domestiques sont seuls à l'auberge et leur coucher revient à un penny
pour deux nuits. En général, quand la troupe est au complet, leurs lits à
tous coûtent deux pence; à Londres, le prix était un peu plus élevé,
c'était un penny par tête[67]. Quelquefois ils prennent des œufs ou des
légumes pour un quart de penny, ou un poulet ou un chapon. Quand ils se
servent d'assaisonnements, ils les inscrivent à part; c'est, par exemple,
de la graisse 1/2 penny, du jus 1/2 penny, de la saumure pour le même
prix, du sucre 4 pence, du poivre, du safran, de la moutarde. Le poisson
revient régulièrement le vendredi. On s'attarde le soir, les chemins sont
obscurs; on perd sa route, on prend un guide, qu'on paye un penny. On
passe l'Humber et l'on paye huit pence, ce qui peut paraître beaucoup,
étant donnés les autres prix. Mais il faut se rappeler que la rivière
était large et d'une traversée difficile, surtout en hiver. Les annales
de l'abbaye de Meaux près Beverley mentionnent perpétuellement les
ravages causés par le débordement du fleuve, parlent de fermes, de
moulins détruits, de terres entières submergées et de cultures anéanties.
Les propriétaires du bac profitaient de ces accidents pour augmenter sans
cesse leurs prix, et il fallut que le roi lui-même intervînt pour
rétablir la taxe normale, qui était d'un penny pour un cavalier: c'est
celle que payent, ou peu s'en faut, les fellows et leur suite (Ap. 14).
Quelquefois nos voyageurs se munissent d'avance de provisions à emporter;
on achète un saumon, _pro itinere_, 18 pence, et l'on paye pour le faire
cuire, sans doute avec quelque sauce compliquée, 8 pence.
[67] _Liber albus_, édition Riley, p. LVIII.
On peut voir d'amusants spécimens de dialogues à l'arrivée entre le
voyageur et l'aubergiste, avec discussion sur le prix des victuailles,
dans le manuel de conversation française composé à la fin du quatorzième
siècle par un Anglais, sous le titre de: _La manière de language que
enseigne bien à droit parler et escrire doulcz françois_[68]. Le chapitre
III est particulièrement intéressant. Il montre «coment un homme
chivalchant ou cheminant se doit contenir et parler sur son chemin, qui
voult aler bien loins hors de son païs». Le domestique envoyé à l'avance
pour retenir la chambre déclare bien espérer «qu'il n'y a point des
puces ne des poils ne d'autre vermyn.--Nonil, sire, à Dieu le veou,»
répond l'hôtelier, «car je me fais fort que vous serez bien et aisément
loegiez ciens, savant qu'il en y a grant cop de rats et des soris». On
passe en revue les provisions, on allume le feu, on prépare le souper; le
voyageur arrive et il est curieux de noter avec quel sans façon galant il
s'assure, avant de descendre de cheval, qu'il trouvera à l'auberge «bon
souper, bon gîte et le reste». Plus loin (chap. XIII), il est question
d'une autre hôtellerie, et la conversation entre deux voyageurs qui vont
se coucher dans le même lit les montre fort incommodés par les puces:
«Guillam, deschausez vous tost et lavez voz jambes, et puis les ressuez
d'un drapelet et les frotez bien pour l'amour des puces, qu'ils ne se
saillent mye sur voz jambes, car il y a grand cop gisans en le poudre
soubz les juncs...--Hé! les puces me mordent fort et me font grant mal et
damage, car je m'ay gratée le dos si fort que le sang se coule.»
[68] Ce manuel a été publié par M. Paul Meyer dans la _Revue
critique_, t. X, p. 373.
Souvent on buvait de la bière en route, et ce n'était pas seulement à
l'auberge où l'on couchait le soir qu'on en trouvait. Sur les routes
fréquentées, aux carrefours, il y avait des maisons basses où l'on
donnait à boire. Une longue perche qui projetait au-dessus de la porte et
montrait au loin son bouquet de branches avertissait les voyageurs de la
présence de l'_ale house_. Les pèlerins que Chaucer fait chevaucher sur
la route de Cantorbéry descendent devant une maison de cette espèce. Le
pardonneur, qui a ses habitudes, ne veut pas commencer son récit avant
de s'être réconforté: «Laissez-moi d'abord m'arrêter à cette enseigne,
que je boive un coup de bière et mange un gâteau.» Une miniature du
quatorzième siècle, dans un manuscrit du British Museum[69], représente
l'_ale house_ avec sa longue perche horizontale étendant bien avant
au-dessus de la route sa touffe de feuillage. La maison ne se compose que
d'un rez-de-chaussée; une femme est debout devant la porte, avec un large
broc à bière, et un moine boit dans une grande tasse. La mode était
d'avoir des perches démesurées, ce qui n'offrait pas d'inconvénient à la
campagne; mais à la ville il avait fallu faire des règlements et fixer un
maximum de longueur. En effet, suivant les termes de l'arrêté, on se
servait de perches si lourdes «qu'elles tendaient à abattre les maisons
qui les supportaient», et, de plus, si longues et avec des enseignes qui
pendaient si bas que la tête des cavaliers venait s'y embarrasser. L'acte
de 1375 qui relate ces griefs prescrit qu'à l'avenir les perches ne
s'étendront plus qu'à sept pieds au-dessus de la voie publique, et
c'était laisser encore un caractère assez pittoresque à des rues qui
n'avaient pas la largeur des nôtres.
[69] Ms. 10 E. IV, fol. 114.
Certaines tavernes étaient mal famées, à la ville surtout. A Londres,
défense du roi de tenir maison ouverte après le couvre-feu, et pour des
raisons très bonnes: «pur ceo que tiels meffesours avauntditz alant
nutauntre, communalement ont lour recette lour covynes e font lour
mauveyses purparlances en taverne plus qe aillours e illockes querent
umbrage attendanz et geitant lor tens de mal fere[70]...»
[70] Statut de 1285; 13 Éd. I (_Statutes of the realm_).
C'est par crainte de dangers pareils que les shériffs et baillis
devaient, dans leurs _vues de francpledge_, demander, sous serment, à
leurs administrés de dire ce qu'ils savaient «de ceux qi assiduelment
hauntent les tavernes et homme ne soit (sait) dount ils viegnent;--de
ceux qi dorment les jours et veillent les nutz et mangent bien et beivent
bien et n'ount nul bien[71]».
[71] _Statutes of the realm_, Londres, 1810, fol., t. I, p. 246.
On connaît la belle peinture d'une taverne au quatorzième siècle que nous
a laissée Langland. Avec autant de verve que Rabelais, il nous fait
assister aux scènes tumultueuses qui se passent dans l'_ale house_, aux
discussions, aux querelles, aux larges rasades, à l'ivresse qui s'ensuit;
on voit chaque visage, on distingue le son des voix, on remarque les
tenues peu correctes, et il semble qu'on fasse partie soi-même de cette
assemblée étrange où l'ermite rencontre le savetier, et le «clerc de
l'église» une bande de «coupe-bourses et d'arracheurs de dents au crâne
chenu[72]». A la taverne, on trouve aussi des paysans; Christine de
Pisan, cette femme dont les écrits et le caractère rappellent si souvent
Gower, nous les montre buvant, se battant et perdant le soir plus qu'ils
n'ont gagné tout le jour; ils ont à comparaître devant le prévôt, et les
amendes viennent augmenter leurs pertes:
Par ces tavernes chacun jour,
Vous en trouveriez à sejour,
Beuvans là toute la journée
Aussi tost que ont fait leur journée.
Maint y aconvient aler boire:
Là despendent, c'est chose voire,
Plus que toute jour n'ont gaigné.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Là ne convient il demander
S'ilz s'entrebatent quand sont yvres;
Le prevost en a plusieurs livres
D'amande tout au long de l'an.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et y verriés de ces gallans
Oyseux qui tavernes poursuivent
Gays et jolis[73]...
[72] «An haywarde and an heremyte, the hangeman of tyborne,
Dauwe the dykere with a dosen harlotes
Of portours and of pyke-porses, and pylede toth-drawers.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ther was lauhyng and lakeryng, and 'let go the coppe!»
Bargeynes and beuereges by-gunne to aryse,
And setyn so til evesong rang.»
_The vision of William concerning Piers the Plowman_, édition
Skeat, Londres (Early english text society), 1873, 8º; texte C,
_passus_ VII, vers 361 et suivants.
[73] _Le Livre de la mutacion de fortune_, liv. III (ms. 603 à la
Bibliothèque nationale).
Au moment de la Renaissance en Angleterre, le poète Skelton, précepteur
d'Henri VIII, s'amuse dans une de ses ballades les plus populaires à
décrire un cabaret de grand'route: la maison est toute pareille à celles
que Langland avait connues un siècle et demi plus tôt. La cabaretière,
qui brasse, Dieu sait comme, sa bière elle-même, est une vieille
détestable, au nez crochu, au dos voûté, aux cheveux gris, à la face
ridée, fort semblable aux «magots» peints depuis par Téniers. Elle tient
sa taverne près de Leatherhead, dans le comté de Surrey, en haut d'une
montée, sur le grand chemin, et elle vend sa marchandise «aux voyageurs,
aux chaudronniers, aux gens qui travaillent dur, à tous les vaillants
buveurs de bière». Passants et habitants du pays viennent en foule à sa
maison; «les uns y vont tout droit, par la boue ou par la gelée, suivant
la grand'route, sans s'inquiéter de ce qu'on dira: parle d'eux qui
voudra! Les autres, craignant de se faire voir, sautent par-dessus la
balustrade et la haie et entrent par la porte dérobée, tout cela par
amour de la bonne bière». On voit que la réputation des maisons aux longs
bouquets de branches ne s'était pas améliorée et que beaucoup de ceux qui
les fréquentaient n'avaient guère envie de s'en vanter. Quant à payer son
écot, c'est là le difficile; les passionnés de boisson qui n'ont pas
d'argent s'en tirent comme ils peuvent; ils payent en nature: «Au lieu de
monnaie, l'un apporte un lapin, l'autre un pot de miel, d'autres une
salière, une cuiller, d'autres leurs chausses ou leurs souliers.» Les
femmes donnent leur anneau de mariage, ou la cape de leur mari, «parce
que la bière est bonne» (Ap. 15).
D'autres maisons isolées au bord des routes avaient encore des rapports
constants avec les voyageurs; c'étaient celles des ermites. Au
quatorzième siècle, les ermites ne cherchaient guère, la plupart du
temps, la solitude des déserts ni la profondeur des bois. Les Rolle de
Hampole, jeûnant, se mortifiant, ayant des extases, consumés par l'amour
divin, étaient de rares exceptions; les autres habitaient de préférence
des «cottages», construits aux endroits les plus fréquentés des grands
chemins ou au coin des ponts[74]. Ils vivaient là, comme Godfrey Pratt,
de la charité des passants; le pont avec sa chapelle était déjà un
édifice presque sacré; le voisinage de l'ermite achevait de le
sanctifier. Celui-ci réparait la construction ou passait pour le
faire[75], et on lui donnait volontiers un quart de penny. C'était une
race bizarre, qui, dans ce siècle de désorganisation et de réforme, où
tout semble mourir ou naître, croissait et se multipliait, toujours
malgré les règlements. Ils augmentaient le nombre des parasites de
l'édifice religieux, abritant sous un habit respectable une vie qui ne
l'était pas. Ces pousses importunes et malfaisantes s'accrochaient, comme
la mousse dans l'humidité de la cathédrale, aux fissures des pierres, et
par un travail lent et séculaire menaçaient de ruine le noble édifice.
Quel remède apporter? Rien ne sert de faucher ces herbes toujours
renaissantes; il faut qu'une main patiente, guidée par un œil vigilant,
les arrache une à une et comble un à un les interstices: c'est le travail
des saints et ils sont rares. Souvent les statuts épiscopaux pourront
faire en apparence grande besogne, mais à la surface seulement; les têtes
abattues, les racines restent et le parasite vivace plonge plus avant au
cœur du mur.
[74] Voir un exemple d'ermite installé au coin d'un pont dans un
acte royal qui maintient formellement les privilèges de
l'«Heremyte of the brigge of Loyne _and his successours_» (4 Éd.
IV, _Rotuli parliamentorum_, t. V, p. 546).
[75] Voir _supra_ le rôle des clercs dans la collecte des
offrandes, la garde et l'entretien des ponts (chap. I).
Ce n'étaient pas les solennelles interdictions et les prescriptions
rigoureuses qui manquaient: celles-là abattent des têtes qui renaissent
toujours. Pour devenir ermite, il fallait être résolu à une vie
exemplaire de misères et de privations, et il fallait, pour que
l'imposture fût impossible, avoir la sanction épiscopale, c'est-à-dire
posséder des «lettres testimoniales des ordinairs». On violait ces
règlements sans scrupule. Au fond de sa demeure, l'être peu dévot vêtu en
ermite pouvait mener une vie assez douce, et ailleurs elle était si dure!
La charité des passants était suffisante pour le faire vivre, surtout
s'il avait peu de scrupules et savait demander; d'ailleurs aucun travail,
aucune obligation pesante; l'évêque était loin et la taverne proche.
Toutes ces raisons faisaient renaître sans cesse l'espèce malfaisante des
faux ermites, qui ne prenaient l'habit que pour en vivre, sans demander
permission à personne. Le roi dans ses statuts[76] les confondait avec
les mendiants, les cultivateurs errants et les vagabonds de toute espèce
qui sans distinction devaient être emprisonnés en attendant jugement. Il
n'y avait d'exception que pour les ermites _approuvés_, «forspris gentz
de religion et hermytes approvez eiantz lettres testimoniales des
ordinairs». Un statut comme celui-là prouve suffisamment que Langland,
dans ses éloquentes descriptions de la vie des ermites, n'a pas exagéré;
son vers n'est que le commentaire de la loi. L'auteur des _Visions_ est
du reste impartial et rend justice aux anachorètes sincères: c'est à eux
que les vrais chrétiens ressemblent[77]. Mais qu'est-ce que ces faux
dévots qui ont planté leur tente au bord des grands chemins ou dans les
villes même, à la porte des cabarets, qui mendient sous le porche des
églises[78], qui mangent et boivent largement et passent les soirées à se
chauffer? Qu'est-ce que l'homme qui se repose et se rôtit, «reste hym and
roste hym», près des charbons ardents, «by the hote coles[79]», et quand
il a bien bu, n'a plus qu'à se mettre au lit? Tous ceux-là sont indignes
de pitié et, ajoute Langland, avec ce sentiment aristocratique qu'on n'a
pas assez remarqué chez lui, tous ces ermites cependant sont de vulgaires
artisans, «workmen, webbes and taillours and carters knaues»; ils avaient
autrefois «long labour and lyte wynnynge» (grand labeur et petit gain),
mais ils remarquèrent un jour que ces frères trompeurs qu'on voyait de
tous côtés «avaient les joues pleines[80]»; ils abandonnèrent donc le
travail et ils prirent des vêtements qui en imposaient, comme s'ils
étaient clercs, «des vêtements de prophètes». On ne les voit guère à
l'église, ces faux ermites, mais on les trouve assis à la table des
grands, parce que leurs habits sont respectables; et les voilà qui
mangent et boivent excellemment, eux qui jadis étaient au dernier rang,
aux tables de côté, ne buvant jamais de vin, ne mangeant jamais de pain
blanc, sans couverture à leur lit[81].
[76] 12 Rich. II, chap. VII (_Statutes of the realm_).
[77] _The vision of William concerning Piers the Plowman_,
édition Skeat, texte C, _passus_ I, vers 27, et _passus_ X, vers
195.
[78] Ac eremiten that en-habiten by the heye weyes,
And in borwes a-mong brewesters and beggen in churches.
(_Ibidem_, _passus_ X, vers 189.)
[79] _Passus_ X, vers 140. Le matin il se lève quand bon lui
semble et il se demande tout de suite où il pourra aller prendre
son repas, ou bien qui lui donnera du lard, du pain, du fromage;
il rapporte tout cela en sa maison et vit dans la paresse:
And when hym lyketh and lust hus leue ys to aryse;
When he ys rysen, rometh out and ryght wel aspieth
Whar he may rathest haue a repast other a ronnde of bacon,
Suluer other sode mete and som tyme bothe,
A loof other half a loof other a lompe of chese;
And carieth it hom to hus Cote and cast hym to lyue
In ydelnesse and in ese.
[80] _Passus_ X, vers 208.
[81] _Passus_ X, vers 251:
Ac while he wrought in thys worlde and wan hus met
He sat atte sydbenche · and secounde table; [with treuthe,]
Cam no wyn in hus wombe · thorw the weke longe,
Nother blankett in hus bed · ne white bred by-fore hym.
The cause of al thys caitifte · cometh of meny bisshopes
That suffren suche sottes.
Ces fripons échappent aux évêques, qui devraient avoir les yeux mieux
ouverts. Hélas! disait en charmant langage un de nos poètes du treizième
siècle, Rutebeuf:
Li abis ne fet pas l'ermite;
S'uns hom en hermitage abite
Et s'il en a les dras vestus,
Je ne pris mie deus festus
Son abit ne sa vesteure
S'il ne maine vie aussi pure
Comme son abit nous démonstre;
Mes maintes genz font bele monstre
Et merveilleux sanblant qu'il vaillent:
Il sanblent les arbres qui faillent
Qui furent trop bel au florir[82].
[82] _Le Dit de frère Denise._ (_Œuvres complètes de Rutebeuf_,
édition Jubinal, Paris, 1874, 3 vol. 12º, t. II, p. 63.)
Sous les yeux de l'ermite placide, confortablement établi au bord de la
route, sous le regard de cet homme calme qui se préparait par une vie
sans trouble, sans souci ni souffrance, à l'éternité bienheureuse,
coulait le flot aux couleurs changeantes des voyageurs, des vagabonds,
des nomades, des errants. Sa bénédiction récompensait le passant
généreux; le dur regard de l'homme austère ne suffisait pas à troubler
son indifférence béate. La vie des autres pouvait se consumer rapidement,
brûlée par le soleil, rongée par le souci; la sienne durait à l'ombre des
arbres, se prolongeait sans secousse, bercée par le bruissement des
passions humaines.
CHAPITRE III
SÉCURITÉ DES ROUTES
Le brigandage seigneurial.--Les nobles et leurs partisans.--Les
bandes organisées.
Les voleurs.--Alliance des bandes de voleurs et des bandes
seigneuriales.--Le droit d'asile et l'abjuration du royaume.--Les
chartes de pardon.
La répression.--Dangers qu'elle présente pour le voyageur
inoffensif.
Ces chemins, parcourus en tous sens par le roi et les seigneurs se
rendant d'un manoir à l'autre, par les marchands qui allaient à la foire,
au marché ou à l'étape, et où l'on entendait de loin en loin le
grincement des chariots de paysan, étaient-ils sûrs? L'examen théorique
des prescriptions légales et de la façon dont la police du comté et la
garde des villes étaient organisées pourrait faire conclure que les
précautions étaient bien prises pour empêcher les méfaits, et que les
voyages ne présentaient pas plus de danger qu'aujourd'hui. Si l'on
ajoutait, comme l'a montré M. Thorold Rogers, qu'il y avait des services
réguliers de carrioles entre Oxford et Londres, Winchester, Newcastle,
etc., et que le prix des transports était peu élevé, on pourrait se
persuader que les routes étaient absolument sûres, et l'on aurait tort.
Il ne faut pas plus les juger de la sorte qu'il ne faut voir, comme on
l'a fait aussi, sur la foi des romans, des brigands dans tous les
fourrés, des pendus à toutes les branches et des seigneurs pillards
établis au bord de tous les ruisseaux. Seulement, il faut faire la part
de l'_accident_.
L'accident joue au quatorzième siècle un rôle plus grand qu'à n'importe
quelle autre époque. C'est le moment où la vie moderne commence et où
l'éclat superficiel d'une nouvelle civilisation vient modifier la société
du sommet à la base. La confiance est plus grande; on se fortifie moins
bien chez soi, le château crénelé se transforme en villa ou en hôtel,
pendant que la hutte se change en maison. On prend plus de mesures
qu'autrefois pour empêcher les méfaits; mais les accidents sont nombreux
qui viennent détruire ce commencement de sécurité. Au fond, la société
n'est ni calme ni bien assise, et beaucoup de ses membres sont encore à
moitié sauvages. On peut prendre à la lettre le terme «à moitié»,
c'est-à-dire que, si on faisait une liste des qualités de tel individu,
on trouverait que la première partie appartient à un monde très civilisé,
et la deuxième à un monde très barbare. De là ces contrastes: d'un côté,
l'ordre, qu'il y aurait peut-être injustice à ne pas considérer comme
l'état normal; et, de l'autre, les fréquents soubresauts de l'élément
indompté. C'est ainsi, par exemple, qu'on peut voir un seigneur et les
siens attendant, au coin d'une route, une caravane de marchands. Le texte
même de la pétition des victimes donne tous les détails de la
rencontre[83].
[83] Ce texte a été publié dans l'_Archæological journal_, t. IV,
p. 69.
La scène se passe en 1342. Des marchands de Lichfield exposent à «lur
seigneur le counte de Arundel» qu'un certain vendredi ils envoyèrent deux
domestiques et deux chevaux chargés «de especerie et mercerie», valant
quarante livres, à Stafford, pour le marché du lendemain. Quand leurs
gens «vinrent dessout le boys del Canoke», ils rencontrèrent «sire Robert
de Rideware, chivaler», qui les attendait en compagnie de deux valets de
sa suite et qui se saisit des domestiques, des chevaux et du butin pour
emmener le tout au prieuré de Lappeley. Malheureusement pour lui, pendant
le trajet, un des domestiques s'échappa. Au prieuré, la bande trouve
«sire Johan de Oddyngesles, Esmon de Oddyngesles et pluseurs autres, auxi
bien chivalers come autres gentz». On voit que c'était un coup monté et
soigneusement organisé; tout se passe suivant les règles: «entre eux tous
départirent les avantditz mercerie e especerie, chescun de sa porcion
solump son estat.» Cela fait, la compagnie quitte Lappeley et chevauche
jusqu'au prieuré de Blythebury, occupé par des nonnes. Le chevalier
Robert déclare à l'abbaye qu'ils sont gens du roi «moud travaillés» et
demande l'hospitalité comme cela se faisait couramment. Mais la troupe,
paraît-il, avait mauvaise apparence; l'abbesse refuse. Les chevaliers,
voyant ce fâcheux accueil, enfoncent la porte des fenières, donnent «feyn
et aveignes» à leurs chevaux et passent ainsi la nuit.
Mais ils n'étaient pas seuls à bien occuper leur temps. Le domestique
échappé les avait suivis de loin et, quand il les vit installés au
prieuré, il revint en toute hâte à Lichfield avertir le bailli, qui ne
tarda pas à réunir sa troupe et à courir à la poursuite des voleurs.
Ceux-ci, gens d'épée, dès qu'ils furent rejoints, «se tournèrent à
défense», et un vrai combat s'engagea, dans lequel ils eurent d'abord le
dessus et «naffrèrent» plusieurs de leurs ennemis. A la fin cependant ils
perdent pied et s'enfuient; on leur prend toutes les épices et quatre de
leur compagnie, qui sont décapités sur place immédiatement.
Robert de Rideware n'était pas au nombre des victimes et n'était pas
découragé. Il rencontre, pendant que le bailli regagnait Lichfield, son
parent Gautier de Rideware, seigneur de Helmstale-Rideware, avec des gens
de sa suite; tous ensemble tournent bride et se mettent à la poursuite du
bailli: nouvelle bataille; cette fois, l'officier du roi a le dessous et
s'enfuit, pendant que les seigneurs lui reprennent définitivement les
épices.
Quelle ressource restait-il aux malheureux Guillaume et Richard, auteurs
de la pétition? S'adresser à la justice? C'est ce qu'ils voulurent faire.
Mais, comme ils se rendaient pour cela à Stafford, capitale du comté, ils
trouvèrent, aux portes de la ville, des «genz de la maintenance» de leurs
persécuteurs qui leur barrèrent le passage, les attaquèrent même et si
vivement qu'ils eurent grand'peine à échapper «saunz grevure». Ils
rentrent à Lichfield, surveillés par leurs ennemis, et mènent une
existence digne de pitié. «E sire, les avant ditz William e Richard e
plusours gentz de la ville de Lichfield sount menacé desditz larons e
lour meintenours, qu'ils n'osent null part aler hors de ladite ville.»
Ce document juridique, dont l'original existe encore, est, on le voit,
passablement caractéristique, et l'on peut juger que ces seigneurs et
leurs aides n'étaient pas sans ressemblance avec ceux des _Promessi
sposi_ et leurs terribles _bravi_. Ici, presque tout est à noter: le
sang-froid et la détermination des chevaliers, que la mort de quatre
d'entre eux ne déconcerte pas; l'attaque à la faveur d'un bois; le choix
des victimes: des valets de riches marchands; la demande de l'hospitalité
dans un prieuré sous prétexte qu'on voyage pour le service du roi; la
justice expéditive du bailli et la surveillance obstinée à laquelle les
démarches des victimes sont soumises par leurs tyrans.
Ces faits ne sont pas uniques, et Robert de Rideware n'était pas seul à
faire le guet dans les taillis au bord des routes. Beaucoup d'autres
seigneurs étaient entourés connue lui d'hommes dévoués et prêts pour
toutes les entreprises. On leur donnait des capes et des livrées aux
couleurs du maître, qui permettaient de les reconnaître aisément; un lord
bien entouré de ses partisans se considérait comme au-dessus du droit
commun, et la justice n'avait pas beau jeu à vouloir se faire respecter
de lui. La coutume d'avoir à soi quantité de serviteurs déterminés
portant vos couleurs devint universelle à la fin du règne d'Édouard III
et sous Richard II; elle subsista, malgré les statuts[84], pendant tout
le quinzième siècle, et contribua grandement à rendre les guerres
seigneuriales de cette époque acharnées et sanglantes.