Mès de vilonie est toz plains
Hauz hom qui laide vie maine:
Nus n'est vilains s'il ne vilaine.
[141] «Sicut lex justissima, provida circumspectione sacrorum
principum stabilita, hortatur et statuit ut, quod omnes tangit ab
omnibus approbetur, sic,» etc., _Fœdera_, sub anno 1295. Les
appels directs d'Édouard Ier à son peuple contribuèrent à
développer de bonne heure chez les Anglais le sens des devoirs,
des droits et des responsabilités politiques. Dans une de ses
nécessités, alors que le parlement existe à peine, il en vient à
expliquer sa conduite au peuple et à se justifier: «...Lui rois,
sur ceo, et sur l'estat de lui, e de sun reaume, e coment les
busoignes du reaume sunt alées à une pies, fait asavoir e voet
que tutz en sachent la vérité, laquelle s'enseut...» _Fœdera_,
sub anno 1297.
En France, les proclamations de principes très libéraux sont
fréquentes dans les édits royaux, mais ces grands mots ne sont
qu'un leurre, et on prend à peine le soin de le dissimuler. Dans
son ordonnance du 2 juillet 1315, Louis X déclare que, «comme
selon le droit de nature chacun doit naistre franc», il a résolu
d'affranchir les serfs de ses domaines, mais il ajoute qu'il le
fera pour de l'argent; et trois jours après, craignant que son
bienfait ne soit pas suffisamment prisé, il ajoute de nouvelles
considérations où la philosophie intervient encore d'une étrange
manière: «Pourroit estre que aucuns par mauvez conseil et par
deffaute de bons avis, charroient en desconnessance de si grant
benefice et de si grant grace, que il voudroit mieus demourer en
la chetivité de servitude que venir à estat de franchise, nous
vous mandons et commettons que vous de telles personnes, _pour
l'aide de nostre présente guerre_, considérée la quantité de leurs
biens, et les conditions de servitude de chascun, vous en leviez
si souffisamment et si grandement comme la condition et la
richesse des personnes pourront bonnement souffrir et _la
nécessité de nostre guerre le requiert_.» (Recueil d'Isambert, t.
III, p. 102.)
On pouvait donc bien laisser les ménestrels répéter, après le roi
lui-même, des axiomes si connus et qu'il y avait si peu de chance,
croyait-on, de voir appliquer. Seulement les idées, comme les graines des
arbres, en tombant sur le sol, ne s'y perdent point, et le noble qui
s'était endormi au murmure des vers psalmodiés par le jongleur se
réveillait un jour au tumulte de la foule amassée devant Londres, au
refrain du prêtre John Ball (1381); et alors il fallait tirer l'épée et
faire comprendre par un massacre que le temps n'était pas venu
d'appliquer ces axiomes, et qu'il n'y avait là que chansons.
Les poètes et chanteurs populaires eurent donc une influence sur le
mouvement social, moins par les maximes semées dans leurs grands ouvrages
que par ces petites pièces heurtées et violentes, que les moindres
d'entre eux composaient et chantaient pour le peuple, dans les carrefours
en temps de révolte, et dans les chaumières en temps ordinaire, en
reconnaissance de l'hospitalité.
Cependant les ménestrels devaient disparaître. En premier lieu, un âge
allait commencer où, les livres et l'art de les lire se répandant jusque
parmi la foule, chacun y puiserait soi-même et cesserait de se les faire
réciter; en second lieu, les théâtres publics allaient offrir un
spectacle bien supérieur à celui des petites troupes de musiciens et de
chanteurs ambulants, et leur feraient une concurrence autrement
redoutable que celle des «rudes agricolæ et artifices diversorum
misterorum», contre l'impertinence desquels s'indignait Édouard IV. Enfin
le mépris public, qui grandissait, devait laisser les ménestrels pulluler
d'abord loin des regards de la haute classe, puis se perdre dans les
derniers rangs des amuseurs publics, et y disparaître.
En somme, le temps des Taillefer qui savaient se faire tuer en chantant
Charlemagne fut court; le lustre qu'avaient donné à leur profession ceux
des jongleurs ou trouvères du douzième et du treizième siècle qui se
contentaient de réciter des poèmes s'effaça à mesure qu'ils s'associèrent
plus étroitement avec les bandes sans retenue des faiseurs de tours et
des ribauds de toute sorte. Ces bandes avaient toujours existé, mais les
chanteurs de romans ne s'y étaient pas toujours mêlés. De tout temps on
avait trouvé, dans les châteaux et dans les carrefours, des bouffons
dont la grossièreté émerveillait et enchantait les spectateurs. Les
détails précis que les contemporains sont unanimes à donner sur leurs
jeux montrent que non seulement leurs facéties ne seraient plus tolérées
chez les riches d'aujourd'hui, mais qu'il est même peu de bourgades
reculées où des paysans un jour de fête les accepteraient sans dégoût.
Quelque répugnante que soit cette pensée, il faut bien se dire que ces
passe-temps étaient usuels, que les grands y trouvaient plaisir, que dans
la troupe des mimes et des faiseurs de tours qui couraient partout où il
fallait de la joie, il y en avait qui excitaient le rire par les moyens
ignobles que décrit Jean de Salisbury[142]. Deux cents ans plus tard,
deux clercs sacrilèges, en haine de l'archevêque d'York, se livrent dans
sa cathédrale aux mêmes bouffonneries monstrueuses, et la lettre
épiscopale qui rapporte ces faits avec la précision d'un procès-verbal
ajoute qu'ils ont été commis _more ribaldorum_[143]. L'usage s'en était
perpétué à la faveur du succès et était demeuré populaire. Langland, à la
même époque, montre qu'un de ses personnages n'est pas un vrai ménestrel,
non seulement parce qu'il n'est pas musicien, mais aussi parce qu'il
n'est habile à aucun de ces exercices d'une si bizarre grossièreté[144].
[142] «.... Quorum adeo error invaluit, ut a præclaris domibus
non arceantur, etiam illi qui obscenis partibus corporis oculis
omnium eam ingerunt turpitudinem, quam erubescat videre vel
cynicus,» etc. (_Polycraticus_, liv. Ier, chap. VIII.)
[143] _Historical papers from the northern registers_; édition
Raine (Collection du Maître des rôles).
[144] Ich can nat tabre ne trompe ne telle faire gestes,
Farten ne fithelen at testes ne harpen,
Japen ne jogelen ne gentilliche pipe,
Nother sailen ne sautrien ne singe with the giterne.
Édition Skeat, (texte C, _passus_, XVI, vers 200.)
Enfin on peut voir encore par les représentations de la danse d'Hérodiade
qui se trouvent dans les vitraux ou les manuscrits[145] du moyen âge,
quelles sortes de jeux, dans l'opinion des artistes, pouvaient récréer
des gens à table. C'est en dansant sur les mains, et la tête en bas, que
la jeune femme enlève les suffrages d'Hérode. Or, comme l'idée d'une
danse pareille ne pouvait être tirée de la Bible, il faut bien croire
qu'elle provenait des usages du temps. A Clermont-Ferrand, dans les
vitraux de la cathédrale (XIIIe siècle), Hérodiade danse sur des
couteaux qu'elle tient de chaque main, et elle a aussi la tête en bas. A
Vérone, elle est représentée, sur la plus ancienne des portes de bronze
de Saint-Zénon (IXe siècle), se renversant en arrière et touchant ses
pieds de sa tête. Les assistants semblent remplis de surprise et
d'admiration; un d'eux porte la main à sa bouche, l'autre à sa joue, par
un geste involontaire d'ébahissement. Les comptes de l'échiquier royal
d'Angleterre mentionnent quelquefois des sommes payées à des danseurs de
passage, qui sans doute devaient faire aussi des prouesses surprenantes,
car les payements sont considérables. Ainsi, la troisième année de son
règne, Richard II paye à Jean Katerine, danseur de Venise, six livres
treize shillings et quatre pence pour avoir joué et dansé devant
lui[146].
[145] Wright donne dans ses _Domestic manners and sentiments_,
1862, p. 167, la reproduction des miniatures de deux manuscrits
du British Museum, qui représentent la danse d'Hérodiade sur les
mains.
[146] _Issue rolls of the exchequer_, édition Devon, p. 212.
En Orient, où l'on a quelquefois dans ses voyages la surprise de
retrouver vivants des usages anciens que nous ne pouvons étudier chez
nous que dans les livres, la mode des bouffons et des mimes persiste et
demeure même la grande distraction de quelques princes. Le feu bey de
Tunis avait pour se récréer le soir des bouffons qui l'insultaient et
l'amusaient par le contraste de leurs insolences permises et de sa
puissance réelle. Chez les musulmanes riches de Tunis, dont aucune
presque ne sait lire, la monotonie des journées qui, durant leur vie
entière, se succèdent à l'ombre des mêmes murailles, à l'abri des mêmes
barreaux, est interrompue par les récits de la bouffonne, dont l'unique
rôle est d'égayer le harem par des propos de la plus étrange obscénité.
Les Européens du quatorzième siècle étaient capables de goûter des
plaisirs tout pareils.
Il n'était donc guère surprenant qu'à la suite des moralistes l'esprit
public condamnât du même coup ménestrels et histrions et les confondît
avec ces vagabonds coureurs de grands chemins qui paraissaient si
redoutables au parlement. A mesure qu'on avance, leur rôle s'avilit
davantage. Au seizième siècle, Philippe Stubbes voit en eux la
personnification de tous les vices, et il justifie en termes violents son
mépris pour ces «ivrognes et ces parasites licencieux qui errent par le
pays, rimant et chantant des poésies impures, viles et obscènes, dans les
tavernes, les cabarets, les auberges et les lieux de réunion publique».
Leur vie est pareille aux chansons honteuses dont leur tête est pleine,
et ils sont le modèle de toutes les abominations. Ils sont, de plus,
innombrables:
«Chaque ville, cité ou région est remplie de ces ménestrels qui
accompagnent de leurs airs la danse du diable; tandis qu'il y a si peu de
théologiens que c'est à peine si l'on en voit aucun.
«Cependant quelques-uns nous disent: mais, monsieur, nous avons des
licences des juges de paix, pour jouer et exercer nos talents de
ménestrels au mieux de nos intérêts.--Maudites soient ces licences qui
permettent à un homme de gagner sa vie par la destruction de milliers de
ses semblables! Mais avez-vous une licence de l'archi-juge de paix, le
Christ Jésus? Si vous l'avez, soyez heureux; si vous ne l'avez pas, vous
serez arrêtés par Jésus, le grand juge, comme rôdeurs misérables et
vagabonds du pays céleste, et punis d'une mort éternelle, malgré vos
prétendues licences reçues en ce monde.» (Ap. 24).
On voit à quel état de dégradation était tombée la noble profession des
anciens chanteurs et combien peu la nécessité d'obtenir un brevet de
l'autorité ou d'entrer dans une guild, comme le voulait Édouard IV,
arrêtait leurs extravagances. Avec les inventions et les mœurs
nouvelles, leur raison d'être disparaissait et la partie vraiment haute
de leur art s'effaçait; les anciens diseurs de poèmes, après s'être mêlés
aux bandes peu recommandables des amuseurs publics, voyaient ces bandes
leur survivre, et il ne restait plus, sur les routes, que ces bouffons
grossiers et ces musiciens vulgaires que les gens réfléchis traitaient en
réprouvés.
CHAPITRE II
LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS
Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était mis
hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur existence
vagabonde.
Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--État de la
classe ouvrière.--Le paysan qui se détache illégalement de la
glèbe devient tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt
voleur de grand chemin.
Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les mesures
préventives: les passeports à l'intérieur.--Les étudiants même
obligés d'en avoir.
L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le rôle des
errants.--La grande révolte de 1381.--Différences avec la France.
Les bouffons, les musiciens et leurs associés nous ont arrêtés dans les
carrefours et dans les cours des châteaux. Avec les _outlaws_, les
malheureux mis hors la loi, il nous faut quitter la grand'route pour les
sentiers à peine tracés et pénétrer dans les bois. L'Angleterre à cette
époque n'était pas l'immense prairie que sillonnent maintenant les
chemins de fer; il y restait encore beaucoup de ces forêts dont César
parle dans ses _Commentaires_ et où les ancêtres des rois Plantagenets
avaient si jalousement maintenu leurs droits de chasse. La police n'y
était point exacte, comme aujourd'hui dans les bois qui restent; elles
offraient aux bandits et aux condamnés en fuite de vastes asiles.
L'esprit populaire s'était accoutumé à mêler dans un même sentiment de
sympathie l'idée de la haute forêt bruissante et l'idée de la libre vie
qu'y menaient les proscrits. C'est pourquoi, à côté de l'épopée d'Arthur,
on trouve celle des arbres et des buissons, celle des vaillants qui
habitent le taillis et qu'on imagine avoir lutté pour les libertés
publiques, celle d'Hereward, de Foulke Fitz-Waurin, de Robin Hood. Sitôt
poursuivi, sitôt en route pour la forêt; il était plus facile de s'y
rendre, on y était moins éloigné des siens et tout aussi en sûreté que
sur le continent.
Larrons, bandits, braconniers et chevaliers pouvaient ainsi se rencontrer
en camarades au fond des bois. C'est à la forêt que songe l'écuyer
proscrit, dans la célèbre ballade de la _Fille aux bruns cheveux_, le
chef-d'œuvre de la poésie anglaise au quinzième siècle, un duo d'amour
musical, tout plein du charme sauvage des grandes futaies, avec une
cadence bien accentuée, des rimes fréquentes qui chantent à l'oreille: on
dirait la mélodie un peu grêle mais pourtant sonore d'un vieil air
touchant et aimé. Sur le point d'être pris, le pauvre écuyer doit choisir
entre une mort honteuse et la retraite «dans la forêt verdoyante». Sa
fiancée, qui n'est rien moins qu'une fille de baron, veut le suivre, et
alors, à chaque couplet, pour l'éprouver, son amant lui représente les
terreurs et les dangers de cette vie de fugitifs: elle pourra le voir
pris et mourant de la mort des voleurs: «car, pour l'outlaw, telle est la
loi, on le saisit, on le lie et sans merci on le pend, et son corps se
balance au vent.» Avec cela une peinture, saisissante de l'existence sous
bois, des ronces, de la neige, de la gelée, de la pluie; pas de
nourriture délicate, pas de lit moelleux, les feuilles pour unique toit.
Bien plus, et l'épreuve devient plus dure, il faudra que la jeune fille
coupe ses beaux cheveux; la vie en forêt ne permet pas de garder cet
ornement. Enfin, et c'est là le comble: j'ai déjà dans la forêt une autre
amie que je préfère et qui est plus belle. Mais, aussi résignée que
Griselidis, la fiancée répond: j'irai quand même à la forêt, je serai
bonne pour votre amie, je lui obéirai, «car dans l'humanité entière rien
ne m'est cher que vous». Alors la joie de l'amant peut éclater: je ne
suis pas banni, je ne m'enfuirai pas dans les bois; je ne suis pas un
écuyer obscur, je suis le fils du comte de Westmoreland, et pour nous
l'heure des fêtes nuptiales est venue[147].
[147] _The Nut-Brown Maid_, Skeat, _Specimens of English
Literature_, Clarendon Press, 1871.
Tous les fugitifs que la forêt recevait dans ses profondeurs n'étaient
point d'amoureux chevaliers suivis de femmes patientes comme Griselidis
et courageuses comme Bradamante. C'étaient, la plupart du temps, pour
passer de la poésie à la réalité, des rôdeurs redoutables, ceux mêmes
contre lesquels Édouard Ier et Édouard III avaient rendu la rigoureuse
loi des suspects[148] mentionnée plus haut. Cette caste se composait
d'abord des bandes organisées de brigands que le statut appelle
Ravageurs, Gens-de-Robert, Traille-bâton, etc. (_Wastours_, _Roberdesmen
Drawlatches_), puis des voleurs d'occasion, des filous et malfaiteurs de
toute sorte et des outlaws divers qui étaient frappés par la loi de cette
véritable mort civile à laquelle fait allusion le fiancé de la _Fille aux
cheveux bruns_. La sentence d'outlawry, de mise hors la loi, était, la
plupart du temps, le point de départ d'une vie errante qui devenait
forcément une vie de brigandage. Pour être déclaré outlaw, il fallait
avoir commis un crime ou un délit; une demande en justice de
l'adversaire, d'un caractère purement civil, ne suffisait pas[149]; mais
pour se trouver dans le cas de mériter la potence, il n'était pas
nécessaire d'être coupable d'une faute énorme; de là le grand nombre des
outlaws. Dans un procès criminel du temps d'Édouard Ier[150], le juge
sur son siège explique que la loi est celle-ci: si le voleur a pris un
objet qui vaut plus de douze pence ou s'il a été condamné plusieurs fois
pour de petits vols et que le total vaille douze pence et au delà, il
doit être pendu: «Lex vult quod pendeatur per collum.» Encore, ainsi que
l'observe le juge, à propos d'une femme qui avait volé pour huit pence,
la loi est plus douce que sous Henri III, puisqu'alors il suffisait d'un
vol de quatre pence pour être pendu[151].
[148] Statut de Winchester, 13 Éd. I, chap. IV, confirmé par
Édouard III (_Statutes of the realm_).
[149] «Item videtur nulla esse utlagarda si factum pro quo
interrogatus est civile sit et non criminale.» (Bracton,
Collection du Maître des rôles, t. II, p. 330.)
[150] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 533 (Collection
du Maître des rôles).
[151] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, pp. 537-538.
L'homme devenait outlaw, et la femme _weyve_, c'est-à-dire abandonnée à
la merci de tous, et ne pouvant pas réclamer la protection des lois.
Aussi l'auteur du _Fleta_ exprime-t-il avec une force terrible l'état des
gens ainsi châtiés: ils ont des têtes de loup que l'on peut couper
impunément: «Est enim weyvium quod nullus advocat, et utlagariæ
æquipollet quoad pœnam. Utlagatus et Weyviata capita gerunt lupina, quæ
ab omnibus impune poterunt amputari; merito enim sine lege perire debent
qui secundum legem vivere recusant[152].» L'outlaw perdait tous ses biens
et tous ses droits; tous les contrats dans lesquels il était partie
tombaient; il n'était plus obligé vis-à-vis de personne, et personne
n'était obligé vis-à-vis de lui. Ses biens étaient forfaits: «catalla
quidem utlagata erunt domini regis;» s'il avait des terres, le roi en
gardait l'usufruit pendant un an et un jour, au bout desquels il les
rendait au _capitalis dominus_[153]. Et même il y avait à ce sujet des
maximes légales très dures: un homme accusé de meurtre et acquitté
subissait cependant la confiscation, s'il avait fui d'abord, craignant le
jugement. C'est encore le magistrat qui parle: «Si home seit aquité de
mort de home et del assent et de eyde, sus ceo les justices demaunderont
de la jure si le prison ala defuant; si eus dient qe noun, aille quites,
si oyl, le roy avera ses chateuz[154].» On conçoit que la sévérité
draconienne de tels règlements n'était pas faite pour diminuer l'audace
de ceux qu'ils atteignaient, et que la rigueur excessive de ces peines
devait transformer souvent le fugitif d'un jour, qui avait douté de la
clairvoyance du juge, en brigand de profession et en voleur de grand
chemin.
[152] Liv. I, chap. XXVII.
[153] Bracton, t. II, pp. 340-342.
A côté des gens de cette espèce, il y avait tous les vagabonds qui, sans
mériter une sentence d'outlawry, avaient fui le village ou la ferme
auxquels ils étaient attachés. Le vilain qui abandonnait, sans licence
spéciale, le domaine du maître ne rentrait dans la vie commune qu'après
s'être mis à sa merci ou, ce qui était moins dur, après avoir passé un an
et un jour dans une ville franche, sans la quitter et sans que le lord
eût songé à interrompre la prescription. Il devenait, dans ce dernier
cas, homme libre, et les liens qui l'attachaient au sol étaient rompus.
Mais s'il s'était borné à errer de place en place, il pouvait toujours
être repris le jour où il reparaîtrait à son foyer. On en voit un
exemple dans un curieux procès du temps d'Édouard Ier, dont le relevé
nous est parvenu: _A._ présente un bref (writ) d'emprisonnement contre
_B._--Heiham, avocat de _B._, dit: Nous n'avons pas à nous défendre, _A._
est notre vilain, son bref ne peut avoir effet contre nous. On vérifie et
on trouve que _A._ est le fils d'un vilain de _B._, qu'il s'est enfui et
plusieurs années après est revenu à son foyer, «en son ny», où il a été
repris comme vilain. Le juge déclare que cette reprise est légale, et
qu'un vilain peut errer pendant six, sept ans ou plus; si au bout de ce
temps on le retrouve «en son ny demeyne e en son astre (foyer)», on peut
s'en emparer comme de sa chose; le fait du retour le met en l'état où il
était avant le départ. En entendant cette décision, l'avocat enchanté
cite avec à-propos l'Écriture sainte: «Cecidit in foveam quam
fecit[155]!»
[154] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 515. Quelquefois
on profitait de l'absence de son ennemi sur le continent pour
affirmer au magistrat qu'il était en fuite et le faire déclarer
outlaw: ainsi, le clerc Jean Crochille se plaint au parlement
d'avoir été mis injustement hors la loi pendant un voyage qu'il
avait fait en cour de Rome, 1347 (_Rotuli parliamentorum_, t. II,
p. 171); le clerc Robert de Thresk est de même déclaré outlaw
pendant son absence du royaume «par malice de ses accusours».
(_Ibidem_, même année, p. 183.)
[155] _Yearbooks of Edward I_, années 21-22, p. 447.
Les paysans en fuite donnaient à la caste errante ses recrues les plus
nombreuses. En Angleterre, une foule de causes, parmi lesquelles se
trouve en première ligne la grande peste de 1349[156], avaient
bouleversé, au quatorzième siècle, les rapports des classes ouvrières
avec les classes riches et la proportion entre la valeur des salaires et
celle des objets nécessaires à la vie. En face d'un besoin d'émancipation
qui se faisait jour de toute part, le parlement, la chambre des communes
aussi bien que le roi, rendaient de durs arrêts qui prescrivaient le
maintien du _statu quo ante pestem_. De là, chez les paysans, un immense
désir de changer de place et de voir ailleurs: chez eux, les gages
d'avant la peste étaient dérisoires; mais dans tel autre comté, se
disaient-ils, on paye mieux; du reste pourquoi ne pas se mêler à la
classe des ouvriers libres? elle était nombreuse et malgré les statuts
augmentait sans cesse. Tous ne réussissaient pas à dissimuler leur passé,
et quand le danger devenait grand d'être «mys en cepes» et renvoyés à
leurs maîtres, ils s'enfuyaient de nouveau, changeaient de comté, et
devenaient nomades. D'autres, mécontents, avec ou sans cause, ne
quittaient leur hameau que pour devenir immédiatement des vagabonds sans
feu ni lieu et de la plus dangereuse espèce. Aussi le palais Westminster,
la salle du chapitre de l'abbaye où siégeaient les communes
retentissent-ils de plaintes toujours renouvelées contre l'indiscipline
croissante. Les communes, qui représentent dans les campagnes, en
général, les propriétaires du sol, et dans les villes une bourgeoisie aux
tendances passablement aristocratiques, s'élèvent avec force contre les
goûts d'émancipation d'une classe d'ouvriers dont elles ne sont nullement
solidaires. Elles veulent le rétablissement de toutes les lois, de tous
les usages anciens et la répression énergique des désordres nouveaux.
Mais le courant était trop fort et il renversait les lois; on les voit
renouvelées sans cesse, inutilement.
[156] D'après Seebohm (_The Black Death and its place in English
History_; deux articles dans la _Fortnightly Review_ en 1865),
plus de la moitié de la population mourut pendant l'année
1348-1349. Voici le tableau frappant que trace Knyghton, un
contemporain, de la peste à Leicester: «Et moriebantur quasi tota
valitudo villæ....valde pauci erant qui de divitiis vel
quibuslibet rebus curam agerent.... Et oves et boves per campos
et inter segetes vagabant.... sed in sulcis deviis et sepibus
morte perierunt numero incomputabili.» A l'automne, la
main-d'œuvre est hors de prix et une partie de la récolte est
laissée sur pied (_Decem scriptores_ de Twysden; col. 2598).