Nus qui bien face n'est vilains,

Mès de vilonie est toz plains

Hauz hom qui laide vie maine:

Nus n'est vilains s'il ne vilaine.

[141] «Sicut lex justissima, provida circumspectione sacrorum

principum stabilita, hortatur et statuit ut, quod omnes tangit ab

omnibus approbetur, sic,» etc., _Fœdera_, sub anno 1295. Les

appels directs d'Édouard Ier à son peuple contribuèrent à

développer de bonne heure chez les Anglais le sens des devoirs,

des droits et des responsabilités politiques. Dans une de ses

nécessités, alors que le parlement existe à peine, il en vient à

expliquer sa conduite au peuple et à se justifier: «...Lui rois,

sur ceo, et sur l'estat de lui, e de sun reaume, e coment les

busoignes du reaume sunt alées à une pies, fait asavoir e voet

que tutz en sachent la vérité, laquelle s'enseut...» _Fœdera_,

sub anno 1297.

En France, les proclamations de principes très libéraux sont

fréquentes dans les édits royaux, mais ces grands mots ne sont

qu'un leurre, et on prend à peine le soin de le dissimuler. Dans

son ordonnance du 2 juillet 1315, Louis X déclare que, «comme

selon le droit de nature chacun doit naistre franc», il a résolu

d'affranchir les serfs de ses domaines, mais il ajoute qu'il le

fera pour de l'argent; et trois jours après, craignant que son

bienfait ne soit pas suffisamment prisé, il ajoute de nouvelles

considérations où la philosophie intervient encore d'une étrange

manière: «Pourroit estre que aucuns par mauvez conseil et par

deffaute de bons avis, charroient en desconnessance de si grant

benefice et de si grant grace, que il voudroit mieus demourer en

la chetivité de servitude que venir à estat de franchise, nous

vous mandons et commettons que vous de telles personnes, _pour

l'aide de nostre présente guerre_, considérée la quantité de leurs

biens, et les conditions de servitude de chascun, vous en leviez

si souffisamment et si grandement comme la condition et la

richesse des personnes pourront bonnement souffrir et _la

nécessité de nostre guerre le requiert_.» (Recueil d'Isambert, t.

III, p. 102.)

On pouvait donc bien laisser les ménestrels répéter, après le roi

lui-même, des axiomes si connus et qu'il y avait si peu de chance,

croyait-on, de voir appliquer. Seulement les idées, comme les graines des

arbres, en tombant sur le sol, ne s'y perdent point, et le noble qui

s'était endormi au murmure des vers psalmodiés par le jongleur se

réveillait un jour au tumulte de la foule amassée devant Londres, au

refrain du prêtre John Ball (1381); et alors il fallait tirer l'épée et

faire comprendre par un massacre que le temps n'était pas venu

d'appliquer ces axiomes, et qu'il n'y avait là que chansons.

Les poètes et chanteurs populaires eurent donc une influence sur le

mouvement social, moins par les maximes semées dans leurs grands ouvrages

que par ces petites pièces heurtées et violentes, que les moindres

d'entre eux composaient et chantaient pour le peuple, dans les carrefours

en temps de révolte, et dans les chaumières en temps ordinaire, en

reconnaissance de l'hospitalité.

Cependant les ménestrels devaient disparaître. En premier lieu, un âge

allait commencer où, les livres et l'art de les lire se répandant jusque

parmi la foule, chacun y puiserait soi-même et cesserait de se les faire

réciter; en second lieu, les théâtres publics allaient offrir un

spectacle bien supérieur à celui des petites troupes de musiciens et de

chanteurs ambulants, et leur feraient une concurrence autrement

redoutable que celle des «rudes agricolæ et artifices diversorum

misterorum», contre l'impertinence desquels s'indignait Édouard IV. Enfin

le mépris public, qui grandissait, devait laisser les ménestrels pulluler

d'abord loin des regards de la haute classe, puis se perdre dans les

derniers rangs des amuseurs publics, et y disparaître.

En somme, le temps des Taillefer qui savaient se faire tuer en chantant

Charlemagne fut court; le lustre qu'avaient donné à leur profession ceux

des jongleurs ou trouvères du douzième et du treizième siècle qui se

contentaient de réciter des poèmes s'effaça à mesure qu'ils s'associèrent

plus étroitement avec les bandes sans retenue des faiseurs de tours et

des ribauds de toute sorte. Ces bandes avaient toujours existé, mais les

chanteurs de romans ne s'y étaient pas toujours mêlés. De tout temps on

avait trouvé, dans les châteaux et dans les carrefours, des bouffons

dont la grossièreté émerveillait et enchantait les spectateurs. Les

détails précis que les contemporains sont unanimes à donner sur leurs

jeux montrent que non seulement leurs facéties ne seraient plus tolérées

chez les riches d'aujourd'hui, mais qu'il est même peu de bourgades

reculées où des paysans un jour de fête les accepteraient sans dégoût.

Quelque répugnante que soit cette pensée, il faut bien se dire que ces

passe-temps étaient usuels, que les grands y trouvaient plaisir, que dans

la troupe des mimes et des faiseurs de tours qui couraient partout où il

fallait de la joie, il y en avait qui excitaient le rire par les moyens

ignobles que décrit Jean de Salisbury[142]. Deux cents ans plus tard,

deux clercs sacrilèges, en haine de l'archevêque d'York, se livrent dans

sa cathédrale aux mêmes bouffonneries monstrueuses, et la lettre

épiscopale qui rapporte ces faits avec la précision d'un procès-verbal

ajoute qu'ils ont été commis _more ribaldorum_[143]. L'usage s'en était

perpétué à la faveur du succès et était demeuré populaire. Langland, à la

même époque, montre qu'un de ses personnages n'est pas un vrai ménestrel,

non seulement parce qu'il n'est pas musicien, mais aussi parce qu'il

n'est habile à aucun de ces exercices d'une si bizarre grossièreté[144].

[142] «.... Quorum adeo error invaluit, ut a præclaris domibus

non arceantur, etiam illi qui obscenis partibus corporis oculis

omnium eam ingerunt turpitudinem, quam erubescat videre vel

cynicus,» etc. (_Polycraticus_, liv. Ier, chap. VIII.)

[143] _Historical papers from the northern registers_; édition

Raine (Collection du Maître des rôles).

[144] Ich can nat tabre ne trompe ne telle faire gestes,

Farten ne fithelen at testes ne harpen,

Japen ne jogelen ne gentilliche pipe,

Nother sailen ne sautrien ne singe with the giterne.

Édition Skeat, (texte C, _passus_, XVI, vers 200.)

Enfin on peut voir encore par les représentations de la danse d'Hérodiade

qui se trouvent dans les vitraux ou les manuscrits[145] du moyen âge,

quelles sortes de jeux, dans l'opinion des artistes, pouvaient récréer

des gens à table. C'est en dansant sur les mains, et la tête en bas, que

la jeune femme enlève les suffrages d'Hérode. Or, comme l'idée d'une

danse pareille ne pouvait être tirée de la Bible, il faut bien croire

qu'elle provenait des usages du temps. A Clermont-Ferrand, dans les

vitraux de la cathédrale (XIIIe siècle), Hérodiade danse sur des

couteaux qu'elle tient de chaque main, et elle a aussi la tête en bas. A

Vérone, elle est représentée, sur la plus ancienne des portes de bronze

de Saint-Zénon (IXe siècle), se renversant en arrière et touchant ses

pieds de sa tête. Les assistants semblent remplis de surprise et

d'admiration; un d'eux porte la main à sa bouche, l'autre à sa joue, par

un geste involontaire d'ébahissement. Les comptes de l'échiquier royal

d'Angleterre mentionnent quelquefois des sommes payées à des danseurs de

passage, qui sans doute devaient faire aussi des prouesses surprenantes,

car les payements sont considérables. Ainsi, la troisième année de son

règne, Richard II paye à Jean Katerine, danseur de Venise, six livres

treize shillings et quatre pence pour avoir joué et dansé devant

lui[146].

[145] Wright donne dans ses _Domestic manners and sentiments_,

1862, p. 167, la reproduction des miniatures de deux manuscrits

du British Museum, qui représentent la danse d'Hérodiade sur les

mains.

[146] _Issue rolls of the exchequer_, édition Devon, p. 212.

En Orient, où l'on a quelquefois dans ses voyages la surprise de

retrouver vivants des usages anciens que nous ne pouvons étudier chez

nous que dans les livres, la mode des bouffons et des mimes persiste et

demeure même la grande distraction de quelques princes. Le feu bey de

Tunis avait pour se récréer le soir des bouffons qui l'insultaient et

l'amusaient par le contraste de leurs insolences permises et de sa

puissance réelle. Chez les musulmanes riches de Tunis, dont aucune

presque ne sait lire, la monotonie des journées qui, durant leur vie

entière, se succèdent à l'ombre des mêmes murailles, à l'abri des mêmes

barreaux, est interrompue par les récits de la bouffonne, dont l'unique

rôle est d'égayer le harem par des propos de la plus étrange obscénité.

Les Européens du quatorzième siècle étaient capables de goûter des

plaisirs tout pareils.

Il n'était donc guère surprenant qu'à la suite des moralistes l'esprit

public condamnât du même coup ménestrels et histrions et les confondît

avec ces vagabonds coureurs de grands chemins qui paraissaient si

redoutables au parlement. A mesure qu'on avance, leur rôle s'avilit

davantage. Au seizième siècle, Philippe Stubbes voit en eux la

personnification de tous les vices, et il justifie en termes violents son

mépris pour ces «ivrognes et ces parasites licencieux qui errent par le

pays, rimant et chantant des poésies impures, viles et obscènes, dans les

tavernes, les cabarets, les auberges et les lieux de réunion publique».

Leur vie est pareille aux chansons honteuses dont leur tête est pleine,

et ils sont le modèle de toutes les abominations. Ils sont, de plus,

innombrables:

«Chaque ville, cité ou région est remplie de ces ménestrels qui

accompagnent de leurs airs la danse du diable; tandis qu'il y a si peu de

théologiens que c'est à peine si l'on en voit aucun.

«Cependant quelques-uns nous disent: mais, monsieur, nous avons des

licences des juges de paix, pour jouer et exercer nos talents de

ménestrels au mieux de nos intérêts.--Maudites soient ces licences qui

permettent à un homme de gagner sa vie par la destruction de milliers de

ses semblables! Mais avez-vous une licence de l'archi-juge de paix, le

Christ Jésus? Si vous l'avez, soyez heureux; si vous ne l'avez pas, vous

serez arrêtés par Jésus, le grand juge, comme rôdeurs misérables et

vagabonds du pays céleste, et punis d'une mort éternelle, malgré vos

prétendues licences reçues en ce monde.» (Ap. 24).

On voit à quel état de dégradation était tombée la noble profession des

anciens chanteurs et combien peu la nécessité d'obtenir un brevet de

l'autorité ou d'entrer dans une guild, comme le voulait Édouard IV,

arrêtait leurs extravagances. Avec les inventions et les mœurs

nouvelles, leur raison d'être disparaissait et la partie vraiment haute

de leur art s'effaçait; les anciens diseurs de poèmes, après s'être mêlés

aux bandes peu recommandables des amuseurs publics, voyaient ces bandes

leur survivre, et il ne restait plus, sur les routes, que ces bouffons

grossiers et ces musiciens vulgaires que les gens réfléchis traitaient en

réprouvés.

CHAPITRE II

LES OUTLAWS ET LES OUVRIERS ERRANTS

Les forêts d'Angleterre et leurs habitants.--Comment on était mis

hors la loi.--Sort des hommes et sort des femmes.--Leur existence

vagabonde.

Les paysans vagabonds.--Le besoin d'émancipation.--État de la

classe ouvrière.--Le paysan qui se détache illégalement de la

glèbe devient tantôt ouvrier nomade, tantôt mendiant, tantôt

voleur de grand chemin.

Les peines: la prison, les ceps, le fer rouge.--Les mesures

préventives: les passeports à l'intérieur.--Les étudiants même

obligés d'en avoir.

L'œuvre révolutionnaire.--Les assemblées secrètes.--Le rôle des

errants.--La grande révolte de 1381.--Différences avec la France.

Les bouffons, les musiciens et leurs associés nous ont arrêtés dans les

carrefours et dans les cours des châteaux. Avec les _outlaws_, les

malheureux mis hors la loi, il nous faut quitter la grand'route pour les

sentiers à peine tracés et pénétrer dans les bois. L'Angleterre à cette

époque n'était pas l'immense prairie que sillonnent maintenant les

chemins de fer; il y restait encore beaucoup de ces forêts dont César

parle dans ses _Commentaires_ et où les ancêtres des rois Plantagenets

avaient si jalousement maintenu leurs droits de chasse. La police n'y

était point exacte, comme aujourd'hui dans les bois qui restent; elles

offraient aux bandits et aux condamnés en fuite de vastes asiles.

L'esprit populaire s'était accoutumé à mêler dans un même sentiment de

sympathie l'idée de la haute forêt bruissante et l'idée de la libre vie

qu'y menaient les proscrits. C'est pourquoi, à côté de l'épopée d'Arthur,

on trouve celle des arbres et des buissons, celle des vaillants qui

habitent le taillis et qu'on imagine avoir lutté pour les libertés

publiques, celle d'Hereward, de Foulke Fitz-Waurin, de Robin Hood. Sitôt

poursuivi, sitôt en route pour la forêt; il était plus facile de s'y

rendre, on y était moins éloigné des siens et tout aussi en sûreté que

sur le continent.

Larrons, bandits, braconniers et chevaliers pouvaient ainsi se rencontrer

en camarades au fond des bois. C'est à la forêt que songe l'écuyer

proscrit, dans la célèbre ballade de la _Fille aux bruns cheveux_, le

chef-d'œuvre de la poésie anglaise au quinzième siècle, un duo d'amour

musical, tout plein du charme sauvage des grandes futaies, avec une

cadence bien accentuée, des rimes fréquentes qui chantent à l'oreille: on

dirait la mélodie un peu grêle mais pourtant sonore d'un vieil air

touchant et aimé. Sur le point d'être pris, le pauvre écuyer doit choisir

entre une mort honteuse et la retraite «dans la forêt verdoyante». Sa

fiancée, qui n'est rien moins qu'une fille de baron, veut le suivre, et

alors, à chaque couplet, pour l'éprouver, son amant lui représente les

terreurs et les dangers de cette vie de fugitifs: elle pourra le voir

pris et mourant de la mort des voleurs: «car, pour l'outlaw, telle est la

loi, on le saisit, on le lie et sans merci on le pend, et son corps se

balance au vent.» Avec cela une peinture, saisissante de l'existence sous

bois, des ronces, de la neige, de la gelée, de la pluie; pas de

nourriture délicate, pas de lit moelleux, les feuilles pour unique toit.

Bien plus, et l'épreuve devient plus dure, il faudra que la jeune fille

coupe ses beaux cheveux; la vie en forêt ne permet pas de garder cet

ornement. Enfin, et c'est là le comble: j'ai déjà dans la forêt une autre

amie que je préfère et qui est plus belle. Mais, aussi résignée que

Griselidis, la fiancée répond: j'irai quand même à la forêt, je serai

bonne pour votre amie, je lui obéirai, «car dans l'humanité entière rien

ne m'est cher que vous». Alors la joie de l'amant peut éclater: je ne

suis pas banni, je ne m'enfuirai pas dans les bois; je ne suis pas un

écuyer obscur, je suis le fils du comte de Westmoreland, et pour nous

l'heure des fêtes nuptiales est venue[147].

[147] _The Nut-Brown Maid_, Skeat, _Specimens of English

Literature_, Clarendon Press, 1871.

Tous les fugitifs que la forêt recevait dans ses profondeurs n'étaient

point d'amoureux chevaliers suivis de femmes patientes comme Griselidis

et courageuses comme Bradamante. C'étaient, la plupart du temps, pour

passer de la poésie à la réalité, des rôdeurs redoutables, ceux mêmes

contre lesquels Édouard Ier et Édouard III avaient rendu la rigoureuse

loi des suspects[148] mentionnée plus haut. Cette caste se composait

d'abord des bandes organisées de brigands que le statut appelle

Ravageurs, Gens-de-Robert, Traille-bâton, etc. (_Wastours_, _Roberdesmen

Drawlatches_), puis des voleurs d'occasion, des filous et malfaiteurs de

toute sorte et des outlaws divers qui étaient frappés par la loi de cette

véritable mort civile à laquelle fait allusion le fiancé de la _Fille aux

cheveux bruns_. La sentence d'outlawry, de mise hors la loi, était, la

plupart du temps, le point de départ d'une vie errante qui devenait

forcément une vie de brigandage. Pour être déclaré outlaw, il fallait

avoir commis un crime ou un délit; une demande en justice de

l'adversaire, d'un caractère purement civil, ne suffisait pas[149]; mais

pour se trouver dans le cas de mériter la potence, il n'était pas

nécessaire d'être coupable d'une faute énorme; de là le grand nombre des

outlaws. Dans un procès criminel du temps d'Édouard Ier[150], le juge

sur son siège explique que la loi est celle-ci: si le voleur a pris un

objet qui vaut plus de douze pence ou s'il a été condamné plusieurs fois

pour de petits vols et que le total vaille douze pence et au delà, il

doit être pendu: «Lex vult quod pendeatur per collum.» Encore, ainsi que

l'observe le juge, à propos d'une femme qui avait volé pour huit pence,

la loi est plus douce que sous Henri III, puisqu'alors il suffisait d'un

vol de quatre pence pour être pendu[151].

[148] Statut de Winchester, 13 Éd. I, chap. IV, confirmé par

Édouard III (_Statutes of the realm_).

[149] «Item videtur nulla esse utlagarda si factum pro quo

interrogatus est civile sit et non criminale.» (Bracton,

Collection du Maître des rôles, t. II, p. 330.)

[150] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 533 (Collection

du Maître des rôles).

[151] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, pp. 537-538.

L'homme devenait outlaw, et la femme _weyve_, c'est-à-dire abandonnée à

la merci de tous, et ne pouvant pas réclamer la protection des lois.

Aussi l'auteur du _Fleta_ exprime-t-il avec une force terrible l'état des

gens ainsi châtiés: ils ont des têtes de loup que l'on peut couper

impunément: «Est enim weyvium quod nullus advocat, et utlagariæ

æquipollet quoad pœnam. Utlagatus et Weyviata capita gerunt lupina, quæ

ab omnibus impune poterunt amputari; merito enim sine lege perire debent

qui secundum legem vivere recusant[152].» L'outlaw perdait tous ses biens

et tous ses droits; tous les contrats dans lesquels il était partie

tombaient; il n'était plus obligé vis-à-vis de personne, et personne

n'était obligé vis-à-vis de lui. Ses biens étaient forfaits: «catalla

quidem utlagata erunt domini regis;» s'il avait des terres, le roi en

gardait l'usufruit pendant un an et un jour, au bout desquels il les

rendait au _capitalis dominus_[153]. Et même il y avait à ce sujet des

maximes légales très dures: un homme accusé de meurtre et acquitté

subissait cependant la confiscation, s'il avait fui d'abord, craignant le

jugement. C'est encore le magistrat qui parle: «Si home seit aquité de

mort de home et del assent et de eyde, sus ceo les justices demaunderont

de la jure si le prison ala defuant; si eus dient qe noun, aille quites,

si oyl, le roy avera ses chateuz[154].» On conçoit que la sévérité

draconienne de tels règlements n'était pas faite pour diminuer l'audace

de ceux qu'ils atteignaient, et que la rigueur excessive de ces peines

devait transformer souvent le fugitif d'un jour, qui avait douté de la

clairvoyance du juge, en brigand de profession et en voleur de grand

chemin.

[152] Liv. I, chap. XXVII.

[153] Bracton, t. II, pp. 340-342.

A côté des gens de cette espèce, il y avait tous les vagabonds qui, sans

mériter une sentence d'outlawry, avaient fui le village ou la ferme

auxquels ils étaient attachés. Le vilain qui abandonnait, sans licence

spéciale, le domaine du maître ne rentrait dans la vie commune qu'après

s'être mis à sa merci ou, ce qui était moins dur, après avoir passé un an

et un jour dans une ville franche, sans la quitter et sans que le lord

eût songé à interrompre la prescription. Il devenait, dans ce dernier

cas, homme libre, et les liens qui l'attachaient au sol étaient rompus.

Mais s'il s'était borné à errer de place en place, il pouvait toujours

être repris le jour où il reparaîtrait à son foyer. On en voit un

exemple dans un curieux procès du temps d'Édouard Ier, dont le relevé

nous est parvenu: _A._ présente un bref (writ) d'emprisonnement contre

_B._--Heiham, avocat de _B._, dit: Nous n'avons pas à nous défendre, _A._

est notre vilain, son bref ne peut avoir effet contre nous. On vérifie et

on trouve que _A._ est le fils d'un vilain de _B._, qu'il s'est enfui et

plusieurs années après est revenu à son foyer, «en son ny», où il a été

repris comme vilain. Le juge déclare que cette reprise est légale, et

qu'un vilain peut errer pendant six, sept ans ou plus; si au bout de ce

temps on le retrouve «en son ny demeyne e en son astre (foyer)», on peut

s'en emparer comme de sa chose; le fait du retour le met en l'état où il

était avant le départ. En entendant cette décision, l'avocat enchanté

cite avec à-propos l'Écriture sainte: «Cecidit in foveam quam

fecit[155]!»

[154] _Yearbooks of Edward I_, années 30-31, p. 515. Quelquefois

on profitait de l'absence de son ennemi sur le continent pour

affirmer au magistrat qu'il était en fuite et le faire déclarer

outlaw: ainsi, le clerc Jean Crochille se plaint au parlement

d'avoir été mis injustement hors la loi pendant un voyage qu'il

avait fait en cour de Rome, 1347 (_Rotuli parliamentorum_, t. II,

p. 171); le clerc Robert de Thresk est de même déclaré outlaw

pendant son absence du royaume «par malice de ses accusours».

(_Ibidem_, même année, p. 183.)

[155] _Yearbooks of Edward I_, années 21-22, p. 447.

Les paysans en fuite donnaient à la caste errante ses recrues les plus

nombreuses. En Angleterre, une foule de causes, parmi lesquelles se

trouve en première ligne la grande peste de 1349[156], avaient

bouleversé, au quatorzième siècle, les rapports des classes ouvrières

avec les classes riches et la proportion entre la valeur des salaires et

celle des objets nécessaires à la vie. En face d'un besoin d'émancipation

qui se faisait jour de toute part, le parlement, la chambre des communes

aussi bien que le roi, rendaient de durs arrêts qui prescrivaient le

maintien du _statu quo ante pestem_. De là, chez les paysans, un immense

désir de changer de place et de voir ailleurs: chez eux, les gages

d'avant la peste étaient dérisoires; mais dans tel autre comté, se

disaient-ils, on paye mieux; du reste pourquoi ne pas se mêler à la

classe des ouvriers libres? elle était nombreuse et malgré les statuts

augmentait sans cesse. Tous ne réussissaient pas à dissimuler leur passé,

et quand le danger devenait grand d'être «mys en cepes» et renvoyés à

leurs maîtres, ils s'enfuyaient de nouveau, changeaient de comté, et

devenaient nomades. D'autres, mécontents, avec ou sans cause, ne

quittaient leur hameau que pour devenir immédiatement des vagabonds sans

feu ni lieu et de la plus dangereuse espèce. Aussi le palais Westminster,

la salle du chapitre de l'abbaye où siégeaient les communes

retentissent-ils de plaintes toujours renouvelées contre l'indiscipline

croissante. Les communes, qui représentent dans les campagnes, en

général, les propriétaires du sol, et dans les villes une bourgeoisie aux

tendances passablement aristocratiques, s'élèvent avec force contre les

goûts d'émancipation d'une classe d'ouvriers dont elles ne sont nullement

solidaires. Elles veulent le rétablissement de toutes les lois, de tous

les usages anciens et la répression énergique des désordres nouveaux.

Mais le courant était trop fort et il renversait les lois; on les voit

renouvelées sans cesse, inutilement.

[156] D'après Seebohm (_The Black Death and its place in English

History_; deux articles dans la _Fortnightly Review_ en 1865),

plus de la moitié de la population mourut pendant l'année

1348-1349. Voici le tableau frappant que trace Knyghton, un

contemporain, de la peste à Leicester: «Et moriebantur quasi tota

valitudo villæ....valde pauci erant qui de divitiis vel

quibuslibet rebus curam agerent.... Et oves et boves per campos

et inter segetes vagabant.... sed in sulcis deviis et sepibus

morte perierunt numero incomputabili.» A l'automne, la

main-d'œuvre est hors de prix et une partie de la récolte est

laissée sur pied (_Decem scriptores_ de Twysden; col. 2598).

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 8 / 19 段