder à des descriptions

pittoresques, il ne nous donne que des renseignements précis. Sa forte

dévotion étroite ne lui a fait voir autre chose que des corps de martyrs

par milliers et il les énumère avec persévérance. Par milliers aussi se

comptent les années d'indulgences qu'il fait miroiter comme un appât aux

yeux de ses compatriotes. Mais avant tout il faut qu'il donne un abrégé

de l'histoire de Rome: c'est une cité dans laquelle vint d'abord

s'établir la duchesse de Troie avec ses deux fils, Romulus et Romulon,

qui depuis fondèrent la ville. La duchesse semble donc avoir choisi pour

s'y fixer une ville qui n'existait pas encore, inadvertance qu'il faut

pardonner au narrateur. Les habitants étaient païens au début, mais

Pierre et Paul «les rachetèrent, non à prix d'or ou d'argent ou de biens

terrestres, mais par leur chair et par leur sang.»

L'énumération des églises commence aussitôt et, pour chacune d'elles,

nous apprenons invariablement la quantité de reliques qu'elle renferme et

d'indulgences qui y sont attachées. Les bienfaits sont proportionnés aux

mérites: ainsi, quand on voit le _vernicle_, c'est-à-dire le saint suaire

qui a reçu l'image du Sauveur, on gagne trois mille ans d'indulgences si

on est de Rome, neuf mille si on vient du pays voisin; mais «à toi qui

viens de par delà la mer, douze mille années te sont réservées.» Quand on

entre à SS. Vitus et Modestus, le tiers de vos péchés vous sont remis. On

allume une chandelle et on descend dans les catacombes[243]:

«Il faut que tu prennes une chandelle allumée,--sans quoi tu seras dans

les ténèbres comme si c'était nuit.--Car sous la terre il faut

descendre;--tu ne vois plus clair ni devant ni derrière.--C'est là que

maintes gens s'enfuirent,--en péril de mort, pour se sauver,--et ils ont

souffert des peines dures et cruelles--afin de demeurer à jamais aux

cieux.»

[243] William Wey, au quinzième siècle, mentionne ainsi les

catacombes: «Item ibi est una spelunca nuncupata Sancti Kalixti

cimiterium, et qui eam pertransit cum devocione, illi indulgentur

omnia sua peccata. Et ibi multa corpora sanctorum sunt, que

nullus hominum numerare nequit nisi solus Deus.» (_The

itineraries of William Wey_, Roxburghe club, p. 147.) Wey, comme

l'auteur du poème, mentionne quelquefois des nombres prodigieux

de corps de martyrs; à l'église dite _Scala Celi_, «sunt ossa

sanctorum decem millia militum»; dans une seule partie de

Saint-Pierre de Rome, il y a «Petronella et xiij millia sanctorum

martirum».

Les corps des martyrs sont innombrables; il y en a quatre mille à

Sainte-Prudence, treize cents à Sainte-Praxède, sept mille à SS. Vitus et

Modestus. De temps en temps un nom fameux fait donner un aperçu

historique, tel que le récit de la fondation de Rome ou la vie abrégée de

Constantin:

In Mahoun was al his thouht.

«Il n'avait que Mahomet en tête.» Païen et lépreux, Constantin est

converti et guéri par le pape Silvestre. L'église Sainte-Marie-la-Ronde

portait jadis un autre nom: «Agrippa la fit construire--en l'honneur de

Sybile et de Neptune--.... il l'appela Panthéon.» Il y plaça tout en haut

une idole magnifique, en or, d'une forme particulière: «Elle avait la

tournure d'un chat,--il l'appelait Neptune[244].»

[244] Dans un autre texte du poème, publié par M. Furnivall en

1866 (_Political, religious and love poems_), on trouve plus de

détails sur cette idole; elle avait un chapeau ou couvercle de

cuivre qui fut arraché par le vent et emporté à la basilique de

Saint-Pierre.

Mais le pape Boniface pria l'empereur Julien de lui donner le Panthéon, à

quoi ce prince consentit, et le 1er novembre d'une certaine année, le

souverain pontife consacra l'édifice et le baptisa Sainte-Marie-la-Ronde.

Quant aux reliques, il n'y a pas un objet mentionné par l'Évangile qui

n'ait été retrouvé et qu'on ne puisse vénérer à Rome[245]. Ainsi on y

voit la table de la Cène, la verge d'Aaron, des fragments des pains et

des poissons multipliés, du foin de la crèche, un lange de l'Enfant Jésus

et plusieurs autres objets, dont l'un au moins est bien étrange.

Quelques-unes de ces reliques sont encore dans les mêmes églises, par

exemple le portrait de la Vierge par saint Luc, à Santa Maria

Maggiore[246], «Seinte Marie the Maiour»: ce n'est pas, au reste, d'après

le pèlerin, une peinture que saint Luc lui-même ait faite; il allait

l'exécuter et avait même préparé toutes ses couleurs, quand il trouva

subitement devant lui le portrait achevé de la main des anges. (Ap. 29.)

[245] William Wey (XVe siècle) dit de l'église de la

Sainte-Croix: «Item ibi sunt duo ciphi, unus plenus sanguine

Jhesu Christi, et alter plenus lacte beate Marie Virginis.»

(_Itineraries_, p. 146.) Ceux qui boivent aux trois fontaines qui

jaillirent à la mort de saint Paul sont guéris de toutes les

maladies; ceux qui visitent l'église de Sainte-Marie de

l'Annonciation ne seront jamais frappés de la foudre; à l'église

Sainte-Viviane il y a «herba crescens quam ipsa plantavit et

valet contra caducum morbum». (_Ibidem_, pp. 145-147.)

[246] Dans la chapelle Borghèse.

C'est ainsi que le voyageur racontait ses souvenirs, et ce petit poème

est un raccourci des discours qu'il tenait à ses compatriotes. L'envie de

partir à leur tour leur venait aussi, et ceux qui restaient au village

s'associaient de cœur à l'œuvre du pèlerin, et aussi de fait en lui

donnant un secours. Sur sa route il était traité de même par les

personnes pieuses, et c'est grâce à ces coutumes que de pauvres gens

pouvaient accomplir des pèlerinages lointains. Les règlements de beaucoup

de guilds prévoyaient le cas où un membre de la confrérie partirait ainsi

pour remplir un vœu. Afin de prendre part à ses mérites, tous les

«frères et sœurs» l'accompagnaient hors de la ville et, lui faisant

leurs adieux, lui remettaient quelque argent; ils regardaient leur ami

s'éloigner de son pas mesuré, commençant un voyage qui devait se

prolonger pendant des mois à travers maint pays, quelquefois pendant des

années. On retournait vers la ville, et les plus âgés qui connaissaient

le monde disaient sans doute quelles étranges choses leur compagnon

verrait sur ces terres lointaines et quels sujets de continuelle

édification il rencontrerait sur sa route.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 13 / 19 段