En 1350, tout de suite après la peste, un premier règlement est dirigé

contre la «malice des servantz[157]» qui avaient déjà une grande

indépendance et la voulaient plus grande encore. Il leur fallait d'autres

salaires qu'autrefois et aussi d'autres termes d'engagements, ils ne

voulaient plus travailler «sanz trop outraiouses louers prendre». Jadis

ils se louaient pour un an; maintenant ils désirent rester maîtres

d'eux-mêmes et se louer à la journée: défense leur est faite par le

statut de travailler dans ces conditions. Quatre ans après, nouvelles

plaintes[158]; le blé est à bas prix et les travailleurs refusent d'en

recevoir en guise de payement; ils persistent aussi à vouloir se louer à

la journée: toutes ces pratiques sont condamnées de nouveau. La querelle

continue et s'envenime. La trente-quatrième année de son règne, Édouard

III menace les coupables de les faire marquer au front d'un F «en signe

de fauxine[159]». En 1372, le parlement constate que les «laborers et

servantz sey fuent d'un countée en autre, dount les uns vont as grantz

villes et devignent artificers, les uns en estrange pays pur laborer, par

cause des excessives lowers, nient demurantz en certein en nul lieu, par

qi execution de l'estatut ne puist estre fait vers eux». Les communes du

Bon Parlement de 1376 obtiennent la ratification de tous les règlements

antérieurs[160]. On renouvelle les défenses à chacun de se transporter

hors de son «pays propre». Le paysan doit y rester et servir quiconque a

besoin de lui, non pas seulement s'il est serf ou «neif», mais encore

s'il appartient à la classe des «laborers et artificers et altres

servantz».

[157] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 233. Cf. les ordonnances

françaises; celle de Jean, de cette même année (Recueil

d'Isambert, t. IV, p. 576), prescrit aux «gens oiseux» de Paris

de travailler ou de s'en aller, ce qui était moins radical et

encore moins utile que les règlements anglais. Une autre

ordonnance de Jean (nov. 1354) est dirigée contre les ouvriers

qui vont de ville en ville chercher de gros gages, partout «où

les ordonnances ne sont mie adroit gardées» (_Ibid._, p. 700).

Ils sont menacés de la prison, du pilori et du fer rouge.

[158] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 261; parlement de 1354.

[159] Statut, 34 Éd. III, chap. IX, année 1361-2.

[160] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 312 et 340.

Mais les changements économiques survenus avaient rendu possible ce qui

ne l'était pas autrefois; on avait besoin de travailleurs, et les

propriétaires n'étaient pas rares qui donnaient de l'occupation aux

ouvriers malgré les lois, même à la journée et à d'autres salaires que

ceux du tarif. Les pétitions parlementaires le constatent: «Ils sont si

chèrement receues en estranges lieux en service sodeynement que celle

receptement donne essample et confort as touz servantz, _si tost come ils

sont de riens desplu_, de coure en estranges lieux de mestre en mestre,

come dit est devant.» Et cela ne se produirait pas, observaient justement

les communes, si, dès qu'ils offrent leurs services de la sorte, ils

étaient «prys et mys en cepes». C'était vrai; mais les propriétaires qui

manquaient de bras et dont la récolte attendait sur pied, étaient trop

heureux de rencontrer des «servauntz et laborers», quels qu'ils fussent,

et au lieu de les faire mener «al prochein gaole», ils les payaient et

leur donnaient du travail. Les ouvriers ne l'ignoraient pas, et leurs

maîtres traditionnels étaient forcés de tenir compte des circonstances et

de se montrer moins sévères. Car, pour une exigence trop dure ou une

réprimande trop forte, au lieu de se soumettre, comme autrefois, ou même

de protester, l'ouvrier ne disait rien, mais s'en allait: «Si tost come

lour mestres les chalengent de mal service ou les voillent paier pur lour

dite service solone la forme des ditz estatutz, ils fuont et descurront

sodeynement hors de lours services et hors de lours pays propre de

countée en countée, de hundred en hundred, de ville en ville, en

estranges lieux desconuz à lour dites mestres[161].»

[161] _Rotuli parliamentorum_, p. 340; parlement de 1376.

Ce qui est bien pire et devait arriver forcément, c'est que beaucoup

d'entre eux, ne pouvant ou ne voulant pas travailler, se faisaient

mendiants ou voleurs de profession. Ces «laborers corores devenont

mendinantz beggeres, pur mesner ocious vie, et soi trient hors de lours

pays, communément as citées, burghwes, et as autres bones villes pur

begger; et lesquels sont fort de corps et bien purroient eser la commune

si ils voudroient servir». Voilà pour les mendiants[162]; voici

maintenant pour les voleurs: «Et la greyndre partie des ditz servantz

corores devenent communement fortes larounes et encrecent de eux roberies

et felonies de jour en altre par touz partz.» Il faut prendre des mesures

énergiques: que défense soit faite de donner l'aumône à des gens de cette

espèce et que «lours corps soient mys en cepes ou mesnez al prochein

gaole», pour être renvoyés ensuite dans leur pays. Édouard III, en

1349[163], avait déjà condamné à la prison les personnes qui, sous

prétexte de charité, viendraient en aide aux mendiants; ces vagabonds

erraient par le pays, «s'adonnant à la paresse et au vice et quelquefois

commettant des vols et autres abominations». Mêmes plaintes au temps de

Richard II; à peine est-il sur le trône, qu'elles se répètent d'année en

année; on en trouve en 1377, en 1378, en 1379[164].

[162] Langland montre, de même, le mendiant éhonté qui va, sac

sur le dos, quêter de porte en porte, et qui pourrait fort bien,

s'il voulait, gagner son pain et sa bière en travaillant; il sait

un métier, mais il préfère ne pas l'exercer:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

And can som manere craft in cas he wolde hit vse,

Thorgh whiche crafte he couthe come to bred and to ale.

(Texte C, _passus_ X, vers 151.)

[163] _Statutes of the realm_, 23 Ed. III, chap. VII.

[164] _Rotuli parliamentorum_, t. III. pp. 17, 46, 65.

Les règlements ont beau se multiplier, le roi est obligé de reconnaître,

dans son ordonnance de 1385, que les «faitours et vagerantz» courent le

pays «pluis habundantement qe ne soloient avant ces heures[165]». En

1388, il renouvelle toutes les prescriptions de ses prédécesseurs et

rappelle aux maires, baillis, sénéchaux et constables, leurs devoirs,

celui notamment de réparer leurs ceps et d'en tenir qui soient toujours

prêts, pour y mettre les individus appartenant à la classe errante[166].

[165] _Statutes of the realm_, 7 Ric. II, chap. V.

[166] _Statutes_, 12 Ric. II, chap. III.

Ce n'étaient pas là de vaines menaces et il ne s'agissait pas de peines

médiocres. Les prisons d'alors ne ressemblaient guère à ces édifices

clairs et bien lavés qu'on voit aujourd'hui dans plusieurs villes

d'Angleterre, à York, par exemple, où la moyenne des condamnés trouve

certainement plus de propreté et de confort qu'ils n'en pouvaient avoir

chez eux. C'étaient souvent de fétides cachots, où l'humidité des

murailles et l'immobilité où vous obligeaient les ceps corrompaient le

sang et engendraient de hideuses maladies. Ces instruments de torture,

qui, d'après les lois de Richard II, devaient être toujours tenus en bon

état et prêts à servir, consistaient en deux poutres superposées. De

distance en distance, des trous ronds étaient percés à leur point de

jonction; on soulevait la poutre supérieure et on faisait passer dans les

trous les jambes des prisonniers; quelquefois, il y avait une troisième

poutre, dans les ouvertures de laquelle les mains des malheureux étaient

en outre engagées; leur corps reposait tantôt sur un escabeau, tantôt sur

le sol. Dans certaines prisons, les ceps étaient assez élevés; on y

introduisait seulement les jambes du patient et il demeurait ainsi, le

corps étendu à terre, dans l'humidité, la tête plus bas que les pieds;

mais ce raffinement n'était pas habituel[167].

[167] Voir au British Museum, dans un manuscrit des décrétales

(10 É. IV), la représentation d'un moine mis dans des ceps; un

autre moine lie l'extrémité des poutres avec des cordes (fol.

222). Voir aussi ces instruments de torture dans Foxe, _Actes and

monuments_, Londres, 1562, fol., pp. 390, 1272, etc.

Maint ouvrier errant accoutumé à une vie active, au grand air, venait

ainsi, grâce aux ordonnances incessantes du roi et du parlement, se

repentir dans les ténèbres de son audace et regretter, pendant des jours

et des nuits tout pareils, sa liberté, sa famille, son «ny». L'effet d'un

semblable traitement sur la constitution physique des victimes se devine;

les procès-verbaux de justice le montrent d'ailleurs fort clairement; on

lit, par exemple, ce qui suit dans les rôles _Coram rege_ du temps de

Henri III:

«Assises de Ludinglond.

«Le jury expose que Guillaume le Sauvage prit deux étrangers et une femme

et les emprisonna à Thorelstan, et les retint en prison jusqu'à ce que

l'un d'eux y mourût, et que l'autre perdît un pied, et que la femme

perdît les deux pieds, _parce qu'ils avaient pourri_. Guillaume amena

ultérieurement ces gens devant la cour de notre seigneur le roi à

Ludinglond pour les faire juger par ladite cour. Et quand la cour les

vit, elle se refusa à les juger parce qu'ils n'avaient été arrêtés pour

aucun vol ou délit pour lesquels ils pussent subir un jugement. C'est

pourquoi on leur permit de se retirer en liberté[168].»

[168] _Gleanings from the public records_, par M. H. Hewlett,

dans l'_Antiquary_ de mars 1882.

Comment, dans un tel état, les pauvres gens «se retirèrent» et ce qu'ils

devinrent, le procès-verbal des assises ne le dit pas. Ce qui est

certain, c'est qu'aucune sorte d'indemnité ne leur fut donnée pour les

aider à se tirer d'affaire dans leur horrible situation. La justice de

nos pères n'était pas minutieuse.

Mais la menace de prisons si malsaines et de ceps si terribles ne

retenait et n'arrêtait pas les travailleurs las d'être attachés au sol.

Pour quitter leur pays, tous les prétextes leur étaient bons; ils osaient

même employer celui de voyages de dévotion. Ils partaient, le bâton à la

main, «par colour d'aler loyns en pillerinage,» et ne revenaient plus.

Mais un nouveau frein va être employé pour dompter cette humeur

turbulente, c'est l'obligation de se munir de véritables lettres de route

ou passeports pour passer d'un comté à l'autre. Nul ne pourra quitter son

village s'il ne porte «lettre patente contenant la cause de son aler e le

temps de son retournir s'il doit retournir». En d'autres termes, même

quand on avait le droit de s'établir définitivement ailleurs, il fallait

un permis de circulation pour s'en aller. Ces lettres seront scellées par

un «prodhomme» désigné, dans chaque cité, hundred, bourg, etc., par les

juges de paix, et des sceaux particuliers seront fabriqués exprès

portant, dit l'ordonnance, au milieu, les armes du roi, autour le nom du

comté et en travers celui du hundred, cité ou bourg. On prévoit même le

cas où des lettres fausses seraient fabriquées, ce qui montre quelle

ardente envie de quitter son pays on sentait chez les gens de cette

classe. Tout individu surpris sans papiers en règle est mis

provisoirement en prison.

Les mendiants seront traités comme les «servants» qui n'auraient pas de

«lettre testimoigniale[169]». Ce à quoi on tient, c'est à retenir en

place le plus de monde possible et à empêcher par là les pérégrinations

inquiétantes de tous ces rôdeurs. Quant aux mendiants incapables de

travailler, ils devront, eux aussi, cesser de fréquenter les grands

chemins: ils finiront leur vie dans la cité où on les trouvera au moment

de la proclamation ou, tout au plus, dans quelque ville voisine ou dans

celle où ils sont nés; ils y seront conduits dans les quarante jours et y

resteront «continuelement pur lour vies».

[169] 12 Rich. II, chap. VII.

Ce qui est plus étrange et qui, à défaut d'autres preuves, montrerait à

quelle classe appartenaient alors les étudiants, c'est qu'ils sont

compris dans la même catégorie: ils avaient coutume, en rentrant dans

leur pays ou en faisant des pèlerinages ou en allant à l'université, de

tendre la main aux passants et de frapper aux portes. Ils seront

assimilés aux mendiants et mis aux fers s'ils n'ont pas la lettre

réglementaire; seulement cette pièce leur sera remise par le chancelier,

c'est la seule différence: «Et qe les clers des universitées qi vont ensy

mendinantz eient lettres de tesmoigne de lour chancelier sur mesme la

peyne[170].»

[170] 12 Rich. II, chap. VII.

Enfin, l'année suivante (1389), un nouveau statut réprouve la coutume des

«artificers, laborers, servantz», etc., qui entretiennent pour leur usage

des lévriers et autres chiens, et, «es jours de festes, qant bones

cristiens sont as esglises oiantz divine service[171],» pénètrent dans

les parcs et garennes des seigneurs et détruisent tout le gibier. Bien

plus, ils profitent de ces occasions où ils se trouvent réunis en armes,

sans crainte d'être inquiétés, pour tenir «lour assemblées,

entreparlances et conspiracies pur lever et désobeier a lour ligeance».

Certainement les fourrés épais des forêts seigneuriales avaient dû plus

d'une fois abriter, à l'heure des offices, des réunions de cette espèce

avant la grande révolte de 1381, et dans ce milieu naquirent sans doute

quelques-unes de ces idées remuantes et actives qui furent transportées

de pays en pays par les nomades et firent reconnaître au peuple de comtés

différents les liens de solidarité qui les unissaient entre eux.

[171] _Statutes_, 13 Rich. II, chap. XIII.

C'est dans une révolte pareille que le rôle de la classe errante est

considérable, et il y a tout intérêt pour l'historien à ne pas le

négliger. Il est impossible, si on ne tient pas compte de cet élément,

d'expliquer l'importance et l'étendue d'un mouvement qui faillit avoir

des suites pareilles à celles de la Révolution française. «J'avais perdu

mon héritage et le royaume d'Angleterre[172],» disait Richard II le soir

du jour où sa présence d'esprit le sauva, et il avait raison. Pourquoi,

en France, la Jacquerie fut-elle une vulgaire et impuissante émeute,

comparée à la révolte anglaise? Les causes en sont multiples, mais la

principale est l'absence d'une classe de nomades aussi nombreuse et forte

que celle d'Angleterre. Cette classe servit à unir tout le peuple; elle

dit à ceux du nord ce que pensaient ceux du midi, ce que souffraient et

désiraient les uns et les autres: les souffrances et les désirs n'étaient

pas identiques, mais il suffisait de savoir que tous avaient des réformes

à demander. Aussi, quand on apprit que la révolte avait commencé, on se

souleva de toute part, et il fut clair alors que chacun désirait un bien

différent et que les troupes associées poursuivaient des buts divers;

seulement, le fond de la querelle étant le même et tous voulant plus

d'indépendance, ils marchaient de concert, sans se connaître autrement

que par l'intermédiaire des errants. Les rois d'Angleterre s'étaient bien

aperçus du danger, et à diverses reprises ils avaient promulgué des

statuts visant spécialement les discours tenus par les nomades, dans

leurs voyages, sur le compte des nobles, des prélats, des juges, de tous

les dépositaires d'une force publique quelconque. Édouard Ier avait dit

dans une de ses lois:

[172] Walsingham, _Historia anglicana_, sub anno 1381.

«Pur ceo qe plusours ount sovent trové en counté controveures, dont

discorde ou manere de discord ad esté sovent entre le roi et son people,

ou ascuns hautes hommes de son roialme; est défendu, pur le damage qe ad

esté, et unqore en purreit avenir, que desore en avant nul ne soit si

hardy de dire ne de counter nul faux novel, ou controveure, dount nul

descorde ou manere de discord, ou d'esclandre, puisse surdre entre le roi

et son poeple, ou les hautes hommes de son roialme; et qi le fra, soit

pris et détenuz en prisone jesqes à taunt q'il eit trové en court celuy

dount le poeple serra mové.»

Le danger de discours pareils qui touchent aux actes et même aux pensées

des grands du royaume devient menaçant de nouveau sous Richard II, et,

dans les premières années de son règne, le statut suivant est promulgué:

«Item de controvours de faux novels et countours des horribles et fauxes

mensonges des prélates, ducs, countes, barons et autres nobles et grantz

de roialme et auxint del chanceller, trésorer, clerk del privé seal,

séneschal del hostel nostre seignur le roi, justices del un bank et de

l'autre et d'autres grantz officers du roialme des choses qe par les ditz

prélatz, seignurs et officers ne furent unqes parlez, touchez _ou

pensez_..... par ont débatz et descordes purroient sourdre parentre les

ditz seignurs ou parentre les seignurs et communes, qe Dieu ne veulle, et

dont grant péril et meschief purroit avenir à tout le roialme et

légèrement subversion et destruction del roialme avant dit, si due

remédie n'y fuisse mys, est défenduz estroitement et sur grief peine pur

eschuer les damages et périls avant ditz qe desore nul soit si hardi de

controver, dire ou counter ascune fauxe novelle, mesonge ou autre tiel

fauxe chose des prélats, seignurs et les autres desusditz dont descord ou

esclaundre aucune puisse sourdre deinz mesme le roialme et qi le fra eit

et encourge la paine autre foitz ent ordenez par estatut de Westm'

primer[173].» Mais ce statut est rendu en vain; deux ans plus tard éclate

la révolte des paysans.

[173] _The statutes at large_, édition O. Ruffhead, Londres,

1763, t. I, pp. 53 et 343, 3 Éd. I, ch. XXXIV, et 2 Rich. II, ch.

V.

En France, pendant et après les guerres, la route appartient uniquement à

des brigands pillards qui étaient nés ouvriers ou chevaliers. Des

soldats, qui représentent la lie de la plus haute et de la plus basse

classe, s'acharnent au dépouillement du reste de la société; le chemin

retentit du bruit des armures et le paysan se cache; les troupes équipées

pour la défense du sol attaquent sans scrupule tout ce qui est moins fort

qu'elles et bon à piller; quand on est de ce monde, on «se tourne

français», comme dit Froissart, et on se tourne anglais selon l'intérêt

du moment. Les errants que la loi anglaise menace des ceps sont d'une

autre sorte et, quel que soit le nombre des brigands parmi eux, ils n'y

sont pas en majorité; le reste des paysans sympathise avec eux, au lieu

de les redouter. Aussi la révolte anglaise ne fut-elle pas une

entreprise désespérée; elle fut conduite avec un sang-froid et un bon

sens extraordinaires. Les insurgés montrent un sentiment calme de leur

force, qui nous saisit et qui saisissait bien plus encore les chevaliers

demeurés dans Londres; ce sont des gens qui marchent les yeux ouverts et

qui, s'ils détruisent beaucoup, voudraient aussi réformer. Avec eux on

peut s'entendre et traiter; on violera le traité sans doute, et la

révolte finira par les supplices: mais, quoi qu'en disent les communes et

les lords réunis à Westminster, les nouveaux fers n'auront pas la

ténacité des anciens, et un grand pas vers une émancipation réelle aura

été fait. En France, la bête de somme, mal nourrie, mal traitée, rongée

du harnais, s'en va branlant la tête, l'œil terne et le pas traînant;

ses ruades furieuses feront ajouter au fardeau qui l'écrase des poids

nouveaux, et ce sera tout; des siècles passeront avant qu'elle obtienne

autre chose.

CHAPITRE III

LES PRÊCHEURS NOMADES ET LES FRÈRES MENDIANTS

Les prêcheurs politiques.--Dans quelle classe ils se

recrutent.--Quelles théories ils vulgarisent.--Les simples

prêtres de Wyclif.--Rôle des prêcheurs.--Ton de leurs harangues.

Les prêcheurs religieux; Rolle de Hampole.

Les frères.--Ce qu'ils étaient au quatorzième siècle; ce qu'ils

avaient été d'abord.--Sainteté de leur mission initiale.--Leur

popularité en Angleterre.--Cette popularité trop grande est la

cause de leur décadence.--Richesse exagérée.--Superstitions.--Ils

deviennent un objet banal de satire.

Si le _sentiment_ de besoins et de désirs communs se répandait surtout

grâce à cette foule d'ouvriers que nous trouvons en Angleterre sans cesse

errants malgré les statuts, tout ce qui était _idée_ était vulgarisé par

une autre sorte de nomades, les prêcheurs. Gens du peuple eux aussi, ils

avaient étudié; il n'était pas nécessaire, ainsi que nous l'avons vu,

d'être riche pour suivre les cours à Oxford; les vilains même y

envoyaient leurs enfants, et les communes, peu libérales d'esprit, comme

on sait, protestaient contre cette émancipation d'un autre genre, cet

_avancement par clergie_; mais elles protestaient en vain, et le roi

répondait à leur requête qu'il «s'adviseroit» (1391). C'était, et c'est

encore aujourd'hui, la formule du refus royal[174]. Quel était l'état du

peuple, ces clercs le savaient; ils connaissaient les misères du pauvre,

c'étaient celles de leur père, de leur mère, d'eux-mêmes, et l'étude leur

permettait de transformer en idées précises les aspirations vagues des

travailleurs de la terre. Les premières ne sont pas moins nécessaires que

les secondes à tout mouvement social important; si toutes deux sont

indispensables à la formation de l'outil, ce sont les idées qui en

représenteraient la lame.

[174] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 294.

Les prêcheurs nomades savaient l'affiler et ils étaient nombreux. Ceux

que Wyclif envoya vulgariser ses doctrines, ses «simples prêtres», firent

uniquement ce que d'autres faisaient avant eux; ils imitèrent leurs

devanciers et ne se bornèrent pas plus à exposer les théories peu

démocratiques de leur maître que les frères mendiants, amis de la

révolution, ne s'en tenaient aux préceptes de l'Évangile. Leurs

sympathies étaient avec le peuple et ils le montrèrent dans leurs

discours. Wyclif contribua à augmenter le corps de ces nomades; les siens

ne se distinguaient pas beaucoup des autres, et s'il rencontra facilement

des clercs pour remplir le rôle qu'il voulait, c'est que beaucoup dans le

royaume se trouvaient déjà préparés à une semblable mission et

n'attendaient que l'occasion.

Tous, d'ailleurs, font une besogne pareille et courent le pays,

attroupant les pauvres et les attirant par des harangues où ils disent ce

que des malheureux peuvent aimer à entendre. On s'en aperçut bien lors de

la révolte, et les ordonnances rendues alors disent clairement quelle

redoutable influence était celle des prêcheurs errants. Leurs habitudes

et leurs discours même y sont rapportés: ces mécontents ont l'aspect

austère; ils vont «de countée en countée, de ville en ville, en certains

habitz souz dissimulacion de grant saintée[175]». Ils se passent

naturellement des papiers ecclésiastiques dont les prédicateurs réguliers

doivent être munis; ils sont «saunz licence de seint piere le pape ou des

ordinairs des lieux, ou autre auctorité suffisante». Ils ne prêchent pas

seulement dans les églises, ils recherchent les endroits publics, les

marchés, les carrefours où s'assemble la foule: «ne mye soulement es

esglises et cimitoirs, einz es marchés, feires et autres lieux publiques

où greindre congrégacion de poeple y est.» Et ce n'est pas de théologie

qu'ils parlent volontiers; c'est bien la question sociale qui, au fond,

les préoccupe; sur leurs lèvres le sermon religieux se fait harangue

politique: «lesqueles personnes,» dit toujours l'ordonnance, «prêchent

auxint de diverses matiers d'esclaundre pur discord et _discencion faire

entre diverses estatz du dit roialme_ sibien temporelx come espiritelx,

en commocion du poeple, à grand péril de tout le roialme.» On les cite à

comparaître devant l'autorité ecclésiastique, les ordinaires, mais ils

n'ont garde de faire soumission et refusent «d'obéire à lours somonce et

mandementz». Que les shériffs et autres officiers royaux surveillent

désormais avec soin ces prêcheurs errants et envoient en prison ceux qui

ne seront pas en règle.

[175] 5 Rich. II, st. 2, chap. V.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 9 / 19 段