[46] Notamment, comme dans la _Vue de francpledge_, si les ponts

et les chaussées étaient bien tenus et à qui incombait le devoir

de les réparer (_Yearbooks of the reign of K. Edward I_, édition

Horwood, 1863, etc., t. I, p. 75).

Lorsque les moines sortaient du cloître et voyageaient, ils modifiaient

volontiers leur costume et il devenait difficile de les distinguer des

seigneurs. Chaucer nous donne une amusante description des habits du

moine mondain; mais les conciles sont encore plus explicites et ils font

plus que justifier la satire du poète. Ainsi le concile de Londres, en

1342, reproche aux religieux de porter des vêtements «plus dignes de

chevaliers que de clercs, c'est-à-dire courts, très étroits, avec des

manches excessivement larges, n'atteignant pas les coudes, mais pendant

très bas par-dessous, à revers de fourrure ou de soie». Ils ont la barbe

longue, des anneaux aux doigts, des ceintures de prix, des bourses

brodées d'or à personnages et arabesques, des couteaux qui semblent des

épées, des bottines rouges ou quadrillées en couleur, des souliers

terminés en longues pointes et ornés de crevés, en un mot tout le luxe

des grands de la terre. Plus tard, en 1367, le concile d'York fait les

mêmes observations: les religieux ont des vêtements «ridiculement

courts»; ils osent porter en public ces habits «qui ne descendent pas au

milieu des jambes et ne couvrent même pas les genoux». Les défenses les

plus sévères sont faites pour l'avenir; on tolère cependant, en cas de

voyage, des tuniques plus courtes que la robe réglementaire (Ap. 11).

Quand un évêque se mettait en route, ce n'était pas sans un grand

appareil, et les évêques, sans parler de leurs tournées épiscopales,

avaient à voyager, comme les seigneurs, pour visiter leurs terres et pour

y vivre. Dans tous les cas, ils se transportaient avec leurs serviteurs

de divers ordres et leurs familiers, comme le roi avec sa cour. Les

comptes de la dépense de Richard de Swinfield, évêque de Hereford,

donnent une idée de cette large vie que menaient les prélats. C'était un

évêque d'assez grande importance, très riche par conséquent; beaucoup de

manoirs appartenaient à son évêché; il pouvait bien tenir son rang comme

prélat et comme seigneur, être hospitalier, charitable aux pauvres et

dépenser beaucoup en requêtes et plaidoyers à la cour de Rome et

ailleurs. Il avait constamment à ses gages environ quarante personnes de

rangs divers, dont la plupart accompagnaient le maître dans ses nombreux

changements de résidence. Ses écuyers (_armigeri_) avaient par an de un

marc à une livre de gages; ses _valleti_, c'est-à-dire les clercs de sa

chapelle et au-dessous, ses charretiers, portiers, fauconniers, gens

d'écurie, messagers, etc., avaient de une couronne à huit shillings huit

pence. Au troisième degré venaient les gens de cuisine, le boulanger,

avec deux ou quatre shillings par an; au quatrième degré, les garçons ou

pages qui aidaient les autres domestiques et recevaient de un à six

shillings par an. Un des plus curieux employés de l'évêque était Thomas

de Bruges, son champion, qui recevait un salaire annuel pour se battre au

nom du prélat en cas de procès terminés par le duel judiciaire. Le rôle

des dépenses de Swinfield ne s'étend malheureusement qu'à une partie des

années 1289-1290, et nous ne pouvons pas savoir s'il était souvent

nécessaire de remplacer le champion[47].

[47] Les duels de Thomas de Bruges n'étaient pas ceux des cas de

félonie et de crime où il allait de la mort du vaincu; c'était

seulement le duel _cum fuste et scuto_, qui nécessitait beaucoup

moins souvent, comme on le pense, le remplacement du champion. La

vingt-neuvième année d'Édouard III, un duel eut lieu par

champions entre l'évêque de Salisbury et le comte de Salisbury.

Quand les juges en vinrent, conformément aux lois, à examiner les

vêtements des combattants, ils trouvèrent que le champion de

l'évêque avait plusieurs feuilles de prières et d'incantations

cousues à ses habits (_Yearbooks of Edward I_, années 32-33, p.

16). La visite des vêtements se faisait toujours et avait

précisément pour but de découvrir ces fraudes, qui étaient

considérées comme les plus dangereuses et les plus déloyales.

Au service des abbés, des évêques, des nobles, des shériffs et du roi se

trouvaient encore des personnages auxquels la grand'route et les chemins

de traverse étaient tout particulièrement familiers; c'étaient les

messagers. La poste n'existant pas encore, on y suppléait comme on

pouvait. Les pauvres attendaient l'occasion de quelque ami faisant le

voyage; les riches avaient des exprès chargés de faire leurs commissions

au loin et de porter leurs lettres, des lettres que la plupart du temps

un scribe écrivait sous leur dictée sur une feuille de parchemin et

scellait ensuite à la cire, aux emblèmes du maître[48]. Le roi

entretenait douze messagers à titre fixe; ils le suivaient partout,

constamment prêts à partir; ils recevaient trois pence par jour quand ils

étaient en voyage, et quatre shillings huit pence par an pour acheter des

souliers[49]. Le prince les chargeait de lettres pour les rois de France

et d'Écosse, les envoyait convoquer les représentants de la nation au

parlement, ordonner la publication de la sentence du pape contre Guy de

Montfort, appeler à Windsor les chevaliers de Saint-Georges, mander à

Londres les «archevêques, comtes, barons et autres seigneurs et dames

d'Angleterre et du pays de Galles», pour assister aux obsèques de la feue

reine (Philippa), prescrire la proclamation dans les provinces des

statuts rendus en parlement, recommander aux «archevêques, évêques,

abbés, prieurs, doyens et chapitres des églises cathédrales de tous les

comtés de prier pour l'âme d'Anne, feue reine d'Angleterre décédée[50]».

Parmi les missions que le roi donnait à ses serviteurs, il s'en trouvait

parfois qui paraîtraient aujourd'hui singulièrement répugnantes. Il

chargeait par exemple un de ses fidèles de porter dans les grandes villes

d'Angleterre des quartiers du cadavre de suppliciés condamnés pour

trahison. Dans ce cas, ce n'étaient pas de simples messagers qu'il

employait; c'étaient des personnages de confiance, qui se faisaient

suivre d'une escorte pour protéger la triste dépouille. C'est ainsi

qu'Édouard III, la cinquante et unième année de son règne, ne paye pas

moins de vingt livres à «sir William de Faryngton, chevalier, en raison

des frais et dépenses qu'il a encourus pour le transport des quatre

quartiers du corps de sir Jean de Mistreworth, chevalier, dans diverses

parties de l'Angleterre[51]».

[48] Voir la représentation de seigneurs et de dames dictant

leurs lettres à des scribes, et de messagers les remettant aux

destinataires dans le manuscrit 10 E. IV, au British Museum

(commencement du XIVe siècle), fol. 305 et suiv., et dans le

manuscrit _Addit._ 12228, fol. 238 et suiv.

[49] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, 1323,

édition Furnivall, Londres, 1876, p. 46.

[50] _Issue roll of Thomas de Brantingham_, édition Fr. Devon,

Londres, 1835, 4º, pp. XXI, XXXII, XXXVII, XLIV, 408; _Issues of

the exchequer_, 1837, pp. 220, 255. Des pages entières du rôle de

Thomas de Brantingham (ex. pp. 154-155) sont remplies par des

payements reçus par des messagers, ce qui montre l'usage fréquent

qu'on devait faire de leurs services.

[51] _Issues of the exchequer_, p. 202.

De tous les voyageurs, les messagers étaient les plus rapides: d'abord,

voyager était leur métier; c'étaient de bons cavaliers, des gens

pratiques, habiles à se tirer d'embarras dans les auberges et sur les

chemins. De plus, ils avaient le privilège de passer à travers champs,

«parmi les blés,» si bon leur semblait, sans que le gardien des récoltes

(_hayward_) eût le droit de les arrêter, et de leur prendre, en guise

d'amende, comme aux délinquants ordinaires, «leur chapeau ou leur cape,

ou leurs gants, ou l'argent de leur bourse». Ils passaient «joyeux, la

bouche pleine de chansons[52]». Malheur à qui s'avisait de les arrêter;

il y allait d'amendes énormes pour peu que le maître fût puissant, à plus

forte raison si c'était le roi. Un messager de la reine emprisonné par un

constable n'hésitait pas à réclamer dix mille livres sterling pour mépris

de sa souveraine, et deux mille livres comme indemnité pour lui[53].

[52] Langland, _The vision of William concerning Piers the

Plowman_, édition Skeat, texte C, passus XIV, vers 44 et suiv.

[53] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 48, 18 Éd. I.

Lorsque Jacques d'Euse, cardinal-évêque de Porto, fut élu pape à Lyon,

sous le nom de Jean XXII, le 7 août 1316, Édouard II étant à York apprit

dix jours après la nouvelle par Laurent d'Irlande, messager de la maison

des Bardi. On voit en effet, par les comptes de l'hôtel du roi, que ce

prince fit payer, le 17 août, vingt shillings à Laurent pour le

récompenser de sa peine. Le 27 septembre seulement, étant toujours à

York, le roi reçut par Durand Budet, messager du cardinal de Pelagrua,

les lettres officielles lui annonçant l'élection; il donna cinq livres au

messager. Enfin, le nonce du pape étant venu en personne peu après,

porteur de cette même nouvelle qui n'avait plus rien d'imprévu, le roi

lui fit cadeau de cent livres[54].

[54] _Wardrobe accounts of Edward II._--_Archæologia_, t. XXVI,

pp. 321, 336 et suiv.

Tel était l'usage; on faisait des cadeaux aux porteurs de bonnes

nouvelles; les messagers royaux avaient ainsi chance de voir accroître

casuellement leur maigre paye de trois pence par jour. Les plus fortunés

étaient ceux qui apportaient au roi lui-même avis d'événements heureux.

Édouard III donne quarante marcs de rente, sa vie durant, au messager de

la reine qui était venu lui annoncer la naissance du prince de Galles, le

futur Prince Noir; il donne treize livres trois shillings et quatre pence

à Jean Cok de Cherbourg qui lui apprend la capture du roi Jean à

Poitiers; il assure cent shillings de rente à Thomas de Brynchesley qui

lui apporte la bonne nouvelle de la capture de Charles de Blois.

Le soir venu, moines, seigneurs et voyageurs divers cherchaient un abri

pour la nuit. Quand le roi, précédé de ses vingt-quatre archers et

escorté de ses seigneurs et des officiers de sa maison, arrivait dans une

ville, le maréchal désignait un certain nombre des meilleures demeures,

qu'on marquait à la craie; le chambellan se présentait, invitait les

habitants à faire place, et la cour s'installait de son mieux dans leur

logis. La capitale même n'était pas exempte de cette charge vexatoire,

seulement le maréchal devait s'entendre pour la désignation des locaux

avec les maire, shériffs et officiers de la ville. Quelquefois l'agent

royal passait outre et grand tapage s'ensuivait. La dix-neuvième année

d'Édouard II, ce prince étant venu à la Tour, les gens de sa maison

s'allèrent loger chez les citoyens, sans que le maire et les aldermen

eussent été aucunement consultés; la maison du shériff même se trouva

marquée à la craie. Grande fut l'indignation de cet officier quand il

trouva établi chez lui Richard de Ayremynne, le propre secrétaire du roi,

les chevaux de l'étranger à l'écurie, ses domestiques à la cuisine. Sans

se soucier le moins du monde de la majesté royale, et comptant sur le

privilège de la ville, le shériff chassa immédiatement de vive force le

secrétaire et toute sa suite, effaça les marques à la craie et redevint

maître chez lui. Cité à comparaître devant le sénéchal de la cour et

accusé d'avoir méprisé les ordres du roi à proportion de mille livres au

moins, il se défendit énergiquement et appela en défense le maire et les

citoyens, qui produisirent les chartes de privilège de la capitale. Les

chartes étaient formelles, il fallut bien le reconnaître; la vivacité du

shériff fut excusée, Ayremynne se consola comme il put et ne reçut aucune

indemnité (Ap. 12).

En province, quand le roi n'avait pas, à proximité, de château à lui ou à

l'un des siens, il allait souvent loger au monastère voisin, sûr d'y être

reçu en maître. Les grands seigneurs, dans leurs voyages, faisaient de

leur mieux pour imiter le prince sur ce point[55]. Dans les couvents,

l'hospitalité était un devoir religieux et même, pour l'ordre de

Saint-Jean de Jérusalem, le premier des devoirs. Cet ordre avait des

établissements par toute l'Angleterre, et c'était, pour le voyageur

pauvre, une bonne fortune que d'y arriver. On y était, sans doute, traité

selon son rang, mais c'était déjà beaucoup de ne pas trouver porte close.

Les comptes de l'année, en 1338[56], montrent que ces moines-chevaliers

ne cherchaient pas à se soustraire à la lourde charge de l'hospitalité;

on trouve toujours, dans leurs listes de dépenses, les frais occasionnés

par les «supervenientibus». Lorsqu'il s'agit du roi ou des princes, on se

ruine; ainsi le prieur de Clerkenwell mentionne «beaucoup de dépenses,

dont on ne peut donner le détail, causées par l'hospitalité offerte à des

gens de passage, à des membres de la famille royale et à d'autres grands

du royaume qui s'arrêtent à Clerkenwell et y demeurent aux frais de la

maison....». C'est pourquoi le compte se termine par ce résumé: «Ainsi

les dépenses sont supérieures aux recettes de vingt livres onze shillings

quatre pence.» Le voisinage même d'un grand était une source de frais; il

envoyait volontiers sa suite profiter de l'hospitalité du couvent. Ainsi

dans les comptes de Hampton, la liste des gens à qui on a fourni de la

bière et du pain finit par ces mots: «parce que le duc de Cornouailles

habite dans les environs[57].» Il faut noter que la plupart de ces

maisons avaient été dotées par les nobles, et chacun, reconnaissant sa

terre ou celle d'un parent ou d'un ami, se croyait chez lui dans le

monastère. Mais ces seigneurs turbulents, amis de la bonne chère,

abusaient de la gratitude monacale, et leurs excès causaient des plaintes

qui venaient aux oreilles du roi (Ap. 15). Édouard Ier défend que nul

ne se permette de manger ou de loger dans une maison religieuse, à moins

que le supérieur ne l'ait formellement invité ou qu'il ne soit le

fondateur de l'établissement, et même dans ce cas sa consommation doit

être modérée. Seuls les pauvres, qui perdaient plus que personne aux

fantaisies des grands, continueront à être logés gratuitement: «et per

hoc non intelligitur quod gratia hospitalitatis abstrahatur egenis[58].»

Édouard II, en 1309, confirme ces règlements, qui tombaient en oubli,

paraît-il, et promet de nouveau, six ans plus tard, que ni lui ni les

siens n'useront avec excès de l'hospitalité des religieux[59]. Peine

perdue; ces abus étaient déjà compris parmi ceux que l'institution des

_Articles de la couronne_ avait pour but de faire disparaître et était

impuissante à effacer. Périodiquement le magistrat venait interroger à ce

sujet les bonnes gens du pays. Il leur demandait «si quelques seigneurs

ou autres n'étaient pas allés loger dans les demeures des religieux sans

y être invités par les supérieurs; s'ils y étaient allés, fût-ce à leurs

frais, contre la volonté desdits religieux»; si quelque audacieux

«n'avait pas envoyé dans les maisons ou manoirs appartenant aux moines,

pour y séjourner aux frais d'autrui, des hommes, des chevaux ou des

chiens». Il paraît que ces règles étaient difficiles et même dangereuses

à appliquer, car le magistrat interroge encore le jury sur «ceux qui

auraient exercé des vengeances pour refus de nourriture ou de

logement[60]».

[55] Il suffit de parcourir Froissart pour se rendre compte de

l'extrême fréquence de cet usage: Jean de Hainaut arrive à

Denain: «Là se hébergea en l'abbaye cette nuit» (liv. I, part. I,

chap. XIV); la reine débarque en Angleterre avec le même Jean de

Hainaut: «.... et puis trouvèrent une grand'abbaye de noirs

moines que on clame saint Aymon, et s'y herbergèrent et

rafraîchirent par trois jours» (chap. XVIII); «là s'arrêta le roi

et se logea en une abbaye» (chap. CCXCII); «le roi Philippe...

vint en la bonne ville d'Amiens, et là se logea en l'abbaye du

Gard» (chap. CCXCVI), etc.

[56] Publiés par Larking et Kemble, _The Knights Hospitallers in

England_, Camden Society, 1857, 4º. C'est le texte d'un

manuscrit retrouvé à Malte et intitulé: «Extenta terrarum et

tenementorum Hospitalis Sancti Johannis Jerusalem in Anglia. A.

D. 1338».

[57] «... Una cum supervenientibus, quia dux Cornubiæ juxta

moratur» (pages 99, 101 et suiv.).

[58] _Statutes of the realm_, 3 Éd. I, chap. I.

[59] _Statutes of the realm_, années 1309 et 1315-1316 (_Articuli

cleri_, 9 Éd. II, chap. XI).

[60] _Fleta_, liv. I, chap. XX.

Les communes du parlement préoccupées dans ce cas du sort des plus

pauvres, n'étaient pas moins jalouses que les grands du bénéfice de

l'hospitalité monacale, et veillaient à ce que cet usage ne tombât pas en

désuétude. La non-résidence du clergé, qui devait être, deux cents ans

plus tard, une des causes de la réforme, occasionne, dès le quatorzième

siècle, de violentes protestations. Les communes réclament notamment

parce qu'il résulte de cet abus un oubli des devoirs de l'hospitalité:

«Et que toutz autres persones avauncez as bénéfices de Seinte Esglise,

demandent-elles au roi, demurgent sur lour ditz bénéfices _pur y

hospitalité tenir_, sur mesme la peine, hors pris clercs du roi et clercs

des grauntz seignurs du roialme[61].» Le parlement proteste encore contre

l'attribution par le pape de riches prieurés à des étrangers qui restent

sur le continent. Ces étrangers «soeffrent les nobles édifices

auncienement faitz quant ils estoient occupiez par Engleis, de tout

cheoir à ruyne,» et négligent «de hospitalitée tenir[62]».

[61] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 501, année 1402.

[62] _Rotuli parliamentorum_, t. III, p. 46, ann. 1378. Le

clergé, d'autre part, se plaint de ce que les shériffs viennent

quelquefois «ove lour femmes et autre excessif nombre de gentz»

s'installer dans les monastères sous prétexte de tournées pour le

compte du roi. (1 Rich. II, 1377.)

Il est à peine besoin de rappeler que l'hospitalité s'exerçait aussi dans

les châteaux; les seigneurs qui n'étaient pas en querelle se recevaient

volontiers les uns les autres; il y avait entre eux des liens de

fraternité beaucoup plus étroits que ceux qui existent maintenant entre

gens de la même classe. On ne donne plus guère aujourd'hui le logement

aux inconnus qui frappent à votre porte; tout au plus et rarement

permet-on, à la campagne, aux pauvres de passage de coucher la nuit dans

les fenières. Au moyen âge, on accueillait ses égaux, non par simple

charité, mais par habitude de politesse et aussi par plaisir. Connu ou

non connu, le chevalier voyageur se voyait rarement refuser l'entrée d'un

manoir. Sa venue, en temps de paix, était une heureuse diversion à la

monotonie des jours. Il y avait alors, dans chaque demeure, le _hall_, la

grand'salle où l'on prenait ses repas en commun; le nouveau venu mangeait

avec le lord, à la table transversale placée au fond, à l'endroit appelé

le _dais_; sa suite était aux tables basses disposées dans l'autre sens,

le long des murs de la maison. Le souper fini, presque aussitôt on allait

dormir; on se couchait et l'on se levait de bonne heure alors. Le

voyageur se retirait tantôt dans une chambre spéciale pour les hôtes si

le manoir était grand, tantôt dans celle même du maître, le _solar_

(chambre au premier étage) et y passait la nuit avec lui. Pendant ce

temps, on avait enlevé du hall les tables basses, car elles n'étaient pas

dormantes en général, mais mobiles[63]; on avait disposé des couchettes à

terre, sur la litière de joncs qui jour et nuit couvrait le pavé, et les

gens de la maison, les gens du voyageur, les étrangers de moindre

importance s'y étendaient jusqu'au matin. Par une fenêtre percée dans le

mur de séparation de sa chambre et du hall, du côté du dais, le seigneur

pouvait voir et même entendre tout ce qu'on faisait ou disait dans la

salle. On dormait ainsi dans le hall, même chez le roi; les ordonnances

d'Édouard IV le montrent[64]; à une époque plus rapprochée de nous

(1514), Barclay se plaint encore de ce qu'à la cour la même couchette

sert pour deux, de ce que le bruit des allants, des venants, des

tapageurs, des tousseurs, des parleurs empêche perpétuellement de

dormir[65].

[63] «Mensæ de medio remouentur.» Description d'un dîner en

Angleterre, par Barthélemy de Glanville (XIVe siècle),

_Bartholomi Anglici de rerum proprietatibus_, Francfort, 1601,

8º, liv. VI, chap. XXXII. Smollett, au dix-huitième siècle, note

l'existence d'usages tout semblables en Ecosse: on dîne puis on

dort dans le hall, où l'on a étendu des couchettes à la place des

tables. (_Humphrey Clinker._)

[64] Turner et Parker, _Domestic architecture in England from

Edward I to Richard II_, Oxford, 1853, 8º, p. 75. Voir aussi

dans l'_Archæologia_, VI, p. 36, la description avec dessins du

hall royal d'Eltham.

[65] Eglogue III, dans l'édition publiée par la Percy society du

_Cytezen and Vplondyshman_, 1847, 8º, p. LI.

Les premiers rayons du jour passaient à travers les vitres blanches ou

colorées des hautes fenêtres, tachant de lumière la sombre charpente

ouvragée qui soutenait, très haut au-dessus du pavé, le toit même de la

maison; on se remuait sur les couchettes; bientôt on était dehors; les

chevaux étaient sellés, et sur la grand'route sonnaient de nouveau les

fers des montures.

Les gens très pauvres et les gens très riches ou très puissants devaient

être les seuls pour qui le monastère était comme une hôtellerie. Les

moines recevaient les premiers par charité et les seconds par nécessité,

les auberges communes se trouvant à la fois trop misérables pour ceux-ci

et trop chères pour ceux-là. Elles étaient faites pour la classe moyenne,

les marchands, les petits propriétaires, les colporteurs errants. On y

trouvait des lits placés en certain nombre dans la même chambre, et l'on

achetait séparément ce qu'on voulait manger, du pain avant tout, un peu

de viande et de la bière. Nous pourrions suivre, par exemple, deux

_fellows_ et le _warden_ du collège de Merton, qui allèrent, en 1331,

avec quatre domestiques, d'Oxford à Durham et à Newcastle[66]. Ils

voyageaient à cheval; c'était en plein hiver. Leur nourriture était très

simple et leur logement peu coûteux; on voit revenir presque toujours les

mêmes articles de dépense, qui comprennent, à cause de la saison, de la

chandelle et du feu, quelquefois du feu de charbon. Une de leurs

journées peut donner une idée des autres; un certain dimanche ils

inscrivent:

Pain 4d. (4 pence)

Bière 2d.

Vin 1d. 1/4.

Viande 5d. 1/2.

Potage 1/4.

Chandelle 1/4.

Combustible 2d.

Lits 2d.

Nourriture des chevaux 10d.

[66] Le texte latin de leur compte de dépense a été publié par

Thorold Rogers dans son _History of agriculture and prices_, t. II,

p. 635.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 3 / 19 段