En France à la même époque, le sage roi Charles V eut un jour la

curiosité de visiter l'armoire de la Sainte-Chapelle où étaient les

reliques de la passion. Il y trouva une ampoule avec une inscription en

latin et en grec indiquant que le contenu était un peu du sang de

Jésus-Christ. «Adont, raconte Christine de Pisan, ycelluy sage roy, pour

cause que aucuns docteurs ont voulu dire que, au jour que Nostre Seigneur

ressuscita, ne laissa sur terre quelconques choses de son digne corps

que tout ne fust retourné en luy, volt sur ce scavoir et enquérir par

l'opinion de ses sages, philozophes natureuls et théologiens, se estre

pouoit vray que sur terre eust du propre pur sang de Jhesu-Crist.

Colacion fu faicte par les dicts sages assemblez sus ceste matière; la

dicte ampolle veue et visitée à grant révérance et solemnité de

luminaire, en laquelle, quant on la penchoit ou baissoit, on véoit

clerement la liqueur du sang vermeil couler au long aussi fraiz comme

s'il n'eust que trois ou quatre jours qu'il eust esté seignez: la quelle

chose n'est mie sanz grant merveille, considéré le long temps de la

passion.--Et ces choses scay-je certainement par la relacion de mon père,

qui, comme philozophe serviteur et conseillier dudit prince fu à celle

colacion.»

Après cet examen fait à grande «solemnité de luminaire», les docteurs se

déclarèrent pour l'authenticité du miracle: lequel n'était en réalité pas

plus surprenant que celui de la cathédrale de Naples où l'on voit,

aujourd'hui encore, se liquéfier, plusieurs fois par an, le sang du

patron de la ville[209].

[209] _Le livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles_,

éd. Michaut, Paris, 1836, 2 vol. 8º, t. I, p. 633, ch. XXXIII.

Les pardonneurs vivaient joyeusement; certes, après une journée bien

remplie, ils devaient être à l'auberge de gais compagnons. La pensée de

la multitude de péchés qu'ils avaient remis, d'excommunications qu'ils

avaient levées, de peines qu'ils avaient commuées, eux simples vagabonds

menacés de potence, la conscience de leur impunité, la singularité de

leur existence, la triomphante réussite de ces folles harangues qui leur

donnaient la clef du ciel, devaient faire monter à leur cœur des

bouffées incroyables de grosse joie brutale. Leur tête remplie

d'anecdotes leur fournissait la matière d'interminables bavardages où le

sacré et le profane, la grossièreté native et la dévotion d'emprunt,

l'homme réel et l'homme factice, se rencontraient brusquement au bruit

des brocs et des écuelles qui se heurtaient sur la table. Voyez à la

marge d'un vieux psautier[210] la sèche figure de maître Renard, crosse

entre les pattes, mitre en tête; il fait un sermon à la foule ébahie des

canards et des oies de la basse-cour. Le geste est plein d'onction, mais

l'œil abrité par le poil fauve a un éclat cruel qui devrait faire

prévoir la péroraison. Mais non, la basse cour glousse dévotement et ne

se doute de rien; malheur aux canards quand la mitre sera tombée: «et tu

Domine, deridebis eos», dit le psalmiste précisément à cet endroit.

Quelle connaissance singulière du cœur humain devaient avoir de tels

individus et quelles expériences curieuses ils devaient faire chaque

jour! jamais êtres plus indignes ne s'étaient parés de pouvoirs

surnaturels plus grands. Il rit, le monstre difforme, accroupi au chevet

de la cathédrale; il grimace hideusement sur son piédestal aérien. Et

dans l'espace, jusqu'aux nuages, montent les flèches à jour; les

aiguilles ciselées se détachent en dentelle sur le ciel, les saints font,

sous le porche, leur prière éternelle, les cloches envoient leurs volées

dans l'air et les âmes sont saisies, comme d'un frisson, de ce

tremblement mystérieux que le sublime fait éprouver. Il rit: les cœurs

se croyaient purifiés; mais il a vu leurs plaies hideuses, une main

puissante les élargira; la bordure des toits touche aux nuages; mais son

regard plonge dans la lucarne, il voit une poutre qui cède, les ais

vermoulus qui craquent et tout un peuple d'êtres obscurs qui poursuivent

lentement dans les combles leur travail séculaire de démolition: il rit

et grimace hideusement.

[210] Psautier de la reine Marie (commencement du quatorzième

siècle), ms. 2. B VII, au British Museum. Cette allégorie était

un sujet favori parmi les miniaturistes et on la retrouve dans

beaucoup d'autres mss.

Au fond de sa taverne le pardonneur est encore assis. C'est Chaucer qui

entre, c'est le chevalier, c'est l'écuyer, c'est le frère, c'est l'hôte,

vieilles connaissances. Nous sommes entre nous, on peut parler sans

crainte, la bière mousseuse rend les cœurs expansifs, et voilà les

replis secrets de cette âme tortueuse qui se déroulent à la vue: c'est le

résumé de toute une vie qu'il nous donne, la théorie de son existence, la

clef de tous ses secrets. Qu'importe sa franchise? il sait qu'elle ne

peut pas lui nuire; vingt fois l'évêque a mis à jour ses pratiques, et la

foule s'est toujours attroupée autour de lui. Et ses compagnons, qui

sait, ses compagnons plus éclairés, à qui il fait voir les ressorts

cachés de l'automate, qui sait si demain ils la croiront sans vie? leur

mémoire, leur raison le leur diront et leur cœur doutera encore. Si

l'habitude fait la moitié des croyances, la leur est enracinée, combien

plus celle de la foule! Et le pardonneur aussi, pensez-vous qu'il voie

toujours clairement ce qu'il est, croyez-vous que son scepticisme soit

absolu? lui pour qui rien n'est saint et dont l'existence même est une

dérision perpétuelle des choses sacrées, il a aussi ses heures de crainte

et de terreur, il tremble devant cette puissance formidable qu'il a dit

tenir entre ses mains et dont il a fait un ridicule jouet; lui ne l'a

pas, mais d'autres la possèdent, pense-t-il, et il hésite: le monstre se

regarde et il a peur.

Elle était facile à diriger dans le sens du merveilleux, la croyance

populaire. Les règlements défendent de faire apparaître des larves ou des

revenants dans ces longues veillées qu'on passait autour des cadavres, et

on essaie de désobéir, on croit le faire. En présence de l'horrible il se

produisait dans les cœurs une réaction étrange, on sentait passer comme

un vent de folie qui prédisposait à tout voir et à tout croire, une

gaieté nerveuse et diabolique s'emparait des êtres, et les danses et les

jeux lascifs s'organisaient. On dansait dans les cimetières pendant ces

nuits de deuil qui précédaient les fêtes, et on dansait aussi pendant la

veillée des morts. Le concile d'York en 1367 défend «ces jeux coupables

et ces folies et toutes ces coutumes perverses... qui transforment une

maison de larmes et de prières en une maison de rire et d'excès». Le

concile de Londres en 1342 prohibait de même «les coutumes

superstitieuses qui font négliger la prière et tenir en pareil lieu des

réunions illicites et indécentes[211]». La guild des pèlerins de Ludlow

permet à ses membres d'aller aux veillées des morts, pourvu qu'ils

s'abstiennent de susciter des apparitions et de tous jeux

déshonnêtes[212]. Quant aux sorcières de profession, elles allaient au

bûcher, comme cela arriva, à cette époque, à Pétronille de Meath,

convaincue d'avoir fabriqué des poudres avec «des araignées et des vers

noirs, pareils à des scorpions, en y mêlant une certaine herbe appelée

mille-feuilles et d'autres herbes et vers détestables[213]». Elle avait

fait aussi de telles incantations que «le visage de certaines femmes

semblait cornu comme des têtes de chèvres»; aussi elle eut sa juste

punition: «on la brûla devant une multitude immense de peuple avec tout

le cérémonial usité.» Des faits pareils peuvent seuls expliquer

l'existence du pardonneur.

[211] Labbe, _Sacrosancta concilia_, édition de Florence, t. XXV,

col. 1177, et t. XXVI, col. 462. En 1419, Henri Chicheley,

archevêque de Cantorbéry, prescrit des prières publiques, des

litanies et des processions pour protéger le roi d'Angleterre et

son armée contre les opérations néfastes des magiciens (Wilkins,

_Concilia Magnæ Britanniæ_, t. III, p. 393).

[212] «Si masculus quisquam voluerit, ut est moris, ejusdem

defuncti vel defuncte nocturnis vigiliis interesse, hoc fieri

permittatur, dumtamen nec monstra larvarum inducere, nec corporis

vel fame sue ludibria, nec ludos alios inhonestos presumat

aliqualiter attemptare.» (Toulmin Smith, _English gilds, the

original ordinances_, etc., p. 194).

[213] «.... Araneis et aliis vermibus nigris ad modum scorpionum,

cum quadam herba quæ dicitur millefolium et aliis herbis et

vermibus detestabilibus.» (_The proceedings against Dame Alice

Kyteler_, 1324; édition Wright, 1843, 4º, Camden Society.)

Ajoutez que la recherche de la pierre philosophale était l'occupation

constante de beaucoup de docteurs redoutés; tout le monde n'avait pas ce

clair bon sens, cette verve facile, cette souveraine bonne humeur et

aussi cet esprit pénétrant qui permettent à Chaucer de nous dévoiler en

riant les mystères de l'alchimiste. Il secoue tous les alambics et toutes

les cornues et dans ces appareils aux formes bizarres, qui effraient

l'imagination, il nous fait voir non pas le lingot de métal pur

nouvellement créé, mais le mélange préparé d'avance par l'imposteur[214].

On attribuait aux plantes et aux pierres des vertus surnaturelles; les

contemporains renchérissaient sur les inventions antiques en les

rajeunissant. Gower croit bien faire en intercalant dans un poème d'amour

tout ce qu'il sait sur la constitution du monde et les vertus des

choses[215]; chez les véritables savants, la masse des indications

fabuleuses remplit des volumes. Barthélemi de Glanville, dont l'ouvrage

est une encyclopédie des connaissances scientifiques au quatorzième

siècle, rappelle que le diamant détruit l'effet du venin et des

incantations magiques et rend manifeste la peur de quiconque en porte; la

topaze empêche les morts subites, etc.[216].

[214] _The chanounes yemannes tale._

[215] Tout le livre VII de sa _Confessio amantis_ est consacré à

l'exposition d'un système du monde et à la description de la

nature intime des êtres et des substances qu'il est difficile de

connaître. Le _Roman de la rose_ n'est pas moins explicite sur

ces matières (confession de _Nature_ à _Genius_).

[216] _De proprietatibus rerum_, liv. XVI.

Quand on songe à tant de vaines croyances qui embarrassaient les cerveaux

d'alors, il est difficile de ne pas se rappeler, et avec un grand

sentiment de plaisir, que dans un âge qui n'était nullement exempt de ces

faiblesses, personne ne les a condamnées avec plus d'éloquence que notre

Molière: «Sans parler du reste, jamais, dit-il, il n'a été en ma

puissance de concevoir comme on trouve écrit dans le ciel jusqu'aux plus

petites particularités de la fortune du moindre homme. Quel rapport, quel

commerce, quelle correspondance peut-il y avoir entre nous et des globes

éloignés de notre terre d'une distance si effroyable? et d'où cette belle

science enfin peut-elle être venue aux hommes? Quel dieu l'a révélée? ou

quelle expérience l'a pu former de l'observation de ce grand nombre

d'astres qu'on n'a pu voir encore deux fois dans la même disposition?»

Peine et éloquence perdues, il y aura toujours des Timoclès pour

observer, d'un air sage: «Je suis assez incrédule pour quantité de

choses, mais pour ce qui est de l'astrologie, il n'y a rien de plus sûr

et de plus constant que le succès des horoscopes qu'elle tire[217].»

[217] _Les amants magnifiques._

De même s'évanouissaient en fumée les tempêtes que Chaucer, Langland et

Wyclif suscitaient contre les pardonneurs hypocrites de leur temps.

CHAPITRE V

LES PÈLERINAGES ET LES PÈLERINS

Les pèlerinages pieux et les pèlerinages politiques.--Les corps

des rebelles suppliciés par ordre du roi font des miracles.--La

foule se presse à leurs tombeaux.--Indignation du roi.

Lieux de pèlerinage en Angleterre.--Mélange des classes sociales

dans les bandes de pèlerins.--Les médailles, les bâtons.--Le

retour, les histoires édifiantes.--Le pèlerin de circonstance et

le pèlerin par profession.--Le faux pèlerin.

Lieux de pèlerinage sur le continent (France, Espagne,

Italie).--Les passeports.--Indulgences attachées aux châsses des

saints.--Manuel des indulgences à l'usage des pèlerins.--Comment

les pèlerins vivaient en route.--Les pèlerinages par procuration.

Les pèlerinages en Palestine.--La dévotion, la curiosité et le

goût des aventures.--Les troupes armées de pèlerins.--Les guides

du voyageur en Palestine.--Le guide attribué à Mandeville et le

guide de William Wey.

Malgré le talent des médecins, des devins même et des sorciers, il y

avait des maladies qui résistaient aux meilleurs remèdes, et alors on

promettait d'aller en pèlerinage ou on s'y faisait porter pour demander

sa guérison. Les pèlerinages étaient incessants; on s'y rendait pour

satisfaire à un vœu comme en cas de maladie, ou simplement en expiation

de ses péchés[218]. On allait prier saint Thomas de Cantorbéry ou

Notre-Dame de Walsingham. On allait aussi au tombeau de l'égoïste comte

de Lancastre[219] dont la passion populaire avait fait un saint. La foule

se pressait, par esprit de contradiction, à Pontefract où le rebelle

avait été décapité, et les pèlerins devenaient chaque jour plus nombreux,

au grand scandale de l'archevêque d'York. Une lettre de ce prélat montre

l'inutilité des prohibitions; la pensée du semblant de persécution des

croyants organisée par un archevêque excite le zèle et la dévotion; on

imagine plaire au martyr en se laissant martyriser un peu soi-même.

Aussi, en attendant la canonisation, il se forme près de la tombe des

assemblées si nombreuses et si tumultueuses qu'on y signale «des

homicides et des blessures mortelles... et que des dangers plus grands

encore et sans doute fort imminents sont à redouter[220].» Cela se

passait l'année même qui avait suivi l'exécution du comte; il est

enjoint à l'official d'empêcher à tout prix ces réunions et de les

disperser, en attendant que le pape prononce; mais les rassemblements

persistent et Henri de Lancastre écrit en 1327 à l'archevêque d'York pour

le prier d'en référer au souverain pontife et de «tesmoigner la fame des

miracles que Dieu ouvre por nostre tres chere seigneur et frère[221].» En

1338, un épicier de Londres vend un hanap de bois (mazer) orné d'une

«image de _saint Thomas de Lancastre_[222].» Humphrey de Bohun, comte de

Hereford et d'Essex, mort en 1361, lègue de l'argent à des gens pieux qui

feront divers pèlerinages pour son compte, et il recommande notamment

qu'on loue «un bon home et loial,» chargé d'aller à «Pountfreyt et offrir

illoeques à la toumbe Thomas, jadys counte de Lancastre, 40 s.[223]»

Faire du rebelle un saint était le moyen le plus énergique de protester

contre le roi, et le peuple ne manquait guère cette occasion lorsqu'il

était gouverné par certains rois. Henri III, en 1266, est obligé de

défendre que Simon de Montfort soit considéré comme saint; or Simon était

mort excommunié, ainsi que le représentaient au roi les évêques et barons

auteurs des pétitions comprises dans le _Dictum de Kenilworth_[224]; il

avait donc peu de chances d'être canonisé. Mais cela n'empêchait pas de

composer en son honneur des hymnes latines, en petits vers, comme pour un

saint[225].

[218] Les confesseurs donnaient fréquemment comme pénitence un

pèlerinage à faire, et prescrivaient parfois qu'on voyageat soit

nu-pieds soit en chemise, sinon même tout à fait nu: «Comune

penaunce,» dit, dans son grand sermon, le _parson_ de Chaucer,

«is that prestes enjoynen men comunly in certeyn caas, as for to

goon peradventure naked in pilgrimage or barfot,» (_Works_, éd.

Morris, t. III, p. 266.)

[219] Cousin d'Édouard II, exécuté en 1322. Froissart, n'a aucun

doute sur l'authenticité de ses miracles: «.... le comte de

Lancastre qui moult étoit bon homme et saint, et fit depuis assez

de beaux miracles au lieu où il fut décolé.» (1re partie, liv.

I, chap. V.) Le corps de Charles de Blois fait aussi des miracles

et Froissart imagine qu'Urbain V le canonisa: «lequel corps de

lui sanctifia par la grâce de Dieu, et l'appelle-t-on saint

Charles; et l'approuva et canonisa le pape Urbain Ve, qui

régnait pour le temps; car il faisoit et fait encore au pays de

Bretagne plusieurs miracles tous les jours.» (Liv. I, part. 2,

chap. CXCI.)

[220] «.... Non absque homicidiis aliisque lætalibus

verberibus.... et de majoribus periculis verisimiliter

imminentibus multipliciter formidatur....» (Année 1323.

_Historical papers from the northern registers_; édition Raine,

p. 340).

[221] L'archevêque écrit en effet dans ce sens au pape (Jean

XXII), le 24 février 1327 (_Historical papers from the northern

registers_, p. 340.)

[222] _Memorials of London_, Riley, 1868, 8º, p. 203.

L'influence miraculeuse du même Thomas de Lancastre est constatée

encore par l'auteur contemporain des _Croniques de London_

(Camden Society, p. 46) et par beaucoup d'autres.

[223] On avait construit une chapelle sur la «mountaigne» où le

comte avait été décapité. Les offrandes que les pèlerins y

apportaient furent, en 1334, le sujet d'un curieux démêlé entre

le prieur et le couvent de Pontefract, d'une part, et le seigneur

de Wake, d'autre part, lequel seigneur avait «occupé la dite

chapele et les offrandes illukes venauntz, et [avoit] pris les

clefs devers lui.» Le prieur et le couvent, dans une pétition au

parlement, réclament l'«administration de ces offrandes», comme

«choses espirituels deinz lour paroche et apendauntz à lour

église». (_Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 84.)

[224] «Ne.... pro sancto vel justo reputetur, cum in

excommunicatione sit defunctus, sicut sancta tenet ecclesia.»

_Dictum de Kenilworth_; _Select charters_, publiées par Stubbs,

1870, p. 410.

[225] Salve Symon Montis Fortis,

Tocius flos milicie,

Duras penas passus mortis,

Protector gentis Anglie.

. . . . . . . . . . . . . .

«Ora pro nobis, beate Symon, ut digni efficiamur promissionibus

Christi.» Hymne composée peu après la mort de Simon, et citée en

note de la p. 48, t. II de l'_History of English poetry_ de

Wharton, édition Hazlitt, 1871, 4 vol. 8º.

Le rebelle était à peine mort que le sentiment populaire, souvent

défavorable au héros pendant sa vie, ne reconnaissait plus en lui qu'un

révolté contre l'ennemi commun, et par sympathie lui assignait sa place

au ciel. La révolte active brusquement interrompue par un supplice se

perpétuait ainsi à l'état latent et tout le monde venait voir Dieu

lui-même prendre le parti des opprimés et proclamer l'injustice du roi en

faisant des miracles sur le tombeau du condamné. Le souverain se

défendait comme il pouvait, il dispersait les attroupements et prohibait

les miracles. Ainsi Édouard II, en 1323, écrit «à ses fidèles Jean de

Stonore et Jean de Bousser[226]», prescrivant une enquête qui sera suivie

de mesures plus graves. Il leur rappelle que, «il y a peu de temps, Henri

de Montfort et Henri de Wylynton, ennemis du roi et rebelles, sur l'avis

de la cour royale, ont été écartelés et pendus à Bristol, et il avait été

décidé que leurs corps, aussi longtemps qu'il en resterait quelque chose,

demeureraient attachés au gibet, pour que d'autres s'abstinssent de

crimes et de méfaits pareils contre le roi.» De ces restes sanglants et

mutilés, par une protestation violente, le peuple a fait des reliques et

les entoure avec respect. Reginald de Montford, Guillaume de Clyf,

Guillaume Courtois et Jean son frère et quelques autres, pour rendre le

roi odieux au peuple, ont organisé sur les lieux où les corps de ces

ennemis et rebelles sont encore suspendus, de faux miracles.

[226] Rymer, _Fœdera_, édition de 1704, t. IV, p. 20.

Il fallait sévir de tous les côtés à la fois; pendant qu'on vénérait les

cadavres des suppliciés de Bristol, la seule image de Thomas de Lancastre

dans la cathédrale de Londres attirait une foule de pèlerins et faisait

aussi des miracles. Cette même année 1323, Edouard II écrit avec une

grande irritation à l'évêque:

«Il est venu à nos oreilles (et cela nous est très désagréable) que

beaucoup de personnes appartenant au peuple de Dieu confié à votre

garde, victimes d'une duperie infernale, s'approchaient dans leur folie

d'un panneau placé dans votre église de Saint-Paul où se trouvent des

statues ou des images peintes et notamment celle de Thomas, jadis comte

de Lancastre, rebelle, notre ennemi. Sans aucune autorisation de l'Église

romaine, ces gens vénèrent et adorent cette image et affirment qu'il se

fait là des miracles: ce qui est un opprobre pour toute l'Église, une

honte pour nous et pour vous, un danger manifeste pour les âmes du peuple

susdit et un exemple dangereux[227].»

[227] _Fœdera_, t. XIV, p. 1033. A peine Édouard III était-il

monté sur le trône que les communes demandèrent la canonisation

de Thomas de Lancastre (Pétition au parlement, 1 Ed. III, année

1326-7; _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 7).

L'évêque le sait, continue le roi, et encourage en secret ces pratiques,

sans autre motif que de profiter des offrandes, «ce dont, ajoute Édouard

II, nous sommes affligés profondément.» Suivent les prohibitions

habituelles.

C'étaient là des pèlerinages de circonstance. Il y en avait d'autres que

la réputation de sainteté d'un mort, et non son ancienne influence

politique, mettaient aussi en faveur pour quelque temps. Pendant des

années on vint en foule visiter la tombe de Richard Rolle, ermite

d'Hampole, mort en 1349, sans attendre bien entendu que ce solitaire eut

été canonisé, car il ne le fut jamais. Parfois les couvents qui n'avaient

ni reliques, ni corps de saints illustres pour attirer les pèlerins, ni

aubépine merveilleuse comme celle de Glastonbury, faisaient fabriquer par

un artiste pieux une image digne d'attention; elle était inaugurée avec

solennité et on cherchait ensuite à la mettre en renom par tous les

moyens permis. Thomas de Burton, abbé de Meaux, près Beverley, raconte

dans la chronique qu'il rédigea lui-même, à la fin du quatorzième siècle,

des événements intéressant son riche monastère, un fait de ce genre, des

plus remarquables. L'abbé Hugues de Leven, un de ses prédécesseurs,

avait, dans la première moitié du siècle, commandé pour le chœur de la

chapelle un nouveau crucifix. «Et l'artiste ne travaillait à aucune

partie belle et importante de son ouvrage, si ce n'est les vendredis, et

en jeûnant au pain et à l'eau. Et il avait sous les yeux pendant tout le

temps un homme nu, et il s'appliquait à donner à son crucifix la beauté

du modèle. Par le moyen de ce crucifix, le Tout-Puissant fit des miracles

manifestes, continuellement. On pensa alors que si l'accès jusqu'à ce

crucifix était permis aux femmes, la dévotion commune en serait augmentée

et de grands avantages en résulteraient pour notre monastère. Sur quoi

l'abbé de Cîteaux, à notre requête, nous accorda la licence de laisser

les hommes et les femmes honnêtes approcher dudit crucifix: pourvu

toutefois que les femmes n'entrassent pas dans le cloître, le dortoir et

les autres parties du monastère.... Mais, profitant de cette licence,

pour notre malheur, les femmes se sont mises à venir en nombre à ce

crucifix, bien qu'en elles la dévotion soit refroidie et qu'elles ne se

présentent que pour regarder l'église. Elles ne servent qu'à augmenter

notre dépense par l'obligation où nous sommes de les recevoir.»

Cette plainte naïve est intéressante à bien des points de vue; elle

montre sans détours comment on s'y prenait pour mettre en faveur tel ou

tel sanctuaire auprès des pèlerins: dans le cas présent, l'effort tenté

ne réussit pas, les prodiges ne semblent pas avoir répondu à l'attente et

on ne vint plus que par curiosité visiter l'église du couvent. Au point

de vue artistique, le fait est plus important encore, car c'est là le

plus ancien exemple de sculpture d'après le modèle vivant, d'après le nu,

qu'on ait en Angleterre, exemple très digne de remarque.

Un autre essai du même genre, pour populariser une chapelle, avait été

expérimenté dans l'église paroissiale de Foston (1313); mais l'archevêque

d'York, William Grenefeld, s'était scandalisé d'un tel abus et par une

belle lettre pleine de sens, il avait mis fin au «grand concours de gens

simples qui venaient visiter une certaine image de la Sainte Vierge

placée récemment dans l'église, comme si cette image avait quelque chose

de plus divin qu'aucune de ses pareilles....» (Ap. 27.)

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 12 / 19 段