cependant perdu toute action sur le peuple. Henri IV, de la maison de
Lancastre, usurpe le trône et il trouve bientôt qu'il doit compter avec
les frères mineurs. Bon nombre d'entre eux se sont indignés de son
entreprise, et prêchent dans le pays, pendant les premières années du
règne, que Richard II vit encore et qu'il est le véritable roi. Henri IV
les fait emprisonner; l'un d'eux amené en sa présence lui reproche
violemment la déposition de Richard: «Mais je n'ai pas usurpé la
couronne, j'ai été élu,» dit le roi.--«L'élection est nulle si le roi
légitime est vivant; s'il est mort, il est mort par toi; s'il est mort
par toi, tu ne peux avoir aucun titre au trône!»--«Par ma tête, cria le
prince, je ferai trancher la tienne!»
On conseilla aux accusés de s'en remettre à la clémence du loi; ils
refusèrent et demandèrent à être jugés régulièrement par un jury. On ne
put trouver ni dans la cité, ni dans Holborn, personne qui consentît à
siéger comme juré; on dut aller chercher pour cet office des habitants de
Highgate et d'Islington. Ceux-ci déclarèrent les frères coupables; ces
malheureux furent traînés à Tyburn, pendus, puis décapités, et leurs
têtes furent placées sur le pont de Londres (1402). Le couvent reçut la
permission de recueillir les restes des suppliciés et de les enterrer en
lieu saint. Les jurés d'Islington et de Highgate vinrent en pleurant chez
les Franciscains implorer leur pardon pour un verdict dont ils se
repentaient. Pendant plusieurs années, malgré ces supplices, des frères
continuèrent à prêcher en province en faveur de Richard II et à soutenir
qu'il vivait encore, bien que Henri IV ait eu soin de faire faire dans
Londres une exhibition publique du cadavre de ce prince[195].
[195] _Eulogium historiarum_, édition Haydon, Collection du
Maître des rôles, Londres, 1858, 3 vol. 8º, t. III, p. 391,
année 1402.
Au quinzième siècle cependant, la réputation des frères ne fit
qu'empirer. Les abus dont ils sont la vivante personnification comptent
parmi les plus graves de ceux qui vont donner tant d'adhérents à Luther.
S'il reste dans leurs rangs des gens qui savent mourir, comme cet
infortuné frère Forest qui fut suspendu vivant par des chaînes au-dessus
d'un feu de bois et rôti lentement pendant que l'évêque réformé Latimer
lui adressait «de pieuses exhortations[196]» pour le forcer à se repentir
(1538), la masse des représentants de leur ordre demeure l'objet du
mépris universel. C'est un des rares points sur lesquels il arrive, par
accident, aux catholiques et aux protestants de tomber d'accord. Sir
Thomas More, décapité pour la foi catholique, avait parlé des frères sur
le même ton que son adversaire Tyndal, étranglé pour la foi protestante.
Ils ne sont à ses yeux que de dangereux vagabonds. Il raconte, dans son
_Utopie_, la dispute d'un frère et d'un bouffon sur la question du
paupérisme. «Jamais, dit le frère, vous ne vous débarrasserez des
mendiants, à moins que vous ne fassiez encore quelque édit sur nous
autres frères.--Eh bien! dit le bouffon, c'est déjà fait; le cardinal a
rendu un très bon arrêt à votre sujet quand il a décrété que tous les
vagabonds seraient saisis et contraints à travailler: car vous êtes les
plus francs vagabonds qui soient au monde.» (Ap. 25.) La plaisanterie
n'est pas légère; Sir Thomas More, malgré sa réputation d'esprit, ne sut
pas souvent mieux faire. Le point à noter est cette renommée qui devient
de plus en plus mauvaise, grâce aux tournées intéressées, renouvelées
sans cesse dans les fermes et les villages, non plus pour secourir les
pauvres gens, mais pour leur demander au contraire une part de ce qu'ils
ont; il faut noter encore cette assimilation qui se fait dans l'esprit du
chancelier entre le frère mendiant et le vagabond vulgaire sans feu ni
lieu.
[196] Holinshed, _Chronicles_, Londres, 1587, 5 vol. fol., t.
III, p. 945. Ce frère avait refusé le serment de suprématie.
CHAPITRE IV
LES PARDONNEURS
Les indulgences.--Portrait du pardonneur par un poète.--Portrait
par un pape.--Les faux et les vrais pardonneurs.--Les
associations illicites.
Le trafic du mérite des saints.--Les reliques.--Impuissance de la
cour papale à réformer ces abus.--L'âme du pardonneur.--Par quels
moyens il en impose à la foule.--Le merveilleux et les croyances
populaires.
Indulgence, au début, signifiait simplement commutation de peine. Les
pénitences infligées pour les péchés commis étaient longues: il fallait
jeûner et se mortifier pendant des mois et des années. On permit aux
fidèles de transformer ces interminables châtiments en des expiations
plus courtes. Ainsi un clerc pouvait échanger un an de pénitence contre
trois mille coups de fouet, avec récitation d'un psaume à chaque
centaine[197]. Les laïques, qui en avaient le choix, préféraient
fréquemment un payement en argent, et ces sommes étaient en général bien
employées. Nous les avons vues servir à l'entretien des ponts et des
routes; on les utilisait aussi en reconstruisant les églises, en
secourant les malades d'un hôpital et en subvenant aux frais d'une foule
d'entreprises d'intérêt public. La totalité des peines était remise par
une indulgence plénière; ainsi Urbain II, au concile de Clermont, en
accorda une à tous ceux qui, par dévotion pure et non pour conquérir du
butin ou de la gloire, iraient à Jérusalem combattre les infidèles. Plus
tard, on les distribua avec moins de réserve, et les pardonneurs se
chargèrent de les colporter au loin.
[197] D'après Hardy: _Registrum palatinum Dunelmense_,
Introduction.
Théodore, archevêque de Cantorbéry, au neuvième siècle, dressa une
sorte de tarif de ces échanges: «Pro uno mense quem in pane et
aqua pœnitere debet psalmos mille ducentos flexis genibus
decantet.--Item, alio modo, duodecim triduanæ singulæ cum
psalteriis tribus impletis et cum palmatis trecentis per singula
psalteria excusant unius anni pœnitentiam.--Centum solidi dati in
eleemosynam annum excusant.» (_Theodori archiepiscopi
Cantuariensis pœnitentiale_, dans la _Patrologie_ de Migne, t.
XCIX, col. 938 et 940.)
Halitgarius, aussi au neuvième siècle, s'occupa de même de dresser
des tables de pénitences: «Pro uno mense, quem in pane et aqua
jejunare debet, psalmos mille ducentos genibus flexis, vel sine
genuum flexione mille DLXXX psalmos decantet.» Il ajoute qu'on
continue de même, s'il y a lieu, pour toute la première année de
pénitence, soit 20 160 psaumes à chanter si on ne se met pas à
genoux. (_Halitgarii episcopi Cameracensis liber pœnitentialis_,
dans la _Patrologie_ de Migne, t. CV, col. 706).
Le nom de ces êtres bizarres, dont le caractère est propre au moyen âge à
un plus haut degré encore que celui des frères, ne rappelle-t-il pas le
rire pétillant de Chaucer, et son amusante peinture ne revient-elle pas à
la mémoire? Son pardonneur se décrit lui-même:
«Mes maîtres, dit-il, quand je prêche dans les églises,--je m'efforce de
faire des phrases majestueuses,--et je les lance à toute volée, sonores
comme un carillon,--car je sais par cœur tout ce que j'ai à dire;--mon
thème est toujours et a toujours été:--la racine de tous les maux, c'est
l'avarice...»
En chaire, il se penche à droite, à gauche, il gesticule, il bavarde; ses
bras remuent autant que sa langue; c'est merveille de le voir, merveille
de l'ouïr.
On ne s'est guère occupé de savoir si le type de personnages ainsi faits
n'était pas quelque peu imaginaire et si l'exercice de leur métier était
autorisé par l'Église et soumis à des règlements. La recherche des textes
de cette espèce montrera une fois de plus la merveilleuse exactitude des
peintures de Chaucer; si malicieuses, si piquantes qu'elles soient
lorsqu'il s'agit du pardonneur, elles ne renferment pas un trait qu'on ne
puisse justifier par des lettres émanées d'une chancellerie papale ou
épiscopale[198]. Ces _quæstores_ ou _quæstiarii_ étaient, et c'est
Boniface IX qui parle dans le temps même où le poète écrivait ses contes,
tantôt des clercs séculiers et tantôt des frères, mais d'une impudence
extrême. Ils se passaient de licence ecclésiastique et s'en allaient de
bourgade en bourgade, eux aussi, en véritables colporteurs, montrant
leurs reliques et vendant leurs pardons. C'était un métier lucratif et la
concurrence était grande; le succès des pardonneurs autorisés avait fait
sortir de l'école ou du prieuré une foule de pardonneurs intéressés,
avides, aux yeux brillants, comme dans les _Canterbury tales_[199],
véritables vagabonds, coureurs de grands chemins, qui, n'ayant rien à
ménager, faisaient hardiment leur métier d'imposteurs. Ils en imposaient,
parlaient fort et déliaient sans scrupule sur la terre tout ce qui
pouvait être lié dans le ciel. Cela n'allait pas sans de grands
bénéfices; le pardonneur de Chaucer gagne cent marcs par an, et c'est
naturel, puisque, n'ayant demandé d'autorisation à personne, il ne
rendait de comptes à personne et gardait tous les gains pour lui. Dans
son langage mesuré, le pape nous en apprend aussi long que le poète, et
il semble qu'il veuille recommencer, trait pour trait, la peinture du
vieux conteur. D'abord, nous dit la lettre pontificale, ces pardonneurs
jurent qu'ils sont envoyés par la cour de Rome:
«Certains religieux, qui appartiennent même aux divers ordres mendiants,
et quelques clercs séculiers, parfois avancés en grade, affirment qu'ils
sont envoyés par nous ou par les légats ou les nonces du siège
apostolique, et qu'ils ont reçu mission de traiter certaines affaires...
de recevoir de l'argent pour nous et l'Église romaine, et courent le pays
sous ces prétextes.» C'est de Rome en effet que vient le personnage de
Chaucer, et c'est contre l'avarice qu'il parle toujours:
«... Un gentil pardonneur--...venu tout droit de la cour de Rome...--son
sac devant lui, sur ses genoux,--plein jusqu'au bord de pardons apportés
de Rome tout chauds.--...Quoi donc! pendant que je peux discourir--et
gagner quelque argent pour mes sermons,--j'irais de plein gré vivre de
misère?--... Je prêche et mendie ainsi de pays en pays;--je ne veux pas
travailler de mes mains...--Je ne veux pas singer les apôtres;--il me
faut à moi de l'argent, de la laine, du fromage, du grain...»
[198] Voir _Chaucer's pardoner and the pope's pardoners_, by Dr
J. J. Jusserand. London, Chaucer society, 8º.
[199] Suche glaring eyghen hadde he as an hare.
«C'est ainsi, continue le pape, qu'ils proclament, devant le peuple
fidèle qui n'est pas sur ses gardes, les autorisations réelles ou
imaginaires qu'ils ont reçues; et, abusant irrévérencieusement de celles
qui sont réelles, en vue d'un gain infâme et odieux, comblent impudemment
la mesure en s'attribuant des autorisations de cette espèce fausses et
imaginaires.»
Que nous dit le poète? Que le charlatan a toujours de belles choses à
montrer, qu'il sait éblouir les simples, qu'il a des parchemins plein son
sac avec des sceaux respectables, vrais ou faux sans doute; que le peuple
regarde et admire, que le curé enrage et se tait:
«Je déclare d'abord d'où je viens,--puis j'exhibe toutes mes bulles,
l'une après l'autre.--Le sceau de noire seigneur le pape, sur ma
patente,--je montre d'abord pour sauvegarder ma personne,--que nul homme,
prêtre ou clerc, n'ait la hardiesse--de me troubler dans ma sainte
mission chrétienne;--alors je raconte mes histoires...--Je dis aussi
quelques mots latins--pour donner de la saveur à mon prêche--et pour
éveiller la ferveur.»
Et ce «turpem et infamem quæstum» dont le pontife fait mention n'est pas
oublié:
«Maintenant, mes amis, que Dieu pardonne vos fautes--et vous garde du
péché d'avarice;--mes saintes indulgences vont vous purifier tous,--si
vous faites offrande de nobles ou d'esterlings--ou bien de cuillers
d'argent, de broches, ou d'anneaux.--Courbez la tête sous cette bulle
sacrée.»
La lettre apostolique reprend: «Pour n'importe quelle petite somme
d'argent insignifiante, ils étendent, non pour les pénitents, mais pour
ceux d'une conscience endurcie qui persistent dans leur iniquité, le
voile d'une absolution menteuse, remettant, pour parler comme eux, des
délits horribles, sans qu'il y ait eu contrition, ni accomplissement
d'aucune des formes prescrites.» C'est aussi ce qu'avoue le pardonneur de
Chaucer:
«Je vous absous de ma pleine autorité,--si vous faites offrande, et je
vous rends blancs et purs comme à votre naissance.--C'est notre hôte, je
pense, qui va commencer,--car il est plus que tous enfoncé dans le
crime.--Avance, sire hôte, et fais le premier ton offrande,--et tu
baiseras toutes les reliques,--oui, et pour un groat; allons, déboucle ta
bourse.»
On conçoit que ces pardonneurs de circonstance avaient peu de scrupules
et savaient profiter de ceux des autres. Ils relevaient leurs clients de
tous les vœux possibles, remettaient toutes les peines, pour de
l'argent. Plus il y avait d'interdictions, d'empêchements, de pénitences
imposées, plus leurs affaires prospéraient: ils passaient leur vie à
défaire ce que le véritable clergé faisait, et cela sans profit pour
personne que pour eux-mêmes. C'est encore le pape qui nous le dit:
«Moyennant une faible compensation, ils vous relèvent des vœux de
chasteté, d'abstinence, de pèlerinage outre-mer, à Saint-Pierre et
Saint-Paul de Rome ou à Saint-Jacques de Compostelle et autres vœux
quelconques». Ils permettent aux hérétiques de rentrer dans le sein de
l'Église, aux enfants illégitimes de recevoir les ordres sacrés; ils
lèvent les excommunications, les interdits; bref, comme leur puissance
vient d'eux seuls, rien ne les force à la restreindre et ils se la
donnent complète et sans limites; ils ne reconnaissent pas de supérieurs
et remettent ainsi les peines petites et grandes. Enfin ils affirment que
«c'est au nom de la chambre apostolique qu'ils perçoivent tout cet
argent, et cependant on ne les voit jamais en rendre aucun compte à
personne: Horret et merito indignatur animus talia reminisci». (Ap. 26.)
Ils allaient encore plus loin: ils avaient formé de véritables
associations pour exploiter régulièrement la confiance populaire; aussi
Boniface IX ordonne-t-il que les évêques fassent une enquête sur tout ce
qui regarde ces «religieux ou clercs séculiers, leurs gens, leurs
complices et leurs associations,» qu'ils les emprisonnent «sans autre
forme de procès, de plano ac sine strepitu et figura judicii», leur
fassent rendre compte, confisquent leurs recettes et, si leurs papiers
ne sont pas en règle, les tiennent sous bonne garde et en réfèrent au
souverain pontife.
Il y avait en effet des pardonneurs autorisés qui versaient le produit de
leurs recettes dans le trésor de la cour romaine. Le savant Richard
d'Angerville ou de Bury, évêque de Durham, dans une circulaire du 8
décembre 1340, parle de _lettres apostoliques_ ou _diocésaines_[200]
soumises à un visa rigoureux, dont les pardonneurs réguliers étaient
munis. Mais beaucoup s'en passaient, et l'évêque relève un à un les mêmes
abus que le pape: «Des plaintes très vives sont venues à nos oreilles de
ce que des quêteurs de cette sorte, non sans une grande et téméraire
audace, de leur propre autorité, au grand péril des âmes qui nous sont
confiées, et se jouant ouvertement de notre pouvoir, distribuent au
peuple des indulgences, dispensent de l'exécution des vœux, absolvent
les parjures, les homicides, les usuriers et autres pécheurs qui se
confessent à eux, et moyennant un peu d'argent accordent des remises pour
des crimes mal effacés et se livrent à une foule d'autres pratiques
abusives.» Que désormais tous curés et vicaires refusent d'admettre ces
pardonneurs à prêcher ou à donner des indulgences (ad prædicandum aut
indulgentias aliquas insinuandum clero aut populo) dans les églises et
n'importe où ailleurs, s'ils ne sont pourvus de lettres ou d'une licence
spéciale de l'évêque lui-même. C'est que, avec ces bulles venues de si
loin, garnies de sceaux inconnus «of popes and of cardynales, of
patriarkes and of bisshops[201],» il était trop facile de faire croire
qu'on était en règle. En attendant, qu'on dépouille tous ceux qui errent
actuellement par le pays et qu'on se saisisse de «l'argent et _autres
objets quelconques_ recueillis par eux _ou pour leur compte_.» Les gens
du peuple n'ayant pas toujours des pièces de monnaie, le pardonneur de
Chaucer se contentait en effet de «cuillers d'argent, de broches ou
d'anneaux»; de plus nous trouvons ici une nouvelle allusion à ces
associations de pardonneurs qui devaient être si malfaisantes. Ils
employaient des agents inférieurs; la crédulité générale et l'envie très
répandue de se débarrasser d'entraves religieuses qu'on s'était imposées
soi-même ou qu'on s'était vu imposer en raison de ses péchés étaient pour
la bande perverse comme une mine dont elle exploitait soigneusement les
filons. Au moyen de ces représentants en sous-ordre de leur puissance
imaginaire, ils étendaient aisément le champ de leurs expériences et les
fils compliqués de leurs toiles traversaient tout le royaume, tantôt trop
forts pour être brisés et tantôt trop subtils pour être aperçus.
[200] «Cum sit statutum in canone, ne qui eleemosynarum quæstores
ad prædicandum aut indulgentias clero et populo insinuandum sine
literis dioecesanis aut apostolicis admittantur, literæque
apostolicæ quæstoribus hujusmodi concessæ ante admissionem eorum
per diœcesanos examinari debeant diligenter; ex gravi tamen
multorum querela ad nostrum pervenit auditum, quod nonnulli ex
hujusmodi quæstoribus, non sine multa temeritatis audacia, motu
suo proprio, in animarum subditorum nostrorum periculum et
jurisdictionis nostræ elusionem manifestam, indulgentias populo
concedunt, super votis dispensant, et perjuriis, homicidiis,
usuris et peccatis aliis, sibi confitentes absolvunt, et male
ablata, data sibi aliqua pecuniæ quantitate, remittunt ac alias
abusiones quamplurimas faciunt et exponunt....» (_Registrum
palatinum Dunelmense_, édition Hardy, t. III.)
[201] _Prologe of the pardoner._
Parfois du reste le mauvais exemple venait de très haut; tous n'avaient
pas la vertu de l'évêque de Durham. Walsingham rapporte avec indignation
la conduite d'un cardinal qui faisait séjour en Angleterre pour négocier
un mariage entre Richard II et la sœur de l'empereur. Pour de l'argent,
ce prélat, comme les pardonneurs, levait les excommunications, dispensait
du pèlerinage à Saint-Pierre, à Saint-Jacques ou à Jérusalem, et se
faisait donner, après estimation, la somme qu'on aurait dépensée si on
avait fait le voyage[202]: et il est bien regrettable, à tous les points
de vue, que le curieux tarif des dépenses de voyage ainsi estimées ne
nous soit point parvenu.
[202] «Excommunicatis gratiam absolutionis impendit. Vota
peregrinationis ad apostolorum limina, ad Terram Sanctam, ad
Sanctum Jacobum non prius remisit quam tantam pecuniam
recepisset, quantam, juxta veram æstimationem, in eisdem
peregrinationibus expendere debuissent, et ut cuncta concludam
brevibus, nihil omnino petendum erat, quod non censuit,
intercedente pecunia, concedendum» (_Historia anglicana_;
Collection du Maître des rôles, t. I, p. 452).
En même temps qu'ils vendaient des indulgences, les pardonneurs
montraient des reliques. Ils étaient allés en pèlerinage et en avaient
rapporté des petits os et des fragments de toute espèce, d'origine
sainte, disaient-ils. Mais s'il y avait des crédules dans la foule, parmi
la classe instruite, les désabusés ne manquaient pas, qui bafouaient
sans pitié l'impertinence des imposteurs. Les pardonneurs de Chaucer et
de Boccace, et au seizième siècle d'Heywood et de Lyndsay[203], ont les
reliques les plus plaisantes. Celui de Chaucer, qui possédait un morceau
de la voile du bateau de saint Pierre, aurait été battu par Frate
Cipolla, qui avait recueilli à Jérusalem des reliques extraordinaires:
«Par grâce spéciale je vous montrerai, disait-il, une très sainte et
belle relique, laquelle j'ai moi-même rapportée de la Terre-Sainte
d'outre-mer, et qui consiste en une plume de l'ange Gabriel. Elle était
restée dans la chambre de la Vierge Marie quand il vint faire
l'annonciation à Nazareth[204]!» La plume, qui était _una penna di quelle
della coda d'un papagallo_, est remplacée, grâce à quelques mauvais
plaisants, par des charbons dans la cassette du saint homme; quand il
s'aperçoit de la métamorphose, il n'est point ému; il commence le récit
de ses grands voyages et explique comment, au lieu de la plume, on va
voir dans son coffret les charbons qui ont grillé saint Laurent. Il les a
reçus de «Messer Non-mi-blasmete-se-voi-piace,» le digne patriarche de
Jérusalem, lequel patriarche lui a montré encore «un doigt de l'Esprit
Saint, aussi complet et entier qu'il ait jamais été... et un ongle de
chérubin... et quelques rayons de l'étoile qui apparut aux trois mages
d'Orient et un flacon de la sueur de saint Michel lorsqu'il combattit le
démon,» et il lui a donné, «dans une petite bouteille, un peu du son des
cloches de Salomon[205].»
[203] V. J. J. Jusserand, _Le Théâtre en Angleterre depuis la
conquête jusqu'aux prédécesseurs immédiats de Shakespeare_
(1066-1583), 2e éd., Leroux, 1881, ch. IV.
[204] «Perciocche divotissimi tutti vi conosco del baron messer
santo Antonio, di spezial grazia vi mosterrò una santissima e
bella reliquia, la quale io medesimo già recai dalle sante terre
d'oltremare; e questa è una delle penne dello agnolo Gabriello,
la quale nella camera della Virgine Maria rimase quando egli la
venne ad annunziare in Nazzaret.»
[205] «Egli primieramente mi mostrò il dito dello Spirito Santo,
cosi intero e saldo come fu mai; ... e una dell'unghie de'
gherubini; ... e aliquanti de' raggi della stella che apparve à
tre magi in oriente, e una ampolla del sudore di San Michele
quando combattè col diavolo.» (_Décaméron_, journée VI, nouvelle
X.)
Ce sont là plaisanteries de poètes, mais elles sont moins exagérées qu'on
ne pourrait croire. Ne montrait-on pas aux pèlerins, à Exeter, un morceau
«de la chandelle que l'ange du Seigneur alluma dans le tombeau du
Christ?» C'était une des reliques réunies dans la vénérable cathédrale
par Athelstane, «le roi très glorieux et très victorieux,» qui avait
envoyé à grands frais des émissaires sur le continent pour recueillir ces
précieuses dépouilles. La liste de leurs trouvailles, qui nous a été
conservée dans un missel du onzième siècle, comprend encore un peu du
«buisson dans lequel le Seigneur parla à Moïse» et une foule d'autres
curiosités[206].
[206] _The Leofric Missal_ (1050-1072) éd. F. E. Warren
(Clarendon press.)
Matthieu Paris raconte que de son temps les frères prêcheurs donnèrent à
Henri III un morceau de marbre blanc sur lequel se trouvait la trace d'un
pied humain. D'après le témoignage des habitants de Terre-Sainte ce
n'était rien moins que la marque d'un des pieds du Sauveur, marque qu'il
laissa comme souvenir à ses apôtres, lors de son ascencion. «Notre
seigneur le roi fit placer ce marbre dans l'église de Westminster à
laquelle il avait déjà offert peu auparavant du sang de
Jésus-Christ[207].»
Les rois continuent au quatorzième siècle à donner l'exemple au menu
peuple et à acheter des reliques d'une authenticité douteuse. On voit par
les comptes des dépenses d'Edouard III qu'il paya cent shillings, la
trente-sixième année de son règne, pour avoir un habit qui avait
appartenu à saint Pierre. Ce n'était pas très cher, et il faut bien que
le vendeur et l'acheteur aient eu eux-mêmes quelques doutes sur la
sainteté de la relique. On voit, en effet, le même roi payer dix fois
plus, c'est-à-dire cinquante livres, un cheval bai-brun appelé Bayard qui
avait les pieds de derrière blancs, et soixante-dix livres un cheval gris
pommelé, appelé Labryt[208].
[207] _Historia anglorum_, éd. Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º,
t. III p. 60.
[208] _Issues of the exchequer_; éd. Devon, pp. 176 et 141.