harangue du prêtre John Ball[176], le type de ces orateurs ambulants.
Certainement, dans la phrase latine de la _Chronique d'Angleterre_, ses
pensées prennent une forme trop solennelle et trop correcte, mais tout ce
qu'on sait des sentiments de la multitude en confirme si bien la
substance que le fond du discours n'a pu différer de celui que le
chroniqueur nous a transmis. C'est un dicton populaire qui sert de texte
à John Ball, et il le développe de cette façon:
«Au début, nous avons été créés tous pareils; c'est la tyrannie d'hommes
pervers qui a fait naître la servitude, en dépit de la loi de Dieu; si
Dieu avait voulu qu'il y eût des serfs il aurait dit, au commencement du
monde, qui serait serf et qui serait seigneur.»
[176] On l'a souvent considéré comme un Wyclifite; mais, de même
que beaucoup de ses pareils, il ne partageait pas toutes les
idées du maître, et en avait d'autres, de son côté, qui lui
étaient propres; ainsi, suivant lui, les enfants naturels ne
pouvaient aller au ciel.
Ce qui le rend fort, c'est qu'il puise ses meilleures armes dans la
Bible; il en appelle aux bons sentiments des hommes du peuple, à leur
vertu, à leur raison; il montre que la parole divine est d'accord avec
leur intérêt; ils seront «pareils au bon père de famille qui cultive son
champ et détruit les mauvaises herbes..». La multitude enthousiaste lui
promettait de le faire archevêque et chancelier de ce royaume où il
comptait voir pour tous «liberté égale, grandeur égale, puissance égale»,
mais il fut pris, traîné, pendu, décapité et coupé en quartiers[177].
[177] _Chronicon Angliæ_, 1328-1388, édition Thompson, 1874, 8º.
Cependant, politique à part, on pouvait encore trouver au quatorzième
siècle des élus de Dieu qui, effrayés par les crimes du monde et l'état
de péché où vivaient les hommes, quittaient leur cellule ou le toit
paternel pour suivre les villages et les villes et prêcher la conversion.
Il en restait, mais ils étaient rares. A l'inverse des autres, ceux-ci ne
parlaient pas des affaires publiques, mais des intérêts éternels; ils
n'avaient pas toujours reçu les ordres sacrés; ils se présentaient en
volontaires de l'armée céleste. Tel était en Angleterre ce Richard Rolle
de Hampole dont la vie fut moitié celle d'un ermite, moitié celle d'un
prêcheur errant. Il n'était ni moine, ni docteur, ni prêtre; tout jeune
il avait abandonné la maison de son père pour aller mener, dans la
solitude, à la campagne, une vie contemplative. Là, il médite, il prie,
il se mortifie; on vient en foule à sa cellule, on écoute ses
exhortations; il a des extases; ses amis lui enlèvent son manteau tout
déchiré, le raccommodent et le lui remettent sur les épaules sans qu'il
s'en aperçoive. Pour ajouter à ses peines, le diable le tente «sous la
forme», dit l'anachorète lui-même, «d'une très belle jeune femme qu'il
avait vue auparavant et qui avait eu pour lui un amour immodéré». Il
échappe à grand'peine à la tentation. Il abandonne sa retraite, et
pendant longtemps il parcourt l'Angleterre, «changeant de lieu
perpétuellement», prêchant pour ramener les hommes au bien. Il se fixe
enfin à Hampole, et c'est là qu'il termine sa vie, dans la retraite,
écrivant énormément et édifiant tout le voisinage par sa dévotion (1349).
A peine est-il mort que son tombeau devient un but de pèlerinage; les
gens pieux y apportent des offrandes; des miracles s'y accomplissent.
Dans le couvent de nonnes de Hampole, qui tirait grand honneur de la
proximité de la tombe, on se hâta de composer un «office de saint
Richard, ermite», destiné à être chanté «quand il serait canonisé»; mais
jusqu'à nos jours l'office du vieil ermite n'a pas été chanté[178].
[178] _English prose treatises of Richard Rolle de Hampole_,
édition Perry, Londres, 1866, 8º.
Les prêcheurs errants qu'on rencontrait dans les villages n'étaient pas
toujours des lollards envoyés par Wyclif, ni des inspirés qui, comme
Rolle de Hampole, tenaient leur mission de Dieu; c'étaient souvent des
membres d'une immense et puissante caste subdivisée en plusieurs ordres,
celle des frères mendiants. Les deux ordres principaux étaient les
Dominicains, prêcheurs ou frères noirs, et les Franciscains, mineurs ou
frères gris, établis en Angleterre les uns et les autres dès le treizième
siècle. Il ne faut pas que les amusantes satires de Chaucer nous ferment
les yeux à ce que ces ordres pouvaient avoir de mérite et ne nous
laissent voir, dans les religieux mendiants, que d'impudents et lascifs
vagabonds, à la fois impies, superstitieux et rapaces. On connaît ce
portrait célèbre:
«C'était le bien-aimé et le familier des franklins de tout le pays--et
aussi des femmes de qualité de la ville...--Ses façons à confesse étaient
pleines de douceur--et son absolution était remplie de charme.--On le
trouvait coulant sur le chapitre des pénitences,--partout où il savait
que la pitance serait bonne;--car les cadeaux à un ordre pauvre--sont la
marque de la contrition parfaite--..... Toutes les tavernes de toutes les
villes lui étaient familières--et tous les aubergistes et les gaies
servantes.»
Au temps de Chaucer, beaucoup de frères étaient ainsi, mais il y avait
des exceptions. Je ne parle pas seulement de ceux, bien rares au
quatorzième siècle, qui continuaient les traditions de leur ordre, vivant
parmi les pauvres, pauvres comme eux, et, de plus, expérimentés, dévoués,
compatissants: celui de Chaucer, au contraire, craignait de fréquenter
«un lépreux ou un mendiant» et d'avoir affaire «avec telle canaille».
Mais même parmi ceux qui vivaient en dehors de la règle, il y en avait
dont les pensées, quelque dangereuses qu'elles fussent, étaient moins
basses. Je parle des frères qu'on pouvait confondre avec les simples
prêtres de leur ennemi Wyclif et qui étaient sûrement compris avec eux
dans le statut de 1382. Il est certain que beaucoup de frères, dans leur
carrière nomade, prêchèrent, comme le prêtre John Ball, dans les
carrefours et les marchés, les doctrines nouvelles d'émancipation. Aussi,
seuls de tout le clergé, ils gardent, au moment de la révolte, une
certaine popularité; et les chroniqueurs monastiques, leurs ennemis
naturels, étalent complaisamment dans leurs récits ce nouveau grief
contre les ordres détestés[179]. Langland, qui maudit la révolte, maudit
aussi les frères pour y avoir pris part. C'est Envie qui leur a dit à
l'oreille: étudie la logique, le droit et les rêves creux des
philosophes, et va de village en village prouver que tous les biens
doivent être en commun:
..... and prouen hit by Seneca
That alle thyng vnder heuene ouhte to beo in comune[180].
[179] Jack Straw, d'après la confession que rapporte de lui son
contemporain le moine, Thomas Walsingham, n'aurait voulu
conserver d'autres religieux sur la terre que les frères
mendiants: «Soli mendicantes vixissent super terram qui
suffecissent pro sacris celebrandis aut conferendis universæ
terræ.» (_Historia anglicana_, 1867-1869, t. II, p. 10.)
[180] _The vision of William concerning Piers the Plowman_,
édition Skeat, texte C, _passus XXIII_, vers 274.
Toujours armé de bon sens, Langland déclare net qu'il en a menti,
l'auteur de ces théories subversives: «Non concupisces rem proximi tui,»
dit la Bible. Jadis la vie des frères fut exemplaire; Charité habitait
parmi eux: c'était au temps de saint François[181].
[181] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, texte
C, _passus XVII_, vers 352.
Et en effet, quelle sainte mission leur avait donnée leur fondateur!
Grossièrement vêtus, nu-pieds et mal nourris, ils devaient aller dans les
villes chercher, au fond des faubourgs, les abandonnés. Toutes les
misères, toutes les laideurs hideuses de l'être humain devaient appeler
leur sympathie, et le bas peuple, en revanche, allait les aimer et les
vénérer comme des saints. Eccleston[182] raconte qu'un frère mineur mit
une fois, sans permission, ses sandales pour aller à matines. Il rêva
ensuite qu'il était arrêté par des voleurs qui criaient: «A mort! à
mort!--Mais je suis un frère mineur,» disait-il, sûr d'être
respecté.--«Tu mens, car tu n'es pas nu-pieds!» Le premier de leurs
devoirs était de demeurer pauvres afin de pouvoir tenir sans crainte,
n'ayant rien à perdre, un ferme langage aux riches et aux puissants du
monde. C'est ce que leur rappelait à son lit de mort, en 1253, le savant
et courageux Robert Grosseteste, évêque de Lincoln, et il leur citait
avec à-propos ce vers de Juvénal:
Cantabit vacuus coram latrone viator.
Les frères devaient être comme le voyageur sans argent, dont la sérénité
d'esprit n'est jamais troublée par la rencontre des voleurs[183].
[182] Thomas d'Eccleston, auteur du _Liber de adventu minorum in
Angliam_ (publié par Brewer dans ses _Monumenta franciscana_),
vit la période la plus florissante des ordres moindres. Son livre
est d'une naïveté extrême et abonde en récits de visions et de
faits merveilleux. La vision dont il est question ici se trouve à
la page 28 des _Monumenta_.
[183] Matthieu Paris, _Historia Anglorum_, Londres, 1866, 3 vol.
8º, t. III, p. 145.
Saint François n'aurait pas voulu que ses religieux fussent lettrés; on
le lui a injustement reproché. Il proscrivait avec sagesse ces subtiles
recherches théologiques et métaphysiques qui absorbaient sans utilité la
vie des grands clercs. Assez d'autres s'y livreraient toujours; ce qu'il
voulait, lui, c'était envoyer par le monde un peuple de missionnaires qui
se dévoueraient matériellement, physiquement, au bien des corps et des
âmes de tous les délaissés. Ainsi compris, le désintéressement était bien
plus absolu, la servitude plus volontaire et l'effet sur les masses plus
grand. Pour elles, la subtilité des docteurs n'était pas nécessaire, et
l'exemple frappant de la misère du consolateur inattentif à sa propre
peine était la meilleure des consolations. Avant tout, il fallait tuer
l'orgueil de l'apôtre, et que la grandeur de ses mérites ne fût apparente
qu'à Dieu seul. Quand le cœur s'est épuré à ce point, il sait
suffisamment ce qu'est la vie et ce qu'est le bien pour être éloquent;
l'étude des _Sommes_ les plus en réputation devenait inutile. Mais trop
de dangers entouraient cette fondation sublime, et le premier était
précisément la science: «Charles l'empereur, disait le saint, Roland et
Olivier et tous les paladins et tous les hommes forts dans les batailles
ont poursuivi à mort les infidèles et à grand'peine et grand labeur ont
remporté leurs mémorables victoires. Les saints martyrs sont morts en
luttant pour la foi du Christ. Mais il y a, de nos jours, des gens qui,
par le simple récit des exploits des héros, cherchent gloire et honneur
parmi les hommes. Ainsi en est-il parmi vous qui se plaisent davantage à
écrire et à prêcher sur les mérites des saints qu'à imiter leurs
travaux.»
Saint François fit cette réponse à un novice qui voulait avoir un
psautier; il ajoutait d'un esprit assez mordant: «Quand tu auras un
psautier, tu voudras avoir un bréviaire, et quand tu auras un bréviaire,
tu t'assoiras dans une chaise, comme un grand prélat, et tu diras à ton
frère: Frère, apporte-moi mon bréviaire[184]!»
[184] _Speculum vitæ B. Francisci et sociorum eius_; opera
fratris G. Spoelberch. Anvers, 1620, 1re partie, chap. IV.
La popularité des frères fut immense et il se trouva bientôt qu'ils
avaient accaparé l'Angleterre[185]; ils étaient tout dans la
religion[186]. Par une contradiction singulière, leur pauvreté leur avait
attiré les richesses, et leur abnégation la puissance; les masures où
ils logeaient d'abord étaient devenues de somptueux monastères avec des
chapelles grandes comme des cathédrales; les riches s'y faisaient
ensevelir dans des tombeaux ciselés avec les derniers raffinements du
gothique fleuri. Leurs apologistes du quinzième siècle racontent avec
admiration que, dans leur belle bibliothèque de Londres, il y avait une
tombe ornée de quatre archanges[187]; que leur église, commencée en 1306,
avait trois cents pieds de long, quatre-vingt-quinze de large et
soixante-quatre de haut, que toutes les colonnes étaient de marbre et
tout le pavé aussi. Les rois et les princes avaient enrichi cet édifice;
les uns avaient donné les autels, d'autres les stalles; Édouard III
répare, «pour le repos de l'âme de la très illustre reine Isabelle
enterrée dans le chœur[188],» la grande verrière du milieu abattue par
le vent; Gilbert de Clare, comte de Gloucester, donne vingt troncs
d'arbres de sa forêt de Tunbridge. Les riches marchands, le maire, les
aldermen suivent l'exemple. On inscrit sur les vitraux les noms des
donateurs, et Langland de s'indigner et de rappeler le précepte
évangélique: que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Nous
n'en apprenons pas moins que le troisième vitrail de l'ouest avait été
donné par Gautier Mordon, marchand de morue salée, _stokefyschmonger_, et
maire de Londres. La deuxième fenêtre du sud est due à Jean de Charlton,
chevalier, et à sa femme; leurs armes y figurent; la quatrième à Gautier
de Gorst, marchand pelletier de Londres; la quinzième au comte de
Lancastre; la quatrième à l'ouest provient «du produit de diverses
collectes, et c'est ainsi qu'elle ne porte pas de nom». Un des donateurs
est qualifié de père et ami tout spécial des frères mineurs. On pense
quel triomphe ce devait être pour les wyclifistes de reprocher aux frères
toutes ces splendeurs mondaines; Wyclif y revient sans cesse:
«Les frères construisent beaucoup de grandes églises et de vastes et
coûteux monastères et des cloîtres comme des châteaux, et cela sans
nécessité.... Les grands monastères ne font pas les hommes saints, et
c'est par la sainteté seulement qu'on peut servir Dieu[189].
[185] Il y avait à peine trente ans que les frères avaient paru
en Angleterre et ils y possédaient déjà quarante-neuf couvents
(_Monumenta franciscana_, édition Brewer, Londres, 1858, 8º, p.
10). On trouvera dans Matthieu Paris un très bon exposé du rôle
des frères mineurs en Angleterre à leur arrivée dans ce pays, de
la vie pauvre, humble et utile qu'ils menèrent d'abord. _Historia
Anglorum_, édition Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º, t. II, p.
109.
[186] Voir la _Defensionem curatorum contra eos qui privilegiatos
se dicunt_ (4º, sans date), discours prononcé en 1357 par
Richard Fitz-Ralph, archevêque d'Armagh, et où sont dénoncés les
empiètements successifs des frères mendiants au détriment des
curés et autres ecclésiastiques.
[187] _Monumenta franciscana_ ut supra; pp. 514 et suivantes.
Cette bibliothèque avait été fondée par le célèbre Richard
Whittington maire de Londres en 1397, 1406 et 1419.
[188] Il y avait dans la même église le cœur de la reine
Éléonore, mère d'Édouard Ier. En rapportant qu'il y fut
déposé, le moine Rishanger, un contemporain, fait la cruelle
remarque suivante, que Walsingham ne manque pas de reproduire
dans son _Historia anglicana_ (sub anno 1291-1292): «Sepultum est
itaque corpus ejus in monasterio Ambresburiæ, cor vero Londoniis,
in ecclesia fratrum minorum; qui sicut et cuncti fratres
reliquorum ordinum aliquid de corporibus quorumcumque potentium
morientium sibimet vendicabant, more canum cadaveribus
assistentium, ubi quisque suam particulam avide consumendam
expectat.»
[189] «Freres bylden mony grete chirchis and costily waste
housis, and cloystris as hit were castels, and that withoute
nede... grete housis make not men holy, and onely by holynesse is
god wel served.» (_Select english works_, t. II, p. 380.)
On dresse aussi d'interminables listes des cardinaux, des évêques et des
rois qui ont appartenu à l'ordre, sans oublier même «personæ quædam
valentes in sæculo», ce qui est d'une vanité bien mondaine. Enfin ils
signalent les morts qui, à l'instant suprême, ont revêtu l'habit des
frères: «Frère sire Roger Bourne, chevalier, enterré à Norwich en costume
de frère, 1334[190].»
[190] _Monumenta franciscana_, p. 541. De là les reproches des
satiristes.
Of thes frer mynours me thenkes moch wonder,
That waxen are thus hauteyn, that som tyme weren under.
Th. Wright, _Political poems and songs_, Londres, 1859, 2 vol.
8º, t. I, p. 268, chanson de la deuxième moitié du quatorzième
siècle.
L'orgueil et la richesse des Dominicains sont tout aussi grands. L'auteur
de _Peres the Ploughman's crede_, vers la fin du quatorzième siècle,
décrit minutieusement mais sans exagération un de leurs couvents, les
splendides colonnes qu'on y voit, les sculptures, peintures et dorures
qui parent la chapelle, les magnifiques verrières ornées du blason des
nobles ou du chiffre des marchands qui les ont données, les tombes
imposantes de chevaliers et de belles dames étendues en brillante parure
rehaussée d'or.
On voit que les proportions sont renversées; autant le saint avait exigé
de modestie, autant on va trouver d'orgueil; les défauts que leur
reproche Chaucer se glissent parmi eux; ils deviennent intéressés,
avides, rapaces; la mendicité est pour eux un métier que les uns
pratiquent bien et les autres mieux; on leur demandait des miracles
d'abnégation, et voilà au contraire en eux des prodiges d'égoïsme. Ce
n'est plus la religion, c'est leur ordre qu'il faut protéger; nous avons
vu que plusieurs se mêlent des questions de bonnes œuvres amassé par
leurs premiers apôtres et le dépensent follement. Le respect de la
multitude diminue; leur renom de sainteté s'affaiblit; ils jettent dans
l'autre plateau de la balance tant de fautes et de désordres qu'il
devient prépondérant. Et que reste-t-il désormais? La superstition
remplace les pratiques saintes; ils ont appris la métaphysique, et c'est
cependant un matérialisme grossier qui vient masquer l'idéal surhumain de
François d'Assise; l'attouchement de leur habit vaut une bonne action; on
s'en revêt à son lit de mort et les démons prennent la fuite; c'est une
cuirasse sans défaut; des visions sans nombre qu'ils ont eues leur ont
révélé tous ces articles d'une foi nouvelle.
La sainteté de l'institution et l'indignité d'un grand nombre de
représentants font qu'on les vénère et qu'on les déteste à la fois; si
méprisable que soit l'homme, on n'est pas assuré qu'il n'ait pas les
clefs du ciel, et dans le sentiment qu'on a pour lui se mêlent le respect
et la crainte. Aussi les poètes rient des frères, les conteurs populaires
les bafouent, et les miniaturistes chargés d'enluminer un imposant volume
de décrétales ne craignent pas de les représenter oubliant dans la
cuisine du château leur goupillon et leur seau d'eau bénite; le frère
reprend son goupillon et va asperger les maîtres à table, puis retourne
près de la cuisinière[191]. Le peuple cependant voit dans les frères ses
protecteurs et ses alliés en cas de révolte, et à d'autres moments les
poursuit dans les rues à coups de pierres. Irrité du «port orgueilleux»
des frères prêcheurs, il leur donne la chasse, les maltraite et demande
leur extermination. Il n'agit pas mieux envers les mineurs, il arrache
leurs habits et saccage leurs maisons, «à l'instigation de l'esprit
malin,» et cela en divers lieux dans le royaume; il faut, en 1385, une
proclamation du roi pour les protéger[192].
[191] Ms. 10 E. IV. au British Museum, fol. 109 et suivants.
[192] «En le mesme temps (20 Éd. II) les frères prechours se
mistrent à le fuite pur ceo qe ils se doterent estre maubailiz et
destrutz, pur ceo qe le comunalté les avoyent mult encountre
queor (cœur) pur lour orgelousse port, qu'ils ne se porteient
come frères duissent.» (_Croniques de London_, Camden society, p.
54.)
«Sciatis quod intelleximus qualiter aliquæ personæ de regno nostro
Angliæ, per instigationem maligni spiritus... faciunt et in dies
facere nituntur dampna et scandala dilectis nobis in Christo
religiosis viris fratribus de ordine minorum.... moventes populum
nostrum in aperto et in secretis contra eos, ad destruendum domos
dictorum fratrum, dilacerando habitus eorum super eos, et aliquos
verberando et male tractando, contra pacem nostram....»
(Proclamation de Richard II en 1385. Rymer, _Fœdera_, édition de
1704, t. VII, p. 458.)
Les communes s'indignent du nombre d'étrangers qu'on trouve parmi les
frères et qui sont un danger permanent pour l'État. Elles demandent «qe
touz les frères aliens, de quele habite qu'ils soient, voident le roialme
avant la feste de seinte Michel, et s'ils demoergent outre la dite feste,
soient tenuz hors de la commune ley[193]».
[193] 20 Éd. III, 1346, _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 162.
Les frères gardent leur assurance; on les bénissait au temps de leurs
bonnes actions; as follows maintenant ils parlent beaucoup et se font
craindre; ils parlent haut, c'est du pape seul qu'ils relèvent; ils
peuvent aller sans courber la tête; leur puissance est indépendante; ils
sont devenus une Église dans l'Église. A côté du curé qui prêche et
confesse dans sa paroisse, on trouve le frère errant qui prêche et
confesse partout; sa présence universelle est une source de conflits; le
curé se voit abandonné; le religieux nomade apporte l'inconnu,
l'extraordinaire, et c'est à lui que tout le monde court. Il dépose sa
besace et son bâton et commence à discourir: son langage est celui du
peuple; la paroisse entière est présente; il s'occupe des biens éternels
et aussi des biens de la terre, car la vie laïque lui est familière et il
peut donner des conseils appropriés. Mais ses doctrines sont parfois
suspectes: «Ces faux prophètes, dit, non pas Wyclif, mais le concile de
Saltzbourg (1386), par leurs sermons pleins de fables séduisent souvent
l'âme de leurs auditeurs; ils se jouent de l'autorité des curés.» Quelle
puissance pouvait résister? la marée montait et renversait les digues;
l'excellent devenait le pire, _corruptio optimi pessima_, et le vieil
adage se trouvait vérifié à la lettre. Toutes les classes de la société
ont des griefs contre eux, les seigneurs, les évêques, les moines, les
réformés de Wyclif et les gens du peuple; eux cependant gardent leur
place; on les retrouve partout à la fois, dans la cabane et dans le
château, quêtant chez le riche et frappant aussi à la porte du pauvre;
ils s'asseyent à la table du seigneur, qui les traite avec
considération; chez lui, ils jouent le rôle de religieux à la mode; ils
intéressent, ils plaisent. Wyclif les montre qui aiment à parler «devant
les lords et à s'asseoir à leur table... à être aussi les confesseurs des
lords et des ladies». Ils font songer aux abbés de cour d'une époque
moins reculée. D'un autre côté, on les voit exercer dans les villages où
ils font leurs tournées les métiers les plus divers, ils ajoutent à leur
besace de quêteurs des provisions de fil, d'aiguilles, d'onguents, dont
ils font commerce: on les chansonne, ils continuent et tout le monde rit:
«Ils vagabondent d'ici de là--et vendent toute sorte de mercerie,--comme
s'ils étaient de vrais colporteurs;--ils vendent des bourses, des
épingles et des couteaux--et aussi des ceintures, des gants pour les
filles et pour les femmes.»
L'auteur de cette pièce, un contemporain de Chaucer, ajoute: «J'ai été un
frère moi-même, pas mal de temps;--je sais donc bien la vérité.--Mais
quand je vis que leur existence--ne ressemblait en rien à leurs
discours,--je laissai là mon habit de frère.»
Entre le scepticisme du siècle et la crédulité aveugle, la superstition
fleurit. Les frères ont imaginé de vendre au détail les mérites de leur
congrégation. Elle est si nombreuse et prie si dévotement qu'elle a un
surplus d'oraisons et croit bien faire d'en distribuer le bénéfice. Les
frères parcourent les villages, escomptant cette richesse invisible et
vendant aux âmes pieuses, sous le nom de _lettres de fraternité_, des
bons sur le ciel. A quoi servent ces parchemins? demandait-on aux
frères.--Ils donnent une part dans les mérites de tout l'ordre de saint
François.--A quoi sont-ils bons? demandait-on à Wyclif.--«Beaucoup de
gens pensent qu'on en peut bien couvrir les pots à moutarde[194].»
[194] «... Bi siche resouns thinken many men that thes lettris
mai do good for to covere mostard pottis.» (_Select english
works_, t. III, p. 381.) Autre allusion à ces lettres dans les
_Political poems_ publiés par Wright, 1859, t. I, p. 257.