Plus grande encore était, au moyen âge, la popularité des nomades qui

venaient non pas guérir, mais simplement égayer la foule, et qui

apportaient avec eux, sinon les remèdes aux maladies, du moins l'oubli

des maux: c'étaient les ménestrels, les faiseurs de tours, les jongleurs

et les chanteurs. Ménestrels et jongleurs, sous des noms différents,

exerçaient la même profession, c'est-à-dire qu'ils psalmodiaient des

romans et des chansons en s'accompagnant de leurs instruments (Ap. 19).

Dans un temps où les livres étaient rares et où le théâtre proprement dit

n'existait pas, la poésie et la musique voyageaient avec eux par les

grands chemins; de tels hôtes étaient toujours les bienvenus. On trouvait

ces nomades dans toutes les fêtes, dans tous les festins, partout où l'on

devait se réjouir; on leur demandait, comme on faisait au vin ou à la

bière, d'endormir les soucis et de donner la joie et l'oubli. Ils s'y

prenaient de plusieurs manières; la plus recommandable consistait à

chanter et à réciter, les uns en français, d'autres en anglais, les

exploits des anciens héros.

Ce rôle était noble et tenu en grande révérence; les jongleurs ou

ménestrels qui se présentaient au château, la tête pleine d'histoires

belliqueuses ou de contes d'amour ou de prestes chansons où il n'y avait

qu'à rire, étaient reçus avec la dernière faveur. A leur arrivée ils

s'annonçaient du dehors par des airs gais qui s'entendaient du fond des

salles; bientôt venait l'ordre de les introduire; on les alignait dans le

fond du hall et l'on prêtait l'oreille (Ap. 20). Ils préludaient sur

leurs instruments et bientôt commençaient à psalmodier. Comme Taillefer à

la bataille d'Hastings, ils disaient les prouesses de Charlemagne et de

Roland, ou bien ils parlaient d'Arthur ou des héros de la guerre de

Troie, aïeux incontestés des Bretons d'Angleterre (Ap. 21). Au

quatorzième siècle, tous ces anciens romans héroïques, rudes, puissants

ou touchants, avaient été remaniés et rajeunis; on y avait ajouté des

descriptions fleuries, des aventures compliquées, des merveilles

extraordinaires; beaucoup avaient été mis en prose et, au lieu de les

chanter, on les lisait[114]. Le seigneur écoutait avec complaisance, et

son goût qui se blasait de plus en plus lui faisait trouver du charme aux

enchevêtrements bizarres dont chaque événement était désormais

enveloppé. Il vivait maintenant d'une vie plus complexe qu'autrefois;

étant plus civilisé, il avait plus de besoins, et les peintures simples

et tout d'une pièce de poèmes comme la chanson de Roland n'étaient plus

faites pour flatter son imagination. Les héros de romans se virent

imposer des tâches de plus en plus difficiles et durent triompher des

enchantements les plus merveilleux. En outre, comme la main devenait

moins lourde, on les peignit avec plus de raffinement, on se complut dans

leurs aventures amoureuses et on leur donna, autant qu'on put, ce charme

à la fois mystique et sensuel dont les images sculptées du quatorzième

siècle ont gardé une marque si prononcée. L'auteur de _Sir Gawayne_ met

une complaisance extrême à décrire les visites que son chevalier

reçoit[115], à peindre sa dame si douce, si jolie, aux mouvements

souples, au gai sourire; il y emploie tout son soin, toute son âme, il

trouve des mots qui semblent des caresses, et tels de ses vers brillent

d'une lueur dorée comme celle de parfums qui se consument.

[114] On s'habituait à lire les vers à haute voix au lieu de les

chanter. Chaucer prévoit que son poème de _Troïlus_ pourra être

lu ou chanté indifféremment et il écrit, s'adressant à son livre:

So preye I to God, that non myswrite the,

Ne the mys-metere, for defaute of tonge!

And red wher so thow be, or elles songe,

That thow be understonde, God I beseche!

(Livre dernier, strophe CCLVIII.)

[115] _Sir Gawayne_, édition Morris, pp. 38 et suiv.

Ces peintures déjà fréquentes au treizième siècle sont encore plus

goûtées au quatorzième; mais à la fin de ce dernier siècle elles se

déplacent et du roman passent dans le conte ou dans des poèmes moitié

contes, moitié romans, tels que le _Troïlus_ de Chaucer. Après maintes

transformations, le roman tendait en effet à s'effacer devant des genres

nouveaux qui convenaient mieux au génie du temps. Cent ans plus tôt, un

homme comme Chaucer eût sans doute repris à son tour les légendes

d'Arthur et eût écrit pour les ménestrels quelque magnifique roman; mais

il laissa des contes et des poèmes lyriques, parce qu'il comprit que le

goût avait changé, qu'on était encore curieux, mais non enthousiaste des

anciennes histoires, qu'on ne les suivait plus guère avec passion

jusqu'au bout et qu'on en faisait l'ornement des bibliothèques[116] plus

que le sujet des pensées quotidiennes. On aima mieux dès lors trouver

séparément dans des ballades et dans des contes le souffle lyrique et

l'esprit d'observation qui jadis étaient réunis dans les romans; ceux-ci,

abandonnés aux moins experts des rimeurs de grands chemins, devinrent de

si piètres copies des anciens originaux, qu'ils furent la risée des gens

de goût et de bon sens.

[116] Les manuscrits brillamment enluminés se multiplient; on les

recherche et on les paye fort cher. Édouard III achète à Isabelle

de Lancastre, nonne d'Aumbresbury, un livre de romans qu'il lui

paye 66 livres 13 shillings et 4 pence, ce qui était une somme

énorme. Quand le roi eut ce livre, il le garda dans sa propre

chambre. (_Issues of the exchequer_, édition Devon, 1837, p.

144.) Richard II (_ibidem_, p. 213) achète pour 28 livres une

bible en français, un Roman de la Rose et un Roman de Percival.

Pour se faire une idée de ces prix, il faut se rappeler, par

exemple, que, l'année avant qu'Édouard achetât son livre de

romans, les habitants de Londres inscrivaient dans les comptes de

la ville 7 livres 10 shillings pour dix bœufs qu'ils avaient

donnés au roi, 4 livres pour 20 porcs et 6 livres pour 24 cygnes.

(_Memorials of London and London life_, documents publiés par

Riley, 1868, p. 170.)

On vit ainsi mettre en vers anglais sautillants et vides plusieurs des

grandes épopées françaises raccourcies. La belle époque était passée;

quand, dans la troupe de ses pèlerins, Chaucer vient à son tour conter

d'un air narquois les prouesses de sire Thopas, le bon sens populaire que

l'hôte représente se révolte, et le récit est brusquement interrompu. De

sire Thopas cependant à beaucoup des romans qui couraient les chemins et

que les chanteurs répétaient de place en place, la distance est petite,

et la parodie qui nous amuse n'était presque qu'une imitation. Robert

Thornton, dans la première moitié du quinzième siècle, copia sur des

textes plus anciens bon nombre de ces romans; à les parcourir on est

frappé de l'excellence de la plaisanterie de Chaucer et de la justesse de

sa parodie. Ces poèmes se déroulent tous d'une même allure, allègres et

pimpants, sans grande pensée ni grand sentiment; les strophes défilent

cadencées, claires, faciles et creuses; nulle contrainte, aucun effort;

on ouvre le livre, on le quitte, sans souci, sans regret, sans s'ennuyer

précisément, mais sans non plus s'émouvoir beaucoup. Et si par hasard

d'un roman on passe à l'autre, il semble que ce soit le même. Prenez

n'importe lequel, _Sir Isumbras_ par exemple; après une prière récitée

pour la forme, le rimeur vante la bravoure du héros, puis une précieuse

vertu qu'il avait: son amour pour les ménestrels et sa générosité à leur

égard[117]. Isumbras n'a que des qualités uniques, sa femme et ses fils

aussi; il est le plus vaillant de tous les chevaliers, sa femme la plus

belle des femmes. Cela n'empêche pas sire Degrevant d'être aussi le plus

vaillant, et sire Églamour d'Artois pareillement. Le ménestrel nous

vielle des airs un peu différents, mais sur le même instrument, et le son

maigre qui en sort donne un caractère de famille à toutes ses chansons

(Ap. 22).

[117] He luffede glewmene well in haulle,

He gafe thame robis riche of palle

Bothe of golde and also fee;

Of curtasye was he kynge,

Of mete and drynke no nythynge

One lyfe was none so fre.

(_The Thornton romances; Isumbras_, éd. Halliwell.)

Mais le noble n'avait guère de distractions meilleures; le théâtre

n'existait pas encore; de loin en loin seulement, aux grandes fêtes de

l'année, le chevalier pouvait aller, avec la foule, voir sur les tréteaux

Pilate et Jésus; le reste du temps il était trop heureux de recevoir chez

lui des gens à la vaste mémoire qui savaient plus de vers et plus de

musique qu'on n'en pouvait entendre en un jour. Alors on n'imaginait pas

de réjouissances sans ménestrels; il y avait quatre cent vingt-six

musiciens ou chanteurs au mariage de la princesse Marguerite, fille

d'Édouard Ier[118]. Édouard III donna cent livres à ceux qui

assistaient au mariage de sa fille Isabelle[119]; il en faisait figurer

aussi dans ses tournois[120]. On amenait volontiers à un évêque en

tournée pastorale des ménestrels pour le réjouir; c'étaient alors

parfois des gens du lieu et de bien pauvres musiciens. L'évêque Swinfield

dans une de ses tournées donne un penny par tête à deux ménestrels qui

viennent jouer devant lui; mais dans une autre circonstance il distribue

douze pence par tête[121]. On n'a plus que deux amusements à table,

disait Langland dans sa grande satire: écouter les ménestrels, et quand

ils se sont tus parler religion et discuter les mystères[122]. Les repas

que sire Gauvain prend chez son hôte, le Chevalier Vert, sont assaisonnés

de chants et de musique; le deuxième jour, le divertissement se prolonge

après le souper: on entendit «pendant le souper et après, beaucoup de

nobles chants, tels que chants de Noël et chansons nouvelles, au milieu

de toute l'allégresse imaginable[123]». Dans le conte de l'écuyer de

Chaucer, le roi Cambynskan donne «une fête si belle que dans le monde

entier il n'y en eut aucune semblable», et nous voyons ce prince, «après

le troisième service, assis au milieu de ses nobles, écoutant les

ménestrels jouer leurs choses délicieuses, devant lui à la table[124]».

Durant tous ces repas, il est vrai, le son de la vielle, la voix des

chanteurs, les «choses délicieuses» des ménestrels étaient interrompus

par le craquement des os que les chiens rongeaient sous les tables ou par

le cri aigu de quelque faucon mal appris: car beaucoup de seigneurs

pendant leurs dîners gardaient sur une perche derrière eux ces oiseaux de

prédilection. Le maître, heureux de leur présence, était indulgent à

leurs libertés.

[118] Th. Wright, _Domestic manners and sentiments_, etc., 1862,

8º, p. 181.

[119] Année 40 Éd. III, _Issue rolls of the exchequer_, p. 188.

[120] Voir deux exemples de cas pareils dans l'introduction à

l'_Issue roll of Thomas de Brantingham_, p. XXXIX.

[121] _A roll of the household expenses of Richard de Swinfield,

bishop of Hereford_, edited by J. Webb, Camden society, Londres,

1854-1855, 2 vol. 4º, t. I, pp. 152 et 155.

[122] Texte C, _passus XII_, vers 35.

[123] Arthur, après un exploit de Gauvain, s'assied à son repas,

Wythe alle maner of mete and mynstralcie bothe.

Le deuxième jour que passe Gauvain chez le Chevalier Vert,

Much glame and gle glent vp ther-inne,

Aboute the fyre vpon flet, and on fele wyse,

At the soper and after mony athel songeȝ

As condutes of kryst-masse, and caroleȝ newe,

With alle the manerly merthe that mon may of telle.

Le troisième jour,

With merthe and mynstralsye, with moteȝ at hor wylle

Thay maden as mery as any men moȝten.

(_Sir Gawayne_, éd. Morris, 1864, pp. 16 et 53 et vers 1952.)

[124] And so bifel that, after the thridde cours,

Whyl that this king sit thus in his nobleye,

Herkning his minstralles her thinges pleye

Biforn him at the bord deliciously.....

(_Squieres tale._)

Les ménestrels de Cambynskan nous sont représentés comme attachés à sa

personne; ceux du roi d'Angleterre avaient de même des fonctions

permanentes. Le souverain ne s'en séparait guère, et même quand il allait

à l'étranger, il s'en faisait accompagner. Henri V en engage dix-huit qui

devront le suivre en Guyenne et ailleurs[125]. Leur chef est appelé

_roi_ ou _maréchal_ des ménestrels; le 2 mai 1387, Richard II délivre un

passeport a Jean Caumz, (Camuz?), «rex ministrallorum nostrorum», qui

part pour un voyage outre mer[126]. Le 19 janvier 1464, Édouard IV

accorde une pension de dix marcs «dilecto nobis Waltero Haliday,

marescallo ministrallorum nostrorum[127]». Le rôle de Thomas de

Brantingham, trésorier d'Édouard III, porte de fréquentes mentions de

ménestrels royaux à qui on paye une pension fixe de sept pence et demi

par jour[128].

[125] Texte du contrat:

«Ceste endenture, faite le V jour de juyn, l'an tierce nostre

sovereigne seigneur le roi Henri, puis le conquest quint,

tesmoigne que John Clyff ministral, et autres XVII ministralls,

ount resceuz de nostre dit seigneur le roy, par le mayns de Thomas

count d'Arundell et de Surrie, tresorer d'Engleterre, XL l. s. sur

lour gages a chescun de ceux XII d. le jour pur demy quarter de

l'an, pur servir nostre dit seigneur le roy es parties de Guyen,

ou aillours,» etc. Rymer, _Fœdera_, année 1415.

[126] _Fœdera_, sub anno 1387.

[127] _Ibidem_, sub anno 1464.

[128] _Issue roll of Thomas de Brantingham_; édition Devon, 1835,

4º, pp. 54 et suiv. et 296 et suiv. Ces pensions étaient

accordées pour la vie.

Les nobles les plus riches imitaient naturellement le roi et avaient

leurs troupes à eux, troupes qui allaient jouer au dehors lorsque

l'occasion se présentait. Les comptes du collège de Winchester, sous

Édouard IV, montrent que ce collège eut à reconnaître les services de

ménestrels appartenant au roi, au comte d'Arundell, à lord de la Ware, au

duc de Gloucester, au duc de Northumberland, à l'évêque de Winchester;

ces derniers reviennent souvent. Dans les mêmes comptes, au temps de

Henri IV, on trouve mention des frais occasionnés par la visite de la

comtesse de Westmoreland, accompagnée de sa suite; ses ménestrels en font

partie et on leur donne une somme d'argent[129].

[129] Wharton, édition d'Hazlitt, t. II, p. 98. Langland note de

même le bon accueil que l'on faisait aux ménestrels du roi quand

ils étaient de passage, afin de plaire au maître, qu'on savait

sensible à ces marques de bon vouloir. (Voir la note suivante.)

Leurs services plaisaient fort et ils étaient bien payés; car leurs

poèmes remaniés, estropiés, méconnaissables, choquaient bien les gens de

goût, mais non pas la masse des batailleurs enrichis qui pouvaient payer

le ménestrel de passage et lui accorder de profitables faveurs. Les

chanteurs nomades ne se présentaient guère à un château sans qu'on leur

donnât des manteaux, des robes fourrées, de bons repas et de l'argent.

Langland revient souvent sur ces largesses, ce qui prouve qu'elles

étaient considérables, et il regrette qu'on ne distribue pas tout cet or

aux pauvres qui vont, comme ces errants, de porte en porte et sont les

«ménestrels de Dieu[130]». Mais on n'écoutait pas ses bons conseils;

aussi longtemps qu'il y eut dans les châteaux le _hall_ ancien, la

grand'salle où se prenaient en commun tous les repas, les ménestrels y

furent admis. En construisant ces salles, l'architecte tenait compte de

la nécessité de leur présence, et il ménageait au-dessus de la porte

d'entrée, en face du _dais_, c'est-à-dire de l'endroit où était placée la

table des maîtres, une galerie dans laquelle les musiciens

s'établissaient pour jouer de leurs instruments[131].

[130] Clerkus and knygtes welcometh kynges mynstrales,

And for loue of here lordes lithen hem at festes;

Much more me thenketh riche men auhte

Haue beggers by-fore hem whiche beth godes mynstrales.

(Texte C, _passus_ VIII, vers 97.)

[131] Voir un dessin de cette galerie dans une miniature

reproduite par Eccleston (_Introduction to english antiquities_,

Londres, 1847, 8º, p. 221). Aux sons de la musique des

ménestrels, quatre _hommes sauvages_ dansent en faisant des

contorsions, des bâtons sont par terre, sans doute pour leurs

exercices; un chien saute au milieu d'eux en aboyant.

L'instrument classique du ménestrel était la vielle, sorte de violon avec

archet, assez semblable au nôtre, et dont on trouvera un bon dessin dans

l'album de Villard de Honecourt[132]. Il était délicat à manier et

demandait beaucoup d'art: aussi, à mesure que la profession alla

s'abaissant, le bon joueur de vielle devint-il plus rare; le vulgaire

tambourin, dont le premier venu pouvait apprendre en peu de temps à se

servir, remplaçait la vielle, et les vrais artistes se plaignaient de la

musique et du goût du jour. C'est un tambourin que portait au cou le

jongleur d'Ely quand il eut avec le roi d'Angleterre un dialogue si peu

satisfaisant pour celui-ci:

Si vint de sà Loundres; en un prée

Encontra le roy e sa meisnée;

Entour son col porta soun tabour,

Depeynt de or e riche azour[133].

[132] Treizième siècle (_Album de Villard de Honecourt_, publié

par Lassus et Darcel, 1858, 4º, planche IV).

[133] Francisque Michel, _La riote du monde_, etc., Paris, 1834,

8º, p. 28.

Les ménestrels jouaient encore d'autres instruments, de la harpe, du

luth, de la guitare, de la cornemuse, de la rote, sorte de petite harpe,

l'ancien instrument des peuples celtiques, etc.[134].

[134] On peut voir à la cathédrale d'Exeter les instruments de

musique dont on se servait au quatorzième siècle, sculptés dans

la _Minstrels' gallery_ (série d'anges jouant de la musique).

Les cadeaux, la faveur des grands rendaient fort enviable le sort des

ménestrels; aussi se multipliaient-ils à l'envi et la concurrence

était-elle grande. Au quinzième siècle, les ménestrels du roi, gens

instruits et habiles, protestent auprès du maître contre l'audace

croissante des faux ménestrels, qui les privent du plus clair de leurs

revenus. «Des paysans sans culture,» dit le roi, qui adopte la querelle

des siens, «et des ouvriers de divers métiers dans notre royaume

d'Angleterre, se sont fait passer pour ménestrels; certains se sont mis à

porter notre livrée, et nous ne la leur avions pas accordée, et ils se

sont donnés pour nos propres ménestrels.» Grâce à ces pratiques

coupables, ils ont extorqué beaucoup d'argent aux sujets de Sa Majesté,

et quoiqu'ils n'aient aucune intelligence ni expérience de l'art, ils

vont de place en place, les jours de fête, et recueillent tous les

bénéfices qui devraient enrichir les vrais artistes, ceux qui se sont

donnés tout entiers à leur état et qui n'exercent aucun vil métier[135].

[135] «.... de loco tamen ad locum in diebus festivalibus

discurrunt et proficua illa totaliter percipiunt e quibus

ministralli nostri prædicti, et cæteri ministralli nostri pro

tempore existentes, in arte sive occupatione prædicta

sufficienter eruditi et instructi, nullisque aliis laboribus,

occupationibus sive misteris utentes, vivere deberent.»

Le roi, pour mettre ses serviteurs hors de pair, les autorise à

reconstituer et consolider l'ancienne guild des ménestrels, et personne

ne pourra plus désormais exercer cette profession, quel que soit son

talent, s'il n'a été admis dans la guild[136]. Enfin un pouvoir

inquisitorial est accordé aux membres de l'association, et ils auront le

droit de faire mettre tous les faux ménestrels à l'amende[137].

[136] «Volumus ... quod nullus ministrallus regni nostri

prædicti, quamvis in hujusmodi arte sive occupatione sufficienter

eruditus existat, eadem arte... de cætero, nisi de fraternitate

sive gilda prædicta sit et ad eandem admissus fuerit et cum

fratribus ejusdem contribuerit, aliquo modo utatur.»

[137] Rymer, _Fœdera_, 24 avril 1469.

On reconnaît dans ce règlement ces décisions radicales par lesquelles

l'autorité souveraine croyait, au moyen âge, pouvoir arrêter tous les

courants contraires à ses propres tendances et détruire tous les abus.

C'est de la même façon, et sans plus de succès, qu'on abaissait par

décret le prix du pain et de la journée de travail.

L'autorité avait du reste d'autres raisons de surveiller les chanteurs et

les musiciens ambulants; si elle se montrait indulgente pour les bandes

attachées à la personne des grands, elle craignait les rondes des autres

et se préoccupait quelquefois des doctrines qu'elles allaient semant sous

prétexte de chansons. Ces doctrines étaient fort libérales et poussaient

même parfois à la révolte. On en vit un exemple au commencement du

quinzième siècle lorsque, en pleine guerre contre les Gallois, les

ménestrels de cette race furent dénoncés au roi par les communes, comme

fomentateurs de troubles et causes même de la rébellion. Évidemment leurs

chants politiques encourageaient les insurgés à la résistance, et le

parlement, qui les confond avec les vagabonds ordinaires, sait bien

qu'en les faisant arrêter sur les routes, ce n'est pas de simples

coupe-bourses qu'il enverra en prison: «Item, que null westours et

rymours, mynstrales ou vocabunds ne soient sustenuz en Gales, pur faire

kymorthas ou quyllages sur le commune poeple, lesqueux par lour

divinationes, messonges et excitations sount concause de la insurrection

et rebellion q'or est en Gales.»

Réponse: «Le roy le voet[138].»

[138] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 508.

Les grands mouvements populaires étaient l'occasion de chansons

satiriques contre les seigneurs, chansons que les ménestrels composaient

et que la foule savait bientôt par cœur. Ce fut une chanson vulgaire,

qu'on avait sans doute bien souvent répétée dans les villages, qui

fournit à John Ball le texte de son grand discours de Blackheath, lors de

la révolte de 1381: «Quand Adam bêchait et qu'Ève filait, qui donc était

gentilhomme?» Ainsi encore, sous Henri VI, lorsque les paysans du Kent

s'insurgèrent et que les marins leurs alliés prirent en mer et

décapitèrent le duc de Suffolk, on en fit une chanson moqueuse, qui fut

très populaire et qui est venue jusqu'à nous. De même qu'avant de le tuer

on avait donné au favori du roi la comédie d'un procès, de même, dans la

chanson, on nous donne la comédie de ses funérailles; nobles et prélats

sont invités à y venir chanter leurs répons, et dans ce prétendu office

funèbre, qui est un hymne de joie et de triomphe, le chanteur appelle

les bénédictions célestes sur les meurtriers. Les communes, à la fin,

sont représentées, venant à leur tour chanter, à l'intention de tous les

traîtres d'Angleterre, un _Requiescant in pace_ (Ap. 23).

La renommée du révolté populaire du douzième siècle, l'_outlaw_ Robin

Hood, va naturellement croissant. On chante ses vertus; on raconte

comment cet homme pieux, qui dans ses plus grands dangers attendait la

fin de la messe pour se mettre en sûreté, dépouillait courageusement les

grands seigneurs et les hauts prélats, mais était miséricordieux aux

pauvres[139]: ce qui était un avis indirect aux brigands d'alors d'avoir

à discerner dans leurs rondes entre l'ivraie et le bon grain.

[139] Les ballades concernant Robin Hood ont été recueillies par

Ritson: _Robin Hood ballads_, 2 vol., Londres, 1832. La grande

majorité des chants qui nous sont parvenus sur ce héros n'est

malheureusement que du seizième siècle; mais il en est

quelques-uns d'antérieurs; sa popularité au quatorzième siècle

était très grande.

La sympathie des ménestrels pour les idées d'émancipation, qui avaient

fait au quatorzième siècle de si grands progrès, ne s'affirmait pas

seulement dans les chansons; on retrouvait ces idées jusque dans les

romans remaniés qu'ils récitaient en présence des seigneurs, et qui sont

pleins désormais de déclarations pompeuses sur l'égalité des hommes. Mais

sur ce point l'auditeur ne prenait guère offense; les poètes d'un ordre

plus élevé, les favoris de la haute société, le roi lui-même dans ses

actes officiels s'étaient plu à proclamer des vérités libérales dont on

ne s'attendait guère à voir exiger la mise en pratique, et ils y avaient

accoutumé les esprits. C'est ainsi que Chaucer célèbre dans ses vers les

plus éloquents la noblesse seule vraie à ses yeux, celle qui vient du

cœur[140]. C'est ainsi encore que le roi Édouard Ier, en convoquant

le premier véritable parlement anglais, en 1295, déclare qu'il le fait

inspiré par la maxime ancienne qui veut que ce qui touche aux intérêts de

tout le monde soit approuvé par tout le monde[141], et proclame un

principe d'où sont sorties depuis les réformes les plus radicales de la

société.

[140] _The wyf of Bathes tale_ (68 vers sur l'égalité des hommes

et sur la noblesse); de même dans le _Persones tale_: «Eeck for

to pride him of his gentrie is ful gret folye.... we ben alle of

oon fader and of oon moder; and alle we ben of oon nature roten

and corrupt, bothe riche and pore» (édition Morris, t. III, p.

301).

Cf. ces vers d'une pièce française du même siècle (cités dans le

Discours sur l'état des lettres au quatorzième siècle, _Histoire

littéraire de la France_, t. XXIV):

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 7 / 19 段