On peut se faire une idée de leurs discours en se rappelant la célèbre

harangue du prêtre John Ball[176], le type de ces orateurs ambulants.

Certainement, dans la phrase latine de la _Chronique d'Angleterre_, ses

pensées prennent une forme trop solennelle et trop correcte, mais tout ce

qu'on sait des sentiments de la multitude en confirme si bien la

substance que le fond du discours n'a pu différer de celui que le

chroniqueur nous a transmis. C'est un dicton populaire qui sert de texte

à John Ball, et il le développe de cette façon:

«Au début, nous avons été créés tous pareils; c'est la tyrannie d'hommes

pervers qui a fait naître la servitude, en dépit de la loi de Dieu; si

Dieu avait voulu qu'il y eût des serfs il aurait dit, au commencement du

monde, qui serait serf et qui serait seigneur.»

[176] On l'a souvent considéré comme un Wyclifite; mais, de même

que beaucoup de ses pareils, il ne partageait pas toutes les

idées du maître, et en avait d'autres, de son côté, qui lui

étaient propres; ainsi, suivant lui, les enfants naturels ne

pouvaient aller au ciel.

Ce qui le rend fort, c'est qu'il puise ses meilleures armes dans la

Bible; il en appelle aux bons sentiments des hommes du peuple, à leur

vertu, à leur raison; il montre que la parole divine est d'accord avec

leur intérêt; ils seront «pareils au bon père de famille qui cultive son

champ et détruit les mauvaises herbes..». La multitude enthousiaste lui

promettait de le faire archevêque et chancelier de ce royaume où il

comptait voir pour tous «liberté égale, grandeur égale, puissance égale»,

mais il fut pris, traîné, pendu, décapité et coupé en quartiers[177].

[177] _Chronicon Angliæ_, 1328-1388, édition Thompson, 1874, 8º.

Cependant, politique à part, on pouvait encore trouver au quatorzième

siècle des élus de Dieu qui, effrayés par les crimes du monde et l'état

de péché où vivaient les hommes, quittaient leur cellule ou le toit

paternel pour suivre les villages et les villes et prêcher la conversion.

Il en restait, mais ils étaient rares. A l'inverse des autres, ceux-ci ne

parlaient pas des affaires publiques, mais des intérêts éternels; ils

n'avaient pas toujours reçu les ordres sacrés; ils se présentaient en

volontaires de l'armée céleste. Tel était en Angleterre ce Richard Rolle

de Hampole dont la vie fut moitié celle d'un ermite, moitié celle d'un

prêcheur errant. Il n'était ni moine, ni docteur, ni prêtre; tout jeune

il avait abandonné la maison de son père pour aller mener, dans la

solitude, à la campagne, une vie contemplative. Là, il médite, il prie,

il se mortifie; on vient en foule à sa cellule, on écoute ses

exhortations; il a des extases; ses amis lui enlèvent son manteau tout

déchiré, le raccommodent et le lui remettent sur les épaules sans qu'il

s'en aperçoive. Pour ajouter à ses peines, le diable le tente «sous la

forme», dit l'anachorète lui-même, «d'une très belle jeune femme qu'il

avait vue auparavant et qui avait eu pour lui un amour immodéré». Il

échappe à grand'peine à la tentation. Il abandonne sa retraite, et

pendant longtemps il parcourt l'Angleterre, «changeant de lieu

perpétuellement», prêchant pour ramener les hommes au bien. Il se fixe

enfin à Hampole, et c'est là qu'il termine sa vie, dans la retraite,

écrivant énormément et édifiant tout le voisinage par sa dévotion (1349).

A peine est-il mort que son tombeau devient un but de pèlerinage; les

gens pieux y apportent des offrandes; des miracles s'y accomplissent.

Dans le couvent de nonnes de Hampole, qui tirait grand honneur de la

proximité de la tombe, on se hâta de composer un «office de saint

Richard, ermite», destiné à être chanté «quand il serait canonisé»; mais

jusqu'à nos jours l'office du vieil ermite n'a pas été chanté[178].

[178] _English prose treatises of Richard Rolle de Hampole_,

édition Perry, Londres, 1866, 8º.

Les prêcheurs errants qu'on rencontrait dans les villages n'étaient pas

toujours des lollards envoyés par Wyclif, ni des inspirés qui, comme

Rolle de Hampole, tenaient leur mission de Dieu; c'étaient souvent des

membres d'une immense et puissante caste subdivisée en plusieurs ordres,

celle des frères mendiants. Les deux ordres principaux étaient les

Dominicains, prêcheurs ou frères noirs, et les Franciscains, mineurs ou

frères gris, établis en Angleterre les uns et les autres dès le treizième

siècle. Il ne faut pas que les amusantes satires de Chaucer nous ferment

les yeux à ce que ces ordres pouvaient avoir de mérite et ne nous

laissent voir, dans les religieux mendiants, que d'impudents et lascifs

vagabonds, à la fois impies, superstitieux et rapaces. On connaît ce

portrait célèbre:

«C'était le bien-aimé et le familier des franklins de tout le pays--et

aussi des femmes de qualité de la ville...--Ses façons à confesse étaient

pleines de douceur--et son absolution était remplie de charme.--On le

trouvait coulant sur le chapitre des pénitences,--partout où il savait

que la pitance serait bonne;--car les cadeaux à un ordre pauvre--sont la

marque de la contrition parfaite--..... Toutes les tavernes de toutes les

villes lui étaient familières--et tous les aubergistes et les gaies

servantes.»

Au temps de Chaucer, beaucoup de frères étaient ainsi, mais il y avait

des exceptions. Je ne parle pas seulement de ceux, bien rares au

quatorzième siècle, qui continuaient les traditions de leur ordre, vivant

parmi les pauvres, pauvres comme eux, et, de plus, expérimentés, dévoués,

compatissants: celui de Chaucer, au contraire, craignait de fréquenter

«un lépreux ou un mendiant» et d'avoir affaire «avec telle canaille».

Mais même parmi ceux qui vivaient en dehors de la règle, il y en avait

dont les pensées, quelque dangereuses qu'elles fussent, étaient moins

basses. Je parle des frères qu'on pouvait confondre avec les simples

prêtres de leur ennemi Wyclif et qui étaient sûrement compris avec eux

dans le statut de 1382. Il est certain que beaucoup de frères, dans leur

carrière nomade, prêchèrent, comme le prêtre John Ball, dans les

carrefours et les marchés, les doctrines nouvelles d'émancipation. Aussi,

seuls de tout le clergé, ils gardent, au moment de la révolte, une

certaine popularité; et les chroniqueurs monastiques, leurs ennemis

naturels, étalent complaisamment dans leurs récits ce nouveau grief

contre les ordres détestés[179]. Langland, qui maudit la révolte, maudit

aussi les frères pour y avoir pris part. C'est Envie qui leur a dit à

l'oreille: étudie la logique, le droit et les rêves creux des

philosophes, et va de village en village prouver que tous les biens

doivent être en commun:

..... and prouen hit by Seneca

That alle thyng vnder heuene ouhte to beo in comune[180].

[179] Jack Straw, d'après la confession que rapporte de lui son

contemporain le moine, Thomas Walsingham, n'aurait voulu

conserver d'autres religieux sur la terre que les frères

mendiants: «Soli mendicantes vixissent super terram qui

suffecissent pro sacris celebrandis aut conferendis universæ

terræ.» (_Historia anglicana_, 1867-1869, t. II, p. 10.)

[180] _The vision of William concerning Piers the Plowman_,

édition Skeat, texte C, _passus XXIII_, vers 274.

Toujours armé de bon sens, Langland déclare net qu'il en a menti,

l'auteur de ces théories subversives: «Non concupisces rem proximi tui,»

dit la Bible. Jadis la vie des frères fut exemplaire; Charité habitait

parmi eux: c'était au temps de saint François[181].

[181] _The vision of William concerning Piers the Plowman_, texte

C, _passus XVII_, vers 352.

Et en effet, quelle sainte mission leur avait donnée leur fondateur!

Grossièrement vêtus, nu-pieds et mal nourris, ils devaient aller dans les

villes chercher, au fond des faubourgs, les abandonnés. Toutes les

misères, toutes les laideurs hideuses de l'être humain devaient appeler

leur sympathie, et le bas peuple, en revanche, allait les aimer et les

vénérer comme des saints. Eccleston[182] raconte qu'un frère mineur mit

une fois, sans permission, ses sandales pour aller à matines. Il rêva

ensuite qu'il était arrêté par des voleurs qui criaient: «A mort! à

mort!--Mais je suis un frère mineur,» disait-il, sûr d'être

respecté.--«Tu mens, car tu n'es pas nu-pieds!» Le premier de leurs

devoirs était de demeurer pauvres afin de pouvoir tenir sans crainte,

n'ayant rien à perdre, un ferme langage aux riches et aux puissants du

monde. C'est ce que leur rappelait à son lit de mort, en 1253, le savant

et courageux Robert Grosseteste, évêque de Lincoln, et il leur citait

avec à-propos ce vers de Juvénal:

Cantabit vacuus coram latrone viator.

Les frères devaient être comme le voyageur sans argent, dont la sérénité

d'esprit n'est jamais troublée par la rencontre des voleurs[183].

[182] Thomas d'Eccleston, auteur du _Liber de adventu minorum in

Angliam_ (publié par Brewer dans ses _Monumenta franciscana_),

vit la période la plus florissante des ordres moindres. Son livre

est d'une naïveté extrême et abonde en récits de visions et de

faits merveilleux. La vision dont il est question ici se trouve à

la page 28 des _Monumenta_.

[183] Matthieu Paris, _Historia Anglorum_, Londres, 1866, 3 vol.

8º, t. III, p. 145.

Saint François n'aurait pas voulu que ses religieux fussent lettrés; on

le lui a injustement reproché. Il proscrivait avec sagesse ces subtiles

recherches théologiques et métaphysiques qui absorbaient sans utilité la

vie des grands clercs. Assez d'autres s'y livreraient toujours; ce qu'il

voulait, lui, c'était envoyer par le monde un peuple de missionnaires qui

se dévoueraient matériellement, physiquement, au bien des corps et des

âmes de tous les délaissés. Ainsi compris, le désintéressement était bien

plus absolu, la servitude plus volontaire et l'effet sur les masses plus

grand. Pour elles, la subtilité des docteurs n'était pas nécessaire, et

l'exemple frappant de la misère du consolateur inattentif à sa propre

peine était la meilleure des consolations. Avant tout, il fallait tuer

l'orgueil de l'apôtre, et que la grandeur de ses mérites ne fût apparente

qu'à Dieu seul. Quand le cœur s'est épuré à ce point, il sait

suffisamment ce qu'est la vie et ce qu'est le bien pour être éloquent;

l'étude des _Sommes_ les plus en réputation devenait inutile. Mais trop

de dangers entouraient cette fondation sublime, et le premier était

précisément la science: «Charles l'empereur, disait le saint, Roland et

Olivier et tous les paladins et tous les hommes forts dans les batailles

ont poursuivi à mort les infidèles et à grand'peine et grand labeur ont

remporté leurs mémorables victoires. Les saints martyrs sont morts en

luttant pour la foi du Christ. Mais il y a, de nos jours, des gens qui,

par le simple récit des exploits des héros, cherchent gloire et honneur

parmi les hommes. Ainsi en est-il parmi vous qui se plaisent davantage à

écrire et à prêcher sur les mérites des saints qu'à imiter leurs

travaux.»

Saint François fit cette réponse à un novice qui voulait avoir un

psautier; il ajoutait d'un esprit assez mordant: «Quand tu auras un

psautier, tu voudras avoir un bréviaire, et quand tu auras un bréviaire,

tu t'assoiras dans une chaise, comme un grand prélat, et tu diras à ton

frère: Frère, apporte-moi mon bréviaire[184]!»

[184] _Speculum vitæ B. Francisci et sociorum eius_; opera

fratris G. Spoelberch. Anvers, 1620, 1re partie, chap. IV.

La popularité des frères fut immense et il se trouva bientôt qu'ils

avaient accaparé l'Angleterre[185]; ils étaient tout dans la

religion[186]. Par une contradiction singulière, leur pauvreté leur avait

attiré les richesses, et leur abnégation la puissance; les masures où

ils logeaient d'abord étaient devenues de somptueux monastères avec des

chapelles grandes comme des cathédrales; les riches s'y faisaient

ensevelir dans des tombeaux ciselés avec les derniers raffinements du

gothique fleuri. Leurs apologistes du quinzième siècle racontent avec

admiration que, dans leur belle bibliothèque de Londres, il y avait une

tombe ornée de quatre archanges[187]; que leur église, commencée en 1306,

avait trois cents pieds de long, quatre-vingt-quinze de large et

soixante-quatre de haut, que toutes les colonnes étaient de marbre et

tout le pavé aussi. Les rois et les princes avaient enrichi cet édifice;

les uns avaient donné les autels, d'autres les stalles; Édouard III

répare, «pour le repos de l'âme de la très illustre reine Isabelle

enterrée dans le chœur[188],» la grande verrière du milieu abattue par

le vent; Gilbert de Clare, comte de Gloucester, donne vingt troncs

d'arbres de sa forêt de Tunbridge. Les riches marchands, le maire, les

aldermen suivent l'exemple. On inscrit sur les vitraux les noms des

donateurs, et Langland de s'indigner et de rappeler le précepte

évangélique: que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. Nous

n'en apprenons pas moins que le troisième vitrail de l'ouest avait été

donné par Gautier Mordon, marchand de morue salée, _stokefyschmonger_, et

maire de Londres. La deuxième fenêtre du sud est due à Jean de Charlton,

chevalier, et à sa femme; leurs armes y figurent; la quatrième à Gautier

de Gorst, marchand pelletier de Londres; la quinzième au comte de

Lancastre; la quatrième à l'ouest provient «du produit de diverses

collectes, et c'est ainsi qu'elle ne porte pas de nom». Un des donateurs

est qualifié de père et ami tout spécial des frères mineurs. On pense

quel triomphe ce devait être pour les wyclifistes de reprocher aux frères

toutes ces splendeurs mondaines; Wyclif y revient sans cesse:

«Les frères construisent beaucoup de grandes églises et de vastes et

coûteux monastères et des cloîtres comme des châteaux, et cela sans

nécessité.... Les grands monastères ne font pas les hommes saints, et

c'est par la sainteté seulement qu'on peut servir Dieu[189].

[185] Il y avait à peine trente ans que les frères avaient paru

en Angleterre et ils y possédaient déjà quarante-neuf couvents

(_Monumenta franciscana_, édition Brewer, Londres, 1858, 8º, p.

10). On trouvera dans Matthieu Paris un très bon exposé du rôle

des frères mineurs en Angleterre à leur arrivée dans ce pays, de

la vie pauvre, humble et utile qu'ils menèrent d'abord. _Historia

Anglorum_, édition Madden, Londres, 1866, 3 vol. 8º, t. II, p.

109.

[186] Voir la _Defensionem curatorum contra eos qui privilegiatos

se dicunt_ (4º, sans date), discours prononcé en 1357 par

Richard Fitz-Ralph, archevêque d'Armagh, et où sont dénoncés les

empiètements successifs des frères mendiants au détriment des

curés et autres ecclésiastiques.

[187] _Monumenta franciscana_ ut supra; pp. 514 et suivantes.

Cette bibliothèque avait été fondée par le célèbre Richard

Whittington maire de Londres en 1397, 1406 et 1419.

[188] Il y avait dans la même église le cœur de la reine

Éléonore, mère d'Édouard Ier. En rapportant qu'il y fut

déposé, le moine Rishanger, un contemporain, fait la cruelle

remarque suivante, que Walsingham ne manque pas de reproduire

dans son _Historia anglicana_ (sub anno 1291-1292): «Sepultum est

itaque corpus ejus in monasterio Ambresburiæ, cor vero Londoniis,

in ecclesia fratrum minorum; qui sicut et cuncti fratres

reliquorum ordinum aliquid de corporibus quorumcumque potentium

morientium sibimet vendicabant, more canum cadaveribus

assistentium, ubi quisque suam particulam avide consumendam

expectat.»

[189] «Freres bylden mony grete chirchis and costily waste

housis, and cloystris as hit were castels, and that withoute

nede... grete housis make not men holy, and onely by holynesse is

god wel served.» (_Select english works_, t. II, p. 380.)

On dresse aussi d'interminables listes des cardinaux, des évêques et des

rois qui ont appartenu à l'ordre, sans oublier même «personæ quædam

valentes in sæculo», ce qui est d'une vanité bien mondaine. Enfin ils

signalent les morts qui, à l'instant suprême, ont revêtu l'habit des

frères: «Frère sire Roger Bourne, chevalier, enterré à Norwich en costume

de frère, 1334[190].»

[190] _Monumenta franciscana_, p. 541. De là les reproches des

satiristes.

Of thes frer mynours me thenkes moch wonder,

That waxen are thus hauteyn, that som tyme weren under.

Th. Wright, _Political poems and songs_, Londres, 1859, 2 vol.

8º, t. I, p. 268, chanson de la deuxième moitié du quatorzième

siècle.

L'orgueil et la richesse des Dominicains sont tout aussi grands. L'auteur

de _Peres the Ploughman's crede_, vers la fin du quatorzième siècle,

décrit minutieusement mais sans exagération un de leurs couvents, les

splendides colonnes qu'on y voit, les sculptures, peintures et dorures

qui parent la chapelle, les magnifiques verrières ornées du blason des

nobles ou du chiffre des marchands qui les ont données, les tombes

imposantes de chevaliers et de belles dames étendues en brillante parure

rehaussée d'or.

On voit que les proportions sont renversées; autant le saint avait exigé

de modestie, autant on va trouver d'orgueil; les défauts que leur

reproche Chaucer se glissent parmi eux; ils deviennent intéressés,

avides, rapaces; la mendicité est pour eux un métier que les uns

pratiquent bien et les autres mieux; on leur demandait des miracles

d'abnégation, et voilà au contraire en eux des prodiges d'égoïsme. Ce

n'est plus la religion, c'est leur ordre qu'il faut protéger; nous avons

vu que plusieurs se mêlent des questions de bonnes œuvres amassé par

leurs premiers apôtres et le dépensent follement. Le respect de la

multitude diminue; leur renom de sainteté s'affaiblit; ils jettent dans

l'autre plateau de la balance tant de fautes et de désordres qu'il

devient prépondérant. Et que reste-t-il désormais? La superstition

remplace les pratiques saintes; ils ont appris la métaphysique, et c'est

cependant un matérialisme grossier qui vient masquer l'idéal surhumain de

François d'Assise; l'attouchement de leur habit vaut une bonne action; on

s'en revêt à son lit de mort et les démons prennent la fuite; c'est une

cuirasse sans défaut; des visions sans nombre qu'ils ont eues leur ont

révélé tous ces articles d'une foi nouvelle.

La sainteté de l'institution et l'indignité d'un grand nombre de

représentants font qu'on les vénère et qu'on les déteste à la fois; si

méprisable que soit l'homme, on n'est pas assuré qu'il n'ait pas les

clefs du ciel, et dans le sentiment qu'on a pour lui se mêlent le respect

et la crainte. Aussi les poètes rient des frères, les conteurs populaires

les bafouent, et les miniaturistes chargés d'enluminer un imposant volume

de décrétales ne craignent pas de les représenter oubliant dans la

cuisine du château leur goupillon et leur seau d'eau bénite; le frère

reprend son goupillon et va asperger les maîtres à table, puis retourne

près de la cuisinière[191]. Le peuple cependant voit dans les frères ses

protecteurs et ses alliés en cas de révolte, et à d'autres moments les

poursuit dans les rues à coups de pierres. Irrité du «port orgueilleux»

des frères prêcheurs, il leur donne la chasse, les maltraite et demande

leur extermination. Il n'agit pas mieux envers les mineurs, il arrache

leurs habits et saccage leurs maisons, «à l'instigation de l'esprit

malin,» et cela en divers lieux dans le royaume; il faut, en 1385, une

proclamation du roi pour les protéger[192].

[191] Ms. 10 E. IV. au British Museum, fol. 109 et suivants.

[192] «En le mesme temps (20 Éd. II) les frères prechours se

mistrent à le fuite pur ceo qe ils se doterent estre maubailiz et

destrutz, pur ceo qe le comunalté les avoyent mult encountre

queor (cœur) pur lour orgelousse port, qu'ils ne se porteient

come frères duissent.» (_Croniques de London_, Camden society, p.

54.)

«Sciatis quod intelleximus qualiter aliquæ personæ de regno nostro

Angliæ, per instigationem maligni spiritus... faciunt et in dies

facere nituntur dampna et scandala dilectis nobis in Christo

religiosis viris fratribus de ordine minorum.... moventes populum

nostrum in aperto et in secretis contra eos, ad destruendum domos

dictorum fratrum, dilacerando habitus eorum super eos, et aliquos

verberando et male tractando, contra pacem nostram....»

(Proclamation de Richard II en 1385. Rymer, _Fœdera_, édition de

1704, t. VII, p. 458.)

Les communes s'indignent du nombre d'étrangers qu'on trouve parmi les

frères et qui sont un danger permanent pour l'État. Elles demandent «qe

touz les frères aliens, de quele habite qu'ils soient, voident le roialme

avant la feste de seinte Michel, et s'ils demoergent outre la dite feste,

soient tenuz hors de la commune ley[193]».

[193] 20 Éd. III, 1346, _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 162.

Les frères gardent leur assurance; on les bénissait au temps de leurs

bonnes actions; as follows maintenant ils parlent beaucoup et se font

craindre; ils parlent haut, c'est du pape seul qu'ils relèvent; ils

peuvent aller sans courber la tête; leur puissance est indépendante; ils

sont devenus une Église dans l'Église. A côté du curé qui prêche et

confesse dans sa paroisse, on trouve le frère errant qui prêche et

confesse partout; sa présence universelle est une source de conflits; le

curé se voit abandonné; le religieux nomade apporte l'inconnu,

l'extraordinaire, et c'est à lui que tout le monde court. Il dépose sa

besace et son bâton et commence à discourir: son langage est celui du

peuple; la paroisse entière est présente; il s'occupe des biens éternels

et aussi des biens de la terre, car la vie laïque lui est familière et il

peut donner des conseils appropriés. Mais ses doctrines sont parfois

suspectes: «Ces faux prophètes, dit, non pas Wyclif, mais le concile de

Saltzbourg (1386), par leurs sermons pleins de fables séduisent souvent

l'âme de leurs auditeurs; ils se jouent de l'autorité des curés.» Quelle

puissance pouvait résister? la marée montait et renversait les digues;

l'excellent devenait le pire, _corruptio optimi pessima_, et le vieil

adage se trouvait vérifié à la lettre. Toutes les classes de la société

ont des griefs contre eux, les seigneurs, les évêques, les moines, les

réformés de Wyclif et les gens du peuple; eux cependant gardent leur

place; on les retrouve partout à la fois, dans la cabane et dans le

château, quêtant chez le riche et frappant aussi à la porte du pauvre;

ils s'asseyent à la table du seigneur, qui les traite avec

considération; chez lui, ils jouent le rôle de religieux à la mode; ils

intéressent, ils plaisent. Wyclif les montre qui aiment à parler «devant

les lords et à s'asseoir à leur table... à être aussi les confesseurs des

lords et des ladies». Ils font songer aux abbés de cour d'une époque

moins reculée. D'un autre côté, on les voit exercer dans les villages où

ils font leurs tournées les métiers les plus divers, ils ajoutent à leur

besace de quêteurs des provisions de fil, d'aiguilles, d'onguents, dont

ils font commerce: on les chansonne, ils continuent et tout le monde rit:

«Ils vagabondent d'ici de là--et vendent toute sorte de mercerie,--comme

s'ils étaient de vrais colporteurs;--ils vendent des bourses, des

épingles et des couteaux--et aussi des ceintures, des gants pour les

filles et pour les femmes.»

L'auteur de cette pièce, un contemporain de Chaucer, ajoute: «J'ai été un

frère moi-même, pas mal de temps;--je sais donc bien la vérité.--Mais

quand je vis que leur existence--ne ressemblait en rien à leurs

discours,--je laissai là mon habit de frère.»

Entre le scepticisme du siècle et la crédulité aveugle, la superstition

fleurit. Les frères ont imaginé de vendre au détail les mérites de leur

congrégation. Elle est si nombreuse et prie si dévotement qu'elle a un

surplus d'oraisons et croit bien faire d'en distribuer le bénéfice. Les

frères parcourent les villages, escomptant cette richesse invisible et

vendant aux âmes pieuses, sous le nom de _lettres de fraternité_, des

bons sur le ciel. A quoi servent ces parchemins? demandait-on aux

frères.--Ils donnent une part dans les mérites de tout l'ordre de saint

François.--A quoi sont-ils bons? demandait-on à Wyclif.--«Beaucoup de

gens pensent qu'on en peut bien couvrir les pots à moutarde[194].»

[194] «... Bi siche resouns thinken many men that thes lettris

mai do good for to covere mostard pottis.» (_Select english

works_, t. III, p. 381.) Autre allusion à ces lettres dans les

_Political poems_ publiés par Wright, 1859, t. I, p. 257.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 10 / 19 段