On n'était donc guère en sûreté contre les voleurs, et on ne l'était même

pas toujours contre les gens du shériff. A cette époque de défiance où

les rôdeurs étaient si nombreux, il suffisait d'être étranger au pays,

surtout si c'était la nuit, pour que, sur un soupçon, on fût envoyé à la

geôle, comme on le voit par un statut d'Édouard III[102]. Rien de plus

général que les termes de cette loi; le pouvoir de faire arrêter est

presque sans limites: «Item come en l'estatut fait à Wincestre en temps

meisme le roi l'ael[103] soit contenuz qe si nul estraunge passe par pais

de nuyt de qi homme ait suspecion, soit maintenant arestu et livré au

visconte, et demoerge en gard tant q'il soit duement delivrés; et

diverses roberies, homicides et felonies ont esté faitz einz ces heures

par gentz qi sont appelez Roberdsesmen, Wastours, Draghlacches...» Que

quiconque soupçonne un passant d'appartenir à une de ces bandes, «soit il

de jour, soit il de nuyt,» le fasse arrêter sur-le-champ; on le mènera au

constable de la ville prochaine, qui le gardera en prison et fera enquête

en attendant que le _justice_ vienne. Or, supposez qu'un étranger passe

de nuit par la ville; la garde l'arrête, il se voit déjà en prison

«jusqu'à ce que le _justice_ vienne» et se met à courir au lieu de se

laisser prendre: le statut a prévu le cas[104]: «Si eus ne soeffrent pas

estre aresteuz, seit heu e cri levé sur eus, e ceus qi funt la veille les

siwent o tute la ville ove les visnées viles o heu e cri de vile en vile

jesqes taunt q'il serra pris et livrez au viscunte.» Singulier

tableau!... C'est au milieu de la nuit, l'étranger est un voleur

peut-être, peut-être un honnête homme qui a perdu sa route ne connaissant

pas la ville; sa faute est de n'être pas rentré au couvre-feu; il cherche

à tâtons son chemin dans les ruelles obscures; la garde l'aperçoit et

l'interpelle; il fait les réflexions qu'on imagine, et voilà la huée et

le cri qui commencent, la garde qui court, la ville qui s'éveille, les

lumières qui paraissent et, petit à petit, les plus zélés qui se mettent

à sa poursuite. Si la ville est fortifiée, les poternes sont fermées

depuis longtemps, et il sera sûrement pris. A peine peut-il espérer se

jeter dans quelque porte mal jointe à un tournant de rue et se tenir

blotti derrière, écoutant, la main tremblante, le cœur battant, la garde

qui passe lourdement, au pas de charge, entourée comme d'un nuage de

clameurs furieuses. Le nombre des pas diminue et les clameurs se font

moins entendre, puis vont s'éteignant, perdues dans les profondeurs de la

cité.

[102] 5 Éd. III, ch. XIV.

[103] L'aïeul du roi actuel, lequel aïeul était Édouard Ier.

[104] Statut de Winchester; 13 Éd. I, ch. IV. _Statutes of the

realm._

Mais si la ville n'est qu'une bourgade non close de murs, le premier

mouvement du fugitif sera de gagner la campagne, et alors, qu'il ne

craigne pas les marais, les fossés, les haies; qu'il sache, à un pli de

terrain, quitter la grand'route et profiter d'un endroit où l'on aura mal

appliqué le statut de Winchester. Sans cela il est perdu; la garde le

suit, la ville le suit, la huée continue, et au prochain village la scène

du départ va recommencer. Les habitants, avertis par la clameur, allument

déjà leurs lanternes, et les voilà eux aussi en chasse. Avant le bout de

la grand'rue, quelque paysan plus alerte se trouvera prêt au passage pour

barrer la route. Tous y ont intérêt, tous ont été volés, ou leurs parents

ou leurs amis; quelqu'un des leurs a été blessé, assassiné sur la route

comme il revenait du marché. Tout le monde a entendu parler de

mésaventures pareilles et se sent menacé personnellement. De là ce zèle à

se mettre en chasse au bruit de la huée et la conviction que, pour courir

si fort et faire courir tant de monde, le fugitif doit être un brigand

redoutable qu'attend le gibet[105].

[105] Cette faculté de faire courir sus à la première personne

venue était, comme une foule de droits de ce temps, à la fois une

garantie pour la sécurité publique et une arme dangereuse aux

mains des félons. Des voleurs s'en servaient et il leur arrivait

de faire emprisonner par ce moyen leur propre victime. Alisot,

femme de Henri de Upatherle, expose au roi que son mari a été

fait prisonnier par les Écossais à la bataille de Sterling, est

resté plus d'un an leur captif, puis est revenu après avoir payé

quarante livres de rançon. En son absence, Thomas de Upatherle et

Robert de Prestbury s'emparèrent des terres qu'il possédait à

Upatherle, se les partagèrent, abattirent les maisons et en tout

agirent en propriétaires, emportant chez eux tout le bien qu'ils

purent. Le retour du prisonnier vint les surprendre; dès qu'ils

surent qu'il avait reparu sur ses terres, «le dit Thomas, par

faus compassement entre luy et le dit Robert s'en leva hiewe et

crie sur le dit Henry, et lui surmist qe il lui avoit robbé de

ses chateux à la value de CLI». Ils furent crus: «le dit Henri

fut pris et emprisoné en chastle de Glocestre longe temps,» en

attendant la venue des _justices_, exactement comme le disait le

statut. Henri finit par recouvrer sa liberté et obtint un bref

contre ses ennemis; mais ceux-ci, informés à temps, vinrent

trouver leur victime «et baterunt le dit Henri en la ville de

Gloucestre, c'est asaver debrescerunt ses deux braaz, ses deux

quises et ses deux jaunbes, et sa teste de chescun parte, et son

corps tut naufré et vilement treté, qe a graunt peine eschapa la

mort». La réponse du roi n'est guère satisfaisante: «Si le baron

(mari) seit en vie, la pleinte est seon (sienne), et s'il seit

mort, la pleinte de la femme est nulle» (_Rotuli parliamentorum_,

t. II, p. 35, année 1330).

DEUXIÈME PARTIE

LA VIE NOMADE

«Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.--Qui

trop s'adventure perd cheval et mule, respondit Malcon.»

L'aspect et l'état habituel des routes anglaises étant connus, il faut

prendre à part les principaux types de la classe errante et voir quel

genre de vie menait le nomade et quelle sorte d'importance il avait dans

la société ou dans l'État.

Les nomades appartenant à la vie civile étaient, en premier lieu, les

marchands de drogues, les bouffons, les jongleurs, les musiciens et les

chanteurs ambulants, puis, dans un ordre plus important au point de vue

social, les _outlaws_, les larrons de toute sorte et les ouvriers

errants.--A la vie ecclésiastique appartenaient les prêcheurs, les frères

mendiants et ces étranges marchands d'indulgences qu'on appelait

pardonneurs.--Enfin il y avait les pèlerins, dans les rangs desquels,

comme dans le livre de Chaucer, clercs et laïques allaient confondus.

Certains de ces individus, les frères notamment, avaient, il est vrai, un

point d'attache; mais leur existence s'écoulait en majeure partie sur les

routes; ils n'avaient pas de but fixe et quêtaient à l'aventure; ils

avaient pris à la longue les mœurs et le parler des véritables nomades

et, dans l'opinion commune, ils se confondaient le plus souvent avec

ceux-ci: c'est à cette famille d'êtres qu'ils se rattachent.

Quant à la race étrange que nous voyons, aujourd'hui encore, errer de

pays en pays et qui, la dernière, représentera parmi nous la caste des

errants, elle n'avait pas encore fait son apparition dans le monde

britannique et nous n'avons pas à nous en occuper. Bohémiens ou _gipsies_

demeurent jusqu'au quinzième siècle entièrement inconnus en Angleterre.

CHAPITRE I

HERBIERS, CHARLATANS, MÉNESTRELS, CHANTEURS ET BOUFFONS

Le guérisseur ambulant.--L'herbier de Rutebeuf.--Les charlatans

et les médecins en Angleterre.--Le saltimbanque de Ben

Jonson.--Le charlatan d'aujourd'hui.

Les jongleurs et les ménestrels.--Leur popularité.--En quoi

consistent leurs chants.--Leur rôle dans les fêtes seigneuriales

et dans les festins.--Les troupes au service du roi.--Les troupes

au service des nobles.--Les instruments de musique.

La concurrence.--La guild des ménestrels et son monopole.--Les

faux ménestrels.--Rôle des ménestrels dans les mouvements

populaires, leurs doctrines libérales.--Le noble tolère ces

doctrines; le peuple se les assimile.

Causes de la disparition des ménestrels.--L'invention de

l'imprimerie.--Le perfectionnement de l'art théâtral.

Les bouffons et les faiseurs de tours.--Grossièreté de leurs

jeux.--Ils s'associent aux ménestrels.--La réprobation publique

les atteint les uns et les autres à la Renaissance.

Les plus populaires de tous les errants étaient naturellement les plus

gais ou ceux qui passaient pour les plus bienfaisants. Ceux-ci étaient

les gens à panacée universelle, très nombreux au moyen âge; ils couraient

le monde vendant la santé. Les jours de chômage ils s'établissaient sur

la place des villages, étendaient à terre un tapis ou un morceau

d'étoffe, étalaient leurs drogues et commençaient à haranguer le peuple.

On peut entendre encore aujourd'hui des discours pareils à ceux qu'ils

tenaient, au quatorzième siècle, en Angleterre, en France, en Italie;

leur profession est une de celles qui ont le moins changé. Au treizième

siècle, l'_herbier_ de Rutebeuf parlait comme le saltimbanque de Ben

Jonson au seizième siècle, comme le charlatan qui attirait hier, à cent

pas de nos portes, la foule à ses tréteaux. Grandes paroles, récits

merveilleux, éloge de leurs origines nobles, lointaines, énumération des

guérisons extraordinaires qu'ils ont faites, étalage d'un dévouement sans

bornes au bien public, d'un complet désintéressement pécuniaire, on

retrouve cela et on le retrouvera à jamais dans les discours de tous ces

nomades insinuants.

«Belles gens, disait, il y a six cents ans, le marchand d'herbes

médicinales de Rutebeuf, je ne suis pas de ces pauvres prêcheurs ni de

ces pauvres herbiers qui vont par devant ces moutiers, avec leurs pauvres

chappes mal cousues, qui portent boites et sachets et étendent un

tapis.... Sachez que de ceux-là ne suis-je pas, mais suis à une dame, qui

a nom madame Trote de Salerne, qui fait couvre-chef de ses oreilles, et

les sourcils lui pendent à chaînes d'argent par-dessus les épaules; et

sachez que c'est la plus sage dame qui soit dans les quatre parties du

monde. Ma dame nous envoie en diverses terres et en divers pays, en

Pouille, en Calabre.... en Bourgogne, en la forêt des Ardennes pour

occire les bêtes sauvages et en traire les bons oignements, pour donner

médecines à ceux qui ont des maladies au corps.... Et pour ce qu'elle me

fit jurer sur les saints quand je me départis d'elle, je vous apprendrai

à guérir du mal des vers si vous voulez ouïr. Voulez-vous ouïr?

«.... Ôtez vos chaperons, tendez les oreilles, regardez mes herbes que ma

dame envoie en ce pays et en cette terre; et pour ce qu'elle veut que les

pauvres y puissent aussi bien avenir comme les riches, elle me dit que

j'en fisse denrée (que je les vendisse par portions d'un denier), car tel

a un denier en sa bourse qui n'y a pas cinq livres; et elle me dit et me

commanda que je prisse un denier de la monnaie qui courrait dans le pays

et la contrée où je viendrais....

«Ces herbes, vous ne les mangerez pas; car il n'est si fort bœuf en ce

pays ni si fort destrier qui, s'il en avait aussi gros qu'un pois sur la

langue, ne mourût de male mort, tant sont fortes et amères.... Vous les

mettrez trois jours dormir en bon vin blanc; si vous n'avez blanc, prenez

vermeil; si vous n'avez vermeil, prenez de la belle eau claire, car tel a

un puits devant son huis qui n'a pas un tonneau de vin en son cellier. Si

vous en déjeûnez par treize matins.... vous serez guéris des diverses

maladies... Car si mon père et ma mère étaient en péril de mort et ils me

demandaient la meilleure herbe que je leur pusse donner, je leur

donnerais celle-là.

«En telle manière vends-je mes herbes et mes oignements: qui voudra en

prenne; qui n'en voudra les laisse[106].»

[106] _Diz de l'erberie._ _Œuvres_, édition Jubinal, 1839, t. I,

p. 250; l'orthographe de la citation est modernisée.

Cet herbier était de ceux qu'en France et en Angleterre les ordonnances

royales poursuivaient pour exercice illégal de la médecine. Philippe le

Bel, en 1311, Jean le Bon, en 1352, avaient rendu contre eux des arrêts

sévères. Ils leur reprochaient «d'ignorer le tempérament des hommes, le

temps et la manière convenables pour opérer, les vertus des médecines,

surtout des médecines laxatives, en lesquelles gît péril de mort». Ces

gens-là, «venus souvent de l'étranger,» parcouraient la ville et les

faubourgs et se permettaient d'administrer aux malades trop confiants

«clisteria multum laxativa et alia eis illicita[107]», ce dont l'autorité

royale était justement indignée.

[107] Recueil d'Isambert, t. III, p. 16, et t. IV, p. 676.

En Angleterre, les vendeurs de drogues ambulants n'avaient pas meilleure

réputation; les chants et les satires populaires nous les montrent

toujours frayant dans les tavernes avec la pire société. Pour se faire

une idée de ce que pouvaient être leurs recettes, il faut se rappeler ce

qu'était la médecine protégée par les statuts du royaume. Il faut se dire

que Jean de Gaddesden, médecin de la cour sous Édouard II, faisait

disparaître les traces de la petite vérole en enveloppant le malade dans

des draps rouges; il avait traité ainsi l'héritier même du trône. Il

avait été longtemps embarrassé pour guérir la pierre: «A la fin, dit-il

dans sa _Rosa Anglica_, je pensai à faire recueillir une bonne quantité

de ces scarabées qu'on trouve en été dans la fiente des bœufs, et de ces

cigales qui chantent aux champs: je coupai les têtes et les ailes des

cigales et les mis avec les scarabées et de l'huile ordinaire dans un

pot; je le couvris et le laissai ensuite, pendant un jour et une nuit,

dans un four à pain. Je retirai le pot et le chauffai à un feu modéré; je

broyai le tout et frottai enfin les parties malades; en trois jours la

douleur avait disparu;» sous l'influence des scarabées et des cigales, la

pierre s'était brisée en morceaux. C'est presque toujours ainsi, par une

illumination subite, que ce médecin découvre ses remèdes les plus

efficaces; madame Trote de Salerne ne confiait pas à ses agents dans les

diverses parties du monde le secret de recettes plus merveilleuses et

plus inattendues (Ap. 18).

N'importe, entre un médecin de cour et un charlatan de carrefour, la loi

distinguait fort nettement. Un Gaddesden avait, pour appliquer aux

patients ses médicaments étranges, l'appui d'une renommée établie et il

offrait la garantie de sa haute situation. Il avait étudié à Oxford et il

faisait autorité; un médecin sérieux comme le docteur de Chaucer, qui

s'était tant enrichi pendant la peste, ne négligeait pas de lire et de

méditer ses écrits. Sans avoir moins de science ni surtout d'ingéniosité,

l'herbier errant était moins avantageusement connu; il ne pouvait pas,

comme le médecin du roi, s'autoriser de sa bonne réputation pour faire

avaler des vers luisants à ses malades, les frotter de scarabées et de

cigales, leur donner en remède «sept têtes de chauves-souris

grasses[108]»; le législateur se précautionnait en conséquence. A la

campagne, de même que la plupart des autres nomades, le guérisseur sans

brevet trouvait moyen presque toujours d'échapper à la rigueur des

statuts; mais malheur à lui s'il se hasardait à tenter publiquement des

cures en ville! Pour avoir voulu guérir une femme en lui faisant porter

sur la poitrine un certain parchemin, le malheureux Roger Clerk se vit

poursuivre en 1381 pour pratique illégale de la médecine dans Londres. Il

fut mené au pilori, «par la ville au son des instruments», à cheval sur

un cheval sans selle, son parchemin au cou; de plus, aussi au cou, un

vase de nuit et une pierre à aiguiser, en signe qu'il avait menti; un

autre vase de nuit lui pendait dans le dos[109].

[108] Remède pour les maladies de la rate (_Rosa Anglica_).

[109] _Memorials of London_, documents se rapportant aux

treizième, quatorzième et quinzième siècles, publiés par Riley,

Londres, 1868, 8º, p. 466.

Inquiet de la recrudescence de ces abus, Henri V rendit, en 1421, une

_Ordinance encontre les entremettours de fisik et de surgerie_, «pur

ouster meschieves et perils qi longement ont continuez dedeinz le roialme

entre les gentz parmi ceux q'ont usez l'arte et le practik de fisik et

surgerie, pretendantz soi bien et sufficeaument apris de mesmes les arts,

où de vérité n'ont pas estez». Désormais il y aura des châtiments sévères

pour tous les médecins qui n'auront pas été _approuvés_ en leur art,

«c'est assavoir, ceux de fisik en les universitées, et les surgeons entre

les mestres de cell arte[110]». Les désordres se renouvellent comme

avant, ou peu s'en faut; pour donner plus d'autorité à la médecine

reconnue par l'État, Édouard IV, la première année de son règne,

constitue en corporation la société des barbiers de Londres.

[110] _Rotuli parliamentorum,_ 9 II. V, t. IV, p. 130.

La Renaissance arrive et trouve les barbiers, les charlatans, les

empiriques, les sorciers, continuant de prospérer sur le sol britannique.

Henri VIII le constate avec regret et promulgue de nouveaux règlements:

«La science et l'art de la médecine et de la chirurgie, dit le roi dans

son statut, à la parfaite connaissance desquels sont nécessaires à la

fois de profondes études et une mûre expérience, sont journellement

appliqués dans ce royaume par une multitude d'ignorants. Beaucoup d'entre

eux n'ont aucune notion de ces sciences, ni connaissances d'aucune sorte;

il en est même qui ne savent pas lire: si bien qu'on voit des artisans

ordinaires, des forgerons, des tisserands, des femmes, entreprendre avec

audace et constamment des cures importantes et des choses de grande

difficulté. A l'accomplissement de quoi ils usent, partie de sortilèges

et incantations, partie de remèdes si impropres que les maladies

augmentent: au grand déplaisir de Dieu....» En conséquence, toute

personne qui voudra pratiquer la médecine dans Londres ou à six milles à

la ronde devra auparavant subir un examen devant l'évêque de la capitale,

ou devant le doyen de Saint-Paul, assisté de quatre «doctours of phisyk».

En province l'examen aura lieu devant l'évêque du diocèse ou son vicaire

général. En 1540, le même prince fusionne la corporation des barbiers et

la société des chirurgiens, et accorde chaque année à la nouvelle

association les cadavres de quatre criminels pour étudier sur eux

l'anatomie.

A peine tous ces privilèges étaient-ils concédés, qu'un revirement

complet se fait dans l'esprit des législateurs, et qui s'avise-t-on de

regretter? précisément ces anciens guérisseurs non brevetés, ces

possesseurs de secrets infaillibles, ces empiriques de village si

durement traités dans le statut de 1511. Une nouvelle ordonnance est

rendue, qui n'est qu'un long réquisitoire contre les médecins autorisés:

ces docteurs certifiés empoisonnent leurs clients tout aussi bien que les

anciens charlatans, seulement ils prennent plus cher. «Préoccupés de

leurs propres gains, et nullement du bien des malades, ils ont poursuivi,

troublé et harcelé diverses honnêtes personnes, hommes et femmes, à qui

Dieu avait accordé l'intuition de la nature et des effets de certaines

herbes, racines et eaux.... lesquelles personnes cependant ne prennent

rien en récompense de leur savoir et de leur habileté, mais administrent

les remèdes aux pauvres en bons voisins, pour l'amour de Dieu, par pitié

et charité. On sait de reste, au contraire, que les médecins certifiés ne

veulent guérir personne s'ils ne sont assurés d'une rémunération plus

élevée que la cure ne mérite; car s'ils consentaient à traiter pour rien

les malades, on ne verrait pas un si grand nombre de ceux-ci pourrir et

languir jusqu'à la mort, comme on voit chaque jour, faute des secours de

la médecine.» D'ailleurs, malgré les examens de l'évêque de Londres, «la

plupart des personnes de cette profession ont bien peu de savoir»; c'est

pourquoi tous les sujets du roi ayant, «par spéculation ou pratique»,

connaissance des vertus des plantes, racines et eaux, pourront, comme

auparavant, nonobstant les édits contraires, guérir au moyen d'emplâtres,

cataplasmes et onguents toutes les maladies apparentes à la surface du

corps, cela «dans tout le royaume d'Angleterre ou dans toute autre des

possessions du roi[111]».

[111] _Statutes of the realm_, 3 H. VIII, ch. XI, 32 H. VIII, ch.

XLII, et 34-35 H. VIII, ch. VIII.

Le changement, comme on voit, était radical: les secrets des villageoises

n'étaient plus des secrets de sorcières, c'étaient des recettes

précieuses dont elles avaient reçu de Dieu l'intuition; les pauvres,

exposés à mourir sans médecin, se réjouirent; les charlatans respirèrent.

Ben Jonson, ce marcheur intrépide qui, parti de Londres, un bâton à la

main, alla à pied par plaisir jusqu'en Écosse, qui connaissait si bien

les habitués des fêtes anglaises, nous a laissé le vivant portrait d'un

charlatan, portrait qui est spécialement celui d'un Vénitien du

dix-septième siècle, mais qui demeure vrai encore aujourd'hui et le

sera, pour tous les pays, dans tous les temps. Les caractères de cette

sorte sont presque immuables; le héros de Jonson est le même individu que

celui dont Rutebeuf, trois siècles et demi plus tôt, avait relevé les

discours. Sûrement, dans ses visites à Smithfield en temps de foire, le

dramaturge avait entendu maint empirique s'écrier, la voix émue, les yeux

au ciel: «Ah! santé! santé! la bénédiction du riche! la richesse du

pauvre! qui peut t'acheter trop cher, puisqu'il n'est sans toi de plaisir

en ce monde?» Sur quoi l'orateur de Jonson raille ses collègues, vante sa

panacée incomparable, dans laquelle entre un peu de graisse humaine, qui

vaut mille couronnes, mais qu'il laissera pour huit couronnes, non, pour

six, enfin pour six pence. Mille couronnes, c'est ce que lui ont payé les

cardinaux Montalto et Farnèse et le grand-duc de Toscane son ami; mais il

méprise l'argent, et pour le peuple il fait des sacrifices. Il a

également un peu de la poudre qui a rendu Vénus belle et Hélène aussi; un

de ses amis, grand voyageur, lui en a envoyé, qu'il a trouvée dans les

ruines de Troie. Cet ami en a expédié encore un peu à la cour de France,

mais cette partie était mélangée, et les dames qui s'en servent n'en

obtiennent pas d'aussi bons effets[112].

[112] _The Fox_, acte II, scène I (1605).

Trois ans plus tard, un Anglais qui ne connaissait pas la comédie de

Jonson, se trouvant à Venise, s'émerveillait des discours des

saltimbanques italiens et, croyant donner à ses compatriotes des détails

nouveaux sur cette race plus florissante dans la péninsule qu'en aucun

pays d'Europe, traçait d'après nature un portrait tout semblable à celui

qu'avait dessiné l'ami de Shakespeare. «Souvent, écrit Coryat, j'ai

vraiment admiré ces orateurs improvisés; ils débitent leurs contes avec

une si merveilleuse volubilité, une grâce si agréable, même quand ils

parlent _ex tempore_, avec un assaisonnement si varié de rares

plaisanteries et de traits piquants, qu'ils remplissent de surprise

l'étranger inaccoutumé à leurs harangues.» Ils vendent des «huiles, des

eaux souveraines, des ballades amoureuses imprimées, des drogues et un

monde d'autres menus objets.... J'en ai vu un tenir une vipère à la main

et jouer un quart d'heure de suite avec son aiguillon sans être piqué....

Il nous donna à croire que cette même vipère descendait généalogiquement

de la famille du reptile qui sauta du feu sur la main de saint Paul, dans

l'île de Melita, aujourd'hui appelée Malte[113].»

[113] _Coryat's crudities_, reprinted from the edition of 1611,

Londres, 1776, 3 vol. 8º, t. II, p. 50. Coryat était parti de

Douvres le 14 mai 1608.

Sans doute la faconde, la volubilité, la conviction momentanée, la grâce,

le ton insinuant, la gaieté légère, ailée, du charlatan méridional ne se

retrouvaient pas aussi complets, aussi charmants dans les fêtes de la

vieille Angleterre. Ces fêtes étaient joyeuses pourtant, elles étaient

fort suivies, et l'on y rencontrait maint personnage rusé, railleur et

amusant comme Autolycus, ce type du colporteur, coureur de fêtes

paysannes, à qui Shakespeare a fait une place dans la galerie de ses

immortels. Les travailleurs de la campagne allaient en foule à ces

réunions essuyer des lazzi qui leur faisaient plaisir et acheter des

onguents qui leur feraient du bien: on peut les y voir encore. A l'heure

présente, chez nous, et en Angleterre aussi, la foule continue de

s'attrouper devant les marchands de remèdes qui guérissent

infailliblement les maux de dents et effacent quelques autres douleurs de

moindre importance. Les certificats abondent autour de la boutique; il

semble que tous les gens illustres qui soient au monde aient déjà

bénéficié de la découverte; au reste s'adresse maintenant le vendeur. Il

gesticule, il s'anime, se penche en avant, a le ton grave et la voix

forte. Les paysans se pressent autour, la bouche béante, l'œil inquiet,

incertains si l'on doit rire ou s'il faut avoir peur, et finissant par

prendre confiance. Ils tirent leur bourse d'un air gauche; leur large

main s'embarrasse dans leur habit neuf; ils tendent leur pièce et

reçoivent la médecine, et leur œil qui brille et leur physionomie

indécise disent assez que la malice et le sens pratique habituel font ici

défaut, que ces âmes fort rusées, invincibles dans leur domaine propre,

sont les victimes de tous, en pays inconnu. Le vendeur s'agite, et,

aujourd'hui comme autrefois, triomphe de l'indécision au moyen

d'interpellations directes.

En Angleterre, c'est à l'incomparable _foire de_ _l'oie_, à Nottingham,

qu'il faut de préférence aller chercher ces spectacles. Ils brillent là

dans toute leur infinie variété: on y pourra constater que les charlatans

d'aujourd'hui n'ont pas perdu grand'chose de leur verve héréditaire; on y

reconnaîtra que le peuple anglais n'est pas toujours maussade et

soucieux; car dans ce jour de folie et d'inconcevable liberté on verra en

action, éclairée il est vrai d'une lumière bien différente, cette grande

kermesse de Rubens qui est au Louvre.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 6 / 19 段